dimanche 24 janvier 2021

"Demeurant dans mon amour vous porterez beaucoup de fruit"




Semaine de prière pour l'Unité des chrétiens

Jean 15, 1-17
1 Je suis la vraie vigne et mon Père est le vigneron.
2 Tout sarment qui, en moi, ne porte pas de fruit, il l’enlève, et tout sarment qui porte du fruit, il l’émonde, afin qu’il en porte davantage encore.
3 Déjà vous êtes émondés par la parole que je vous ai dite.
4 Demeurez en moi comme je demeure en vous ! De même que le sarment, s’il ne demeure sur la vigne, ne peut de lui-même porter du fruit, ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi.
5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
6 Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent.
7 Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera.
8 Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.
9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. 10 Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour.
11 Je vous ai parlé ainsi pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.
12 Voici mon commandement : que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés.
13 Personne n'a de plus grand amour que celui qui se défait de sa vie pour ses amis.
14 Vous, vous êtes mes amis si vous faites ce que, moi, je vous commande.
15 Je ne vous appelle plus esclaves, parce que l'esclave ne sait pas ce que fait son maître. Je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai entendu de mon Père.
16 Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, c'est moi qui vous ai choisis et institués pour que, vous, vous alliez, que vous portiez du fruit et que votre fruit demeure ; afin que le Père vous donne tout ce que vous lui demanderez en mon nom.
17 Ce que je vous commande, c'est que vous vous aimiez les uns les autres.

*

Vigne et vigneron. C’est une image classique par laquelle les prophètes désignaient la relation de Dieu avec son peuple, qui était alors centrée sur le Temple de Jérusalem. On y montait régulièrement en pèlerinage. Au moment où l’Évangile situe cette conversation de Jésus et de ses disciples, on est en plein dans une de ces périodes de pèlerinage. Pèlerinage important, le plus important, celui de Pessah, la Pâque, par laquelle on commémore la libération de l’esclavage — de tous les esclavages, de tous nos esclavages.

Quant aux vignes, cela tombe donc à peu près en la période qui précède la Pâque. C’est-à-dire celle de la fin de la taille. La taille sur la fin, on brûle les sarments que l’on a coupés et qui ont séché, les premières pousses apparaissent. C’est là le décor qui entoure notre texte. Entre la vigne et Temple, le rapport est souligné en ce que sur les portes du Temple d’alors, le Temple d’Hérode, est sculpté un cep, justement, qui symbolise bien ce qu’il en est classiquement : Israël est la vigne, Dieu est le vigneron, leurs rapports se nouent au Temple. Ainsi quand Jésus leur dit : « Moi je suis la vraie vigne », les disciples ont tout lieu de comprendre qu’il s’agit d’une chose importante, en tout cas troublante, dont il parle.

Sachant que déjà en soi, avant même leur signification symbolique autour du Temple ou du corps de Jésus, le fruit de la vigne, le vin, et la vigne qui le porte sont dans la Bible signes de bénédiction. Cultiver sa vigne, en boire le vin, tel est, pour une bonne part, le bonheur, selon la Bible. Ainsi le dit l’Ecclésiaste : « Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin, car déjà Dieu a agréé tes œuvres » (Ecc 9, 7).

Déjà ce qui porte du bon fruit est émondé, taillé. Le fruit sera bon, c'est sûr, parce que la sève du bon cep coule dans les sarments déjà émondés. Se profile le Temple éternel, bientôt donné dans le signe du Christ ressuscité.

*

Où il est question de la relation des disciples avec lui comme étant d’un ordre similaire à celui de la sève passant de la vigne aux sarments…

Où la vigne devient le signe, carrefour de la rencontre entre Dieu et son peuple, signe de son amour, dont ceux que Jésus appelle ses amis sont appelés à vivre — et à le partager. Dieu recueille la joie en son peuple, Israël, bientôt élargi aux nations, comme le peuple trouve la joie en son Dieu, une joie comme celle que procure le fruit de la vigne qui coule en abondance.

« Que je chante pour mon ami le chant du bien-aimé et de sa vigne », dit le livre d’Ésaïe (ch. 5, v. 1) — auquel a fait écho l’Ecclésiaste.

Dans notre texte, cette rencontre de joie se donne en celui, Jésus, qui se présente comme le Cep, la vigne qui réjouit Dieu, et par laquelle Dieu réjouit les siens.

De lui s’écoule le vin nouveau promis, ce vin, l’amour de Dieu, vin nouveau plus ancien que le monde et qui nous est donné comme signe de son sang qui irrigue l’univers, et nous fait vivre — comme la sève coule du Cep dans les sarments, de sorte que nous portions nous-mêmes ce fruit qui réjouit Dieu dans l’Éternité. Chacune et chacun de nous, et aussi chacune de nos Églises, est comme un sarment de la vigne de Dieu.

Pour que la joie soit complète, « demeurez dans mon amour » comme « je demeure dans l’amour du Père » — par le don de l’Esprit saint, comme don d’une sève, vie du Père qui de moi coule en vous…

*

« Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés ». L’amour de Jésus pour les siens est celui de Dieu à son égard. Comme la sève, don de Dieu, qui coule du cep dans les sarments et leur fait porter du fruit.

Là s'explique la profondeur de l'annonce : « je vous appelle amis, parce que tout ce que j'ai entendu auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître. » Jésus s'est donné, a tout donné, allant au bout de l'amour et du don… — rappelez-vous : « tout ce que vous demanderez vous sera accordé. » Tout ! Il va jusqu’au bout de la réponse d'amour.

Nous sommes alors conduits au cœur du mystère de la création et s'explique ipso facto ce qu'il faut entendre par ce commandement paradoxal, lié à ce qu'aimer semble pourtant ne pas se commander : « ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. » Eh bien le don de Jésus fait entrer dans le mystère du don de Dieu produisant la création dans une souffrance mystérieuse, dévoilant son mystère comme celui de se donner. Et nous sommes invités à entrer dans ce mystère, pour une radicale conversion intérieure, retour intérieur, méditation de la beauté de l'acte créateur comme don — « quand tu pries entre dans la chambre de ton intimité » — pour y découvrir la sève de tout bon fruit. Aimer est la seule chose dont on ne puisse pas la faire en faisant semblant.

On peut accomplir tous les commandements et rites sans que notre cœur soit impliqué. Pour aimer, ce n'est pas possible : cela implique forcément tout l'être. D'où ce commandement d'imiter Dieu — « comme je vous ai aimés, c'est-à-dire comme le Père m'a aimé » — qui revient à un appel à plonger au cœur du mystère de Dieu, qui est le cœur de notre être : alors la vérité de l'amour en découle comme la sève coule du cep dans les sarments. « Demeurez dans mon amour et vous porterez du fruit en abondance. »


RP, Châtellerault, Semaine de l'Unité, 24.01.21
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jeudi 24 décembre 2020

Une rose a fleuri




Une jeune femme, Marie, donnant naissance à un enfant, présenté comme descendant royal de David, fils de Jessé — ou Isaï —, dont le vieux tronc, arbre séculaire comme le dit ce chant citant la Bible, porte le Messie fils de David.

Chant en écho au chant de Marie, auquel fait aussi écho le chant des anges, qui nous conduit à l'émerveillement et à l'humilité devant le Dieu à qui rien n’est impossible : on croirait savoir que les stériles, comme la vieille Élisabeth visitée par Marie, n'enfantent pas, non plus que les vierges ; on croirait savoir que les morts ne ressuscitent pas et que les pains ne se multiplient pas pour les pauvres ! Et voilà que Dieu intervient !

Voilà que « d’un arbre séculaire, du vieux tronc d’Isaï » desséché apparemment depuis plus de 400 ans, depuis la fin de la dynastie de David lors de l’exil à Babylone, voilà que cet arbre sec va germer... voilà qu’il germe : « durant l’hiver austère un frais rameau jaillit, et sur le sol durci, dans la nuit calme et claire, une rose a fleuri. »

C'est ce que signifient nos arbres de Noël, figures de l'arbre de Jessé et reprise de l'arbre de toute la Création que Dieu fait croître à sa rencontre.

Arbre de Jessé qui porte le Messie, pour dire le chant de toute la Création tournée vers la rencontre de la lumière à laquelle elle est appelée.

Un antique symbole que l’arbre de Noël, vert même l'hiver, symbole repris dans l'Alsace protestante pour lui donner comme autre sens la vérité du 25 décembre, ancienne date du solstice d'hiver devenu symbole de la naissance du Christ, nouveau soleil.

Un arbre qui se dresse vers la lumière annoncée par l'étoile des Mages de Matthieu, comme celui de la famille de Jessé et de David vers le Messie, et celui de toute la Création vers son salut.

Cela en passant par la faute même qu'il s'agit de couvrir, symbolisée par les boules des arbres de Noël, qui sont au départ simplement des pommes stylisées - pommes (malum en latin), pommes du bien et du mal, mal (malum aussi en latin)…

Le mal englouti, comme sous la neige, par le Christ, dans la lumière, qui dès lors parcourt toute la Création, lumière figurée par les guirlandes de lumière qui courent dans tout l'arbre…

Lumière d’une parole d’éternité, Parole créatrice qui nous rejoint dans notre nuit

Jean 1, 1-14
1 Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu.
2 Elle était au commencement avec Dieu.
3 Tout a été fait par elle, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans elle.
4 En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
5 La lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont pas accueillie.
[...]
9 C’était la véritable lumière qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme.
10 Elle était dans le monde, et le monde a été fait par elle, et le monde ne l'a pas connue.
11 Elle est venue chez (nous,) les siens, et les siens ne l'ont pas reçue ;
12 mais à tous ceux qui l'ont reçue, elle a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom
13 et qui sont nés, non du sang, ni de la volonté de la chair ni de la volonté de l'homme, mais de Dieu.
14 La Parole est devenue chair, et elle a habité parmi nous, pleine de grâce et de vérité ; et nous avons contemplé sa gloire, une gloire comme celle du Fils unique venu du Père.


… Lumière venue à nous, pour qu’à notre tour nous nous découvrions comme enfants de Dieu, nous et chacune et chacun de celles et ceux pour qui il est venu...


RP, Poitiers, Veillée de Noël, Méditation, 24.12.2020
En PDF : Textes de la célébration :: :: Méditation



dimanche 22 novembre 2020

jeudi 12 novembre 2020

Sagesse mystérieuse et cachée







Psaume 95
1 Venez, chantons avec allégresse à l’Éternel ! Poussons des cris de joie vers le rocher de notre salut.
2 Allons au-devant de lui avec des louanges, Faisons retentir des cantiques en son honneur !
3 Car l’Éternel est un grand Dieu, Il est un grand roi au-dessus de tous les dieux.
4 Il tient dans sa main les profondeurs de la terre, Et les sommets des montagnes sont à lui.
5 La mer est à lui, c’est lui qui l’a faite ; La terre aussi, ses mains l’ont formée.
6 Venez, prosternons-nous avec humilité, Fléchissant le genou devant l’Éternel, notre créateur !
7 Car il est notre Dieu, Et nous sommes le peuple de son pâturage, Le troupeau que sa main conduit… Oh ! si vous pouviez écouter aujourd’hui sa voix !
8 N’endurcissez pas votre cœur, comme à Meriba, Comme à la journée de Massa, dans le désert,
9 Où vos pères me tentèrent, M’éprouvèrent, quoiqu’ils vissent mes œuvres.
10 Pendant quarante ans j’eus cette génération en dégoût, Et je dis : C’est un peuple dont le cœur est égaré ; Ils ne connaissent pas mes voies.
11 Aussi je jurai dans ma colère : Ils n’entreront pas dans mon repos !

Proverbes 6, 1-15
1 Mon fils, si tu as cautionné ton prochain, Si tu t’es engagé pour autrui,
2 Si tu es enlacé par les paroles de ta bouche, Si tu es pris par les paroles de ta bouche,
3 Fais donc ceci, mon fils, dégage-toi, Puisque tu es tombé au pouvoir de ton prochain ; Va, prosterne-toi, et fais des instances auprès de lui ;
4 Ne donne ni sommeil à tes yeux, Ni assoupissement à tes paupières ;
5 Dégage-toi comme la gazelle de la main du chasseur, Comme l’oiseau de la main de l’oiseleur.
6 Va vers la fourmi, paresseux ; Considère ses voies, et deviens sage.
7 Elle n’a ni chef, Ni inspecteur, ni maître ;
8 Elle prépare en été sa nourriture, Elle amasse pendant la moisson de quoi manger.
9 Paresseux, jusqu’à quand seras-tu couché ? Quand te lèveras-tu de ton sommeil ?
10 Un peu de sommeil, un peu d’assoupissement, Un peu croiser les mains pour dormir ! … 
11 Et la pauvreté te surprendra, comme un rôdeur, Et la disette, comme un homme en armes.
12 L’homme pervers, l’homme inique, Marche la fausseté dans la bouche ;
13 Il cligne des yeux, parle du pied, Fait des signes avec les doigts ;
14 La perversité est dans son cœur, Il médite le mal en tout temps, Il excite des querelles.
15 Aussi sa ruine arrivera-t-elle subitement ; Il sera brisé tout d’un coup, et sans remède.


« Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs ». Parole centrale du Psaume 95 (7b-8a), reprise par l’Épître aux Hébreux, et qui nous conduit au mystère de la Sagesse…

Cette Sagesse mystérieuse et cachée qu'annonce le livre des Proverbes… « L’Éternel m’a engendrée, prémice de son activité, prélude à ses œuvres anciennes. J’ai été sacrée depuis toujours, dès les origines, dès les premiers temps de la terre. Quand les abîmes n’étaient pas, j’ai été enfantée, quand n’étaient pas les sources profondes des eaux » (Proverbes 8, 22-24). Écho au Psaume 95 : « Il tient dans sa main les profondeurs de la terre, Et les sommets des montagnes ».

Il faut bien une sagesse mystérieuse pour lire cela, pour lire cet univers, non seulement fascinant, mais effrayant, chargé de menaces et de douleurs. Pour approcher ce problème mystérieux, celui du mal dans l’univers donc, le judaïsme avance l’idée du tsimtsoum, en français « contraction », en l’occurrence contraction de Dieu mettant l’univers au monde : Dieu emplit tout en effet. Aussi, pour que quelque chose d’autre que lui puisse être, il faut que Dieu, dans sa Sagesse, fasse un espace en lui, se contracte, comme une femme en couches. Dès lors, le monde peut advenir, être créé, mais il l’est dans une absence de Dieu, retiré. Dans ce creux, ce vide, le mal aussi peut s’infiltrer, dès les origines des galaxies, en fusion nucléaire — tohu-bohu pour prendre le mot de la Genèse (ch. 1, v. 2).

Le mal moral en est comme l’écho, mais pas la source ! Dans la Genèse, le mal s’infiltre comme mensonge entre l’homme et la femme, pourtant séparés pour se rencontrer. Avant la séparation, l’interdit est donné. Une fois la séparation intervenue, ce mal venu d’on ne sait où, porté par la figure du serpent venu « des champs », trouve à s’infiltrer comme mal moral.

L’humain, en défaut de sagesse, est pénétré du mal, et pourtant son rôle est de « cultiver et garder le jardin » (Gn 2, 15). Voilà une nature, d’abord tohu-bohu, que l’humain est appelé à relire dans la Sagesse comme Création, voulue comme telle par le Dieu bon, dans ce jardin qu'est appelée à devenir notre toute petite planète. Appelée à devenir l'espace et le laboratoire d'une Création nouvelle et éternelle. Et voilà que l’homme, contre sa vocation, accentue le chaos, détruisant ce qui lui est confié, jusqu'au « temps de la destruction de ceux qui détruisent la terre » (Apocalypse 11, 18) ! Un monde, alors, à porter devant Dieu. Relire la nature selon la Sagesse, dans la prière, comme Création, comme promesse.

Relecture de la nature comme Création — postule Créateur, reçu dans la foi comme le Dieu bon… Dieu amour selon la 1ère épître de Jean (1 Jn 4, 8 & 16). « J’ai encore bien des choses à vous dire, disait Jésus, mais vous ne pouvez les porter maintenant ; lorsque viendra l’Esprit de vérité, il vous fera accéder à la vérité tout entière. » (Jean 16, 12-13).

Telle est la Sagesse des Proverbes, chargée d’une profondeur qui va bien au-delà d’une première lecture, superficielle, qui pourrait sembler bien triviale.

Relire… Commençons par la troisième section (v. 12-15) de la série de versets qui nous est proposée pour ce jour, qui rejoint la question du mensonge infiltrant le jardin d’Éden. L’homme « pervers », ou « vaurien », selon les traductions du mot qui est en hébreu Bélial (i.e. « destruction ») est porteur du mensonge, de la ruse, de la dissimulation, avec pour propos la destruction, à l’inverse de la vocation humaine. Si la ruine l’atteint finalement, subitement, il n’en a pas moins pu faire jusque là beaucoup de dégâts.

Face à cela, compter sur la Sagesse mystérieuse, énoncée au livre des Proverbes, est le seul recours sûr. D’où les conseils de la première section (v. 1-5) de nos versets d’aujourd’hui, section qui évoque la prière de la veuve face au juge aux oreilles fermées qu’évoque l’Évangile de Luc. Veuve qui parvient pourtant à obtenir justice à force de la lui réclamer.

Quand l’humanité est égarée (et on peut se demander : quand ne l’est-elle pas ? « Tous sont égarés » dit le Psaume 14, « tous sont pervertis »), la Sagesse est de se dégager, comptant sur l’Esprit de Sagesse, et donc d’empathie et de fraternité, don de Dieu seul. Pour toi, œuvre à cela, patiemment comme la fourmi, selon la seconde section (v. 6-11).

Fourmi pouvant évoquer une célèbre fable d’Ésope (VIème siècle avant J.-C.), La cigale et la fourmi, et ce n’est pas par hasard. Ésope donne vraisemblablement la version grecque d’une parole, partagée aussi par la Bible, de sagesse universelle. Je cite Ésope :
Par une belle journée d’hiver,
Une Cigale rencontra une Fourmi,
Qui faisait sécher des grains au soleil.
« S’il te plaît, ma bonne Fourmi,
Aie pitié de moi, dit la Cigale,
Et donne-moi quelque chose à manger.
Je n’ai rien pris depuis longtemps. »
« Et comment en es-tu arrivé là ?, demanda la
Fourmi. Qu’as-tu donc fait tout l’été ? »
« Cet été, répondit la Cigale,
Avec la fierté de l’artiste dans la voix,
J’ai chanté continuellement. »
« Fort bien, lui rétorqua la Fourmi,
Alors cet hiver tu vas danser. »

Fable reprise en français, on le sait, par Jean de La Fontaine, dont j’ai trouvé sur Internet une version contemporaine…
La Cigale, s'étant déconfinée tout l'été,
Se trouva fort dépourvue 
Quand la 2e vague fut venue. 
Pas un seul paquet 
De Pâte ou de papier cul. 
Elle alla crier famine 
Chez la fourmi sa voisine, 
La priant de lui prêter 
Quelques masques pour se protéger,
jusqu'à la fin de ce bordel. 
Je vous paierai, lui dit-elle, 
Avant Noël, foi d'animal, 
Intérêt principal. 
Mais la fourmi n'est pas prêteuse ;
C'est là son moindre défaut.
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
Dit-elle à cette emprunteuse.
– Nuit et jour à tout venant, Je me collais, je sortais et me joignais aux foules. 
– Vous vous colliez, sortiez et vous alliez dans des foules ? 
J'en suis fort aise...  Eh bien, toussez maintenant. »

Reste alors, la promesse qui est au cœur du Livre de Proverbes, celle la Sagesse mystérieuse, dont parle aussi le Psaume qui nous appelle à la prière à Celui qui…

« tient dans sa main les profondeurs de la terre, Et les sommets des montagnes.
La mer est à lui, c’est lui qui l’a faite ; La terre aussi, ses mains l’ont formée. […]
Aujourd’hui si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs »
(Psaume 95)


RP, 12/11/20, cp (virtuel), Poitiers
(PDF ICI)



À propos de La Fontaine…



lundi 27 juillet 2020

Ordre prophylactique et vie spirituelle



La pandémie actuelle nous a conduits à une sorte de division intérieure, entre deux injonctions divergentes procédant de la même vocation à l'empathie : l’attention au risque de la contagion ; l’accompagnement affectif et spirituel.

Il a été très vite perceptible que l’accompagnement spirituel pâtirait de l'exigence morale, puis légale, face à la pandémie : confinement, gestes-barrière, rassemblements cultuels devenus impossibles, ou limités, etc., autant de mesures imposées à tous. Bref, comme cela avait été admis dans un premier temps : il n’y aurait, pour la durée requise, pas d'accompagnement spirituel digne de ce nom. Réalité effrayante, et qui a justement effrayé… Au point que, tergiversant devant l’énormité de ce fait, on a cru parfois devoir dire, que si, il y aurait bien accompagnement quand même — mais de fait, un peu limité quand même !… « Accompagnement limité », ce qui est tout simplement un oxymore, criant dans des Églises se réclamant d’une théologie de l'Incarnation ! Qu’est-ce qu’un accompagnement minimum, limité ? Que serait une… « incarnation limitée » ? Limitée à quoi ? Limitée par quoi, sinon par l’ordre prophylactique auquel il a bien fallu se plier, auquel il est sain de se plier, sauf à donner dans le déni ?… Tout cela faisant qu’il aurait été plus clair de dire franchement que nous serions acteurs d’un déficit d'accompagnement. Aveu terrible, requérant pour être fait franchement un véritable courage, un terrible courage, qui nous renvoie à la suite des disciples dispersés au vendredi saint. Ce qu’il semble toujours très difficile d’admettre.

À suivre ici…

dimanche 28 juin 2020

"Qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé"


Prédication in extenso
ici, D'un autre côté :
PDF ici

2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*



Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous .

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ».

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Selon un renoncement qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté. La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a porté la parole.

Alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).


RP, 28.06.2020
En direct sur RCF Poitou / dimanche 28.06 à 9h15

Fréquences radio : — Châtellerault : 99.2 fm — Civray : 91.9 fm
— Montmorillon : 90.3 fm — Niort : 89.3 fm
— Parthenay : 94.4 fm — Poitiers : 94.7 fm

Prédication in extenso
ici, D'un autre côté :


samedi 20 juin 2020

Elle retenait tous ces événements dans son cœur


Cultes et prédications
ici, D'un autre côté :
PDF ici

Luc 2, 41-51
41 Ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque.
42 Quand il eut douze ans, comme ils y étaient montés suivant la coutume de la fête
43 et qu’à la fin des jours de fête ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent.
44 Pensant qu’il était avec leurs compagnons de route, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances.
45 Ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem en le cherchant.
46 C’est au bout de trois jours qu’ils le retrouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres, à les écouter et les interroger.
47 Tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur l’intelligence de ses réponses.
48 En le voyant, ils furent frappés d’étonnement et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Vois, ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés. »
49 Il leur dit : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? »
50 Mais eux ne comprirent pas ce qu’il leur disait.
51 Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth ; il leur était soumis ; et sa mère retenait tous ces événements dans son cœur.

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Avant de commenter brièvement le texte que nous venons d’entendre, un mot de remerciements à l’équipe de RCF Poitou qui m’a ouvert ses ondes pour le temps de confinement qui a commencé à prendre fin. Merci tout particulièrement à Mickaël Lahcen et Eric Godailler, à la maison diocésaine, et à vous toutes et tous qui m’avez écouté depuis trois mois dans ces méditations quotidiennes, qui prennent terme aujourd’hui.

Notre texte d’aujourd’hui nous parle de ce que, dans la tradition biblique, les enfants vivent un tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes. Ils sont alors déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsables, c’est-à-dire en capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.

C’est là ce que le judaïsme appellera « bar-mitsvah », ce qui signifie « enfant du commandement ».

Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence de docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (ch. 4, v. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu. Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Jésus nous en donne l’exemple : devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que le Père céleste — mon Père et votre Père, dit Jésus — nous demande aussi.


RP, 20.06.2020
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