samedi 24 décembre 2016

Noël, un presque rien pour le salut du monde




Matthieu 1, 18-25
18 Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit saint.
19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.
20 Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint,
21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés."
22 Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète :
23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : "Dieu avec nous".
24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit : il prit chez lui son épouse,
25 mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.

*

Voilà un récit qui nous met en butte à l’inexplicable. Mais précisément, c’est le Dieu de l’inexplicable que Jésus nous fait rencontrer comme Dieu de l'Alliance.

Ce récit de Noël de l'évangile de Matthieu, si connu, nous dit tout d'abord que la contribution de Joseph à la grossesse de Marie, se résume à un mot : rien… à partir duquel Dieu crée notre part dans l’Alliance.

Joseph n'y est pour rien, nous dit Matthieu. Ce pourquoi il envisage de rompre : rappelons qu'à l'époque, les fiançailles étaient déjà une alliance, que normalement on ne rompait pas. C'était déjà un mariage, en quelque sorte, d'où le « Joseph son époux [de Marie] (v. 19 ; cf. v. 20 & 24) ». On était déjà promis l’un à l’autre, et cela ne se rompait pas. Cela dit, il était inconcevable qu'avant le mariage proprement dit, le fiancé s’approche de sa promise. D'où le problème qui se pose à Joseph : s'il ne rompt pas, on va le soupçonner lui de — comment dire ?… de s'être approché, et d’avoir… manqué de respect à sa promise ; ou alors, plus probablement, d'avoir été trahi !… Mais s'il rompt, il expose Marie à l'humiliation publique, et par là-même à un avenir des plus sombres : ce que Joseph veut lui épargner. Il envisage donc une voie moyenne : la rupture secrète. C'est un « homme de bien », dit le texte, précisément un « juste », à savoir, selon le judaïsme, un homme qui applique la loi de façon humaine.

C'est un ange, perçu en songe, qui le retient de mettre son projet de rupture secrète à exécution. (Joseph nous sera montré trois fois dans son sommeil rencontrant des anges. Le songe est le lieu de communication entre notre monde et les mondes supérieurs.) Joseph accepte la parole angélique ; et fait confiance à Marie. La parole mystérieuse de son songe rejoint l'espérance de la venue prochaine du Messie, sauveur du peuple — porteur de la paix et du salut pour son peuple — « c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. » Et voilà que c'est à lui qu'il est confié, selon l'ange du songe. C'est alors un Joseph reconnaissant qui, à son réveil, obéit à la vision et reconnaît l'enfant — qu'il nommera selon le songe — Jésus.

Joseph n’est pour rien à ce qui lui arrive, il n’a rien apporté… Mais c'est justement de là que tout va s'ouvrir. D'où il recevra en abondance ! Qu’est-ce que Joseph, en effet, reçoit de Dieu ce jour-là ? Jésus. Comme le nom même de Jésus l’indique (1, 21), il porte le salut du Seigneur ; le nom Jésus signifiant « le Seigneur sauve » ; cet enfant est lui-même, venue en chair, notre paix, notre salut : le projet de Dieu pour nous.

Alors, quant à ce « rien » de Joseph, il commence à prendre forme, si l’on y regarde bien. Joseph a reconnu, adopté Jésus comme son enfant — c'est ce qui fait la vraie paternité, pour chaque père. Voilà déjà qui est moins rien… Et voilà qui nous rejoint tous. Or recevoir, comme Joseph l’a reçu, ce don miraculeux de Dieu, c’est cela être sauvé. C'est de cela qu’il s’agit pour nous aussi. Adopter le salut de Dieu, son projet pour nous — pour que s’accomplisse la promesse selon laquelle Dieu sera avec nous : Emmanuel, promesse d'Alliance du prophète Ésaïe (ch. 7, v. 14).

*

Au bout du compte, de son rien, Joseph a reçu énormément. Il a reçu celui qui est le salut, celui qui libère le peuple, le sauve de ses péchés, celui qui est la paix de Dieu. Cette paix appelée à se répandre en ce monde, pour se déployer en vie éternelle, le projet d'Alliance de Dieu pour le monde et pour nous.

Joseph a ainsi vu multiplier jusqu’à nous les effets de son rien, ou presque rien, ce seul « oui » de la foi qu’il a apporté, au fond la confiance en la parole qui lui a été adressée : « ne crains pas » ; un accueil qui est lui même don de Dieu… Donné à la confiance en ce que Dieu peut faire du « rien », ou presque, que cette confiance permet d’offrir…

*

Au départ la parole de l’inexplicable, celle donnée à Joseph. Mais précisément, c’est le Dieu de l’inexplicable que Jésus nous fait rencontrer. Le Dieu de l’inexplicable fait entrer son fils dans le monde via le presque rien qu’est le « oui » de la foi, un « oui » reconnaissant de se voir, pour Joseph, confier le Sauveur du monde.

À nous d’apporter à notre tour notre rien, qui, repris par Dieu, n’est rien moins que le matériau par lequel il déploie sa force créatrice et la promesse d’Alliance du monde nouveau, enfin pacifié.


RP, Poitiers, Veillée de Noël, 24.12.16


samedi 17 décembre 2016

« Que ton Nom soit sanctifié »



Exode 3:14-15 Dieu dit à Moïse : Je suis celui qui suis. Et il ajouta : C’est ainsi que tu répondras aux enfants d’Israël : Celui qui s’appelle "je suis" m’a envoyé vers vous.
Dieu dit encore à Moïse : Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : L’Éternel, le Dieu de vos pères, le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob, m’envoie vers vous. Voilà mon nom pour l’éternité, voilà mon nom de génération en génération.
Exode 20:7 Tu ne prendras point le nom de l’Éternel, ton Dieu, en vain ; car l’Éternel ne laissera point impuni celui qui prendra son nom en vain.

Lévitique 19:12 Vous ne jurerez point faussement par mon nom, car tu profanerais le nom de ton Dieu. Je suis l’Éternel.
Lévitique 22:32 Vous ne profanerez point mon saint nom, afin que je sois sanctifié au milieu des enfants d’Israël. Je suis l’Éternel, qui vous sanctifie.


*

Reprise en prière avec les Psaumes — résumés dans le Notre Père, ici sous l'angle de la sanctification du Nom. Une centaine de citations exaltent le Nom dans les Psaumes. Extraits des premiers et derniers Psaumes :

Psaume 5:11 (5-12) Alors tous ceux qui se confient en toi se réjouiront [...] ; Tu seras un sujet de joie Pour ceux qui aiment ton nom.
Psaume 7:17 (7-18) Je louerai l’Éternel à cause de sa justice, Je chanterai le nom de l’Éternel, du Très-Haut.
Psaume 8:1 Éternel, notre Seigneur ! Que ton nom est magnifique sur toute la terre !
Psaume 9:2 (9-3) Je ferai de toi le sujet de ma joie et de mon allégresse, Je chanterai ton nom, Dieu Très-Haut !
[...]
Psaume 145:2 Chaque jour je te bénirai, Et je célébrerai ton nom à toujours et à perpétuité.
Psaume 145:21 Que ma bouche publie la louange de l’Éternel, Et que toute chair bénisse son saint nom, A toujours et à perpétuité !
Psaume 148:5 Qu’ils louent le nom de l’Éternel ! Car il a commandé, et ils ont été créés.
Psaume 148:13 Qu’ils louent le nom de l’Éternel ! Car son nom seul est élevé ; Sa majesté est au-dessus de la terre et des cieux.
Psaume 149:3 Qu’ils louent son nom avec des danses, Qu’ils le célèbrent avec le tambourin et la harpe !


*

Le besoin de signes de reconnaissance est incontournable pour se sentir exister, pour continuer à le faire. Pour cela l’autre qui donne ces signes est indispensable — au point que si l'on ne reçoit pas de signes positifs donnés par l'autre, on va tout faire pour en obtenir de sa part, même des signes négatifs s'il le faut, fût-ce à son propre détriment.

Cela est lié à notre perception de Dieu / Elohim comme puissance(s) qui nous déborde infiniment, et YHWH comme perception de Dieu comme nous étant favorable, via la promesse qui est dans ce nom comme nom d'Alliance (Ex 3, 14-15). Sanctifier le nom de Dieu, c'est aussi percevoir Dieu comme nous étant favorable, comme Père, et apprendre à percevoir via cette foi/confiance/emounah les signes qui nous sont donnés comme ultimement positifs. Sanctifier le Nom est déjà combat de prière pour l'avènement du Règne de Dieu, et déjà victoire !

Sacré et saint (deux traductions possibles de la même racine en hébreu — qadosh/qodesh, קדוש ; de même via deux mots en grec — hieros, ἱερός et hagios, ἅγιος ; sacer et sanctus en latin) peuvent être distingués en cela : le sacré est réception de l'ultime comme propre à faire trembler, « tremendous », pas nécessairement positif ! Où la profanation du Nom de Dieu, prendre son Nom en vain, revient à jouer contre soi. Aussi la reprise des règles ambiantes de protection du sacré est porteuse d'un tout autre sens, presque inverse, mais tout autant sujettes à susciter crainte et tremblement, puisqu’ici la promesse d'un regard heureux sur soi est en jeu — avec une différence de taille : on n'est pas face à un destin implacable et tragique éventuellement, mais face à une promesse d'Alliance pour l'accomplissement d'un Règne heureux, d'une perception de soi et du prochain digne, « selon l’image ». C'est ma dignité et celle de quiconque qui est en jeu dans la sanctification du Nom.

*

Le saint est une spécification du sacré, signifiée dans la sanctification du Nom, mais il a des ressemblances avec le sacré en un sens général, le sacré où s'enracine le religieux.

(Extrait de RP, « Le sacré et la répulsion », Cercle Philo-sophia, Sophia-Antipolis 2010 :)
Le sacré (dans lequel et par rapport auquel le saint se spécifie) est ce que le religieux investit, mais il dépasse le religieux, y compris en ce qu'il n'a plus cette certaine dimension relative du religieux : relier, ou relire — selon les deux étymologies du mot « religion » — c'est forcément relatif à quelque chose, ce qui offre donc la possibilité d'une prise de distance, que ne permet pas forcément le sacré.

Au point qu’on pourrait dire que le sacré c’est aussi le religieux, mais qui n'est pas conscient de l’être ! Ou qui n'est pas encore conscient de l'être, ou qui n'est plus conscient de l'être.

Les sociétés humaines s’organisant autour d’un sacré, même non-dit (surtout non-dit), y fondent le critère du rejet de leurs hérésies (les cathares ont disparu, mais on leur a trouvé bien des successeurs) et de leurs sacrilèges... La répulsion.

La religion peut être envisagée comme « l’institutionnalisation de l’expérience du sacré, — du sacré institué —, par rapport au sacré instituant de l’expérience elle-même ». « Avant d’être nommée, mise en mots, spiritualisée, cette expérience est d’abord intensément vécue. » (cit. http://g.bertin.pagesperso-orange.fr/SACRE.htm)

Le sacré suscite le tremblement, tremens. On est face à quelque chose de terrible, tremendus en latin, comme avec une autre écriture en anglais : tremendous ! Mis en ordre dans la religion, le sacré perd ipso facto quelque chose quelque chose de sa puissance. S’il est institutionnalisé, domestiqué donc, il est moins imprévisible, moins terrible, déjà en marche vers sa profanation et son remplacement. Et on ne profane collectivement que ce qui n’est déjà plus sacré, ou qui est le sacré d’autrui — que ce soit moquerie sur une religion, ses symboles ou ses clercs, ou une institution d’État ou autre personnage royal.

Tel est le paradoxe du rite qui dessine le sacré, l’espace sacré, le temps sacré, le personnage sacré. Et telle est pourtant la fonction de la religion : autant de règles d’approche désignant le sacré pour le rencontrer sans le profaner. Des règles à observer minutieusement sous peine de voir le sacré déborder dans le recouvrement de son déferlement et de son danger. Mais en lui faisant perdre son trop grand danger, la religion est déjà, comme telle, en route vers sa propre profanation. S’il n’y a plus lieu de trembler, s’il n’y a là, à terme, plus rien de « tremendous », de terrifiant, il n’y a là bientôt plus rien de particulièrement sacré.

Mais, si le sacré est l’expérience de l’ultime, expérience que de toute façon nous faisons, qui est même caractéristique de l’humanité, il va ressurgir par un autre bout, par un autre biais.

Une religion nouvelle va émerger, un ésotérisme nouveau va réinstiller du mystère, une espérance eschatologique nouvelle va réorienter la transcendance — vers le futur —, l’émotion communautaire va renouer du lien, etc.

Et plus le sacré sera conscient d’être religieux, percevra son rite comme religion, et moins il sera potentiellement puissant et ravageur. Et en rapport avec ce nouveau sacré, d’autant plus puissant qu’il n’est pas nommé vont se faire jour de nouveaux sacrilèges, de nouvelles hérésies et de nouvelles profanations, le pôle de la répulsion qui désigne le sacré en négatif, qui permet de le percevoir en miroir.

Confondre le religieux qui civilise le sacré, et le sacré qui le précède, le suit, et le déborde infiniment, c’est se condamner à ne pas percevoir notre propre sacré, moteur de nos actes et de nos conceptions du monde, de nos idées de ce qui est acceptable et de ce qui ne l’est pas. Quand la religion, quand telle religion est regardée de haut, la question se pose de savoir, au nom de quel sacré s’opère cette relégation.

Pour aller un peu plus loin, quand la notion même de sacré semble n’avoir plus rien de « tremendous », la question se pose de savoir quel nom nouveau a emprunté la nouvelle sacralité, qui peut donc aller jusqu’à ne même plus se reconnaître sous le nom de « sacré »…

La sanctification du Nom signifie le Nom qui est au-delà de tous ces aléas du sacré, la sanctification du Nom est alors promesse du Royaume.


RP
Le Notre Père

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
3) 20 & 22 décembre - Première demande : « Que ton nom soit sanctifié » (PDF ici)


samedi 10 décembre 2016

Paul aux Corinthiens (ch. 5-6) - Mœurs et procès



Un des lieux d’articulation entre l'ancrage de l’enseignement de Paul dans la tradition juive et l'universalité du Royaume espéré est, quant à l’organisation concrète de la communauté ecclésiale, la « loi de Noé », rappelée en Actes 15, 19-21. Ses sept préceptes, adaptés, relus, articulés eux-mêmes pour ne pas interférer avec le salut par la foi seule prêché par Paul, se retrouvent en plusieurs aspects au long de la première épître aux Corinthiens… Aux chapitres 5 et 6, on touche à deux de ces préceptes adressés « aux fils de Noé », ceux concernant les unions sexuelles et les tribunaux…

*

Talmud de Babylone traité Sanhédrin 56a cité et commenté par le rabbin Philippe Haddad :

Nos sages ont enseigné : sept lois ont été données aux fils de Noé [à l’humanité] :
établir des tribunaux (1),
l’interdiction de blasphémer (2),
l’interdiction de l’idolâtrie (3),
l’interdiction des unions illicites (4),
l’interdiction de l’assassinat (5),
l’interdiction du vol (6),
l’interdiction d’arracher un membre d’un animal vivant (7).

La liste de ces lois est déduite du verset : « Hachem-Eloqim donna ordre à l’homme, en disant (lémor) : de tous les arbres du jardin manger, tu mangeras » (Berechit 2, 16).

1 – « Hachem-Eloqim donna ordre à l’homme » : de là découle l’obligation d’établir des institutions judiciaires.

2 – « Hachem » : de là découle l’interdiction du blasphème du Nom divin.

3 – « Eloqim » : de là découle l’interdiction de l’idolâtrie, ainsi qu’il est écrit : « Tu n’auras point d’autres dieux devant ma face » (Chemot 20, 3).

4 – « A l’homme » : de là découle l’interdiction du meurtre, ainsi qu’il est écrit : « Qui aura versé le sang de l’homme, par l’homme son sang sera versé ; car à l’image de Dieu, il a fait l’homme » (Berechit 9, 6).

5 – « En disant » : de là découle l’interdiction des unions interdites, ainsi qu’il est écrit : « Il est dit (lémor) : Si un homme renvoie sa femme, et qu’elle le quitte et soit à un autre homme, retournera-t-il vers elle ? ce pays-là n’en sera-t-il pas entièrement souillé ? Et toi, tu t’es prostituée à beaucoup d’amants ; toutefois retourne vers moi, dit Hachem » (Jérémie 3, 1).

6 – « De tous les arbres du jardin » : du vol. Car du moment qu’il est précisé : « de tous les arbres », ainsi que : « du jardin », cela implique que ce qui n’en fait pas partie lui est interdit (Rachi).

7 – « Manger, tu mangeras : de là découle l’interdiction de consommer de la viande arrachée à un animal vivant. Tu ne mangeras que ce qui n’est pas propre à la consommation (Rachi).

« Quiconque parmi les païens accomplit les sept lois fait partie des justes parmi les nations et a sa part au monde futur » (Rambam, Hilkhoth melakhim 8, 11).

(Source ici – d'après Philippe Haddad)

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Tribunaux humains, inceste et interdit de l'inceste – 1 Co 5 et 6, où il est question de deux des sept préceptes noachides : tribunaux et interdits sexuels, 1 Co 5 s'inscrivant dans une définition de l'inceste, qui rejoint chez Paul à la fois une notion commune (« pire que les païens », dit-il aux Corinthiens – 1 Co 5, 1) et un enseignement biblique renvoyant à la « loi de Noé » posant des interdits sexuels (cf. Ac 15, 20) et donc à celle de Moïse, puisque c'est des livres de Moïse que se déduit la loi de Noé.

Où il s'agit chez Paul aux Corinthiens posant une réflexion éthique d'une mise en relation de la loi noachide et de la loi « naturelle » commune (stoïcienne aux temps de Paul).

En arrière plan du rapport entre loi « révélée » et loi « naturelle », on peut citer la fin de l'Ecclésiaste : « Écoutons la fin du discours : Crains Dieu et observe ses commandements. C’est là tout l'homme » (Ecc 12, 13). Voilà un texte, le Qohéleth, dont a vu l'an dernier qu'il ne requiert pas de foi en Dieu comme Seigneur de l'Alliance (YHWH pas mentionné),… mais qui bute sur ce constat : la loi même trouve sa source dans cet infini des paramètres (résumé au mot Dieu) que nous ne maîtrisons pas, que notre raison, donc, ne maîtrise pas. Car il est un point de la loi, de toute loi, où apparaît l’articulation où elle se fonde dans une zone infra-rationnelle, celle où l'on finit par dire à un enfant qui discute ce qui lui est demandé : « parce que c'est comme ça ». Ça vaut aussi pour les adultes ! Et c'est plusieurs fois l'argument final de Paul (par ex. 1 Co 11, 16), qui, cela dit, recourt à l’argumentation rationnelle (1 Co 11, 14) – qui le rapproche des stoïciens – pour bâtir son éthique, mais toujours en référence, en arrière-plan, à… la Torah, à la Loi de Moïse où la tradition juive participée par l’Église primitive (cf. Ac 15, 19-21) trouve les sept préceptes de la loi de Noé.

Cela reste vrai, mutatis mutandis, jusque dans les modernes déclarations de droit, qui référant à une loi naturelle, communément lisible, retrouvent l'articulation avec l'indicible qui les ancre dans un ultime relevant d'une façon ou d'une autre d'une supra-rationalité transcendant ce qui nous est rationnellement déductible. Ex. :

« L'Assemblée Nationale reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices de l'Être suprême, les droits suivants de l'Homme et du Citoyen » (Préambule de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789).

« Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine et de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.
Considérant que la méconnaissance et le mépris des droits de l'homme ont conduit à des actes de barbarie qui révoltent la conscience de l'humanité et que l'avènement d'un monde où les êtres humains seront libres de parler et de croire, libérés de la terreur et de la misère, a été proclamé comme la plus haute aspiration de l'homme [...] »
(Préambule de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948).

Où il est invariablement question de dignité humaine. En hébreu b'tselem, qui veut dire littéralement « à l’image de ». Le terme apparaît deux fois au premier chapitre du premier livre de la Bible : Genèse 1, 27 : « Dieu créa l’homme à son image (littéralement : à l’image de lui), à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa. » En hébreu, le mot b'tselem est donc aussi utilisé pour « dignité humaine ».


RP
Première épître de Paul aux Corinthiens

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2016-2017
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
3. 13 & 15 décembre – Chapitre 5-6 - Mœurs et procès (PDF ici)


vendredi 11 novembre 2016

« Notre Père — qui es aux cieux »



(Hébreux 1 :)
"1 Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé autrefois aux pères dans les prophètes, Dieu, 2 en la période finale où nous sommes, nous a parlé à nous en un Fils qu'il a établi héritier de tout, par qui aussi il a créé les mondes. 3 Ce Fils est resplendissement de sa gloire et expression de son être et il porte l'univers par la puissance de sa parole. Après avoir accompli la purification des péchés, il s'est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs, 4 devenu d'autant supérieur aux anges qu'il a hérité d'un nom bien différent du leur.

5 Auquel des anges, en effet, a-t-il jamais dit :
Tu es mon fils,
moi, aujourd'hui, je t'ai engendré ? (Ps 2, 7)
et encore :
Moi, je serai pour lui un père
et lui sera pour moi un fils ? (2 S 7, 14 ; 1 Ch 7, 13 //)
6 Par contre, lorsqu'il introduit le premier-né dans le monde, il dit :
Et que se prosternent devant lui tous les anges de Dieu. (LXX : Ps 96, 7 — cf. Ps 97, 7)
7 Pour les anges, il a cette parole :
Celui qui fait de ses anges des esprits
et de ses serviteurs une flamme de feu. (Ps 104, 4 — LXX 103, 4)
8 Mais pour le Fils, celle-ci :
Ton trône, Dieu, est établi à tout jamais ! et :
Le sceptre de la droiture est sceptre de ton règne. (Ps 45, 6 — LXX 44, 7)
9 Tu aimas la justice et détestas l'iniquité,
c'est pourquoi, ô Dieu, ton Dieu te donna l'onction
d'une huile d'allégresse, de préférence à tes compagnons. (Ps 45, 7 — LXX 44, 8)
10 Et encore :
C'est toi qui, aux origines, Seigneur, fondas la terre,
et les cieux sont l'œuvre de tes mains.
11 Eux périront, mais toi, tu demeures.
Oui, tous comme un vêtement vieilliront
12 et comme on fait d'un manteau, tu les enrouleras,
comme un vêtement, oui, ils seront changés,
mais toi, tu es le même et tes années ne tourneront pas court. (Ps 102, 25-27 — LXX 101, 25-27)
13 Et auquel des anges a-t-il jamais dit :
Siège à ma droite,
de tes ennemis, je vais faire ton marchepied ?" (Ps 110, 1 — LXX 109, 1)

*

Tissé des Psaumes, le premier ch. de l’Épître aux Hébreux nous présente ainsi le Fils, celui donc dont Dieu est le Père — « mon Père et votre Père » en dira Jésus (Jean 20, 17), qu'il nous invite donc à prier comme « Notre Père ». « Père », telle est la formule que l'on trouve chez Luc, précisée en Mathieu par « [celui] qui es aux cieux » — « Notre Père [celui] qui es aux cieux », ainsi distingué de nos pères de ce temps, ce siècle — selon, comme le souligne à l’envi le prologue de l’Épître aux Hébreux, que ce mystère se passe dans les cieux, les sphères supérieures des mondes, des siècles, que Dieu a fondés par le Fils (Hé 1, 2). S'y refonde toute paternité : « le Père, duquel tire son nom toute famille dans les cieux et sur la terre » (Éphésiens 3, 14-15). Une paternité céleste fondée en la filiation divine de Jésus, présent dans une lecture christologique des Psaumes, comme le laisse apparaître explicitement l’Épître aux Hébreux (entre autres). Car on peut citer encore d'autres Psaumes :

Psaume 2:7 Je publierai le décret ; L’Éternel m’a dit : Tu es mon fils ! Je t’ai engendré aujourd’hui.
(Cf. Hébreux 1:5 Car auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ? Et encore : Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils ?
Hébreux 5:5 Et Christ ne s’est pas non plus attribué la gloire de devenir souverain sacrificateur, mais il la tient de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui !)

Psaume 16:10 Car tu ne livreras pas mon âme au séjour des morts, Tu ne permettras pas que ton bien-aimé voie la corruption.
Psaume 89:19 (89-20) Alors tu parlas dans une vision à ton bien-aimé, Et tu dis : J’ai prêté mon secours à un héros, J’ai élevé du milieu du peuple un jeune homme ;
(Cf. Matthieu 3:17 Et voici, une voix fit entendre des cieux ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection.
Matthieu 12:18 Voici mon serviteur que j’ai choisi, Mon bien-aimé en qui mon âme a pris plaisir. Je mettrai mon Esprit sur lui, Et il annoncera la justice aux nations.
Matthieu 17:5 Comme il parlait encore, une nuée lumineuse les couvrit. Et voici, une voix fit entendre de la nuée ces paroles : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection : écoutez-le !
Marc 1:11 Et une voix fit entendre des cieux ces paroles : Tu es mon Fils bien-aimé, en toi j’ai mis toute mon affection.
Marc 9:7 Une nuée vint les couvrir, et de la nuée sortit une voix : Celui-ci est mon Fils bien-aimé : écoutez-le !
Marc 12:6 Il avait encore un fils bien-aimé ; il l’envoya vers eux le dernier, en disant : Ils auront du respect pour mon fils.
Luc 3:22 et le Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle, comme une colombe. Et une voix fit entendre du ciel ces paroles : Tu es mon Fils bien-aimé ; en toi j’ai mis toute mon affection.
Luc 20:13 Le maître de la vigne dit : Que ferai-je ? J’enverrai mon fils bien-aimé ; peut-être auront-ils pour lui du respect.
Éphésiens 1:6 à la louange de la gloire de sa grâce qu’il nous a accordée en son bien-aimé.
2 Pierre 1:17 Car il a reçu de Dieu le Père honneur et gloire, quand la gloire magnifique lui fit entendre une voix qui disait : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection.)

*

Psaume 2:12 Rendez hommage au fils, de peur qu’il ne s’irrite, Et que vous ne périssiez dans votre voie, Car sa colère est prompte à s’enflammer. Heureux tous ceux qui se confient en lui !
(1 Corinthiens 15:25 Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds. 26 Le dernier ennemi qui sera détruit, c’est la mort. 27 Dieu, en effet, a tout mis sous ses pieds.)

Psaume 110:1 De David. Psaume. Parole de l’Éternel à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied.
(Matthieu 22:44 Le Seigneur a dit à mon Seigneur: Assieds-toi à ma droite, Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied ?
Marc 12:36 David lui-même, animé par l’Esprit-Saint, a dit : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied.
Luc 20:42 David lui-même dit dans le livre des Psaumes : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite,
Actes 2:34 Car David n’est point monté au ciel, mais il dit lui-même : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, 2:35 Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied.
1 Corinthiens 15:25 Car il faut qu’il règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous les ennemis sous ses pieds.
Hébreux 1:13 Et auquel des anges a-t-il jamais dit : Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied ?
Hébreux 10:13 attendant désormais que ses ennemis soient devenus son marchepied.)

*

Ce qui vaut du Fils unique, du Premier né, vaut d'un grand nombre de frères — et sœurs ; déjà dans les Psaumes mêmes — ce livre liturgique que tout fidèle apprend à s'approprier comme un fils ou fille s'adressant à son Père. Jésus en est l'exemple par excellence. Les Psaumes y invitent avec le Fils de Dieu tous les fidèles :

Psaume 29:1 Psaume de David. Fils de Dieu, rendez à l’Éternel, Rendez à l’Éternel gloire et honneur !
Psaume 34:11 (34-12) Venez, mes fils, écoutez-moi ! Je vous enseignerai la crainte de l’Éternel.
Psaume 72:1 De Salomon. O Dieu, donne tes jugements au roi, Et ta justice au fils du roi !
Psaume 80:15 (80-16) Protège ce que ta droite a planté, Et le fils que tu t’es choisi ! …
Psaume 82:6 J’avais dit : Vous êtes des dieux, Vous êtes tous des fils du Très-Haut.
Psaume 89:6 (89-7) Car qui, dans le ciel, peut se comparer à l’Éternel ? Qui est semblable à toi parmi les fils de Dieu ?
Psaume 45:7 (45-8) Tu aimes la justice, et tu hais la méchanceté : C’est pourquoi, ô Dieu, ton Dieu t’a oint D’une huile de joie, par privilège sur tes collègues.
(Cf. Hébreux 1:9 Tu as aimé la justice, et tu as haï l’iniquité ; C’est pourquoi, ô Dieu, ton Dieu t’a oint D’une huile de joie au-dessus de tes égaux.
Romains 8:29 Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin que son Fils fût le premier-né entre plusieurs frères.
Colossiens 1:15 Il est l’image du Dieu invisible, le premier-né de toute la création.
Colossiens 1:18 Il est la tête du corps de l’Église ; il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin d’être en tout le premier.
Hébreux 1:6 Et lorsqu’il introduit de nouveau dans le monde le premier-né, il dit : Que tous les anges de Dieu l’adorent !
Apocalypse 1:5 et de la part de Jésus-Christ, le témoin fidèle, le premier-né des morts, et le prince des rois de la terre ! A celui qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son sang)

Psaume 82:6 J’avais dit : Vous êtes des dieux, Vous êtes tous des fils du Très-Haut.
(Cf. Jean 10:34 Jésus leur répondit : N’est-il pas écrit dans votre loi : J’ai dit : Vous êtes des dieux.
1 Jean 5:1 Quiconque croit que Jésus est le Christ, est né de Dieu, et quiconque aime celui qui l’a engendré aime aussi celui qui est né de lui.)


RP
Le Notre Père

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
2) 15 & 17 novembre - « Notre Père qui es aux cieux » (PDF)


samedi 5 novembre 2016

Paul et Corinthe, ville cosmopolite - 1 Co 1-4



Lorsque, quelques années avant la rédaction de sa première épître aux Corinthiens (d'après 1 Co 16, 8, elle a été rédigée à Éphèse au moment de la Pâque — printemps 55 ou 56) Paul arrive à Corinthe, il peut voir la colline de l'Acrocorinthe qui domine la ville avec à son sommet, le temple d’Aphrodite, Vénus pour les Latins, que l'on célèbre ici depuis fort longtemps. Selon les Actes des Apôtres, ch. 18, v. 1-17, lors de son deuxième voyage missionnaire, Paul y passe dix-huit mois. C'est lui qui y établit l’Église.

En ce vaste carrefour commercial et économique qu'est Corinthe, chacun se retrouve alors aisément dans le culte de Vénus. Et notamment ces populations commerçantes que Paul, originaire d'Antioche en Syrie, connaît bien, les Syro-Phéniciens. Eux reconnaissent leur Astarté en Vénus, qui à Corinthe a mille prêtresses. En Grèce comme en Syro-Phénicie, ou dans les îles chypriotes ou crétoises où les Syro-Phéniciens ont importé leur culte, on célèbre la déesse, entre autres par le sacerdoce des prostituées. À Corinthe, selon Chamaeléon d'Héraclée, c'était un usage ancien de réunir toutes les prostituées pour qu'elles aillent offrir à la déesse les vœux des habitants — selon L.F.A. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, Paris, 1859, t. III, p.32-33. Démosthène explique : "Nous avons des prostituées pour le plaisir, des concubines pour partager notre couche, des épouses pour nous donner des enfants légitimes et veiller au soin de la maison" (cit. ibid. p.33-34).

Outre les Syro-Phéniciens, les Phrygiens aussi se reconnaissent en Vénus ; eux l'assimilent à leur Cybèle, alias Rhéa. Ici en outre, une autre assimilation se noue, avec le culte en expansion au travers de la philosophie, notamment pythagoricienne — le culte de Dionysos, selon les traditions d'Orphée. Dionysos est le Bacchus des Latins.

Culte en expansion comme en témoignent les jeux isthmiques qui se déroulent tous les trois ans sur le territoire de Corinthe pour célébrer les dieux, et où les athlètes vainqueurs se voient décerner des noms de héros, parmi lesquels précisément Orphée, outre Hercule, Castor et Pollux, etc.

Pour décrire brièvement le culte orphique, quelques éléments de sa légende : selon un des développements de la légende d'Orphée, Dionysos fils de Zeus, est né suite à l'accouplement incestueux de Zeus avec sa fille Coré, identifiée à Déméter ou à Rhéa-Cybèle, précisément. Cela avant d'être dévoré par les ennemis de Zeus, les Titans. Le culte initiatique orphique se déroulait ainsi sur le thème d'une imitation des Titans, dont les hommes, selon le mythe, sont les descendants. Le culte propose une imitation des Titans au cours d'un repas et de libations initiatiques, de façon à éveiller en soi la conscience de la participation à l'étincelle divine qui subsiste en chacun suite à la manducation titanique du fils de Zeus, étincelle qui transmigre de corps en corps jusqu'à sa rédemption. Le culte initiatique devient ainsi lieu identitaire pour déracinés qui se retrouvent au moins une âme divine. Et Corinthe est, à l'époque néo-testamentaire, une ville de déracinés.

En parallèle, les fils de Dieu en question dans la Genèse, des anges selon le Livre d'Hénoch, sont déchus suite à leur union sexuelle avec des femmes. Et 2 Pierre, dans une description parallèle à celle de Jude, précise que ces anges ont péché au temps de Noé (2 P 2, 4-5) : c'est donc bien au récit de Genèse 6 qu'il est fait allusion. Suite à leur faute, qui consiste donc selon Jude à n'avoir "pas gardé la dignité de leur rang" (v.6), les anges, les fils de Dieu en question, se sont vus enfermer dans un lieu de l'enfer nommé le "Tartare" comme les Titans rebelles de la mythologie grecque… — le terme précis est employé par la 2e Épître de Pierre (2 P 2, 4). Ils y sont enchaînés jusqu'au jour du Jugement. Les femmes qui ont péché avec les anges ne se sont-elles pas vues, selon Hénoch, transformer en Sirènes ? On ne peut qu'être frappé par la proximité, sous cet angle, du livre d'Hénoch et de la mythologie grecque. "Que les femmes se voilent à cause des anges", écrit Paul aux Corinthiens (1 Co 11, 10), dans le même passage où il demande de ne pas s'enivrer au cours des repas où est célébrée la Sainte Cène ! Et quid aussi, dans ce contexte de ses mises en garde contre les prostituées corinthiennes dont il fait peu de doute qu'elles étaient des prostituées sacrées ? Corinthe connaissait l'orphisme, outre le culte de Vénus, dont le temple trône au-dessus de la ville — culte qui se confond dans certains esprits avec le culte de Cybèle, où on pratique le parler en langues. "Utilisez aussi votre intelligence", écrit Paul à ceux des chrétiens qui pratiquent aussi cette fameuse glossolalie. (Cf. 1 Co ch 14, v.10-14 ; ch. 6, v.15-16, ch. 7, v.1b-2.)

Nous voilà donc, dans la douleur de ce monde, à Corinthe. Corinthe ville de la dépossession. Ville nouvelle au cœur de l'Antiquité. Détruite par les Romains en 147-146 av. J.C., elle avait été entièrement reconstruite par Jules César en 44 av. J.C. Au temps de Paul, elle compte plusieurs dizaines de milliers d'habitants, jusqu'à peut-être plus de 100 000, dont plus de la moitié esclaves.

Remous et violence sont dans son histoire. Dès 657 av. J.C., sous son tyran Cypsélos, Corinthe se fait connaître par son développement, et se signale bientôt comme principal centre économique de la Grèce. Elle est, dès lors, et pôle d'attraction et proie de la convoitise. À partir de 359 av. J.C., lors du processus de centralisation macédonien avec Philippe II de Macédoine, les cités grecques doivent se soumettre et adhérer à la "ligue de Corinthe" dont Philippe II est le généralissime. Face à cela, le dernier soulèvement grec est réprimé par Alexandre le Grand en 322. Plus tard, face à l'Empire hellénistique, Corinthe se rallie à Rome, les nouveaux vainqueurs, en 197 av. J.C., mais pour se trouver aux prises avec un protectorat tatillon contre lequel elle se révolte pour connaître la répression qui aboutit en 146 par la mise à sac et l'incendie sur l'ordre du sénat de Rome.

La ville du Nouveau Testament est donc cette ville nouvelle qui construite par César en 44 av. J.C., est repeuplée largement de colons romains, des affranchis, des parvenus en somme (Paul fait allusion à leur basse extraction). S'y ajoutent des commerçants, des entrepreneurs installés là pour des raisons de stratégie économique, des esclaves ; et autres diverses populations de déracinés.

Corinthe est extrêmement bien située, au carrefour du Nord de la Grèce et du Péloponnèse, au carrefour de la mer Égée et de la mer ionienne, au cœur du commerce méditerranéen d'alors, avec deux ports, Cenchrée à l'Est et Léchée à l'Ouest. Aujourd'hui, un canal célèbre fait se rejoindre les deux mers. À l'époque du Nouveau Testament, on fait transiter les bateaux en les transportant à pied sec sur les quelques kilomètres de terre qui séparent les deux ports corinthiens. On l'a dit, ville de commerce, carrefour commercial, Corinthe attire, outre les commerçants, toute une population de déracinés, d'un niveau social assez faible, avec son grand nombre d'esclaves.

Carrefour commercial, carrefour de déracinés, Corinthe est aussi un carrefour culturel. Mais plus de l'ordre communautariste que de l'ordre de l'émulation universaliste. Corinthe se voudrait bien concurrente du grand centre culturel voisin, Athènes. Mais, ville récente et mouvante, on est, à Corinthe, plus inquiet, plus instable — un certain manque chronique d'identité.

Corinthe, ville de la dépossession, l'est aussi de la dépossession culturelle et religieuse. Et de ce fait, toujours en tentation de repli identitaire communautaire et religieux. Moi, Corinthien romain, je suis de Vénus, dont vous pouvez admirer le Temple au sommet de l'Acrocorinthe ; moi Phrygien, je suis de Cybèle, avec mes pratiques glossolaliques ; moi, plus philosophe, comme Pythagore, je suis de Dionysos, etc., avec d'autres écoles philosophiques, stoïciens, néo-platoniciens, etc.

À côté de cela, voici la Synagogue, que viennent de rejoindre ces juifs romains que sont Aquilas et Priscille (1 Co 16,19 ; cf. Ac 18), puis l'Apôtre Paul. Ici, on se réclame du Dieu unique, qui par la Torah de Moïse, qui par l'Évangile du nazaréen. Cet Évangile a été apporté là par Paul donc, dans la mouvance de la Synagogue, selon l'habitude de l'Apôtre. Mais, bien vite, Paul n'est pas le seul parmi les prédicateurs du Christ, et selon la pratique des déracinés, la pratique des Corinthiens, on trouve volontiers des repères dans le discours de tel ou tel des prédicateurs, de telle ou telle tendance (moi de Paul, moi d'Apollos, de Céphas, ou du Christ — 1 Co 1, 12).

Nouveau lieu identitaire et pluriel que cet Évangile ? Évangile gnostique, c’est-à-dire cognitif ? (le mot gnosis — connaissance — revient à plusieurs reprises sous la plume de Paul s'adressant aux Corinthiens), connaissance d'un message par lequel je me procure, à mes yeux et à ceux d'autrui, une connaissance de moi-même, un certificat d'identité, une origine ? D'où la sévérité de Paul. L'Évangile comme nouveau lieu d'enracinement, nouveau lieu identitaire... C'est là très exactement la trahison de l'Évangile !...

Corinthe est très "moderne". Au XIXe siècle, l'exégète Frédéric Godet n'hésite pas à la comparer (Commentaire, p. 5) aux États-Unis, alors en plein développement. Ville cognitive, auto-cognitive, mais pas en un sens purement intellectuel. Cela n'est pas sans une réelle dimension initiatique, qui selon la religiosité de l'époque, fonde la réputation jouisseuse de la ville auto-centrée, individualiste et exempte du contrôle social d'un voisinage ici toujours mouvant.

Jouisseuse sans doute, mais sur fondement religieux ; jouisseuse toutefois effectivement, au point que c'est devenu proverbial. "Corinthiser" écrivait déjà Aristophane (frag. 133 cité dans le lexique grec-français de Bailly) pour dire "vivre dans la débauche". De même Philétaeros et Poliokhos parlent de "corinthiastes" pour désigner les débauchés. Ils intitulent ainsi des Comédies (Com. Frag. 1 356b, ibid.). Moins négatif, mais quand même, le terme "corinthique" signifie "abondance" dans l'Anthologie Palatine (6, 40, ibid.).

Jouisseuse, et en parallèle, puisqu’elle l'est sur fondement quand même religieux, ascétique — tout ce que l'on retrouve chez Paul aux Corinthiens. Deux aspects de la même religiosité cognitive qui trouve son expression par excellence dans le dionysisme, mais aussi dans le culte de Cybèle ou celui de Vénus. À cela aussi, comme fonctionnement identitaire, d'auto-identification, à cette tentation, l'Église naissante de Corinthe n'échappe pas totalement, apparemment.

Voilà que s'y esquisserait une compréhension initiatique du repas eucharistique, une compréhension proche du parallèle dionysiaque, orgiaque (cela sans nuance autre que religieuse, c'est-à-dire mystérique) — où l'on hésite dès lors quant à la consécration des viandes consommées — qui n'ont pas l'habitude, à Corinthe d'être toujours casher ! Proche du dionysisme aussi, cette façon dont on y rencontre les anges, ces anges qui dans le livre de la Genèse, ont péché en s'unissant sexuellement avec des femmes, selon l'interprétation du Livre apocryphe d'Hénoch. Que les femmes se voilent lors du culte, du repas cultuel, écrit Paul : qu'elles se voilent à cause des anges ! Que l'on se garde de l'excès au cours de ce repas, poursuit-il. On serait en pleine polémique anti-religions à mystères qu'on n'entendrait pas autre chose, polémique anti-mystérique et donc, anti-identitaire, contre cette identité cognitive et initiatique où l'on voudrait fonder son être. Courant dionysien, courant vénusien, concernant la prostitution, courant phrygien aussi, concernant la glossolalie, en dérive totale par rapport à la tradition de l'événement de la Pentecôte, pourtant sans doute référence lointaine.

Dans l'Église primitive, et pas seulement Paul, on s'est souvent alarmé de la tentation de la reprise de l'identitaire mythologie de tel ou tel paganisme ; certaines tendances au "cognitisme" initiatique et identitaire y ressemblant donc fort.

Voilà que pour ce type de fonctionnement identitaire, on veut s'autoriser de Paul, qui libérerait de la Torah, d'Apollos et de son néo-platonisme chrétien alexandrin, ou de Pierre, voire du Christ — les super-Apôtres de la seconde Épître de Paul aux Corinthiens.

Si, comme la Synagogue, l'Église primitive, y compris à Corinthe, en reste à ces figures-là, répugnant de glisser aux tentations de l'orphisme, il reste de ces tentations une vérité, celle qu'enseigne Jésus dans tout le chapitre 6 de l'Évangile de Jean, qui permet de mieux saisir pourquoi "celui qui mange [sa] chair et boit [son] sang a la vie éternelle" (Jean 6, 54).

Dans ce geste de manger symboliquement sa chair et de boire son sang, ses disciples expriment leur part de responsabilité dans sa mort — comme Moïse avait fait boire au peuple de l'eau imprégnée des cendres du veau d'or. Ainsi était-il enseigné au peuple : la culpabilité de l'idolâtrie est en vous, veillez donc. Et ici, ceux qui mangent la chair et boivent le sang du Christ, "annonçant sa mort jusqu'à ce qu'il vienne" (1 Co 11, 26) expriment : nous ne sommes pas innocents de la mort de ce juste. Mais alors, à travers cette confession symbolique de notre part à l'expulsion du Fils de Dieu, ce n'est plus tant la culpabilité pour ce crime qui est en nous, que Sa vie qu'il a donné pour que le monde vive.

C'est la force même de cet enseignement qui entraînait les déviations possibles qu'on a vues, et qui malgré elles, nous permettent peut-être de mieux saisir, et le scandale que provoque Jésus, et par la même la réalité, participation à la mort du Messie par cette confession gestuelle, et donc à sa vie, la vie du monde expulsée du monde qui se corrompt et déchoit jusque dans la débauche, puis meurt.

Le monde se corrompt et meurt parce que sa vie lui est extérieure, et qu'il n'a pas accueilli ce principe de sa propre vie : "la parole de la croix est folie pour ceux qui périssent", écrit Paul (1 Co 1, 18), mais puissance de Dieu pour qui en reçoit son salut, sans discrimination de quiconque.

Or à Corinthe, on discrimine. On discrimine de même dans la communauté chrétienne, qui les pauliniens, qui les pétriniens, etc. Cela dans l'Église. Symboliquement. Tout comme on discrimine symboliquement ailleurs. Là on a scellé l'union de l'identitaire et du sectaire à partir de laquelle on discrimine. Dans l'Église la même union guette, sous la forme de l'union du paganisme et de l'intégrisme. Pacte apparemment contre-nature, apparemment seulement. Car c'est le lieu de transformation de la foi chrétienne en lieu d'enracinement, identitaire.

Aussi subtilement que se fasse l'opération, c'est toujours la même. Lorsque être chrétien se mue en repère identitaire, alors aussi subtilement que ce soit, l'alchimie a déjà eu lieu, la croix du Christ, signe de sa dépossession, est évacuée, le christianisme est devenu un paganisme. En regard de la tentation de la fusion du christianisme en religion cognitive du type des religions à mystère de l'Antiquité, la chose nous paraît évidente, énorme, au point qu'il nous semble que cela ne nous concerne pas.

Mais ne nous y trompons pas, on a le paganisme de sa civilisation, on a le mode d'enracinement de son monde. Le nôtre n'est plus corinthien. Mais l'alliance contre-nature, l'alliance incestueuse (c'est ainsi que Paul dénonce un couple incestueux — 1 Co 5, 1), comme celle qui ne nouait entre les anges et les êtres humains du Livre d'Hénoch conserve pour nous sa fonction typologique de mise en garde !

Enracinement identitaire pour déracinés. Écoutons un sociologue américain contemporain, Peter Berger, soulignant que la religion biblique est celle du non-enracinement, ce qui, remarque-t-il, est très insécurisant. C'est seulement si l'on saisit ce point, écrit-il, que l'on peut comprendre l'attraction qu'exerçaient sur Israël les diverses versions de l'enracinement, "même après que leur propre développement religieux eût définitivement rompu avec ce type de pensée. Ainsi, par exemple, ce serait une grave erreur, poursuit-il, de penser que l'attraction tenace de la prostitution sacrée était une question de plaisir charnel. [...] Cette attraction provenait plutôt d'un désir profondément religieux, de la nostalgie de cette continuité entre l'homme et le cosmos qui était sacramentellement médiatisée par cet usage de la sexualité" ( Peter L. Berger, La religion dans la conscience moderne, trad. de l'américain The sacred Canopy, Paris, Centurion, 1971, p. 186-187).

Et Paul de dire : je n'ai voulu connaître parmi vous, déracinés par la mondialisation dont Corinthe est le symbole, que le Christ crucifié, dépossédé. Parmi vous il n'y a que des dépossédés, des déracinés, qui voudriez à tout prix vous enraciner, faisant de la religion du crucifié, du dépossédé, une nouvelle espèce de l'enracinement païen.

Ne nous y trompons pas. On vit la tentation du repli identitaire et cognitif de façon d'autant plus forte que l'on est déraciné et dépossédé. On entend alors s'enraciner dans l'identité cognitive initiatique dont le cas d'espèce le plus connu dans l'Antiquité était le dionysisme — "remède" au déracinement fondamental et originel titanique.

Le christianisme sera-t-il alors un lieu-remède à la dépossession ? Une série de lieux identitaires cognitifs de plus ? Sur le modèle moyen corinthien ? Et ici en outre, prenons garde à la subtilité de la tentation : Peter Berger (op. cit.) fait remarquer que dans le monde moderne, il est un autre fonctionnement identitaire du religieux, c'est la juxtaposition des identités à la carte qui ne débouche plus sur la rencontre du prochain. Chacun sa foi, fût-elle un laïcisme fonctionnant comme lieu d'enracinement identitaire ; chacun se voulant, en un mot, mieux qu'un voisin qui ne l'interpelle plus : moi de Paul, moi de Calvin, moi de Mahomet, moi de Jules Ferry, moi du pape.

C'est à tout cela que Paul s'oppose : il n'est de remède aux maux de la dépossession que l'accueil de la dépossession précisément. Dès lors l'amour, non vénusien mais don de soi, devient possible — don de soi, condition sans laquelle il n'est pas de réel vivre ensemble. Il n'est d'amour, de don de soi qu'en recevant la dépossession comme une grâce (1 Co 13).

C'est là la leçon du Christ crucifié. "Je n'ai proclamé que le Christ crucifié". Point nouveau lieu identitaire, mais figure de la dépossession. Le Christ, lui, est dépossédé par la croix, écrit Paul. Il vous appartient de vivre dans la liberté de cette dépossession radicale, condition fondamentale de l'amour comme don de soi, et d'un nouveau vivre ensemble, neuf comme Corinthe, ouvert à tous les avenirs, dans la lumière de la grâce de Dieu.

"Je n'ai pas jugé bon de savoir autre chose parmi vous sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié" (1 Co 2, 2).

*

Cela face à une tentation à laquelle Paul invite à résister (1 Co 4) ; tentation qui vaut jusque pour les ministres du Christ. Superbe illustration du problème chez Kierkegaard : « Ce jeune homme [qui vient de terminer ses études de théologie] cherche d'abord... on aurait attendu "le Royaume de Dieu" (Mt 6, 33) — mais non : il cherche d'abord une paroisse. Pendant trois ans, il déploie beaucoup d'ingéniosité dans ses recherches qui, à la fin, sont couronnées de succès. Entre temps, il s'est fiancé (*) et tout lui sourit jusqu'à ce qu'il se rende compte que le revenu attaché à cette paroisse est de 150 rixdales inférieur à ce qui était prévu. Très ennuyé, il se demande s'il ne faut pas retirer sa candidature, mais sur le conseil d'un ami, il acquiesce devant l'inévitable. Le jour de son installation, le pasteur qui préside la cérémonie parle à partir des paroles de l’apôtre Pierre à Jésus : "Nous avons tout laissé et nous t’avons suivi" (Mt 19, 27). Puis le nouveau pasteur monte en chaire pour prêcher sur le texte du jour : "Cherchez d’abord le Royaume de Dieu" — à la plus grande satisfaction de l’évêque qui s’est dérangé pour l’occasion ! » – D’après Kierkegaard, L’Instant, Œuvres complètes XIX, 226-227 — in Flemming Fleinert-Jensen, Søren Kierkegaard, Le chant du veilleur, Olivétan, coll. «figures protestantes», 2011, p. 207-208.
(* Cet aspect ne concerne bien sûr pas les Églises dont la discipline exclut le mariage des ministres — le reste valant néanmoins aussi dans leur cas, mutatis mutandis — cf. Drewermann, in Fonctionnaires de Dieu, Albin Michel, 1993.)

*

… Cela correspond à la tentation de reproduire dans l’Église les écoles de sagesse de l’Antiquité, pour des Corinthiens devenus philosophes par leur venue à la foi du Christ. Et voilà Paul qui reprend les rudiments de l’enseignement de ladite sagesse chrétienne : il ne s’agit pas de se glorifier de sa « connaissance » — en grec : « gnose », donc — des mystères à présent dévoilés. Il ne s’agit pas non plus de juger de la qualité et du prestige de tel ou tel prédicateur dont on se réclamera en conséquence (Paul, Apollos, Pierre, etc.), et dont on pourrait se flatter d’en avoir reçu le baptême !…

Il s’agit de se rendre à ce cœur de l’Évangile du Christ crucifié — qui n’a que faire des beaux discours et de la prestance de ses témoins — : la vérité de Dieu s’est dévoilée dans ce qui n’a aucune brillance : un crucifié. Là où précisément on ne voit rien de glorieux, est le dévoilement de ce qui fonde le royaume de Dieu et sa puissance : la faiblesse de la Croix. (Cf. 1 Corinthiens 1, 19-21 & 25-29).


RP
Première épître de Paul aux Corinthiens

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2016-2017
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
2. 8 & 10 novembre – Lire les chapitres 1-4 : Introduction de l’Épître - Le problème des divisions - (PDF ici)


samedi 15 octobre 2016

Le Notre Père - priant les Psaumes




Le Notre Père comme un condensé des Psaumes. Les cinq livres des Psaumes sont reçus dans le judaïsme comme correspondant aux cinq livres de la Torah — chacun des livres des Psaumes à un de ces livres d'enseignement de la liberté. Les Psaumes prient ainsi l'espérance de la délivrance de la captivité, de toutes les captivités, l'espérance de la Terre promise.

Le Notre Père aussi, comme en écho aux cinq livres de la délivrance de la captivité et de l'esclavage, et comme en écho aux cinq livres des Psaumes, se déploie en cinq demandes (chez Luc — dont deux sont dédoublées chez Mathieu : les cinq demandes en devenant donc sept, ou cinq dont deux dédoublées).

Le Notre Père est lui aussi une demande de délivrance adressée au Dieu dont la sainteté de son Nom (1ère demande / cf. Ézéchiel 36) sera ainsi dévoilée, par la venue de son Règne (2ème demande), jusqu'à la délivrance totale du mal / du Mauvais (5ème demande / 7ème chez Mathieu). « Que ton Règne vienne » peut ainsi rassembler l'espérance de l'Exode et de la concrétisation de la libération comme accomplissement de la volonté de Dieu, qui explicite chez Matthieu la demande de la venue du Règne.

*

Quand on sait que les Psaumes étaient les prières de Jésus, on ne peut s'empêcher de penser que Jésus priant, pleurant sur Jérusalem le faisait dans l'espérance d'une justice qui semble ne jamais advenir ni pour la ville ni, par elle, pour la terre entière au roi de justice attendu.

Cette espérance dont on désespère, celle d'un règne universel de la justice, d'un règne où tout est repris de ce que font les empires et leur paix universelles imposées par la force et la violence, par le viol de la justice. Ici la paix universelle viendra par la justice.

Au temps de Jésus, cela n'est jamais advenu en sa plénitude, Jésus en pleure sur Jérusalem ; depuis Jésus, ce n'est jamais advenu ni à Jérusalem ni non plus au sein des nations, pas même celles sur lesquelles son nom pourtant a été invoqué. Mais celui qui a porté cette espérance et qui en donne la promesse est plus vrai que nos désespérances, puisqu'il a vaincu jusqu'à la mort même. Christ ressuscité ne meurt pas. Avec nous jusqu'à la fin du monde, il est celui qui nous envoie — nous nourrissant de sa promesse qui a vaincu toutes les désespérances.

*

« Enseigne-nous à prier », ont demandé les disciples. « Voici comment vous devez prier : quand vous priez, dites... Père... », répond Jésus. Voilà qui nous place dans l’intimité de Dieu — Père / « Abba », selon ce que rapportent de l’araméen Marc (14, 36 : Jésus au Gethsémané) et Paul (Romains 8, 15 ; Galates 4, 6). Intimité : souvenons-nous que Matthieu précise : « entre dans ta chambre, ferme la porte. » Où l’on reçoit du Père la loi clamée publiquement de la chaire, déjà au Sinaï, après en avoir reçu un nom. Et en écho la prière devenue prière liturgique publique, le « Notre Père », donc. « Toute famille dans les cieux et sur la terre tire son nom du Père », rappelle l'Épître aux Éphésiens (3, 14-15).

« Que ton nom soit sanctifié », sanctifié c'est-à-dire mis à part, considéré avec un respect infini, jamais prononcé en vain, et donc, au fond, reconnu comme indicible. «Que ton nom soit sanctifié». D'autant plus que négliger le nom du Père, nous qu'il adopte comme ses enfants, c'est ne pas percevoir l’ouverture d'avenir qui s’y trouve. « Honore ton père et ta mère afin que tes jours se prolongent sur la terre » dit la Loi. D'emblée donc, la prière du Seigneur nous ouvre tout un programme, et un avenir, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques : cet aspect qui concerne l’avenir : la venue du Royaume — du Règne où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

*

Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de la volonté de Dieu jusque sur cette terre en désordre.

Les disciples ne savent pas qu'ils viennent de poser à Jésus une question très délicate, aux conséquences périlleuses pour eux-mêmes. Mais c'est par là, par cette prière, que viendra le Royaume, le Règne de Dieu. En cinq demandes. Sept chez Matthieu — la troisième et la septième de Matthieu étant une extension de la seconde et de la sixième demande («que ton règne vienne» s'y commente en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » et « ne nous soumets pas à la tentation » s’y commente en « délivre-nous du mal »).

Cinq demandes donc, qui risquent fort si nous y prenons garde, de nous mener où nous ne voudrions pas, à savoir au Règne de Dieu dont nous demandons pourtant qu'il vienne. Aller où nous n'aurions pas prévu, ou du moins d'une façon que nous n'aurions pas prévue, comme Pierre à la fin de l'évangile de Jean (21, 18) : « un autre te mènera où tu ne voudras pas ».

*

« Donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… ? L'abondance à laquelle tous aspirent vient de Dieu seul. Lui seul est riche : des biens spirituels, du pain du ciel, et du pain qui nourrit le ventre de façon à ouvrir les oreilles. Cela dit, le pain de ce jour pour lequel nous prions est plus que la simple nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Il est la manne. Il est la nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père... Notre Père, disent les disciples.

Arrêtons-nous donc sur la plus troublante de ces cinq demandes : celle concernant le pardon : «pardonne-nous nos péchés, comme nous pardonnons aussi à qui nous offense».

Ce mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement » peut aussi être rendu par « dette », selon le parallèle de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. En ce sens, le mot peut relever non pas tant de la faute que de la création : même sans faute, nous sommes en dette envers Dieu comme on l'est à l'égard d'un père (ou d’une mère) — «Notre Père» — sans lequel nous ne serions pas, celui par qui nous sommes, non pas tant parce qu'il a donné la semence qui nous origine, mais parce qu'il nous a donné un nom, son nom. Cette dette-là ne peut être payée : son prix est infini. Le reconnaître entraîne une attitude de pardon, de remise des dettes. La remise des dettes est donc effectivement incontournable ; elle est la condition de la prolongation de nos êtres jusqu'à la venue du Règne, en lien étroit avec la demande précédente, celle du don du pain de ce jour. Si le plus puissant, le Père, exige le remboursement de la dette, il en vient à terme à écraser l'enfant.

Mieux qu’un père, Dieu donne ce qui est bon à ses enfants. L'instauration de son Règne est une remise de dettes par Dieu à notre égard. D'autant plus, au fond, que la dette est donc trop infinie pour être remboursée.

C'est sur cela qu'est établie l'institution biblique de la loi du Jubilé, par lequel s'inaugure le Royaume. Rappelons-nous que le Jubilé est ce que prévoit la Torah : cette remise des dettes obligatoire tous les cinquante ans. Jésus (cf. Luc 4) inaugure son ministère messianique par la proclamation du Jubilé. Cette libération, remise des dettes par Dieu, se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons ». Nous sommes appelés à la suite du Christ à faire un don gratuit de nous-mêmes, n’aurait-il en retour que de l'ingratitude.

*

Précédée de la demande du pain, lieu par excellence de la dette à Dieu, la prière pour la remise des dettes et le pardon des offenses est suivie de : «Ne nous laisse pas entrer en tentation» — «ne nous expose pas dans l'épreuve». Pourquoi Dieu se tait-il face aux prières de son peuple, pourquoi tarde-t-il à instaurer son Règne ?

Face au silence céleste, ce silence qui dure, où Dieu qui est censé être notre Père nous apparaît pourtant si dur, impitoyable, nous donnant essentiellement une Loi, alors qu'on ne voit pas venir de consolation, et à plus forte raison la consolation du Règne de Dieu — on sera tenté de dire : ces maux qui nous adviennent, fussent-ils de notre faute, ne sont-ils pas le signe que Dieu se désintéresse de nous ? Où l'épreuve dont nous demandons que nous n'y sombrions pas devient tentation de se dire que ce Dieu est finalement méchant. Et que de fois l'a-t-on entendu à propos du Dieu dit « de l'Ancien Testament », oubliant que c'est ce Dieu que Jésus appelle son Père ? Tentation de rejeter ce Dieu qui donne la Loi, et avec elle son silence. Or c'est là son rôle de Père : donner la Loi et nous apprendre à patienter, à recevoir le plaisir plus tard. Se séparer un jour du plaisir immédiat du sein maternel. Le père disant la loi et privant ainsi du plaisir immédiat.

C'est de la sorte que Dieu nous conduit au Règne qui lui appartient avec la puissance et la gloire, ce Règne qui vient pour nous à la mesure où nous recevons avec joie la volonté de Dieu, sa Loi.

C'est le temps d'un passage douloureux, celui de l'apprentissage, qui précède la liberté et la joie. C'est encore la leçon de Paul : comme pour la douleur d'un enfantement, Dieu a soumis la Création à la vanité et à la douleur, avec une espérance : sa libération, comme la naissance (Romains 8, 20-22). La tentation serait de se laisser abattre et de se dire que face à une telle situation, une telle douleur, celle qui est la nôtre, le Royaume ne viendra pas, la naissance n'aura pas lieu. C'est face à cette tentation que Jésus appelle à la persévérance dans la confiance en Dieu qui nous délivre du mal.

*

Face à ce présent lourd, accablant, ou face à notre mauvaise volonté, — il s’agit de persévérer, de requérir la justice de la foi, prête à se manifester, dans sa splendeur et sa liberté ; il n'est qu'à exiger ce que Dieu promet, exiger son Règne. Persévérer dans la prière, comme l'ami qui demande du pain. Dieu finira par répondre, autrement que prévu peut-être, par le don imprévu de l'Esprit saint, qui mène au Royaume par des chemins auxquels l’on ne s'attend pas. Persévérer dans la prière est dangereux : c'est risquer de se voir transformé, dépossédé de soi et de ses biens, de sa vision du monde — qui sait ? Persévérer dans la prière transforme.

Apprendre à regarder le monde par les yeux de Dieu. Et explorer tous les possibles des chemins de son Règne... Car c’est « à toi qu’appartiennent le Règne,… » dès aujourd'hui.


RP
Le Notre Père

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1) 18 & 20 octobre 2016. Introduction – Le Notre Père (Mt 6, 9-13 ; Lc 11, 2-4) : cinq demandes comme lecture des cinq livres des Psaumes / cinq livres de la Torah (PDF)


vendredi 7 octobre 2016

À propos de Paul - l’Alliance universelle. Le cas corinthien



L’événement fondateur, celui de la manifestation du Crucifié ressuscité, du Ressuscité advenant au cœur de nos vies individuelles rejointes jusque dans la mort — qu’il a vécue et fait ainsi advenir en nous avant même la mort — ; le jaillissement de la nouveauté radicale de la résurrection fait éclater les cadres identitaires quant à leurs prétentions structurantes.

Paul vit cet événement à l'occasion du moment relaté par le livre des Actes des Apôtres : chargé par les autorités de Jérusalem d'un mandat de poursuite des disciples du Crucifié, perçus par les Romains comme un groupe subversif qui semble donc représenter une menace pour l'existence juive, Paul est saisi par la perception du Ressuscité pour un changement de perspective radical. L'irruption du Royaume universel espéré ici et maintenant

Dès lors, l’Alliance scellée dans la tradition juive est ouverte à son universalité, dévoilée et étendue aux nations.

Désormais, pour Paul, il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ (Galates 3, 28).

La sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Car il est écrit : Il prend les sages à leur propre ruse.
Et encore : Le Seigneur connaît les raisonnements des sages, il sait qu'ils sont futiles.
Ainsi, que personne ne fonde son orgueil sur des hommes, car tout est à vous :
Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous […].
(1 Corinthiens 3, 19-22)

*

Cela vaut du cultuel au moral et au culturel. La portée symbolique des traditions et des rites qui portent la parole qui s’y transmet, se dévoile comme symbolique. La vérité qu’ils visent ne s’y scelle pas.

La première épître aux Corinthiens est une des expressions concrètes de ce bouleversement qu'est l’adhésion massive des païens à la foi du Christ. Comment organiser la communauté naissante ?

*

Les conséquences considérables, déjà au temps de Paul, qui auront tendance à être enfouies, valent jusqu’à nos jours. Pour ne donner qu’un exemple d’actualité criante, le mot « culture », dans une perspective paulinienne, n’a pas lieu de se conjuguer au pluriel.

Il y a « la culture », culture universelle, qui se reçoit dans le cadre de coutumes particulières : « Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous » (1 Co 3, 22) — et on peut y ajouter tout ce qu’on veut.

Cela se vérifie pour peu que l’on observe le fait que les coutumes sont mouvantes et s’enrichissent ou se corrigent les unes par les autres — et c’est cela même qui fait la culture. Ne dit-on pas, d’ailleurs, « être cultivé » pour parler précisément de l’ouverture aux richesses culturelles diverses ? Se cantonner à un « type culturel », ou pour mieux dire à une tradition, est précisément refuser d’être cultivé, refuser la culture. Où l’on peut élargir à l’envi le propos paulinien : « Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous » (1 Co 3, 22), sachant — c’est la parole qui suit (v. 23) — que « vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu. »

Une parole qui n’est pas la réintroduction d’une restriction, mais le rappel du cadre d’éclatement qu’est l’événement initial : Christ, à savoir le Crucifié-ressuscité, parole qui dévoile que toutes les coutumes sont transcendées dans l’ultime : « Christ est à Dieu ».

Pour situer la dimension concrète de la problématique, en regard de l’usage qui est souvent fait de Paul, une réflexion d’Alain Badiou (Saint Paul, La fondation de l’universalisme, PUF 1997) : Badiou décèle chez Paul de quoi transcender les différences, coutumes et opinions, en les saisissant du « travail postévénementiel d’une vérité » (en l’occurrence de la crucifixion-résurrection)… « Mais, remarque Badiou, pour les en saisir encore faut-il que l’universalité ne se présente pas elle-même sous les traits d’une particularité » (p. 106).

« Bien entendu, note-t-il aussi, les fidèles des noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu’il faut penser de la tenue de femmes, des rapports sexuels, des nourritures permises ou interdites, du calendrier, de l’astrologie, etc. Car il est de la nature de l’animal humain, défini par des réseaux de différences, d’aimer poser ce genre de questions, voire de penser qu’il n’y a qu’elles qui sont vraiment essentielles » (p. 107).

*

Or, « il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. »

Cela ne revient pas à nier que les événements adviennent dans le concret des traditions qui les véhiculent en premier. C’est dans la tradition juive que l’événement fondateur est advenu. Cela a aussi des conséquences quant au déploiement libérateur : « l’Evangile est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec » (Romains 1, 16).

Le fondement originel reste un fait incontournable, ancré dans l’histoire, et cela d’autant plus qu’il est libération advenue dans le temps, dans l’histoire donc.

Le fondement originel ne scelle pas pour autant la rupture qu’il initie. D’où la relativisation des rites, des coutumes religieuses, culturelles ou autres, d’où l’appel à leur correction et à leur enrichissement réciproque.

D’où l’illégitimité de fixer par la suite un rite chrétien donné qui aurait valeur universelle ! Le rite même est relativisé par ce qu’il porte — non pas délégitimé, mais mis à distance, à commencer par le rite originel, juif, précisément puisqu’il est donné en premier.

Pour Paul et pour tous ceux qui en reçoivent la parole, qui en reçoivent l’Évangile, désormais l’événement fondateur de la création nouvelle, la crucifixion-résurrection du Christ, donne à accomplir la promesse prophétique d’un royaume universel (que la suite des temps sera tentée en permanence d’identifier à tel empire temporel et au véhicule de ses coutumes).

Un des lieux d’articulation entre l'ancrage dans la tradition juive et l'universalité du Royaume espéré est, quant à l’organisation concrète de la communauté ecclésiale, la loi noachide, rappelée en Actes 15, et dont de nombreux aspects, adaptés, relus, articulés eux-mêmes pour ne pas interférer avec le salut par la foi seule prêché par Paul, se retrouvent au long de la première épître aux Corinthiens...


RP
Première épître de Paul aux Corinthiens

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1. 11 & 13 octobre 2016. Introduction – À propos de Paul - (PDF ici)


lundi 3 octobre 2016

dimanche 19 juin 2016

Un monde globalisé



Luc 4, 5-6 : « Le diable, l’ayant élevé, montra à Jésus en un instant tous les royaumes de la terre, et lui dit : Je te donnerai toute cette puissance, et la gloire de ces royaumes ; car elle m’a été donnée, et je la donne à qui je veux. »

Jésus au désert précisément, pour confronter le diable, qui n'est donc pas à chercher où on s'attend trop à le trouver… Cf. saint Antoine et le diable en nous.

Voilà qui dit toute l'ambiguïté de notre rapport au monde dans lequel nous sommes — et qui est en nous ! — même si nous n'en sommes pas (« vous n'êtes pas du monde » mais « dans le monde » dit Jésus à ses disciples).

Ça vaut pour tout ce qui est prise en charge du monde, et dans un parcours qui débouche sur un monde globalisé. Un trajet qui concerne en premier lieu l'Occident « chrétien », puisque c'est de lui qu'est issue de facto la « mondialisation ». Un processus qui quant au temps de ce monde, peut s'initier avec la christianisation de l'Empire romain et son ambiguïté duelle, Pouvoir et Église, qui trouve un point d'orgue en Occident au tournant de l'an mil, avec en amont l'Empire carolingien, et aval la réforme grégorienne, et au cœur du processus la rencontre / confrontation avec l’islam. Moment ambigu de l’assomption du pouvoir qui voit bouleverser la philosophie — et la philosophie du pouvoir aux XIIIe-XIVe siècles, avec l'avènement de l’averroïsme politique, premier moment ce ce qui (mutatis mutandis !) deviendra la laïcité !

Il faudra encore un cheminement qui passant par la Réforme protestante, en vient dans la Révolution puritaine* anglaise à poser la souveraineté de la loi, en modèle analogique de la loi biblique dont aucun pouvoir n'est la source.

C'est ce modèle qui, via la Révolution américaine, débouche, mutatis mutandis, sur la Révolution française avec sa Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 « sous les auspices de l'Être suprême », avant d’inspirer la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948 comme alternative à l'abîme, déclaration en forme donc de « plus jamais ça ».

En tout cela, toujours l'ambiguïté, qui est dans un progrès du droit toujours grévé par la réalité à laquelle il faut s'affronter, réalité incommensurablement tragique, dans un progrès parallèle du tragique (cf. le XXe siècle des génocides).

Confronter un réel affreux, y plonger, même, hélas, comme le notent plusieurs auteurs contre l' « idéalisme ». Ex. : « Le kantisme a les mains pures, mais il n’a pas de mains. » (Charles Péguy, Pensées, octobre 1910) — ou : « Comme tu tiens à ta pureté, mon petit gars ! Comme tu as peur de te salir les mains. Eh bien, reste pur ! A quoi cela servira-t-il et pourquoi viens-tu parmi nous ? La pureté, c'est une idée de fakir et de moine. Vous autres, les intellectuels, les anarchistes bourgeois, vous en tirez prétexte pour ne rien faire. Ne rien faire, rester immobile, serrer les coudes contre le corps, porter des gants. Moi j'ai les mains sales. Jusqu'aux coudes. Je les ai plongées dans la merde et dans le sang. » (Jean-Paul Sartre, Les mains sales)

*

Exactement ce que ne sont pas les mouvements puritains et révolutionnaires en général… Prenant à bras le corps le réel… pour déboucher sur le monde des déclarations de droits.

Révolutions ambiguës comme le reste par la violence dans laquelle elles plongent — pour avoir des mains ! Le pouvoir reste ambigu, comme pis-aller au chaos — fût-il pouvoir absolu ! — : le Léviathan de Hobbes, pouvoir fort souhaité après la violence de la guerre civile qui dévoile l'homme laissé à lui-même comme l'ennemi de son semblable. (Cf. dans la Bible, après le livre des Juges, le peuple demandant un roi.)

*

Nous voilà, depuis l'Europe, en un temps mondialisé, sous un ciel apparemment bouché, puisque l'absolu du pouvoir a débouché sur des mondes totalitaires, autre face, négative, de la face positive et rayonnante du droit et de la dignité.

Autre face : celle d'un ciel bouché, donc… mais qui semble bien s’être ouvert ailleurs, souvent grâce à la face rayonnante de la proclamation de la dignité de tous par la même pensée sous sa face positive ; ciel bouché qui est à même, peut-être, de s’ouvrir pour tous, y compris l’Europe, par le fait de notre espace commun désormais mondialisé. Ouvertures qu'ont permises les mouvements d’émancipation, et les relectures en théologies d'espérance et de libération des mêmes projets qui produisaient antécédemment l’impasse totalitaire. Mais les relectures théologiques peuvent aussi déboucher sur des cautions religieuses des pires totalitarismes — cf. les mouvements djihadistes

*

Lorsque le philosophe Nietzsche, fils de pasteur, prend acte de ce qu’il nous invite à percevoir comme les conséquences tragiques, au cœur de l’Europe de la fin du XIXe siècle, d’une histoire sans débouché, cela prend pour lui la forme d’un acte de décès : « Dieu est mort » !

Par cela, et par la façon d’annoncer ledit décès (c’est un « fou » qui, dans Le Gai savoir — livre III, § 125 —, se charge de l’annonce : « nous l’avons tous tué »), Nietzsche entendait sauver les « meurtriers », les sauver du désespoir, du « nihilisme », cet attrait du néant qu’implique la perte de ce qui, à force d’affadissement, est devenu, en guise de Dieu, une idole suprême… (ici aussi, cf. ce que connaît l’islam.)

Mais un acte de décès, aussi fracassante en soit l’annonce, a-t-il jamais sauvé quiconque de ses conséquences ? Nous voilà alors avec des reliquats d’idoles… Et les pires, faut-il sans doute ajouter — idoles constituées des restes composites d’un cadavre : façon de créature de Frankenstein. Bref : avoir « brisé ses idoles pour sacrifier à leur débris », comme le dit Cioran. C’est l’état religieux de l’Europe, aux yeux de beaucoup… Et de larges secteurs du reste du monde.

Où l’on doit peut-être en venir à ce constat bien connu : c’est, au fond, de l’acte de décès des héritiers-meurtriers dont il s’agit, via leur clochardisation d’orphelins désormais sans même un « RSA » religieux. Et non pas tant « mort de l’homme », comme on l’a dit — peut-être en confondant, par un certain ethnocentrisme européen, « homme » avec « occidental » —, que mort de la civilisation de Nietzsche, la nôtre — la civilisation globale.

Et si on (Dieu — et les humains) a semblé se porter bien mieux ailleurs que chez nous… Enfin…, tout au moins jusqu’à inoculation de notre revendication de « maîtrise et possession » cartésienne de la nature dont Nietzsche constatait les effets, le XXIe siècle commençant s'est déjà fait fort de nous détromper. Restons quand même optimistes : « vivre, c'est perdre du terrain » (Cioran encore).

Impasse du XXe siècle, totalitarismes éventuellement contagieux — mais peut-être pas forcément, impasse d'une Europe des XIXe et XXe siècles dont le même processus a produit quand même l’immense espoir de voir la dignité de tous reconnue contre tous les esclavages : « tous naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Que l'on puisse dépasser l'impasse contradictoire serait-il notre seul espoir ?… Rejoignant l'ancien espoir les prophètes : « des nouveaux cieux et une nouvelle terre où la justice habitera » (Es 60).

Jusque là reste l'ambiguïté qui nous habite, effluves de nos inconscients personnels et collectifs produisant de leurs enracinements archétypaux rêves et mythes, entre espoirs et cauchemars.

« Le vrai Messie ne surgira, dit-on, qu'au milieu d'un monde "entièrement juste" ou "entièrement coupable" », dit un aphorisme du Talmud cité par Cioran. Il y aurait donc de l'espoir, de toute façon !…

(* Le puritanisme désigne une conception de la foi chrétienne développée en Angleterre par les protestants radicaux après la Réforme. Le mouvement est né à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle.
Comme tous ceux qui se voient désignés par un sobriquet, les puritains ne se sont pas donnés eux-mêmes ce nom. Une grande quantité de puritains se concentrait en Angleterre, où s’origine ce terme qui vise leur mise en question radicale de la superstructure hiérarchique de l’Église, en vue de la doter d’un système purement représentatif.
Le mot décrit, plutôt qu'une Église particulière, un type de pratique religieuse — avec fonctionnement représentatif —, à l’origine de tendance calviniste, qui déboucha notamment sur l'émergence d'Églises presbytériennes, puis congrégationalistes, baptistes, quakers, etc. L’Église dès Genève au XVIe siècle, était organisée selon un système représentatif, le consistoire, équivalent, mutatis mutandis, du conseil presbytéral actuel, composé de laïcs et de pasteurs. L’Église selon Calvin, reprenant le modèle de Strasbourg : une Église non-hiérarchique dotée de quatre ministères : pasteurs, docteurs, diacres, anciens. Une Église bâtie sur un modèle faisant jouer volontairement les contre-pouvoirs, ce qui aura des incidences considérables sur le développement des systèmes politiques modernes. Incidences politiques, qui débouchent, après la révolution puritaine anglaise, sur la révolution américaine avec l’indépendance des États-Unis, et sur l’instauration d’un système représentatif, renversement de la monarchie imposée d’en-haut… Avec comme retour d’effet en France — France qui a soutenu les Américains prenant leur indépendance face à l’Angleterre (cf. Lafayette) — la mise en place, lors de la Révolution, d’un système s’en rapprochant. Un système à vocation représentative, donc, qu’on a coutume d’intituler « démocratique », et dont le modèle initial est le conflit du parlement anglais contre la monarchie absolue débouchant sur la première révolution moderne.)



RP
Traditions religieuses et spiritualités

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9) 21 & 23 juin – Un monde globalisé (PDF)


vendredi 10 juin 2016

L’Ecclésiaste - reprise et fin du discours



Ecclésiaste 12, 1b-7
[...] 2 — avant que ne s’assombrissent le soleil et la lumière
et la lune et les étoiles,
et que les nuages ne reviennent, puis la pluie,
3 au jour où tremblent les gardiens de la maison,
où se courbent les hommes vigoureux,
où s’arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses,
où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre,
4 quand les battants se ferment sur la rue,
tandis que tombe la voix de la meule,
quand on se lève au chant de l’oiseau
et que les vocalises s’éteignent ;
5 alors, on a peur de la montée,
on a des frayeurs en chemin,
tandis que l’amandier est en fleur,
que la sauterelle s’alourdit
et que le fruit du câprier éclate ;
alors que l’homme s’en va vers sa maison d’éternité,
et que déjà les pleureuses rôdent dans la rue ;
6 — avant que ne se détache le fil argenté
et que la coupe d’or ne se brise,
que la jarre ne se casse à la fontaine
et qu’à la citerne la poulie ne se brise,
7 — avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu’elle était,
et que le souffle ne retourne à Dieu qui l’avait donné.

13 Écoutons la conclusion de tout le discours :
Crains Dieu et observe ses commandements.
C'est là tout l'humain.
14 Car Dieu fera venir toute œuvre en jugement,
pour tout ce qui est caché
— que ce soit bien ou mal.

*

Vivre devant Dieu

Au terme du discours, terme qui s'annonce par un poème qui dit la brièveté de la vie, se prononce ce qui résume le tout de l'humain : « crains Dieu et observe ses commandements. »

Car « Dieu est au ciel et toi sur la terre » dit aussi l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 1). « Que tes paroles soient donc peu nombreuses »… Là, sur la terre, plutôt qu’en de vagues arrières-mondes, faire ce que ta main trouve à faire dans le temps bref qui t’est imparti :

Sous le soleil, cela sous un ciel inaccessible, signe d’un Dieu qui nous envoie sur la terre : « les choses cachées sont au Seigneur notre Dieu, les choses révélées sont pour nous et nos enfants, pour toujours, afin que nous mettions en pratique toutes les paroles de cette loi. » (Deutéronome 29, 28) — où l’on retrouve la conclusion de l’Ecclésiaste : « Crains Dieu et observe ses commandements. C'est là tout l'humain. » (ch. 12, v. 13)

La loi dont la source n'est ni une royauté ni un sacerdoce, mais qui s'ancre dans le mystère qui est que nous ne sommes pas la source de ce qui nous advient — la source de la loi du bien-vivre nous échappe aussi, ses préceptes aussi viennent de Dieu —, la loi comme indication de ce qu’est le bonheur, en ce temps-ci : dans une certaine qualité de relation au prochain sachant que le temps est bref pour l’animal social qu’est l’être humain.

Philosophie qui est aussi celle enseignée par Jésus — philosophie que l’on spécifie souvent à juste titre par ces mots, tirés du Sermon sur la Montagne : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez enfants de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? » (Matthieu 5, 44-46)…

Ladite récompense devient alors une qualité de vie en lien avec la compréhension que cela nous est donné en ce temps-ci, sous le soleil, dans ce temps de vanité.

*

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pouvons y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas tout-à-fait est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté : « crains Dieu et observe ses préceptes »… Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français. « Dieu » comme pluriel conjugué au singulier : ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier — une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est donc ce que le français a traduit par « Dieu ».


RP
L'Ecclésiaste

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9. 14 & 16 juin (ch. 12) - Vivre devant Dieu - (PDF ici)


dimanche 15 mai 2016

Christianismes d'Occident et temps des réformes



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Jacques Ellul, La Subversion du christianisme (Seuil, 1984) : « La question que je voudrais esquisser dans ce livre est une de celles qui me troublent le plus profondément. Elle me paraît dans l'état de mes connaissances insolubles et revêt un caractère grave d'étrangeté historique. Elle peut se dire d'une façon très simple : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes, de Jésus et de Paul ? [...] Si bien que d'une part on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l'inspiration d'origine, et d'autre part on a modelé progressivement, réinterprété la Révélation sur la pratique qu'en avaient la Chrétienté et l'Église. Les critiques n'ont voulu considérer que cette pratique, cette réalité concrète, se refusant absolument à se référer à la vérité de ce qui est dit. Or, il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, dont véritable subversion. »

Le diagnostic d'Ellul, qui n'est pas sans rappeler Kierkegaard, qu'il cite, est globalement irréfutable, le constat imparable. Cela dit, c'est là le réel : faut-il déplorer le réel, cela seul qui est advenu, l'inéluctable ?
N'ayant pas d'autre réel, s'il doit y avoir déploration, c'est celle plus radicale de l'inconvénient d'être né... en un monde où tout est toujours ambivalent.
C'est face à cette subversion du christianisme que sont apparus les mouvements de réforme, inscrits eux aussi malgré tout dans cette réalité inéluctablement subvertie.


RP
Traditions religieuses et spiritualités

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
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8) 17 & 19 ma1 – Christianismes d'Occident et temps des réformes (PDF)