mardi 27 octobre 2026

"Tout est permis, mais rien n'est possible"

On a reconnu la formule donnée en 1972 par Michel Clouscard… remarquablement illustrée préalablement (en 1969) par Romain Gary…

« J'appelle "société de provocation" toute société d'abondance et en expansion économique qui se livre à l'exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu'elle provoque à l'assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu'elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s'étonner, lorsqu'un jeune Noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu'il ne peut pas se passer de ce qu'elle lui propose, depuis le dernier modèle annuel "obligatoire" sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille autres réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez vous passer à moins d'être un plouc, comment s'étonner, dites-le-moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? Sur un plan plus général, la débauche de prospérité de l'Amérique blanche finit par agir sur les masses sous-développées mais informées du tiers monde comme cette vitrine d'un magasin de luxe de la Cinquième Avenue sur un jeune chômeur de Harlem.
J'appelle donc "société de provocation" une société qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu'elle exalte par le strip-tease publicitaire, par l'exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu'elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires. »
(Romain Gary, Chien blanc, folio p. 97)

« La subversion se radicalise, accède à la plus grande transgression possible dans le mondain […].
Alors la contestation mondaine atteint le moment dialectique de sa plus grande contradiction interne : contradiction entre l'institutionnel et la subversion. Car ce qui se dit contestation n'est qu'initiation mondaine, niveau supérieur de l'intégration au système, à la société permissive. » (Michel Clouscard, Le capitalisme de la séduction, éd. Delga 2015, p. 120-121)




Capitalisme et libéralisme sociétal (Clouscard : "le capitalisme de la séduction") :
Pub de 2022. Musique : Carly Rae Jepsen - Call Me Maybe

mardi 6 octobre 2026

Vous avez dit “consentement” ?


Tous plaident le “consentement”… Mais…




« Quand des conditions structurelles d'inégalité qui forcent au consentement restent inexaminées et non incluses dans la loi, cela revient à dire qu'un “oui” ne peut pas être contraint par un rapport d'inégalité. Cela revient à dire qu'on peut être libre sans être à égalité. […]
Les inégalités de statut, de classe, d'origine, d'âge ou de genre, toutes avec leur propre dynamique, peuvent forcer un “oui”. […]
Tant que le consentement, dans le contexte social de la sexualisation des femmes, signifie — comme c'est presque toujours le cas — la conformité docile à la pression, souvent rationalisée comme étant un choix, céder, accepter, accéder ou acquiescer à la volonté du pouvoir, ajouter “affirmatif” au consentement ne le rendra pas égal. »
(Catharine A. MacKinnon, Le viol redéfini, Vers l'égalité, contre le consentement, Climats 2023, p. 10‑11)

« Le consentement, comme le principe d'autonomie de la volonté sur lequel il se fonde, implique un sujet rationnel, volontaire et non vulnérable, un sujet conscient à chaque instant de sa volonté et de ce qui la fonde. Or la psychanalyse, par exemple (mais plus largement les sciences sociales dans leur ensemble), met en doute la validité d'une telle représentation de la personne en agent libre, rationnel et volontaire. »
(Manon Garcia, La conversation des sexes, philosophie du consentement, Climats Flammarion 2021, p. 106-107)

« Non, un homme ça s’empêche. Voilà ce qu'est un homme, ou sinon… »
(Albert Camus, Le Premier Homme, nrf 1994 p. 66)


lundi 14 septembre 2026

Aucune juridiction internationale n’a reconnu la commission d’un "génocide" ("en cours" ou pas) contre les Gazaouis



Voir aussi la vidéo ICI


LICRA : Parution du nouveau Droit de Vivre (DDV) : « Génocide. De la définition à la qualification »

CLIC sur l'image pour agrandir


Présentation du numéro :

" Après le 7 octobre 2023, Israël a immédiatement été accusé de commettre un « génocide » à Gaza. Aucune juridiction internationale n’a pourtant, plus de deux ans et demi après le début de la guerre Israël/Hamas, reconnu la commission d’un tel crime contre les Gazaouis, et plus généralement contre les Palestiniens.

Le terme « génocide » a été forgé et théorisé en 1944 par le juriste Raphael Lemkin, juif polonais ayant émigré aux États-Unis en 1941. L’adoption à Paris, le 9 décembre 1948, par l’assemblée générale de l’ONU, de la « Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide », l’a fait entrer dans le lexique juridique.

Sans omettre de poser la question des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis pendant la guerre, ce numéro du Droit de Vivre, qui mobilise l’histoire, le droit, la philosophie ou encore la science politique, s’intéresse à la tournure obsessionnelle prise par l’accusation de génocide. Il s’interroge sur le succès qu’elle rencontre dans une partie de l’opinion – et notamment auprès de la jeunesse –, relayée par des intellectuels, des juristes, des institutions internationales mais également des responsables politiques.

L’accusation de génocide, qui charrie celle de « génocidaire » et de « négationniste », constitue un défi pour l’enseignement de ces questions et le rapport à la vérité. "

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vendredi 11 septembre 2026

Chana Tova !




« Dans un monde assailli par la plus atroce barbarie, la généreuse tradition des prophètes hébreux, que le christianisme, en ce qu'il eut de plus pur, reprit pour l'élargir, ne demeure-t-elle pas l'une de nos meilleures raisons de vivre, de croire et de lutter ? » (Testament de Marc Bloch, Clermont-Ferrand, le 18 mars 1941. Reproduit dans L'étrange défaite, 1946)

Éditorial de J.-D. Durand, Président de l’AJCF, septembre 2026



Boy George - We Will Dance Again
Lyrics / en français
(Merci à Boy George d'être cet homme)

--- > Cf. ICI


samedi 5 septembre 2026

Être têtu




Deux façons d’être têtu

La première, légitime et nécessaire, en un sens où j’espère être têtu : refuser obstinément d’être catégorisé et de catégoriser autrui, s’inscrire fermement dans la vocation humaine rappelée par l'Épître aux Colossiens (ch. 3, v. 3) : “votre vie est cachée avec le Christ en Dieu”, reprise et application à l’humain, fait à l'image de Dieu, de la leçon d’Exode 3 sur la révélation du nom de Dieu comme inaccessible et imprononçable : je suis inconnu à moi-même, a fortiori à autrui. D’où : “il est incroyable que la perspective d’avoir un biographe n’ait fait renoncer personne à avoir une vie” (Cioran). Persévérance dans l’être inaccessible — malgré tout : refus d’être catégorisé et de catégoriser comme fondement de toute résistance, se traduisant en refus d’être instrumentalisé.

Et puis, comme toute chose engendre sa dérive, apparaît une seconde façon, parfaitement illégitime celle-là, d’être têtu : refuser le réel, les faits avérés et advenus, leur préférer ses convictions. Ici, être têtu se fonde sur la mauvaise foi, et source la mauvaise foi dans la volonté de se sauver soi-même… Mais “qui veut sauvegarder sa vie la perdra” (Mt 16, 25).

RP


PS : Comme en écho, je lis après-coup cet article de Jean-Paul Sanfourche : « Un monde d’après qui est déjà le nôtre »…
Cf. H.-G. Wells, First and last things (Choses premières et dernières) (1908) : « tout terme logique a des contours estompés ; la logique impitoyable […] n’est qu’une forme de la bêtise, une sorte d’obstination intellectuelle. »

PS 2 : « Exister, c’est se renier. Que suis-je aujourd’hui, moi qui vis aujourd’hui, sinon le reniement de ce que j’étais hier, de celui que j’étais hier ? Exister, c’est se démentir. Rien n’est plus symptomatique de la vie que ces articles de journaux venant démentir ce que ces mêmes journaux ont dit la veille. » (Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité, Autobiographie sans événements, trad. Françoise Laye, éd. Christian Bourgois, 1999, § 392, p. 405)

PS 3 : « Des convictions profondes, seuls en ont les êtres superficiels. » (Fernando Pessoa, Chronique de la vie qui passe, 1915)
« N’a de convictions que celui qui n’a rien approfondi. » (Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, 1973)


dimanche 30 août 2026

L’impasse ?




Yeshayahou Leibowitz en 1985

« Si l’on me demandait de définir l’idéologie sioniste, je répondrais qu’il existe seulement une idéologie antisioniste : celle qui prétend que les juifs ne sont pas un peuple. Le sionisme, quant à lui, n’est pas une idéologie, mais volonté et action : la volonté de juifs qui refusent que le peuple juif continue à être dominé par les Gentils [sachant où ça mène : soumission/dhimma, expulsions, pogroms, Shoah…]. L’action sioniste historique est l’ensemble des activités accomplies en vue de restituer l’indépendance du peuple d’Israël sur sa terre […].
À partir de cette conception du sionisme, on peut affirmer que celui-ci a rendu au peuple juif son indépendance et qu’il maintient et assure cette indépendance, mais il n’offre pas de solution au problème du peuple juif : la signification et les contenus culturels et spirituels dans leur continuité historique, la pérennité du judaïsme [cf. 7‑octobre…]. » (Yeshayahou Leibowitz, Judaïsme, peuple juif et État d’Israël, trad. de l’hébreu par Gabriel Roth, éd. J.-C. Lattès, 1985, p. 131)

« Le conflit judéo-arabe n’est pas le fait d’une tactique erronée, ni même d’une mauvaise politique ; il est l’expression du tragique même de l’histoire du peuple juif : le fait qu’Eretz-Israël, qui est notre patrie et notre terre, soit devenu la patrie et la terre d’un autre peuple ; et aucune des deux parties ne peut et ne pourra — et pour chacune d’elles, n’a pas le droit (*) — de renoncer à sa revendication sur cette terre. » (Yeshayahou Leibowitz, Ibid., p. 136)


--- > Suite de “des lendemains qui déchantent” 


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(*) Cf. Hakim El Karoui, Israël-Palestine, une idée de paix, éd. de l'Observatoire, 2025 :

Il y a déjà quarante ans, Leibowitz posait un constat, celui d’une impasse (phrase surlignée). Ci‑dessous, la proposition de Hakim El Karoui (2025), donnée comme une idée, laquelle a le simple mérite d’exister. El Karoui reste humble, et ne prétend pas avoir des idées sur tout, ni résoudre tout ! Simple idée pour sortir de l’impasse, ou donner à « l’impasse » un point d’interrogation, simple idée, mais qui vaut au moins d’être entendue…

Hakim El Karoui propose une sortie de crise pragmatique et réaliste face à l'impasse politique du conflit.

Résumé des axes principaux :

— Rupture avec le statu quo : El Karoui dresse d'abord un constat sans concession : la solution à deux États sous sa forme classique (telle que pensée depuis les accords d'Oslo) est moribonde en raison de la colonisation, du morcellement du territoire palestinien et de la paralysie de l'Autorité palestinienne.
— Réalisme géopolitique : il soutient que les Palestiniens ne disparaîtront pas et que les Israéliens ne repartiront pas. Toute solution durable doit obligatoirement garantir deux impératifs fondamentaux : la sécurité d'Israël et les droits politiques, civils et territoriaux des Palestiniens.
— Une confédération comme voie médiane : plutôt qu'un État binational (qui mènerait selon lui à une guerre civile) ou deux États complètement hermétiques, le livre explore la piste d'une structure confédérale ou fédérale. Cette approche permet de maintenir deux entités nationales distinctes tout en gérant en commun les ressources (eau), la sécurité, et la libre circulation sous conditions.
— El Karoui insiste sur l'importance des dynamiques régionales (notamment la suite des accords d'Abraham) tout en appelant la France et l'Europe à retrouver un rôle diplomatique actif et indépendant.

Sortir de l'impasse (?) :

Hakim El Karoui propose de dissocier le territoire (la géographie) de la souveraineté politique (la nationalité).
Pour sortir de l'impasse de la solution classique à deux États (qui exige un découpage territorial devenu quasi impossible — a-t-il jamais été possible ?), il suggère de dépasser le modèle traditionnel westphalien (« un État, un peuple, un territoire »).

Sa proposition repose sur deux piliers :
— Une souveraineté personnalisée plutôt que territoriale : les citoyens israéliens et palestiniens se verraient rattachés à leur État respectif par leur nationalité et leurs droits politiques, peu importe où ils résident physiquement sur l'espace compris entre la mer et le Jourdain.
— Un espace géographique partagé : plutôt que de morceler la terre par des frontières rigides, la géographie resterait en grande partie ouverte et commune pour la circulation et la vie quotidienne, gérée conjointement par des institutions bi-nationales.

Cette approche vise à préserver les identités et droits politiques de chaque peuple (« les peuples plutôt que les territoires ») sans se heurter au blocage des frontières physiques.


Articles marqués « 7 octobre » : ICI, ICI et ICI

vendredi 21 août 2026

Du "progressisme" au bouc émissaire




Le philosophe américain Francis Fukuyama n'a jamais été le prophète béat qu'une caricature superficielle a dépeint ! Dès son article originel de 1989, et de manière centrale dans son livre de 1992 (La Fin de l'Histoire et le Dernier Homme), Fukuyama exprime précisément un doute fondamental. Il ne promet pas une « pacification définitive » idyllique : il met en garde contre l'instabilité intrinsèque de cette Fin de l'Histoire, précisément à cause de la menace du « Dernier Homme ».

La thèse de Fukuyama repose sur une anthropologie hégélienne (relue par Alexandre Kojève) : l'être humain n'est pas mû uniquement par le Désir (les besoins matériels, la consommation), mais aussi par le Thymos : le besoin de reconnaissance, d'estime de soi et de dignité.

Fukuyama divise le thymos en deux formes :
- L'Isothymia : Le désir d'être reconnu comme l'égal des autres (satisfait par la démocratie et les droits fondamentaux).
- La Megalothymia : Le désir d'être reconnu comme supérieur aux autres, de s'imposer, de prendre des risques mortels, de vivre le tragique et la grandeur (la passion des conquérants, des artistes, des révolutionnaires).

L'inquiétude majeure de Fukuyama est la suivante : la démocratie libérale et le marché satisfont peut-être le Désir et l'Isothymia, mais ils embouteillent et étouffent la Megalothymia.

En réduisant l'existence à la recherche (de plus, souvent insatisfaite) du confort, du soin de santé et de la consommation passive, le système fabrique le Dernier Homme de Nietzsche : un être sans ardeur, incapable de grands sacrifices ou de grands desseins.

C'est là que l'idée de « pacification » révèle son piège :
- L'ennui : Privés de grandes causes politiques ou religieuses pour lesquelles lutter, les hommes risquent de s'ennuyer dans l'insatisfaction et la paix libérale.
- Le retour de la violence gratuite : Fukuyama écrit explicitement que si les hommes ne peuvent plus lutter pour des causes justes, ils finiront par lutter contre la paix elle-même, simplement par besoin d'éprouver leur force et de raviver leur megalothymia.

Loin d'avoir manqué cette limite, Fukuyama avait anticipé que l'insatisfaction du thymos provoquerait la résurgence :
- Du nationalisme agressif.
- Des intégrismes religieux.
- Des politiques identitaires et des rivalités tribales.

Le « Dernier Homme », avide de confort mais vide de sens, finit par chercher de nouvelles arènes pour exprimer sa megalothymia contrariée.

Fukuyama n'a donc pas promis l'Éden libéral : il a posé un dilemme.

La démocratie libérale est la fin de l'Histoire au sens où elle est le dernier système politiquement légitime à l'échelle globale (il n'y a pas d'alternative théorique supérieure pour organiser le droit et la prospérité et surtout satisfaire Désir et Thymos inscrits dans la psyché humaine). Mais elle contient son propre poison psychologique : en créant le Dernier Homme, elle sécrète le vide spirituel qui pousse les individus à détruire la pacification même qu'elle a construite.

C'est précisément cette faille — cette megalothymia en manque d'objet dans un monde de Derniers Hommes — qui ouvre la voie au retour du conflit mimétique et du bouc émissaire de René Girard.

Le postulat de départ de Fukuyama (hérité de Hegel) est que le désir d'égalitarisme et de reconnaissance individuelle (Isothymia) n'est pas un biais culturel occidental, mais une composante universelle de la psyché humaine.

Même lorsqu'un régime (qu'il soit une théocratie islamique, une autocratie militaire ou un capitalisme d'État hyper-autoritaire) rejette formellement le modèle libéral :
- Il peut tenter de supprimer les institutions démocratiques, mais il ne peut pas supprimer la structure du désir humain.
- Les individus soumis à ces régimes finissent inévitablement par réclamer ce droit à l'existence propre, à la dignité et à la maîtrise de leur corps (le slogan « Femme, Vie, Liberté » ou le refus du diktat économique et moral en sont l'incarnation pure).

Aucune dictature ne peut être totalement imperméable à cette aspiration : l'illibéralisme porte donc en lui-même le germe de sa propre instabilité.

Lorsque le Thymos des citoyens (l'aspiration à la dignité et à la liberté) se heurte à la structure autoritaire, le régime se retrouve face à un dilemme existentiel.

C'est là qu'intervient la démesure de la répression :
- Le Thymos des gouvernants (Megalothymia) : pour la caste au pouvoir, céder du terrain ne signifie pas seulement négocier un compromis politique, cela équivaut à la ruine de sa propre prétention à la vérité absolue (religieuse ou idéologique).
- La panique du vide : l'autoritarisme sait qu'il ne dispose plus de l'adhésion idéologique réelle des masses (la « foi » s'est dissipée). Il ne lui reste plus que la force brute.
- Le massacre comme réponse systémique : n'ayant plus d'arguments pour satisfaire le besoin de reconnaissance de sa population, le régime n'a d'autre choix pour survivre que d'élever le coût de la contestation à un niveau terrifiant. La violence inouïe des régimes en décomposition (comme les tueries et massacres d'État observés en Iran) est la preuve empirique que le régime n'a plus aucune hégémonie culturelle : il ne règne plus que sur des corps apeurés.

La thèse globale prend alors une forme cyclique tragique :
- L'inévitabilité de la contestation : la quête de dignité humaine fait craquer les dictatures de l'intérieur.
- Le paroxysme de la brutalité : le régime réprime avec une férocité désespérée parce qu'il sait que l'aspiration qui lui fait face est universelle et irréversible.
- Le risque du vide : si le régime s'effondre sous le poids de sa propre violence, la société libérée — traumatisée, désorganisée et privée de repères — court le risque immédiat de retomber dans la rivalité mimétique (Girard) ou de voir émerger de nouveaux illibéralismes opportunistes.

La Fin de l'Histoire n'est donc pas un fleuve tranquille, c'est une succession de convulsions. Le modèle libéral attire par sa capacité à satisfaire le Thymos, mais l'incapacité des régimes autoritaires à satisfaire ce besoin fondamental les condamne soit à l'effondrement, soit à une hyper-violence préventive et convulsive. Les massacres perpétrés par les régimes aux abois ne sont pas les signes de leur force, mais la manifestation sanglante de leur défaite théorique face à la nature même du désir humain.

Lorsque le marché offre à tous les mêmes objets de désir (statut, visibilité, moralité) tout en créant une égalité abstraite, les individus entrent dans une rivalité mimétique généralisée. On ne veut plus la chose pour elle-même, on veut ce que l'autre possède ou incarne.

Faute d'institutions fortes ou de transcendance pour canaliser cette violence intestine, le système social menace d'imploser. La seule échappatoire archaïque que la psyché collective trouve pour rétablir une forme d'unité brisée par l'ennui et la rivalité, c'est le mécanisme du bouc émissaire girardien.

Ce mécanisme explique le glissement du progressisme au bouc émissaire, qui apparaît aussi bien en France (LFI) qu'aux USA avec la gauche radicale (Social Justice Warriors, franges dites « woke »), révélant une dérive structurelle, qui l'empêche de dénoncer clairement les dictatures réelles :
- La panne du logiciel marxiste classique : n'ayant plus la capacité (ou la volonté) de renverser les structures réelles du capitalisme financier — puisque le militant lui-même est un consommateur intégré au système —, cette gauche a glissé de la lutte des classes vers la politique des identités et la concurrence des victimisations.
- Le choix du bouc émissaire : dans la grille girardienne, le bouc émissaire doit cumuler deux caractéristiques : être perçu comme « ultra-puissant » (pour justifier la haine) et être « minoritaire/isolé » (pour pouvoir être sacrifié sans risque systémique majeur).

La dérive vers l'antisémitisme est ainsi la pente glissante avérée. Dans l'imaginaire d'une partie de cette gauche, la figure du « Sioniste », i.e. du « Juif », réactive le fantasme archaïque de la domination occulte, du capitalisme incarné et du privilégié absolu. En désignant Israël ou le « lobby » comme la source unique du mal du monde, on offre à des masses désorientées et en crise d'identité la panacée girardienne : une unanimité retrouvée par la haine d'un tiers désigné.

Le projet démocratique libéral pensait avoir éradiqué la violence archaïque en créant le Dernier Homme. En réalité, il n'a fait que supprimer le sens, laissant l'homme contemporain livré à l'ennui et à la rivalité mimétique.

Faute de pouvoir inventer le Surhomme (la création de ses propres valeurs), la gauche radicale — prise au piège de l'impuissance politique face au marché — retombe dans le plus vieux réflexe de l'humanité : désigner le bouc émissaire pour ressouder le groupe. L'antisémitisme n'est pas un accident de parcours dans ce dispositif : c'est la forme historique la plus rodée du mécanisme sacrificiel.

--- > cf. l'impasse…

RP

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