
« Les Envahisseurs : ces êtres étranges venus d’une autre planète. Leur destination : la Terre. Leur objectif : en faire leur univers. David Vincent les a vus… Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, le long d’une route solitaire de campagne, alors qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva… »
Les plus âgés se souviennent de la série culte Les Envahisseurs créée en 1967 par Larry Cohen (portée par Roy Thinnes dans le rôle de David Vincent, dans les années 1960-1070)…
De l’architecte à l’anti-système : David Vincent est un architecte. Son métier est de bâtir la cité, de représenter l’ordre social. Mais parce qu’il a “vu” l’ovni un soir de fatigue, il devient un marginal, un homme traqué que la société prend pour un fou.
L’Infiltration des structures de pouvoir : Les extraterrestres de 1967 ne cherchent pas à faire sauter le Pentagone. Ils achètent des entreprises, corrompent la police, infiltrent les médias et le sénat. L’invasion est une bureaucratisation rampante.
L’incognito parfait : Ils n’ont pas de sang et se désintègrent en une lueur rouge à leur mort (ne laissant aucune preuve matérielle). Leur seule faille est physiologique et infime : l’auriculaire raide (l’impossibilité de plier le petit doigt).
La transposition de la Guerre froide : David Vincent n’est plus face aux Martiens de Wells (cf. infra) ; il est coincé dans un état de suspicion permanente (cf. maccarthysme) qui rappelle la peur de la subversion communiste (“les rouges sous le lit”)… ou la méfiance naissante envers le complexe militaro-industriel américain.
En arrière-plan :
1) H.G. Wells, La Guerre des Mondes (1898). L’invasion militaire. Des tripodes géants, la force brute et la guerre ouverte. Le monstre est visible et monstrueux.
Wells ne crée pas le Martien à partir de rien ; il prend le portrait du colonisateur européen (froid, hyper-technologique, scientiste, convaincu de sa supériorité raciale/évolutive, traitant les indigènes comme du bétail) et le transporte sur Mars. Le Martien est le Britannique poussé au bout de sa propre logique.
Le choc du miroir : Wells dit à ses compatriotes : “Regardez le Martien. Ce monstre cruel, c’est VOUS. C’est ce que vous faites subir au reste du monde.” Le Martien est le double monstrueux et autocritique de l’Occident impérialiste.
2) Jack Finney / Don Siegel, Body Snatchers / L’invasion des Profanateurs (1955-1956). La perte d’humanité. Les cosses spatiales remplacent les humains pendant leur sommeil. Métaphore du conformisme et de la peur du communisme.
3) Larry Cohen, Les Envahisseurs / David Vincent (1967). La paranoïa systémique. L’extraterrestre s’habille en costume-cravate, infiltre les institutions et efface ses traces.
Le point de départ : Wells comme autocritique de l’Occident
En 1898, H.G. Wells accomplit une opération psychologique d’une audace inouïe. La Grande-Bretagne est au sommet de son empire. Elle s’auto-persuade d’apporter la civilisation au monde, alors qu’elle pratique l’extermination (notamment en Tasmanie).
Le glissement : Du « miroir de soi » au « bouc émissaire externe »
Dans la fiction de Wells, le message est l’auto-accusation : nous sommes les colons.
Mais la psyché collective (et en particulier la pensée complotiste) supporte très mal la culpabilité. Elle va donc opérer une torsion fondamentale du mythe wellsien : au lieu de voir dans le monstre technologique un miroir de nos propres travers, elle va exporter ce monstre sur un “Autre” accusé de tous les maux.
C’est ici que s’opère le glissement vers le discours antisémite et antisioniste :
Le moteur de la propagande contemporaine consiste à retirer le costume de colonisateur à l’antisioniste occidental (qui s’auto-extrait d’un colonialisme passé qu’il dénonce) pour en revêtir exclusivement la figure du “Sioniste”. Le juif/sioniste n’est plus vu comme une victime de l’histoire, mais réinventé sous les traits du super-colonisateur, du dominateur technologique et de l’oppresseur froid. On lui applique exactement les caractéristiques du Martien de Wells :
— Une supériorité technologique et militaire écrasante.
— L’insensibilité présumée face à la destruction des populations dominées.
— L’idée d’un plan méthodique et glacial (“génocidaire”) d’appropriation du territoire.
L’Infiltration et le contrôle de l’Ombre (le pont avec Les Envahisseurs)
À ce vernis de “colonisateur d’acier” (Wells) s’ajoute la dimension de l’infiltré invisible (Les Envahisseurs de David Vincent). Dans le fantasme conspirationniste, le “Sioniste” n’est pas seulement l’agresseur militaire direct en Orient ; il est l’“Alien” qui a infiltré les centres de pouvoir de l’Occident (médias, banques, gouvernements), transformant les nations occidentales en exécutantes de sa propre volonté. Ce qui permet à des groupes aux idéologies pourtant irréconciliables (extrême droite classique, intégrismes religieux musulmans comme chrétiens, ultra-gauche complotiste) de trouver un point de convergence et d’alliance !
Dans la série Les Envahisseurs, les extraterrestres ne portent pas de masque monstrueux : ils portent des costumes de banquiers, de sénateurs ou de journalistes. Le mythe moderne du « sionisme international » (qui rejoue en réalité les vieux stéréotypes des Protocoles des Sages de Sion sous un vocabulaire actualisé) lui attribue exactement les mêmes propriétés :
— Une présence invisible mais omniprésente.
— L’idée d’un marionnettiste tirant les ficelles des guerres, des crises économiques ou des transformations sociales à l’échelle globale.
Avec Wells (1898) l’Européen prenait conscience qu’IL est le Martien génocidaire. Mais le refus de la culpabilité finira par déboucher sur le besoin d’expulsion !…
Vers le conspirationnisme contemporain :
L’Occident culpabilisé (suivi par le “Sud global”) désigne le “Sioniste” comme le SEUL vrai Martien/Génocidaire, se déchargeant ainsi de toute responsabilité historique.
L’effacement de la culpabilité occidentale : en faisant du “sioniste” l’unique incarnation moderne du colonialisme et du génocide, l’antisioniste d’Occident (et d’autres nations) s’auto-situant dans le camp du bien, de ceux qui savent (comme David Vincent), se dédouane de son propre passé collectif impérialiste et antisémite.
La série Les Envahisseurs avait pour fonction de déplacer nos craintes et phobies vers un objet mythique, extraterrestre. On assite à une véritable subversion/inversion du mythe : l’“extraterrestre” devient l’illustration du bouc émissaire d’une société, la nôtre, ravagée par sa propore culpabilité.
La diabolisation absolue : Parce que le Martien chez Wells est une force cosmique contre laquelle on ne négocie pas (il faut le détruire ou mourir), faire du “sioniste” le Martien contemporain (et désormais “infiltré” comme dans la série Les Envahisseurs) permet d’inciter à sa destruction (de la rivère à la mer pour commencer), à son effacement total, débarrassé de tout cadre diplomatique ou politique rationnel contre ce qui devient le mal absolu !
Wells avait créé le Martien pour forcer l’Occident à regarder son propre monstre dans le miroir. La pensée complotiste contemporaine a brisé ce miroir : elle a pris la figure du Martien (le colon dominateur et génocidaire) et l’a projetée sur le “Sioniste” (en plus “infiltré”). Ce glissement permet à l’humanité de rejouer le drame du bouc émissaire : désigner un « Alien » parmi nous pour nous auto-persuader de notre propre innocence.
RP
--- > Cela nourri de mauvaise foi (cf. ICI)