jeudi 6 août 2026

L’antisionisme et le mythe des Envahisseurs



« Les Envahisseurs : ces êtres étranges venus d’une autre planète. Leur destination : la Terre. Leur objectif : en faire leur univers. David Vincent les a vus… Pour lui, tout a commencé par une nuit sombre, le long d’une route solitaire de campagne, alors qu’il cherchait un raccourci que jamais il ne trouva… »

Les plus âgés se souviennent de la série culte Les Envahisseurs créée en 1967 par Larry Cohen (portée par Roy Thinnes dans le rôle de David Vincent, dans les années 1960-1070)…
De l’architecte à l’anti-système : David Vincent est un architecte. Son métier est de bâtir la cité, de représenter l’ordre social. Mais parce qu’il a “vu” l’ovni un soir de fatigue, il devient un marginal, un homme traqué que la société prend pour un fou.
L’Infiltration des structures de pouvoir : Les extraterrestres de 1967 ne cherchent pas à faire sauter le Pentagone. Ils achètent des entreprises, corrompent la police, infiltrent les médias et le sénat. L’invasion est une bureaucratisation rampante.
L’incognito parfait : Ils n’ont pas de sang et se désintègrent en une lueur rouge à leur mort (ne laissant aucune preuve matérielle). Leur seule faille est physiologique et infime : l’auriculaire raide (l impossibilité de plier le petit doigt).
La transposition de la Guerre froide : David Vincent n’est plus face aux Martiens de Wells (cf. infra) ; il est coincé dans un état de suspicion permanente (cf. maccarthysme) qui rappelle la peur de la subversion communiste (“les rouges sous le lit”)… ou la méfiance naissante envers le complexe militaro-industriel américain.

En arrière-plan :

1) H.G. Wells, La Guerre des Mondes (1898). L’invasion militaire. Des tripodes géants, la force brute et la guerre ouverte. Le monstre est visible et monstrueux.
Le Martien est le Britannique poussé au bout de sa propre logique : Wells ne crée pas le Martien à partir de rien ; il prend le portrait du colonisateur européen (froid, hyper-technologique, scientiste, convaincu de sa supériorité raciale/évolutive, traitant les indigènes comme du bétail) et le transporte sur Mars.
Le choc du miroir : Wells dit à ses compatriotes : “Regardez le Martien. Ce monstre cruel, c’est VOUS. C’est ce que vous faites subir au reste du monde.” Le Martien est le double monstrueux et autocritique de l’Occident impérialiste.

2) Don Siegel, Body Snatchers / L’invasion des Profanateurs (1956). La perte d’humanité. Les cosses spatiales remplacent les humains pendant leur sommeil. Métaphore du conformisme et de la peur du communisme.

3) Larry Cohen, Les Envahisseurs / David Vincent (1967). La paranoïa systémique. L’extraterrestre s’habille en costume-cravate, infiltre les institutions et efface ses traces.

Le point de départ : Wells comme autocritique de l’Occident
En 1898, H.G. Wells accomplit une opération psychologique d’une audace inouïe. La Grande-Bretagne est au sommet de son empire. Elle s’auto-persuade d’apporter la civilisation au monde, alors qu’elle pratique l’extermination (notamment en Tasmanie).

Le glissement : Du « miroir de soi » au « bouc émissaire externe »
Dans la fiction de Wells, le message est l’auto-accusation : nous sommes les colons.
Mais la psyché collective (et en particulier la pensée complotiste) supporte très mal la culpabilité. Elle va donc opérer une torsion fondamentale du mythe wellsien : au lieu de voir dans le monstre technologique un miroir de nos propres travers, elle va exporter ce monstre sur un “Autre” accusé de tous les maux.

C’est ici que s’opère le glissement vers le discours antisémite et antisioniste :

Le moteur de la propagande contemporaine consiste à retirer le costume de colonisateur à l’antisioniste occidental (qui s’auto-extrait d’un colonialisme passé qu’il dénonce) pour l’habiller exclusivement sur la figure du “Sioniste”. Le juif/sioniste n’est plus vu comme une victime de l’histoire, mais réinventé sous les traits du super-colonisateur, du dominateur technologique et de l’oppresseur froid. On lui applique exactement les caractéristiques du Martien de Wells :
— Une supériorité technologique et militaire écrasante.
— L’insensibilité présumée face à la destruction des populations dominées.
— L’idée d’un plan méthodique et glacial (“génocidaire”) d’appropriation du territoire.

L’Infiltration et le contrôle de l’Ombre (le pont avec Les Envahisseurs)
À ce vernis de “colonisateur d’acier” (Wells) s’ajoute la dimension de l’infiltré invisible (Les Envahisseurs de David Vincent). Dans le fantasme conspirationniste, le “Sioniste” n’est pas seulement l’agresseur militaire direct en Orient ; il est l’“Alien” qui a infiltré les centres de pouvoir de l’Occident (médias, banques, gouvernements), transformant les nations occidentales en exécutantes de sa propre volonté. Ce qui permet à des groupes aux idéologies pourtant irréconciliables (extrême droite classique, intégrismes religieux, ultra-gauche complotiste) de trouver un point de convergence et d’alliance !
Dans la série Les Envahisseurs, les extraterrestres ne portent pas de masque monstrueux : ils portent des costumes de banquiers, de sénateurs ou de journalistes. Le mythe moderne du « sionisme international » (qui rejoue en réalité les vieux stéréotypes des Protocoles des Sages de Sion sous un vocabulaire actualisé) lui attribue exactement les mêmes propriétés :
— Une présence invisible mais omniprésente.
— L’idée d’un marionnettiste tirant les ficelles des guerres, des crises économiques ou des transformations sociales à l’échelle globale.

Avec Wells (1898) l’Européen prenait conscience qu’IL est le Martien génocidaire. Mais le refus de la culpabilité finira par déboucher sur le besoin d’expulsion !…
Vers le conspirationnisme contemporain :
L’Occident culpabilisé (suivi par le “Sud global”) désigne le “Sioniste” comme le SEUL vrai Martien/Génocidaire, se déchargeant ainsi de toute responsabilité historique.
L’effacement de la culpabilité occidentale : en faisant du “sioniste” l’unique incarnation moderne du colonialisme et du génocide, l’antisioniste d’Occident (et d’autres nations) s’auto-situant dans le camp du bien, de ceux qui savent (comme David Vincent), se dédouane de son propre passé collectif impérialiste et antisémite.
La série Les Envahisseurs avait pour fonction de déplacer nos craintes et phobies vers un objet mythique, extraterrestre. On assite à une véritable subversion/inversion du mythe : l’“extraterrestre” devient l’illustration du bouc émissaire d’une société, la nôtre, ravagée par sa propore culpabilité.

La diabolisation absolue : Parce que le Martien chez Wells est une force cosmique contre laquelle on ne négocie pas (il faut le détruire ou mourir), faire du “sioniste” le Martien contemporain (et désormais “infiltré” comme dans la série Les Envahisseurs) permet d’inciter à sa destruction (de la rivère à la mer pour commencer), à son effacement total, débarrassé de tout cadre diplomatique ou politique rationnel contre ce qui devient le mal absolu !

Wells avait créé le Martien pour forcer l’Occident à regarder son propre monstre dans le miroir. La pensée complotiste contemporaine a brisé ce miroir : elle a pris la figure du Martien (le colon dominateur et génocidaire) et l’a projetée sur le “Sioniste” (en plus “infiltré”). Ce glissement permet à l’humanité de rejouer le drame du bouc émissaire : désigner un « Alien » parmi nous pour nous auto-persuader de notre propre innocence.

RP

--- > Cela nourri de mauvaise foi (cf. ICI)




dimanche 26 juillet 2026

L’expression “génocide en cours” et l’antisémitisme




Le droit international caractérise un génocide par la démonstration de l’intention spécifique (dolus specialis) de détruire tout ou partie d’un groupe. Des juristes sud-africains ont porté cette accusation contre Israël devant la cour internationale de justice (CIJ), sur la base d’“informations” portées par des médias au bout du compte pro-Hamas relayés par nombre de voix médiatiques internationales (qui s’étaient souvent abstenues, dès le 8 octobre 2023, de dénoncer le pogrom du 7-octobre, quand elles ne l’avaient pas carrément approuvé !).

Alors que le procès n’a fait que commencer, l’accusation maximale permanente de “génocide en cours” est reprise en boucle par les ennemis d’Israël (revendiqués “antisionistes”) et sacralisée sans jugement définitif, tandis que, par ex., la donnée démographique (la population de Gaza en croissance) est rejetée comme non pertinente (à l’appui de ce qu’effectivement, le droit international ne caractérise pas un génocide par l’évolution de la courbe démographique : le taux de fécondité baisse drastiquement en Europe, entre autres, sans qu’il n’y ait de génocide…).

La justice internationale (la CIJ) exigeant 3 à 5 ans de procédures pour analyser les preuves, les accusations politiques et les demandes de délais (comme celui obtenu récemment par les accusateurs sud-africains d’Israël, qui ne retiennent donc pas l’“urgence” supposée) étirent le calendrier, maintenant une présomption de culpabilité indéfinie sur l’accusé dans l’opinion.

La réserve du Rwanda, qui sait ce qu’est un génocide, est en soi éloquente. De même que la prudence de l’actuel pouvoir burkinabè, quand l’ancien pouvoir soutenait la rébellion qui cherchait à déstabiliser la Côte d’Ivoire. Car on est bien fondé à se méfier, sachant le précédent Gbagbo : l’histoire judiciaire a montré qu’une “alerte” médiatique et politique (portée alors par ladite rébellion et ses soutiens internationaux, médiatiques, politiques et militaires, sous le vocabulaire “Gbagbo génocidaire”, “criminel contre l’humanité”) a imposé à l’ancien président ivoirien un stigmate moral débouchant (devant la CPI) sur une décennie d’emprisonnement pour “crime contre l’humanité”, avant de s’effondrer devant la justice faute de preuves : des accusations de Gbagbo, tout était faux. Le stigmate, lui, demeure…

Qu’en sera-t-il pour Israël ? Le déchaînement mondial d’antisémitisme produit par un vocabulaire aussi terrible que non-prouvé ne peut, hélas, que subsister.

Présomption de culpabilité comme caution de la haine : l’usage permanent de l’expression “génocide en cours” produit un retournement symbolique absolu. En associant l’État juif au “crime des crimes”, elle offre une caution morale qui alimente l’explosion des actes antisémites à l'égard des juifs de la diaspora… Une haine vertueuse, selon l’expression d’Eva Illouz.

La défaite médiatique d’Israël accusé sans que la CIJ n’ait prouvé quoi que ce soit, et son débouché antisémite mondial, entraîne ce qui s’avèrera, au regard des faits, une impasse intellectuelle : les propositions visant à renoncer au sionisme pour réinventer un “judaïsme de diaspora” moralement neutre (cf. Omer Bartov, reprenant pour cela les accusations non-prouvées jusque là des ennemis du sionisme). Ces propositions reposent sur une illusion : l’histoire a démontré à satiété que la diabolisation d’Israël ne protège pas les juifs de la diaspora, mais dégrade au contraire leur sécurité en les privant de leur garantie existentielle.

Ceux qui usent en permanence, sans preuve juridique, de l’expression “génocide en cours”, portent, malgré leur déni, une responsabilité morale indubitable dans l’explosion actuelle de l’antisémitisme comme “devoir moral”. Leur volonté de s’auto-disculper de toute responsabilité sous prétexte qu’ils ne se réclament pas de l’antisémitisme du XXe s. n’y changera rien. La responsabilité morale dans la montée de l’antisémitisme des tenants de l’accusation sans jugement de “génocide en cours” est dès à présent énorme…

RP


--- > Arrière-plan incontournable

--- > Illustration ici

--- > Mauvaise foi <br><br> --- > Cf. aussi <a href="https://www.lepoint.fr/societe/je-reprends-ma-liberte-car-elle-est-mon-bien-le-plus-precieux-jean-quatremer-quitte-liberation-EXJNF4FXXBGHLOLMCESC3JEHWU/" target="_blank"><b>ICI</b>, la lettre de démission d&#8217;un journaliste de &#8220;Libé&#8221;</a>

vendredi 24 juillet 2026

La transsubstantiation, des origines médiévales à la Réforme




La transsubstantiation est au cœur de la théologie catholique médiévale. Le terme désigne le changement de la substance du pain et du vin en substance du corps et du sang du Christ lors de l'eucharistie.

Pour comprendre ce concept, il faut se pencher sur son histoire, et considérer à la fois son étymologie et sa modification via la philosophie d'Aristote utilisée par Thomas d’Aquin, qui a fourni les outils intellectuels, dans un second temps, pour l'expliquer.

Le terme vient du latin médiéval transsubstantiatio. Il est composé de deux éléments :

Trans : un préfixe qui indique le passage, le changement, la traversée (comme dans transformer ou transférer).
Substantia : la substance (littéralement “ce qui se tient en dessous”, et, pour le dogme, à l’origine, la réalité profonde de la chose) :
Le mot apparaît pour la première fois sous la plume de théologiens au XIIe siècle (notamment Roland Bandinelli, le futur pape Alexandre III). Il est ensuite officiellement adopté par l'Église catholique lors du IVe concile du Latran en 1215 pour définir précisément le dogme eucharistique.

C’est seulement dans un second temps que la philosophie aristotélicienne entre en jeu. Au XIIIe siècle, les œuvres d’Aristote sont redécouvertes en Occident. Le théologien Thomas d’Aquin va utiliser la boîte à outils philosophique d’Aristote pour expliquer un mystère chrétien qui semblait jusqu’alors illogique.

Aristote divise toute réalité physique en deux concepts clés : la substance et les accidents.

La substance est ce qu’est une chose en elle-même, sa réalité profonde et invisible. Par exemple, ce qui fait qu’une chaise est une chaise, indépendamment de sa couleur ou de sa matière.
Les accidents (les apparences) sont les caractéristiques changeantes et perceptibles par nos sens : la couleur, la forme, la taille, l’odeur, le goût, la texture.

En temps normal, si la substance d’un objet change, ses accidents changent aussi (si un morceau de bois brûle et devient de la cendre, son apparence change).

Mais dans le cas de la transsubstantiation, Thomas d'Aquin explique qu’il se produit un événement unique grâce à la puissance divine : la substance change totalement : la substance du pain et du vin disparaît entièrement pour faire place à la substance du corps et du sang du Christ.
Mais les accidents restent les mêmes : l’apparence physique (le goût du vin, la texture de l’hostie, la couleur) reste strictement inchangée. Nos sens voient toujours du pain et du vin, mais la réalité métaphysique profonde a été “transférée”.

En clair, l’aristotélisme a permis aux théologiens du Moyen Âge de dire : “Oui, cela ressemble toujours à du pain (les accidents), mais ce n’est plus du pain (la substance).”

Cette explication par la philosophie d’Aristote a été définitivement verrouillée par l’Église catholique lors du Concile de Trente (1551) pour répondre aux critiques des Réformateurs protestants (qui rejetaient cette explication philosophique).


À l’origine : la condamnation de Béranger de Tours

Au XIe s., le théologien Béranger de Tours avait donné une explication symbolique de la présence du Christ à la Cène.

Pour contrer Béranger de Tours, l’Église du XIe siècle avait imposé, en 1059 une formule ultra-réaliste, presque charnelle, pour exclure toute interprétation métaphorique. C’est la fameuse profession de foi où l’on doit affirmer que le corps du Christ est :
— Touché par les mains du prêtre.
— Broyé par les dents des fidèles (dentibus fidelium atteri).
— Présent en vérité « physique » ou « sensuelle » (sensualiter).

C’est cette définition brute, matérielle, que l’on pourrait appeler la « substance première anti-Béranger ». Pour l’Église catholique de cette époque, le pain devient du Christ comme de l’eau devient du vin : une transformation de la matière en soi.

En 1059, l’Église catholique affirme : on broie le Christ avec les dents.

(À noter que la position de Béranger a pu évoquer chez ses ennemis le possible symbolisme des « manichéens » de l’an mil, dont des historiens comme Duvernoy considèrent que l’on doit se demander s’il ne représentent pas un pré-catharisme.)


Roland Bandinelli (Alexandre III) sans Aristote

Pour comprendre la position exacte de Roland Bandinelli (devenu le pape Alexandre III, grand ennemi des cathares), il faut situer historiquement l’évolution de la doctrine de la transsubstantiation au Moyen Âge.

Roland Bandinelli (v. 1105–1181) est le créateur du mot (XIIe siècle). Il est un grand juriste et théologien du XIIe siècle, élève spirituel de Pierre Abélard, avant de devenir pape, donc, sous le nom d’Alexandre III.

C’est dans ses écrits théologiques (les Sentences, rédigées vers 1150) que l’on voit apparaître pour l’une des toutes premières fois le mot transsubstantiatio. À cette époque, le terme est utilisé de manière purement grammaticale et théologique pour répondre aux hérésies (notamment celle de Béranger de Tours). Pour Bandinelli, il s’agit simplement de nommer le miracle : il y a un “passage d'une substance à une autre”.

À ce moment précis de l'histoire, Bandinelli n’utilise pas la philosophie d’Aristote pour expliquer ce concept. Et pour cause : la majeure partie de l’œuvre d'Aristote n’a pas encore été traduite ni diffusée dans les universités occidentales.


Aristote et Thomas d’Aquin. L’outil d'explication théorique (XIIIe siècle)

Aristote entre en scène de manière massive un siècle plus tard, au milieu du XIIIe siècle. Lorsque ses traités de métaphysique et de physique sont traduits en latin, ils provoquent un séisme intellectuel.

Le problème de l’Église au XIIIe siècle est le suivant : le mot “transsubstantiation” a été officialisé au IVe Concile du Latran (1215), mais personne ne sait expliquer rationnellement comment un tel changement est possible sans que l’apparence physique ne change.

C’est là que Thomas d’Aquin va fusionner (vers 1260) l’héritage d’Aristote avec le mot hérité du siècle précédent :

Il prend le terme de transsubstantiation et lui applique la grille de lecture d'Aristote (substance vs accidents).

Roland Bandinelli a donc fourni le vocabulaire du dogme, tandis qu’Aristote (via la relecture de la scolastique) en a fourni la grammaire philosophique. Avant que la grille de lecture d’Aristote (substance et accidents) ne s’impose au XIIIe siècle, Roland Bandinelli et les théologiens du milieu du XIIe siècle abordent ce changement sous un angle essentiellement grammatical, scripturaire et juridique.

Pour Bandinelli, le changement ne s’explique pas par la physique ou la métaphysique, mais se comprend à travers trois concepts clés :

— La “Conversion substantielle” (Conversio). Au XIIe siècle, avant d'utiliser le terme transsubstantiatio, l'Église catholique s'appuie sur la formule héritée du théologien Lanfranc et du pape Grégoire VII : le pain et le vin sont “substantiellement changés” (substantialiter converti). Pour Bandinelli, le mot transsubstantiatio est simplement une manière plus fluide de dire “changement de substance”. Il comprend cela de façon radicale : par la puissance de la parole divine, la réalité première (le pain) cesse d'être pour laisser place à une autre réalité (le Christ). C'est un acte de mutation opéré par la foi, sans qu'il ressente le besoin d'analyser scientifiquement le support physique de cette transformation.

— La lecture littéraliste des paroles du Christ. Pour les théologiens de cette époque, la vérité du changement repose entièrement sur l'efficacité de la parole. Puisque le Christ a dit “Ceci est mon corps”, sa parole a le pouvoir créateur de faire advenir ce qu'elle énonce. Bandinelli comprend ce changement comme l'effet d'une “prière sacrée” (mystica oratione). Le pain devient le corps du Christ parce que la Parole divine divine ne peut mentir. On parle de réalisme théologique : la vérité de la proposition biblique suffit à valider le changement, sans exiger de théorie sur l'apparence physique.

— Le concept de “Signe” (Sacramentum et Res). À défaut d'utiliser les concepts d’accidents d’Aristote, Bandinelli et l'école d’Abélard utilisent la théologie des signes issue de saint Augustin (mais reconsidérée !) :
Le Sacramentum (le signe visible) : Ce que l’on voit et consomme (le pain et le vin).
La Res (la réalité invisible) : La grâce et le corps véritable du Christ.

Pour Bandinelli, l’apparence du pain et du vin subsiste non pas comme un “accident” philosophique, mais comme un voile nécessaire : elle sert de signe visible pour que l’humain puisse communier sans horreur physique (manger de la chair humaine réelle choquerait les sens), tout en accédant par la foi à la réalité divine cachée en dessous.

En résumé, là où Thomas d’Aquin cherchera une cohérence rationnelle (via Aristote), Roland Bandinelli, en juriste et théologien du XIIe siècle, affirme le miracle, le nomme juridiquement par un mot nouveau, et l’explique par le pouvoir absolu de la parole divine aux mains du prêtre et la notion augustinienne de signe sacré.

Le dogme précédant l’aristotélisme thomiste, la distinction substance-accident n’est pas formulée auparavant…

Le dogme de la présence réelle et le mot même de « transsubstantiation » sont antérieurs à l’arrivée d’Aristote dans la théologie catholique. La distinction stricte entre substance et accident n’est absolument pas formulée (ni même envisagée) avant le milieu du XIIIe siècle.

On est passé de la foi en la présence réelle (langage symbolique et réaliste) des Pères au réalisme matérialiste de Latran IV, corrigé par l’aristotélisme de Thomas d'Aquin (en 1260 env.).

Quand le IVe Concile du Latran utilise le mot « transsubstantiation » en 1215, il utilise « substance » au sens large, presque pré-philosophique, du XIIe siècle : la « réalité substantielle », ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, par opposition à ce qui est illusoire. Les évêques de 1215 n’ont évidemment pas en tête la grille métaphysique d’Aristote.

C’est le pari… risqué ! de Thomas d'Aquin d’avoir pris un dogme déjà fixé par l’Église catholique et d’avoir dit : « Regardez, ce que nous croyons par la foi depuis Latran IV, la philosophie païenne d'Aristote (avec les accidents qui subsistent sans sujet) permet de l'expliquer. »

Les Réformateurs protestants (notamment Luther) s’attaqueront au dogme au XVIe siècle en disant précisément que l’Église romaine s’est rendue « prisonnière d'Aristote ». Luther disait en substance : « Je crois que le Christ est présent, mais nous n’avons pas besoin d’Aristote et de ses “accidents” pour l’expliquer. »

Le dogme a donc précédé la philosophie ; mais l’explication philosophique est devenue si célèbre qu’elle a fini par se confondre, dans l’esprit des gens, avec le dogme lui-même.

Malgré cela, que les croyances populaires véhiculant l’idée d’un changement tout court (avec glissements vers une compréhension “matérialiste”) — qu’on a parfois qualifiées de « magiques », ou au moins « naïves » ou « matérialistes » — ont donc en fait un fondement théologique et historique parfaitement légitime : Latran IV !

Elles s’enracinent précisément dans cette époque de transition (le XIIe siècle de Roland Bandinelli et le début du XIIIe), où l’on affirmait le changement brut sans avoir encore inventé le pare-feu philosophique de la distinction « substance/accidents ».

Avant que Thomas d'Aquin ne vienne spiritualiser et intellectualiser le concept avec Aristote, la théologie officielle elle-même flirtait de très près avec un réalisme ultra-matérialiste.

On pense bien sûr à la déclaration de rétractation imposée à Béranger de Tours en 1059. Forcé par le pape de rétracter ses positions (qui considéraient la présence du Christ comme purement symbolique), Béranger doit signer un texte d’un réalisme physique saisissant :

« Le pain et le vin […] après la consécration, sont le vrai corps et le vrai sang de notre Seigneur Jésus-Christ, et […] sont saisis et brisés par les mains des prêtres et broyés par les dents des fidèles, non seulement au sens sacramentel, mais en vérité physique. »

Quand le fidèle du Moyen Âge s’imagine qu’il croque littéralement de la chair humaine (ce qui donnera lieu aux célèbres légendes de miracles eucharistiques où des hosties profanées se mettent à saigner), il ne fait que reprendre le langage officiel de l’Église de son époque.

L’introduction d'Aristote au XIIIe siècle a créé une immense rupture culturelle :

La théologie scolastique devient une discipline de haute voltige métaphysique. Pour Thomas d’Aquin, le corps du Christ n’est pas présent « localement » comme un morceau de viande dans une assiette ; il est présent « au mode de la substance ». Le Christ ne souffre pas quand on coupe l’hostie. C’est une présence substantielle, invisible, presque abstraite.

La piété populaire, elle, est restée bloquée à l’étape d’avant. Faute de comprendre la différence entre une « substance métaphysique » et un « accident visible », le peuple a continué à comprendre le mot transsubstantiatio au sens littéral : un changement de matière.

L’explication par Aristote a été reprise par l’Église catholique pour sauver la raison, mais aussi pour évincer ce matérialisme populaire qui devenait théologiquement dangereux (et anthropologiquement un peu douteux). Dire que les accidents restent les mêmes permettait d’expliquer pourquoi l’hostie pouvait moisir ou pourquoi le vin pouvait encore enivrer – des faits matériels qui contredisaient un matérialisme pur.

Mais en faisant cela, l’Église romaine s’est engagée dans une explication si complexe qu’elle est devenue inaudible pour le commun des mortels.

En résumé, la piété populaire, en comprenant la transsubstantiation comme un changement « physique » ou matériel, n’est pas une déviation hérétique : elle est le témoin fossilisé de la théologie du XIIe siècle. Elle a pris au mot la promesse du changement total, là où les théologiens ont dû appeler Aristote à la rescousse pour expliquer pourquoi, malgré le changement, rien ne se voyait.

On assiste à un retournement de situation ironique où les rôles se sont inversés avec le temps.

Au XIIe siècle, l’Église utilise le mot transsubstantiatio de manière simple, presque brute, pour dire au peuple : « C'est un changement réel, croyez-y fermement. » Le peuple y croit au sens fort, matériel.

Au XIIIe siècle, pour éviter que cette croyance ne devienne trop littérale (l’idée qu’on broie physiquement des os et de la chair), les intellectuels de l’Église médiévale appellent Aristote à la rescousse. Ils intellectualisent le miracle avec le concept de substance invisible.

Au XVIe siècle (Concile de Trente), l’Église romaine fait de cette explication aristotélicienne (substance/accidents) le dogme absolu et obligatoire. Elle chasse le matérialisme premier au nom de la haute philosophie.

Aujourd’hui, au XXIe siècle, la physique d’Aristote est communément considérée comme obsolète. Plus aucun scientifique ni aucun citoyen moderne ne pense le monde en termes de “substances métaphysiques” invisibles et d’”accidents” physiques séparables. La physique atomique et quantique a balayé tout cela.

Résultat : l’explication philosophique officielle (thomiste), qui avait été inventée pour rendre le miracle logique et rationnel, est devenue aujourd’hui ce qu’il y a de plus difficile à comprendre et à admettre.

À l’inverse, la compréhension populaire d’un changement brut, sans distinction savante — celle-là même que les théologiens scolastiques tentaient de polir — est restée la seule approche intuitive pour le croyant ordinaire. En voulant rationaliser le mystère avec la science de leur époque, les théologiens ont lié le dogme à une philosophie qui a vieilli, tandis que la foi “naïve” du peuple, elle, a traversé les siècles sans prendre une ride métaphysique.

L’échafaudage sophistiqué finit par s’écrouler, il n’en reste que l’intuition de départ !

Thomas d’Aquin, en sauvant le dogme via Aristote, en ruine la substance première anti-Béranger.

En voulant doter l’Église catholique d’une arme de destruction massive contre les hérésies symbolistes (comme celle de Béranger de Tours, mais qui porte aussi, au XIIe s., contre les cathares), Thomas d’Aquin a en réalité neutralisé le cœur même de la position anti-Béranger de 1059. C’est un parfait exemple de victoire doctrinale qui se paye par le sacrifice de la croyance initiale.

Sous couvert de défendre la présence réelle contre les successeurs de Béranger, Thomas d'Aquin vide la formule de 1059 de sa substance physique.

En 1059, l'Église catholique disait : on broie le Christ avec les dents. Deux siècles après, en 1260, Thomas d’Aquin dit poliment : on ne broie que les accidents du pain ; la substance du Christ échappe aux dents.

Thomas d'Aquin donne raison… à l’expérience de Béranger ! Béranger disait qu’on ne mangeait physiquement que du pain ; Thomas d’Aquin répond qu'on ne broie physiquement que les accidents du pain. La présence du Christ est déplacée du monde de la physique matérielle vers le monde de la métaphysique invisible.

Le paradoxe final : Pour sauver l’orthodoxie, la scolastique thomiste a dû spiritualiser et intellectualiser le miracle à un point tel qu’elle a détruit le réalisme matériel et naïf des premiers anti-Béranger. Elle a gagné la guerre contre le symbolisme, mais elle a dû, pour cela, abandonner le matérialisme physique qui lui servait de bouclier au XIe siècle. 

En introduisant la métaphysique d’Aristote, Thomas d’Aquin ne s'est pas contenté de polir ou d’expliquer le dogme du XIIe siècle (celui de Roland Bandinelli et du IVe Concile du Latran) : il a subverti et ruiné le sens originel du mot « substance ».

Pour défendre l’orthodoxie d’un texte officiel, le théologien en a réécrit subtilement le dictionnaire. Thomas d’Aquin maintient le dogme de la transsubstantiation dans sa formulation littérale, mais il en ruine le sens premier. Le changement massif et concret espéré par l'Église du XIIe siècle est devenu, sous la plume du génie de Thomas, le miracle d'une substance invisible qui s'en va, laissant derrière elle des apparences physiques qui subsistent par miracle, suspendues dans le vide.


Finalement, Thomas préfigure largement… Calvin !

En voulant pousser le réalisme catholique à son maximum de rigueur philosophique, Thomas d'Aquin a posé les bases conceptuelles de ce que Calvin théorisera trois siècles plus tard, en offrant une synthèse entre Luther et Zwingli. Thomas affirmait que le pain reste pain (les “accidents”), mais que la “substance” du Christ est réellement communiquée. Calvin, se débarrassant du vocabulaire aristotélicien, par lequel Thomas tentait de sauver la terminologie (“changement de substance”, même si les “accidents” restent identiques) officialisée à Latran IV (dont Calvin n’a que faire), ne dit pas autre chose : “avec les signes visibles […] Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement” (Calvin, Petit traité de la sainte Cène, éd. Gosselin, 1842, p. 188-189).

Si l’on présentait la thèse de Thomas d’Aquin à un catholique du XIe siècle (l’époque anti-Béranger), ou si on la clarifiait pour un catholique qui serait fidèle à Latran IV, il accuserait probablement Thomas d’hérésie spiritualiste, façon de protestantisme avant l’heure !

Thomas opère, malgré lui, une synthèse précoce des positions de la Réforme.

Au XVIe siècle, les protestants se divisent sur l’Eucharistie :

Martin Luther veut garder un réalisme fort (la consubstantiation) : pour lui, le Christ est physiquement présent dans, avec et sous le pain. Le pain reste du pain, mais le Christ est là, matériellement.

Zwingli est à l’extrême opposé (le symbolisme pur) : le pain n'est qu’un symbole, une métaphore. Le Christ est monté au ciel, son corps physique y reste, il ne peut pas être sur Terre dans un morceau de pain.

La solution de Calvin consiste à proposer la présence spirituelle (et "substantielle" !). Il propose une voie médiane. Il est d’accord avec Zwingli sur un point de physique élémentaire : le corps glorieux du Christ est au ciel, localisé à la droite du Père, il ne peut pas descendre physiquement sur les autels catholiques pour être mâché.
Mais Calvin refuse le symbolisme radical de Zwingli. Il affirme une présence réelle, mais spirituelle et dynamique : lors de la Cène, le saint Esprit unit le croyant au Christ céleste. Le fidèle ne mange pas de la chair avec ses dents, il reçoit la substance spirituelle et vivifiante du Christ par la foi.


À ce point, Thomas d’Aquin s’avère quasiment… calviniste !

Pour expliquer comment le Christ peut être présent dans l’hostie sans que ses os ne soient brisés par les dents, Thomas d’Aquin écrit explicitement dans la Somme théologique :

Le Christ n'est pas présent "localement" : La quantité physique du corps du Christ (sa taille, sa forme humaine) reste au ciel. Elle n'est pas enfermée dans le tabernacle.

L'expérience physique est une illusion sacrée : Ce que la bouche touche et broie, ce sont uniquement les accidents (le pain). La bouche ne touche jamais physiquement la chair du Christ.

C'est une union de substance à substance : La présence est purement métaphysique, invisible et spirituelle, saisie par la foi seule (sola fide, diraient les protestants, face à l'échec des sens).

La parenté est frappante :

Calvin dit : Le corps du Christ est au ciel, mais nous communions à sa substance divine spirituellement à travers le pain qui reste du pain.

Thomas d'Aquin dit : Le corps physique du Christ reste au ciel (quantitativement), mais nous communions à sa substance invisible qui a remplacé celle du pain, sans qu'aucun changement physique ne se produise sur Terre.

Dans les deux cas, le matérialisme médiéval (mâcher le Christ) est totalement évacué. Thomas d'Aquin a tellement spiritualisé et dématérialisé la présence réelle pour la sauver d'un réalisme barbare, qu'il a ouvert la porte à la théologie réformée.

La seule différence — mais elle est de taille pour les théologiens — c'est que Thomas d'Aquin maintient qu'il y a un "vide" métaphysique (la substance du pain a disparu, les accidents flottent tout seuls), là où Calvin, plus pragmatique, estime que le pain reste du pain substantiel, servant de canal à l'Esprit.

Dire que « Thomas est calviniste » est le plus beau compliment que l'on puisse faire à la rigueur de sa pensée : il a poussé la logique si loin qu'il a touché les frontières du système qui allait, trois siècles plus tard, tenter de renverser le sien !


Le protestantisme, Luther en premier, a mis le doigt sur un autre problème

La condamnation de Béranger puis le dogme de Latran IV visent à maintenir le pouvoir hiérarchique de l’Église : détenir le moyen du salut que le symbolisme risquerait de lui retirer ?

En déplaçant le regard de la pure logique spéculative vers la sociologie du pouvoir et l'ecclésiologie, on touche le véritable moteur de cette histoire théologique.

La longue bataille autour de Béranger de Tours, puis la proclamation du dogme au IVe Concile du Latran (1215), ne sont pas seulement des disputes de clercs sur la grammaire ou la métaphysique. Ce sont des opérations de centralisation politique et institutionnelle de premier ordre.

Le but sous-jacent ? Consolider le monopole du salut entre les mains de la hiérarchie romaine au moment où celle-ci est en train de bâtir la théocratie pontificale.

Le danger politique du « symbolisme » de Béranger
Au XIe siècle, l'Église catholique est en pleine Réforme grégorienne. Le pape Grégoire VII et ses successeurs veulent libérer l'Église de la tutelle des empereurs et des seigneurs laïcs. Pour ce faire, ils doivent prouver que les prêtres possèdent un pouvoir unique, quasi divin, qui les place bien au-dessus des rois de la Terre.

Si la thèse de Béranger de Tours l’avait emporté (à savoir : l'Eucharistie est un symbole, une présence purement spirituelle activée par la foi du croyant) :

Le pouvoir du prêtre s'effondrait : Si le changement dépend de la foi intérieure du fidèle, le prêtre n'est plus qu'un simple animateur de mémoire, un distributeur de métaphores.

Le salut devenait autonome : Le croyant, par sa seule intériorité, pouvait s'unir au Christ.

En forçant Béranger à signer une formule ultra-matérialiste (mâcher le Christ), l'Église romaine affirme que le miracle est objectif et mécanique, indépendant de la sainteté ou de la foi de celui qui reçoit. Et surtout, il dépend entièrement du pouvoir exclusif de celui qui prononce les paroles : le prêtre ordonné par Rome.

Latran IV (1215) marque le triomphe de la théocratie et le monopole du salut. Le IVe Concile du Latran est souvent considéré comme le plus grand concile du Moyen Âge. Convoqué par le pape Innocent III — l'homme qui a porté le pouvoir papal à son zénith —, il poursuit un but précis : encadrer la société chrétienne de la naissance à la mort.

Latran IV :
— Proclame le dogme de la transsubstantiation.
— Impose l'obligation de la confession annuelle et de la communion pascale.

Le lien entre ces deux décrets est immédiat. En liant le salut à la consommation obligatoire d'une hostie qui est réellement devenue Dieu par le pouvoir du prêtre, l'Église romaine crée une dépendance absolue du fidèle envers l'institution.

Le prêtre devient le gardien exclusif du « capital du salut ». Si vous êtes excommunié (coupé des sacrements), vous êtes privé de la matière même de la vie éternelle. Le symbolisme aurait permis d'échapper à ce chantage ecclésiastique ; la transsubstantiation, elle, le verrouille.

C’est précisément ce que les Réformateurs protestants analyseront avec une acuité parfaite au XVIe siècle.

Quand Luther écrit son traité de 1220, La Captivité babylonienne de l'Église, son attaque principale ne porte pas sur la présence du Christ, mais sur le fait que l'Église romaine utilise la transsubstantiation pour tenir les âmes en otage et justifier sa domination financière et politique (notamment via le commerce des messes et des indulgences).

En refusant la transsubstantiation pour revenir à une présence spirituelle (Calvin) ou à un symbole (Zwingli), les protestants ne font pas qu'un choix théologique : ils brisent le monopole de la corporation des prêtres. Ils affirment le « sacerdoce universel » : chaque croyant devient son propre prêtre, en contact direct avec Dieu, sans passer par la douane romaine.


En conclusion

La théologie a été, dans cette affaire, l'idéologie de service de l'appareil d'État ecclésiastique.

Pour que le pape puisse plier les rois, il fallait que ses prêtres contrôlent le Ciel sur la Terre.

Pour contrôler le Ciel sur la Terre, il fallait que le pain devienne matériellement Dieu.

La distinction subtile de Thomas d'Aquin (substance/accidents) viendra plus tard habiller intellectuellement cette exigence politique, mais la pulsion de départ, de la condamnation de Béranger à Latran IV, fut bien une féroce et magistrale volonté de puissance institutionnelle.

Le prêtre catholique reçoit un pouvoir fascinant : l’ordination lui donne un caractère indélébile. Ses paroles transsubstantient le pain. Il opère le miracle ex opere operato (par le fait même que l’acte est accompli).

Le pasteur protestant n’a qu’un pouvoir fonctionnel (d’ordre) : il ne possède pas de pouvoir similaire dans ses mains.


RP

Cf. aussi, des articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

vendredi 10 juillet 2026

Six fascismes dont un malentendu




Ou : des déplacements de curseurs


Six fascismes, au sens élargi, sont nés au tournant les années 1920 et 1930. Cinq sont connus comme tels, ceux qui ont alors existé en Europe : le fascisme proprement dit (en Italie), le nazisme, le pétainisme, le franquisme, le salazarisme ; plus un sixième, à l’époque hors Europe, le mouvement fasciste des Frères musulmans… finissant par passer inaperçu — c’est là le malentendu —, en annexant le mouvement mondial de décolonisation (ouvrant vers un futur rapprochement avec la gauche), contre les Britanniques, puis contre les Français, mais avec l’aval de l’Allemagne nazie, l’Allemagne ayant perdu ses colonies suite à sa défaite de 1918…

Le rapport entre les Frères musulmans et les fascismes européens apparaît bien si on le considère sous l’angle des grands axes de cette relation historique :

L'ennemi commun et le rapprochement stratégique
Dans les années 1930, l'Égypte est sous protectorat britannique de fait, et la Palestine est sous mandat britannique. Pour le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, l'Empire britannique et la France sont les oppresseurs coloniaux à abattre.

L'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, cherchant à déstabiliser les empires coloniaux britanniques et français au Moyen-Orient, ont trouvé dans les mouvements nationalistes et islamistes de la région des alliés potentiels.

Le financement allemand : Dès la fin des années 1930, la section de renseignement militaire allemande (l'Abwehr) et le canal diplomatique nazi à l'ambassade du Caire ont commencé à financer discrètement les Frères musulmans pour encourager la propagande anti-britannique.

La révolte arabe en Palestine (1936-1939) : Cet événement a servi de catalyseur. Les Frères musulmans ont activement soutenu l'insurrection en Palestine en collectant des fonds et en diffusant une rhétorique violemment anti-britannique et antisioniste, qui résonnait avec les intérêts de Berlin.

La passerelle : Le Grand Mufti de Jérusalem
Le lien le plus direct et le plus documenté entre la mouvance islamiste et le régime nazi passe par une figure centrale : Haj Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem, et Adolf Hitler s’allient.

Al-Husseini n'était pas formellement un membre des Frères musulmans, mais il en était extrêmement proche idéologiquement et entretenait une alliance étroite avec Hassan al-Banna.

Exilé en Allemagne pendant la Seconde Guerre mondiale, le Mufti a rencontré Adolf Hitler en novembre 1941.

Il a activement collaboré avec la machine de propagande nazie, diffusant des discours radio diffusés vers le monde arabe mêlant antisémitisme islamique traditionnel et théories du complot juif d'origine nazie.

Il a également aidé à recruter des musulmans des Balkans pour former des divisions de la Waffen-SS (comme la division Handschar en Bosnie). Après la guerre, les Frères musulmans l'ont accueilli au Caire comme un héros de la cause nationale.

Les emprunts structurels et idéologiques
Les Frères musulmans se sont construits à une époque où le modèle des partis de masse militarisés (fascisme, communisme) triomphait en Europe. Le mouvement a calqué plusieurs de ses structures sur ces modèles :

Le culte du chef et de l'obéissance : Le principe de Sam' wa Ta'a (l'écoute et l'obéissance aveugle) envers le Guide suprême rappelle le Führerprinzip européen.

L'appareil secret (al-Nizam al-Khas) : Créé dans les années 1940, cette branche paramilitaire secrète au sein des Frères musulmans, vêtue d'uniformes, pratiquant le culte de la force physique, de la discipline martiale et responsable d'attentats politiques, présentait des similitudes frappantes avec les milices fascistes (comme les SA ou les Chemises noires).

La convergence antisémite
C'est sur le terrain de l'antisémitisme que la convergence idéologique a été la plus forte. Les Frères musulmans ont traduit et diffusé des textes antisémites européens (comme Le Protocole des Sages de Sion), fusionnant le rejet du projet sioniste en Palestine avec l'antisémitisme racial et politique européen.

Les limites de l'alliance. La divergence théologique
Pour Hassan al-Banna, l'objectif ultime était le rétablissement du Califat et l'application de la charia, une vision théocentrique du monde. Le fascisme et le nazisme étaient des idéologies séculières, païennes ou racialistes, plaçant la Nation ou la Race au-dessus de Dieu, Al-Banna a parfois critiqué le racisme nazi, à l’instar du Vatican, pourtant appuyé (cf. infra) par Mussolini (accords du Latran, créant l'État actuel du Vatican) voire avec Hitler (jusqu’au concordat passé avec Pie XI).

Avec les Frères musulmans aussi, la relation fut avant tout une alliance géopolitique de circonstance contre un ennemi commun (le colonialisme franco-britannique et le sionisme — déjà accusé faussement de chasser les Palestiniens et les priver de leur État à côté d’Israël, quand au contraire ce sont les “soutiens” des Palestiniens qui l'ont toujours refusé. Cette relation est dès le départ doublée d'une forte fascination structurelle pour les méthodes de mobilisation totalitaires de l'Europe des années 1930.

Ces limites valent aussi entre les fascismes européens !
Les divergences idéologiques fondamentales entre le nazisme allemand et le fascisme italien étaient tout aussi réelles, voire parfois plus profondes, que celles existant entre les Frères musulmans et les régimes européens.

Le concept de “fascisme générique” (qui regrouperait tous ces mouvements sous une même bannière) cache en réalité des fractures doctrinales majeures : les contradictions qui rendront fascisme et nazisme rapidement intenables — contrairement au franquisme et au salazarisme (cf. infra)…

La fracture du racisme biologique et de l'antisémitisme
C'est la différence la plus violente entre Rome et Berlin, du moins jusqu'en 1938. Le Nazisme : C'est une idéologie purement racialiste et biologique. Tout est dicté par le sang, la race aryenne et l'antisémitisme obsessionnel d'Adolf Hitler. La race est supérieure à l'État. Le Fascisme italien : À l'origine, Benito Mussolini rejette totalement le racisme biologique. En 1932, il déclare même : « Le racisme est une idée folle. Rien ne me fera croire que des races biologiquement pures puissent exister. » Pour le fascisme originel, c'est l'État qui est tout puissant (« Tout dans l'État, rien hors de l'État, rien contre l'État »). Le concept de "race" chez Mussolini est alors purement spirituel et historique, pas génétique.

Le tournant de 1938 : Ce n'est que par opportunisme géopolitique et sous la pression de son alliance avec Hitler que Mussolini alignera le régime en promulguant les tragiques "Lois raciales" italiennes, au grand dam d'une partie des fascistes de la première heure.

Le rapport au paganisme et à la religion
La tension spirituelle que l'on observe entre les Frères musulmans (théocentriques) et les fascismes européens se retrouve presque à l'identique entre Hitler et Mussolini.

Le Nazisme et le néo-paganisme : Bien qu'Hitler soit resté pragmatique avec les Églises par calcul politique (jusqu’au concordat avec Pie XI), le cœur idéologique du nazisme (incarné par Heinrich Himmler ou Alfred Rosenberg) était profondément antichrétien, teinté de mysticisme païen, de culte de la nature et du sang.

Le Fascisme et le catholicisme : L'Italie étant viscéralement catholique, Mussolini a dû composer de manière très serrée avec l'Église romaine. Cela a débouché sur les Accords du Latran (1929), faisant du catholicisme la religion d'État en Italie. Mussolini n'a jamais cherché à substituer un culte néo-païen au christianisme, contrairement à la frange radicale de la SS en Allemagne.

La notion de Nation vs. la communauté mondiale
Nazisme et Fascisme : Ce sont des nationalismes ultra-exclusifs. Ils sont par nature limités aux frontières de leur peuple (le Volk) ou de leur empire national (la reconstruction de l'Empire romain pour Mussolini).

Les Frères musulmans : leur modèle est panislamique (l'Oumma). Les frontières nationales issues de la colonisation sont rejetées (ce qui contribuera plus tard au rapprochement actuel avec la gauche occidentale !). L'objectif est un Califat mondial qui transcende totalement les notions occidentales de "Nation" ou de "Race".

Une même mécanique, des logiciels différents
Les limites doctrinales n'ont pas empêché l'Axe Rome-Berlin d'exister, tout comme elles n'ont pas empêché des passerelles techniques et logistiques avec le monde arabo-musulman.

Au fond, ce qui unissait ces trois mouvements dans les années 1930, ce n'était pas la pureté d'une philosophie commune, mais :

Un style politique “moderne” : Le culte du chef, les structures paramilitaires, l'embrigadement de la jeunesse et l'usage de la propagande de masse.

Un ennemi géopolitique commun : Les démocraties libérales occidentales (France, Royaume-Uni) et le communisme soviétique.

C'est le principe classique de la Realpolitik : l'alliance des contraires face à un adversaire partagé.

Si l’on applique la même grille d'analyse au pétainisme (le régime de Vichy en France), au franquisme (en Espagne), et au salazarisme (au Portugal), on s'aperçoit que les fractures avec le totalitarisme nazi sont encore plus flagrantes.

Ce qui sépare fondamentalement ces trois régimes du modèle hitlérien.
Des régimes réactionnaires et non "révolutionnaires"
C'est la différence philosophique majeure. Le nazisme et le fascisme italien se voulaient des mouvements dynamiques, tournés vers l'avenir, cherchant à créer un "Homme Nouveau" par une rupture révolutionnaire.

Le franquisme et le pétainisme sont des retours vers le passé. Ce sont des dictatures conservatrices et réactionnaires, obsédées par l'ordre moral et le rétablissement de la société d'Ancien Régime (anti-Lumières).

La devise de Vichy, « Travail, Famille, Patrie », résume parfaitement cette volonté de geler la société autour des structures traditionnelles (la terre, l'artisanat, la famille patriarcale), loin du modernisme industriel et guerrier mis en avant par Berlin.

Le pilier catholique vs le paganisme nazi
Pour Franco comme pour Pétain ou Salazar, l'Église catholique est la colonne vertébrale idéologique de l'État.

Le national-catholicisme espagnol : Le franquisme a fusionné l'identité espagnole avec la foi catholique romaine. L'Église contrôlait l'éducation, les mœurs et la censure. Franco se voyait comme un croisé défendant la chrétienté contre le « complot judéo-maçonnique et bolchevique ».

Cette soumission totale de l'État à la morale chrétienne traditionnelle était profondément méprisée par les dirigeants nazis à Berlin, qui considéraient le catholicisme comme une faiblesse et une force concurrente à éliminer à terme.

La fracture géopolitique et la neutralité espagnole Bien que Franco ait bénéficié de l'aide cruciale de la Légion Condor d'Hitler pendant la guerre civile espagnole (1936-1939), il a refusé d'engager pleinement l'Espagne dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l'Axe.

L'entrevue d'Hendaye (octobre 1940) : Lors de sa rencontre avec Franco, Hitler tenta de le convaincre d'entrer en guerre pour attaquer la base britannique de Gibraltar. Devant les exigences exorbitantes de Franco (qui réclamait de vastes colonies françaises en Afrique), la négociation échoua. Hitler déclarera plus tard qu'il préférerait « se faire arracher trois ou quatre dents » plutôt que de repasser une telle journée avec Franco.

Franco s'est contenté d'envoyer la Division Bleue (des volontaires anti-communistes) sur le front de l'Est contre l'URSS, mais il a préservé sa neutralité officielle vis-à-vis des Alliés occidentaux, ce qui permettra à son régime de survivre à la chute d'Hitler et de Mussolini jusqu'en 1975.

Le cas de Vichy : Fascisation tardive et collaborationismme
Le régime de Pétain présente une trajectoire singulière car il est né d'une défaite militaire et d'une occupation.

Une dérive fasciste par le haut : Au départ, Vichy est un régime autoritaire traditionnel (la "Révolution nationale"). Mais au fil des années, sous la pression de l'occupation allemande et de la montée en puissance des collaborationnistes parisiens (comme Marcel Déat ou Jacques Doriot, qui étaient, eux, de vrais fascistes), le régime s'est militarisé.

La Milice française (1943) : Créée par Joseph Darnand, cette force paramilitaire chargée de traquer les résistants et les juifs est le moment où le régime de Vichy adopte les méthodes, le style et la violence terroriste du fascisme totalitaire, s'éloignant de son conservatisme paternaliste d'origine.

Le cas du Portugal — le Salazarisme ou Estado Novo (l'État Nouveau, 1933-1974)
Tout comme le franquisme et le pétainisme, le régime d'António de Oliveira Salazar pose la question des limites du mot "fascisme". Si le régime a utilisé les décors et les méthodes policières du fascisme, sa colonne vertébrale était, elle aussi, profondément catholique, conservatrice et provinciale.

Après l'assassinat du roi en 1908, la Première République portugaise (1910-1926) s'enfonce dans une instabilité chronique (45 gouvernements en 16 ans), une faillite économique et un anticléricalisme virulent.
En 1926, un coup d'État militaire met fin à la République. Les militaires, incapables de gérer les finances du pays, font appel en 1928 à un brillant professeur d'économie de l'université de Coimbra : António de Oliveira Salazar.
Salazar exige les pleins pouvoirs financiers, redresse les comptes de l'État en un temps record, devient président du Conseil en 1932 et promulgue une nouvelle constitution en 1933. L'Estado Novo est né.
Le logiciel salazariste : "Dieu, la Patrie, la Famille"
Salazar, profondément pieux (il a failli entrer au séminaire dans sa jeunesse), rejette la modernité issue des Lumières et de la Révolution française. Sa devise est le miroir quasi exact de celle de Vichy : « Deus, Pátria e Família ».

Le modèle de l'État Nouveau repose sur trois piliers antimodernes
Le corporatisme catholique : Inspiré par les encycliques sociales du Vatican (notamment Rerum Novarum), Salazar supprime les syndicats libres et les partis politiques. Il les remplace par des "corporations" par métiers, censées faire collaborer patrons et ouvriers pour tuer la lutte des classes.
L'idéal rural et le refus de l'industrie : Salazar se méfie de la modernité industrielle, des grandes usines et du prolétariat urbain, qu'il juge propices au communisme. Il idéalise un Portugal rural, pauvre mais digne, analphabète mais pieux.
Les emprunts au fascisme : La façade totalitaire
Bien que conservateur traditionnel, Salazar comprend que pour survivre dans l'Europe des années 1930, il doit adopter les codes de la modernité politique. Il crée donc des outils calqués sur le fascisme italien ; comme la police politique du régime, redoutable, utilisant la torture, la censure systématique et un réseau tentaculaire de délateurs (les bufos).

Le "Pluri-continentalisme" et la tragédie coloniale
La grande spécificité du régime portugais, qui causera sa perte, est son rapport à l'Empire.
Alors que la France et le Royaume-Uni décolonisent dans les années 1950 et 1960, le Portugal refuse catégoriquement. Le régime développe l'idéologie du "lusotropicalisme" : le Portugal ne serait pas un petit pays colonial, mais une nation pluri-continentale et multiraciale, s'étendant du Minho au Mozambique.
De 1961 à 1974, le Portugal s'enfonce dans des guerres coloniales épuisantes (en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau). Le pays y consacre jusqu'à 40% de son budget national. La jeunesse portugaise fuit en masse le service militaire (beaucoup s'exilent en France).

La fin du régime : La Révolution des Œillets (1974)
En 1968, Salazar est victime d'un accident vasculaire cérébral (une chute de sa chaise longue). Écarté du pouvoir sans qu'on lui dise jamais (il mourra en 1970 en croyant régner encore), il est remplacé par Marcelo Caetano, qui tente une libéralisation timide ("le printemps marceliste"), mais refuse d'arrêter les guerres coloniales.
Le 25 avril 1974, de jeunes officiers de l'armée portugaise, épuisés par ces guerres sans issue et influencés par les idées de gauche, mènent un coup d'État pacifique. C'est la Révolution des Œillets. La population descend dans les rues de Lisbonne, glissant des fleurs dans les canons des fusils des soldats. L'État Nouveau s'effondre en quelques heures, ouvrant la voie à la démocratie et à la décolonisation.


En conclusion
Avec une haine commune de la démocratie, bien qu'avec des logiciels internes théoriquement incompatibles (le catholicisme pour Franco, la race pour Hitler, la charia pour les Frères musulmans), le parallèle est particulièrement frappant entre le national-catholicisme (pétainisme / franquisme / salazarisme) et l'islam politique (les Frères musulmans) à travers le prisme de leur colonne vertébrale religieuse.

Ces mouvements partagent un point de départ commun : ils naissent d'une réaction paniquée face à la modernité laïque, au matérialisme et à la perte des valeurs traditionnelles. Pour y remédier, ils érigent la religion non plus comme une foi intime, mais comme un système juridique, social et politique global.

Pourtant, la structure même du catholicisme et celle de l'islam sunnite imposent des trajectoires radicalement différentes.

Les points de convergence
Sur le plan social, le logiciel d'un Frère musulman des années 1930 et celui d'un franquiste ou d'un pétainiste sont d'une similitude frappante :

L'anti-matérialisme et l'anti-individualisme : Pour ces trois mouvements, le libéralisme occidental (capitalisme débridé, droits individuels) et le communisme (athéisme d'État, lutte des classes) sont les deux faces d'une même pièce matérialiste qui détruit l'âme des peuples.

La cellule familiale comme dogme : La famille patriarcale est sacralisée. Le rôle de la femme est strictement cantonné au foyer et à la démographie (faire des enfants pour la Patrie ou pour l'Oumma). L'avortement, le divorce et le délitement des mœurs sont combattus comme des armes de destruction massive. La structure patriarcale est encore plus rigoureuse sous l’islam politique (polygamie possible, mariage ultra-précoce des filles, voile des femmes… / cf. Iran, Afghanistan…).

L'éducation confessionnelle : Pour Franco comme pour Hassan al-Banna, l'école doit être arrachée aux laïcs. L'enseignement doit former des croyants disciplinés. L'État et la religion fusionnent pour contrôler l'espace public.

Une divergence structurelle : Institution centralisée vs Réseau décentralisé
La nature même des deux religions façonne le rapport au pouvoir de ces mouvements.

Franquisme / pétainisme / salazarisme : L'alliance avec une Institution (Le Trône et l'Autel)
Le catholicisme est une religion hiérarchique, verticale et institutionnalisée. Il y a un pape, des évêques, un clergé officiel.
Franco et Pétain n'inventent pas une nouvelle théologie : ils s'allient avec une institution multiséculaire déjà existante (l'Église catholique).
Le franquisme est un cléricalo-nationalisme. L'Église légitime le dictateur (Franco entre dans les églises sous un dais, un honneur réservé aux rois et aux reliques), et en échange, le dictateur applique les lois de l'Église. Le pouvoir est centralisé, officiel, étatique.

Les Frères musulmans : Un mouvement de laïcs dans un Islam sans clergé
L'islam sunnite n'a pas de structure cléricale hiérarchique universelle (pas de pape).
Hassan al-Banna n'est pas un théologien d'Al-Azhar (la grande université islamique du Caire) ; c'est un instituteur, un "laïc" au sens religieux. Les Frères musulmans se créent en dehors et parfois contre les institutions religieuses officielles qu'ils jugent corrompues ou soumises au pouvoir politique séculier.

Ne pouvant s'appuyer sur une Église, ils se structurent comme une organisation militante moderne, un parti-réseau clandestin. La légitimité ne vient pas d'une nomination divine par une hiérarchie, mais de l'activisme de la base et de la pureté idéologique perçue.

État-Nation traditionnel vs Révolution transnationale
La théologie politique catholique et la théologie politique islamique dictent deux rapports au monde opposés :

Pour Franco, Salazar et Pétain, la religion sert la Nation. Le catholicisme est l'essence du "génie espagnol" ou de la "vieille France". C'est un outil de fermeture identitaire. Le projet s'arrête aux frontières de l'État. C'est un traditionalisme défensif.

Pour les Frères musulmans, la religion dissout la Nation. Dans l'islam, le concept de l'Oumma (la communauté des croyants) ignore les frontières dessinées par l'Occident. Le but ultime des Frères n'est pas de restaurer la grandeur de l'Égypte en tant qu'État-Nation, mais d'utiliser l'Égypte comme base arrière pour rétablir le Califat mondial. C'est un internationalisme offensif.

Si l'on devait résumer ce parallèle théologico-politique :

Le franquisme, le pétainisme et le salazarisme utilisent le catholicisme comme un bouclier pour figer l'histoire, protéger des structures sociales anciennes et verrouiller un État existant avec l'aide d'une Église officielle.
Les Frères musulmans utilisent l'islam comme un bélier politique et social. Faute d'Église pour les soutenir, ils inventent une forme de fondamentalisme moderne et militant, dont le but n'est pas de préserver un État traditionnel, mais de détruire l'ordre établi pour reconstruire une utopie religieuse transnationale.


Actualité : l’Iran des mollahs et des pasdarans
L'influence de Sayyid Qutb (l'idéologue le plus radical des Frères musulmans égyptiens, exécuté en 1966) sur les mollahs et les dirigeants de la Révolution islamique iranienne de 1979 est un phénomène historique majeur.

À première vue, cette connexion a de quoi surprendre : comment un penseur sunnite, souvent qualifié de père du djihadisme salafiste moderne, a-t-il pu devenir une source d'inspiration pour le clergé chiite iranien ? La réponse réside dans une convergence conceptuelle totale sur la nature du pouvoir politique.

Le passeur en chef : Le Guide suprême Ali Khamenei
L'influence de Qutb en Iran n'est pas une interprétation d'historiens ; elle est revendiquée au plus haut sommet de l'État.

Dans les années 1960, alors qu'il est un jeune clerc militant luttant contre le régime séculier du Shah, Ali Khamenei (le Guide suprême de l'Iran tué le 28 février 2026) est fasciné par les écrits de Sayyid Qutb.

Khamenei a personnellement traduit de l'arabe vers le persan plusieurs ouvrages majeurs de Qutb, notamment « L'avenir appartient à cette religion » et des parties de son commentaire coranique « À l'ombre du Coran ».

Dans ses préfaces, Khamenei présente Qutb comme un martyr et un génie ayant compris que l'Islam n'est pas une simple foi passive, mais un programme de libération globale contre l'impérialisme occidental.

Preuve de cette postérité : en 1984, la République islamique d'Iran a officiellement imprimé un timbre-poste commémoratif à l'effigie de Sayyid Qutb, honorant son « martyre ».

Le concept-clé partagé : La Hakimiyyah (la Souveraineté de Dieu telle que portée par l'interprétation politique de l'islam)
Le cœur de la doctrine de Sayyid Qutb repose sur deux concepts que les mollahs iraniens ont traduits presque mot pour mot dans leur propre logiciel chiite :

La Jahiliyyah (l'ignorance préislamique) : Pour Qutb, les sociétés modernes (qu'elles soient occidentales, soviétiques ou même les gouvernements musulmans laïcs comme celui de Nasser en Égypte) vivent dans un état de barbarie et d'ignorance spirituelle car elles obéissent à des lois humaines.

La Hakimiyyah : Qutb affirme que la souveraineté politique légitime appartient exclusivement à Dieu (via sa lecture de l'islam). Rendre le pouvoir législatif à des hommes (par la démocratie ou la dictature séculière), c'est commettre une hérésie en élevant l'Homme au rang de Dieu.

L'Ayatollah Ruhollah Khomeini, le père de la Révolution iranienne, a théorisé une idée strictement parallèle pour le monde chiite : le Velayat-e Faqih (la tutelle du juriste musulman). Khomeini affirme lui aussi que les parlements et les rois séculiers sont illégitimes, et que seul le clerc le plus savant, appliquant la loi divine (la charia), a le droit de gouverner en attendant le retour de l'Imam caché.

Les liens avec les réseaux radicaux iraniens (Fada'iyan-e Islam)
Les contacts ont également été physiques. En 1953, le clerc chiite radical iranien Navvab Safavi, chef du groupe terroriste Fada'iyan-e Islam (Les Sacrifiés de l'Islam), se rend au Caire. Il y rencontre longuement Sayyid Qutb et les cadres des Frères musulmans.

Les deux mouvements découvrent qu'ils partagent la même méthode : l'usage de branches armées clandestines pour éliminer les dirigeants politiques jugés "impurs" ou trop proches des Occidentaux. Navvab Safavi sera une source d'inspiration directe pour le jeune Khomeini.

Les limites théologiques du rapprochement
Malgré cette immense lune de miel idéologique, une rupture fondamentale s'est opérée après 1979 : La fracture de l'autorité religieuse : Pour Sayyid Qutb, une fois l'État islamique établi, il n'y a pas besoin de clergé structuré : chaque musulman obéit directement à la charia (une vision presque anarchiste ou horizontale). Pour les mollahs iraniens, c'est l'inverse : la théocratie chiite est ultra-hiérarchisée. Le Guide suprême a un pouvoir absolu de décision, supérieur même aux textes si l'intérêt de l'État islamique l'exige.

De plus, les disciples sunnites les plus radicaux de Qutb (qui formeront plus tard Al-Qaïda ou Daech) ont poussé sa logique jusqu'au bout, finissant par considérer les Chiites… comme des hérétiques sortis de l'Islam.

En somme, Sayyid Qutb a fourni aux mollahs iraniens le manuel d'instruction révolutionnaire et la rhétorique anti-occidentale radicale dont ils avaient besoin pour renverser le Shah, même si l'État théocratique très hiérarchisé que l'Iran a construit par la suite s'est éloigné du modèle organisationnel des Frères musulmans.

De Sayyid Qutb à Youssef al-Qaradâwî
Le triangle formé par le Cheikh Youssef al-Qaradâwî, le Qatar et l’Iran est l'illustration parfaite de la façon dont le pragmatisme politique (la realpolitik) arrive à lier des acteurs que tout sépare théologiquement.

Le Qatar : l'incubateur de l'alliance
Pour comprendre ce lien, il faut regarder la stratégie unique du Qatar. Le richissime micro-État partage avec l'Iran le North Dome / South Pars, le plus grand gisement de gaz naturel au monde. Cette dépendance économique force Doha à maintenir d'excellentes relations avec Téhéran.

Parallèlement, dès les années 1960, le Qatar a accueilli les Frères musulmans en exil (chassés d'Égypte) et en a fait son outil d'influence régionale, notamment à travers la chaîne de télévision Al Jazeera. Le Qatar est ainsi devenu le parrain politique des Frères musulmans et le partenaire économique de l'Iran.

Youssef al-Qaradâwî : le pont idéologique et ses limites
Décédé en 2022, le cheikh égypto-qatari Youssef al-Qaradâwî était considéré comme le guide spirituel de la mouvance des Frères musulmans et la figure de proue d'Al Jazeera. Son rapport avec l'Iran a suivi une trajectoire en deux étapes.

L'ère du "rapprochement" (Jusqu'en 2011)
Pendant des décennies, Qaradâwî a incarné la stratégie d'ouverture des Frères musulmans vers l'Iran chiite.

“L'axe de la résistance” : Bien que sunnite dogmatique, Qaradâwî a publiquement soutenu le droit de l'Iran à posséder la technologie nucléaire face à l'Occident.

Le soutien au Hezbollah : En 2006, lors de la guerre entre Israël et le Hezbollah (milice chiite libanaise financée par l'Iran), Qaradâwî a publié des fatwas historiques appelant les Sunnites à soutenir le Hezbollah. Pour lui, la lutte contre l'ennemi sioniste et l'impérialisme américain transcendait la rupture chiites/sunnites. C'était la validation concrète de l'héritage de Sayyid Qutb.

La rupture de la Syrie (À partir de 2011)
Le Printemps arabe a fait voler cet axe en éclats. Lorsque la guerre civile éclate en Syrie en 2011, l'Iran choisit de défendre à tout prix le régime de Bachar al-Assad (issu de la minorité alaouite, proche du chiisme). Les Frères musulmans syriens, eux, mènent l'insurrection sunnite.

Qaradâwî opère alors un revirement total et violent : Il qualifie le Hezbollah de « parti de Satan » (Hizb al-Shaytan). Il accuse publiquement l'Iran de mener une guerre confessionnelle pour « avaler » le monde sunnite. Il déclare regretter d'avoir passé des années à tenter de rapprocher les Sunnites et les Chiites, affirmant que les clercs iraniens l'avaient trompé.

Le paradoxe géopolitique
Malgré la rupture théologique et la haine confessionnelle ravivée par la guerre en Syrie, l'alliance de circonstance n'est pas totalement morte. Elle survit à travers un acteur clé : le Hamas.


Le cas d'école du Hamas
Le Hamas est officiellement la branche palestinienne des Frères musulmans (sunnite). Historiquement soutenu par le Qatar et Qaradâwî, le Hamas est aussi armé, entraîné et financé par… l'Iran chiite, au sein de ce que Téhéran appelle l' « Axe de la Résistance ».

Le lien existe bel et bien, mais il a changé de nature. Ce n'est plus une lune de miel idéologique comme au temps de Sayyid Qutb ou des prêches œcuméniques de Qaradâwî dans les années 2000.

Aujourd'hui, le lien Frères musulmans / Qatar / Iran est une alliance de structures périphériques. Ils ne partagent plus le même rêve théologique, mais ils partagent les mêmes adversaires : les monarchies traditionnelles du Golfe (Arabie saoudite, Émirats), les démocraties occidentales et Israël. C'est un pacte de non-agression tactique géré par les diplomates de Doha.


Le cas Erdogan
Le duo formé par le cheikh Youssef al-Qaradâwî et Recep Tayyip Erdoğan (le président turc) est l'autre grand axe de la géopolitique islamiste du XXIe siècle. Si le bloc Qatar-Iran relève de la realpolitik géopolitique, l'axe Qaradâwî-Erdogan (Turquie-Qatar) relève, lui, d'une osmose idéologique et stratégique totale.

Ensemble, ils ont incarné la tentative la plus puissante de porter les Frères musulmans au pouvoir dans l'ensemble du monde arabe lors des Printemps arabes de 2011.

La Turquie d'Erdogan : La nouvelle patrie des Frères musulmans Lorsque l'AKP (le parti d'Erdogan) arrive au pouvoir en Turquie en 2002, il incarne une version moderne et électorale de l'islamisme. Erdogan, issu de la mouvance turque de la Millî Görüş (très influencée par les Frères musulmans), voit dans la confrérie arabe un allié naturel.

Après le coup d'État de 2013 en Égypte qui renverse les Frères musulmans, Erdogan fait de la Turquie le principal refuge mondial de la confrérie. Istanbul devient la base arrière des opposants égyptiens, syriens et libyens liés aux Frères musulmans. Erdogan adopte d'ailleurs comme signe de ralliement le signe de Rabia (quatre doigts levés), symbole de la résistance des Frères musulmans égyptiens après le massacre de la place Rabia au Caire (belle imposture, sachant que Rabia porte l'inverse de l'islam politique !).

Qaradâwî : Le légitimateur religieux de l'ambition d'Erdogan
Dans cette alliance, Qaradâwî (basé au Qatar) apporte ce qu'Erdogan ne possède pas : la légitimité théologique suprême auprès des populations sunnites arabes. Qaradâwî va littéralement sacraliser la figure d'Erdogan.

Le "Sultan" des musulmans : Lors de grands rassemblements de l'Union internationale des savants musulmans (UISM, que Qaradâwî présidait), le cheikh égyptien a publiquement déclaré qu'Erdogan était le leader du monde islamique et que la Turquie d'aujourd'hui était le prolongement légitime du Califat ottoman.

Le soutien lors des crises : En 2016, lors de la tentative de coup d'État manquée contre Erdogan en Turquie, Qaradâwî a immédiatement publié une fatwa affirmant que soutenir Erdogan était un « devoir religieux » pour tous les musulmans, qualifiant le président turc d'homme « soutenu par Dieu et les anges ».

Le projet commun et l'échec du "néo-ottomanisme"
L'alliance Qaradâwî-Erdogan a atteint son apogée entre 2011 et 2013. Leur projet était limpide :

Le Qatar apportait le financement et la puissance médiatique (Al Jazeera).
La Turquie d'Erdogan apportait la puissance militaire, industrielle et le modèle étatique.
Qaradâwî apportait la caution religieuse et le réseau des Frères musulmans au niveau local.
Ce triumvirat pensait installer durablement les Frères musulmans au pouvoir en Tunisie (Ennahdha), en Égypte (Morsi), en Libye et en Syrie, plaçant de fait ces pays sous le leadership spirituel de Qaradâwî et l'influence géopolitique d'Erdogan (la stratégie dite "néo-ottomane").

Le reflux et la realpolitik d'Erdogan La mort de Qaradâwî en septembre 2022 a coïncidé avec la fin de cette époque utopique pour l'islam politique. Face à l'effondrement économique de la Turquie et à l'isolement diplomatique d'Istanbul, Erdogan a dû faire machine arrière.

Pour renouer avec l'Égypte, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis (les ennemis jurés des Frères musulmans), Erdogan a été contraint de fermer les chaînes de télévision des Frères musulmans à Istanbul et de demander à plusieurs cadres de la confrérie de quitter le territoire turc. Le lien entre Qaradâwî et Erdogan a été la tentative la plus structurée du XXIe siècle de fusionner le pouvoir d'un État (la Turquie) avec l'idéologie d'un réseau international (les Frères musulmans). Qaradâwî a vu en Erdogan le bras armé capable de réaliser l'utopie politique de la confrérie, tandis qu'Erdogan a utilisé Qaradâwî pour asseoir son ambition de devenir le leader incontesté du monde sunnite.


En France…
La question actuelle en France, celle des relations ou des porosités entre La France insoumise (LFI) et le “frérisme” (auparavant favorisé par… Sarkozy !), est devenue l'un des sujets les plus brûlants de la politique française.

Les figures clivantes : La présence sur les listes ou aux côtés de LFI de figures comme la députée européenne Rima Hassan ou la participation à des collectifs comme Urgence Palestine alimentent ces accusations de porosité avec des mouvements de l'islam politique — avec le refus de condamner les massacres perpétrés le 7 octobre 2023 contre les juifs en Israël par le mouvement frériste du Hamas et ses relais médiatiques puissants en Occident, qui parviennent dès le 8 octobre à faire passer les victimes pour les boureaux, “génocidaires”, suscitant une explosion mondiale d’un antisémitisme passionné, nié, voire relayé en France par LFI.

Le vote de janvier 2026 : L'opposition frontale de LFI à l'Assemblée nationale contre la résolution visant à classer les Frères musulmans comme organisation terroriste a été présentée par la droite comme la preuve ultime d'une complicité politique.

Parmi les États où l'organisation est totalement illégale, ses avoirs sont saisis et l'appartenance au mouvement est passible de lourdes peines de prison :
L'Égypte : Berceau de la confrérie, le pays l'a bannie et classée comme organisation terroriste fin 2013, après la destitution du président issu de leurs rangs, Mohamed Morsi.
L'Arabie saoudite : La monarchie a officiellement classé les Frères musulmans comme groupe terroriste en mars 2014, les considérant comme une menace pour la stabilité du royaume.
Les Émirats arabes unis (EAU) : Ils ont emboîté le pas à Riyad en novembre 2014, inscrivant la confrérie et plusieurs de ses filiales régionales sur leur liste noire.
Le Bahreïn : Allié des monarchies du Golfe précédentes, le pays applique la même classification terroriste.
… Parmi les pays où le mouvement est désormais classé terroriste, la France, malgré le refus de LFI, allant, dans la ligne du discours frériste, jusqu'à évoquer régulièrement Averroès, qui historiquement a pourtant été persécuté par les courants dont hérite la confrérie !

Le débat autour du frérisme et LFI est le symptôme de la fracture de la gauche française. Là où les opposants à LFI voient une alliance d'intérêt (“islamo-gauchisme”) entre une “gauche radicale”, qui a de facto rallié un mouvement d’extrême-droite, le dernier fascisme vivant et puissant, dans sa quête d'électeurs ouvrant sur un islam politique théorisant l'infiltration culturelle, LFI rétorque qu'elle mène un combat de salubrité publique pour protéger une “minorité” religieuse ciblée par une dérive “islamophobe” de l'appareil d'État — emboîtant là aussi le pas au discours “frériste” en relayant là aussi l’annexion par le dernier mouvement fasciste du XXe siècle du mouvement décolonial, séduisant la gauche dont les anciens repères se sont effondrés avec la fin catastrophique du stalinisme et du maoisme, et, last but not least, le génocide cambodgien auquel a succédé, immédiament après, le ralliement à la révolution islamique iranienne, qui, contre toute attente, a débouché sur le massacre de l’oppostion communiste par ses alliés censément plus faibles, les mollahs.

RP

mardi 2 juin 2026

Dans le silence des bonnes consciences sélectivement indignées

Lu ici : Maryam Radjavi

Les bourreaux des mollahs ont commis un crime odieux en Iran à l’aube de ce 1er juin en pendant deux courageux insurgés, Mehrdad Mohammadi-Nia et Ashkan Maleki, les accusant d’avoir été parmi les meneurs du soulèvement de janvier dernier.
Le système judiciaire du régime a indiqué que les accusations portées contre ces jeunes insurgés étaient la participation à des opérations contraires à la sécurité du pays, avec l’intention de s’opposer au régime et des affrontements avec les forces de sécurité.
L’exécution de ces jeunes pleins de bravoure qui se sont soulevés pour la liberté, ne sauvera pas un régime embourbé dans des crises ; elle ne fera qu’accroître la détermination des insurgés. Le jour n’est pas loin où les dirigeants de ce régime et leurs bourreaux devront répondre de leurs actes devant la justice dans un Iran libre.
Une fois de plus, j’appelle le Conseil de sécurité de l’ONU, l’Union européenne et ses États membres à condamner fermement les exécutions en Iran et à prendre des mesures efficaces pour mettre fin aux pendaisons des prisonniers politiques et courageux insurgés par le régime des mollahs.
#StopExecutionsInIran


Voir aussi ICI (un article de J.-P. Sanfourche)

dimanche 31 mai 2026