lundi 27 juillet 2020

Ordre prophylactique et vie spirituelle



La pandémie actuelle nous a conduits à une sorte de division intérieure, entre deux injonctions divergentes procédant de la même vocation à l'empathie : l’attention au risque de la contagion ; l’accompagnement affectif et spirituel.

Il a été très vite perceptible que l’accompagnement spirituel pâtirait de l'exigence morale, puis légale, face à la pandémie : confinement, gestes-barrière, rassemblements cultuels devenus impossibles, ou limités, etc., autant de mesures imposées à tous. Bref, comme cela avait été admis dans un premier temps : il n’y aurait, pour la durée requise, pas d'accompagnement spirituel digne de ce nom. Réalité effrayante, et qui a justement effrayé… Au point que, tergiversant devant l’énormité de ce fait, on a cru parfois devoir dire, que si, il y aurait bien accompagnement quand même — mais de fait, un peu limité quand même !… « Accompagnement limité », ce qui est tout simplement un oxymore, criant dans des Églises se réclamant d’une théologie de l'Incarnation ! Qu’est-ce qu’un accompagnement minimum, limité ? Que serait une… « incarnation limitée » ? Limitée à quoi ? Limitée par quoi, sinon par l’ordre prophylactique auquel il a bien fallu se plier, auquel il est sain de se plier, sauf à donner dans le déni ?… Tout cela faisant qu’il aurait été plus clair de dire franchement que nous serions acteurs d’un déficit d'accompagnement. Aveu terrible, requérant pour être fait franchement un véritable courage, un terrible courage, qui nous renvoie à la suite des disciples dispersés au vendredi saint. Ce qu’il semble toujours très difficile d’admettre.

À suivre ici…

dimanche 28 juin 2020

"Qui m’accueille accueille celui qui m’a envoyé"


Prédication in extenso
ici, D'un autre côté :
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2 Rois 4, 8-16 ; Psaume 89 ; Romains 6, 3-11 ; Matthieu 10, 37-42

2 Rois 4, 8-16
8 Il advint un jour qu’Élisée passa à Shounem. Il y avait là une femme de condition, qui le pressa de prendre un repas chez elle. Depuis lors, chaque fois qu’il passait, il s’y rendait pour prendre un repas.
9 La femme dit à son mari : « Je sais que cet homme qui vient toujours chez nous est un saint homme de Dieu.
10 Construisons donc sur la terrasse une petite chambre ; nous y mettrons pour lui un lit, une table, un siège et une lampe ; quand il viendra chez nous, il pourra s’y retirer. »
11 Un jour, Élisée vint chez eux ; il se retira dans la chambre haute et y coucha.
12 Il dit à son serviteur Guéhazi : « Appelle cette Shounamite ! » Il l’appela et elle se tint devant le serviteur.
13 Élisée dit à son serviteur : « Dis-lui : Tu nous as témoigné toutes ces marques de respect. Que faire pour toi ? Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ? » Elle répondit : « Je vis tranquille au milieu des miens. »
14 Il dit : « Mais que faire pour elle ? » Guéhazi répondit : « Hélas ! Elle n’a pas de fils, et son mari est âgé. »
15 Il dit : « Appelle-la ! » Il l’appela et elle se tint à l’entrée.
16 Il dit : « A la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras. » Elle dit : « Non, mon seigneur, homme de Dieu, ne dis pas de mensonge à ta servante. »

Matthieu 10, 37-42
37 « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi ; qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne se charge pas de sa croix et ne me suit pas n’est pas digne de moi.
39 Qui aura assuré sa vie la perdra et qui perdra sa vie à cause de moi l’assurera.
40 « Qui vous accueille m’accueille moi-même, et qui m’accueille, accueille celui qui m’a envoyé.
41 Qui accueille un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète, et qui accueille un juste en sa qualité de juste recevra une récompense de juste.
42 Quiconque donnera à boire, ne serait-ce qu’un verre d’eau fraîche, à l’un de ces petits en sa qualité de disciple, en vérité, je vous le déclare, il ne perdra pas sa récompense. »

*



Qu’a fait cette femme, accueillant le prophète Élisée ? Elle a accueilli, à travers son prophète, Celui qui l’a envoyé. Pour cela, elle s’est montrée non-propriétaire de ses propres biens, y renonçant sans même qu’elle le sache, devinant sans le savoir la Source éternelle de ses biens — Source dont parle le prophète.

Un renoncement qui s’illustre dans le fait que le texte biblique ne la nomme même pas, non plus que son mari (tout ce que l’on sait, c’est qu’ils sont de Shounem). « Qui perdra sa vie à cause de moi », dit Jésus, en qui se manifeste la Source éternelle de tout bien, « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ». C’est là la « récompense » dont il parle : trouver la vie.

Terme étrange que ce mot « récompense », qui (sachant le mot choisi par Jésus : salaire, rémunération) pourrait paraître dire qu’il s’agit d’acheter un bénéfice, ou au moins d’être payé en retour pour une œuvre. Or c’est précisément cela, un bénéfice en retour, à quoi a renoncé la femme et son mari accueillant Élisée — qui lui propose : « “Faut-il parler en ta faveur au roi ou au chef de l’armée ?” Elle répondit : “Je vis tranquille au milieu des miens.” » (2 R 4, 13). Bref : « Je ne veux rien, je n’ai besoin de rien ».

Renoncer pour trouver la vie. Trouver la vie : c’est le signe qu’elle va recevoir, à travers un don qu’elle n’a pas demandé, fruit de la bénédiction de son couple qu’elle reçoit d’Élisée, écho à la Genèse : « Dieu les bénit en disant : soyez féconds et multipliez-vous » (Gn 1, 28) — « À la même époque, l’an prochain, tu serreras un fils dans tes bras » (2 R 4, 16). Ce qui va advenir (v. 17) — et malgré le fait qu’elle n’a rien demandé, et malgré ses doutes sérieux (v. 16b). C’est un signe que nous donne le récit, bénédiction concrète pour la femme, signe pour nous tous .

Signe seulement, via une parole performative du prophète, c’est-à-dire parole qui produit ce qu’elle dit, mais pas phénomène automatique et nécessaire, genre ce qu’on désigne en général comme « magique », sans quoi le signe serait vide, et se résumerait à une forme de rémunération ! Or il s'agit d’un signe de réception de la vie — « qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera ».

*

Renoncer à tout ce qui nous est cher… « Qui aime père et mère, ou fils et fille plus que moi n’est pas digne de moi. » De quoi s'agit-il ? De renoncer, à tout, jusqu’à soi-même, et ceux qui nous sont chers, pour fonder de vraies relations. En refondant les relations. Selon un renoncement qui permet de pardonner enfin, et de vivre côte à côte dans la liberté. La Shunamite n’obtient son enfant, ne trouve son enfant, que d’avoir renoncé ! Et pour cela d’avoir accueilli le Dieu que nul n’a jamais vu en accueillant celui qui lui en a porté la parole.

Alors, un monde nouveau, prémisse des nouveaux cieux et de la nouvelle terre, peut advenir, un monde de relations humaines basées sur un dialogue reconnaissant que l'autre, fût-il notre enfant, notre père ou notre mère, n’est ni une reproduction de nous-mêmes, ni l’anti-image qu’il nous faudrait fuir ; qu’il est lui aussi un être à l'image de Dieu manifestée en Christ : « qui vous reçoit me reçoit, qui me reçoit reçoit celui qui m'a envoyé » (v. 40).


RP, 28.06.2020
En direct sur RCF Poitou / dimanche 28.06 à 9h15

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Prédication in extenso
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samedi 20 juin 2020

Elle retenait tous ces événements dans son cœur


Cultes et prédications
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Luc 2, 41-51
41 Ses parents allaient chaque année à Jérusalem pour la fête de la Pâque.
42 Quand il eut douze ans, comme ils y étaient montés suivant la coutume de la fête
43 et qu’à la fin des jours de fête ils s’en retournaient, le jeune Jésus resta à Jérusalem sans que ses parents s’en aperçoivent.
44 Pensant qu’il était avec leurs compagnons de route, ils firent une journée de chemin avant de le chercher parmi leurs parents et connaissances.
45 Ne l’ayant pas trouvé, ils retournèrent à Jérusalem en le cherchant.
46 C’est au bout de trois jours qu’ils le retrouvèrent dans le temple, assis au milieu des maîtres, à les écouter et les interroger.
47 Tous ceux qui l’entendaient s’extasiaient sur l’intelligence de ses réponses.
48 En le voyant, ils furent frappés d’étonnement et sa mère lui dit : « Mon enfant, pourquoi as-tu agi de la sorte avec nous ? Vois, ton père et moi, nous te cherchons tout angoissés. »
49 Il leur dit : « Pourquoi donc me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ? »
50 Mais eux ne comprirent pas ce qu’il leur disait.
51 Puis il descendit avec eux pour aller à Nazareth ; il leur était soumis ; et sa mère retenait tous ces événements dans son cœur.

*



Avant de commenter brièvement le texte que nous venons d’entendre, un mot de remerciements à l’équipe de RCF Poitou qui m’a ouvert ses ondes pour le temps de confinement qui a commencé à prendre fin. Merci tout particulièrement à Mickaël Lahcen et Eric Godailler, à la maison diocésaine, et à vous toutes et tous qui m’avez écouté depuis trois mois dans ces méditations quotidiennes, qui prennent terme aujourd’hui.

Notre texte d’aujourd’hui nous parle de ce que, dans la tradition biblique, les enfants vivent un tournant par lequel ils deviennent jeunes adultes. Ils sont alors déclarés responsables devant Dieu — responsables de ce qu’ils ont entendu jusque là. Responsables, c’est-à-dire en capacité de répondre ; de répondre à, de répondre de — et notamment répondre de la parole reçue.

C’est là ce que le judaïsme appellera « bar-mitsvah », ce qui signifie « enfant du commandement ».

Dans notre enfance, nos parents sont responsables de notre relation avec Dieu. Puis nous accédons au temps où nous-mêmes devenons seuls responsables devant lui. C’est le passage à l’âge de la majorité religieuse.

Jésus aussi est passé par là. Ce jour-là, il se situe devant la parole de Dieu en présence de docteurs de la Loi étonnés. « Du ciel, il t’a fait entendre sa voix pour faire ton éducation » dit le Deutéronome (ch. 4, v. 36). Jésus vient de dévoiler qu’il est au cœur de cette relation intime avec Dieu. Ses parents sont montés à Jérusalem pour la Pâque. Tout le début de l’Évangile de Luc les montre observant la Torah. Scènes ordinaires de la vie religieuse. Ici Jésus, atteignant l’âge de la responsabilité religieuse, va exprimer dans tout son sens ce qu’est devenir adulte devant Dieu, unique devant Dieu, par soi-même et non plus par ses parents.

Cela correspond à sa parole : « il faut que je m’occupe des affaires de mon Père » : une leçon pour ses parents, et aussi pour nous-mêmes — et comme parents et comme enfants. Jésus nous en donne l’exemple : devenir enfant de Dieu, c’est-à-dire adulte en Christ, requiert la fin de toute dépendance, y compris du regard d’autrui, dans la famille et hors de la famille, hors de l’Église et dans l’Église. Jésus s’occupe des affaires de son Père. Et c’est ce que le Père céleste — mon Père et votre Père, dit Jésus — nous demande aussi.


RP, 20.06.2020
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Cultes et prédications
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vendredi 19 juin 2020

Révélé aux tout-petits : un joug léger



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Matthieu 11, 25-30
25 En ce temps-là, Jésus prit la parole et dit : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits.
26 Oui, Père, c’est ainsi que tu en as disposé dans ta bienveillance.
27 Tout m’a été remis par mon Père. Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler.
28 « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos.
29 Prenez sur vous mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos de vos âmes.
30 Oui, mon joug est facile à porter et mon fardeau léger. »

*



N’est-ce pas se leurrer que prétendre avoir accédé à une sagesse telle que les mystères, et jusqu’au mystère de Dieu ou de l’univers, nous seraient devenus moins opaques ? Qu’est-ce que cet aveuglement, que n’ont pas les enfants, qui pousse au fond à mépriser les capacités rationnelles de son prochain, ou des hommes et femmes du passé, ou d’autres continents et d’autres sagesses ? Être dans une lumière telle qu'on se place au-dessus de tout — y compris finalement de la grâce, qui est d'abord surprise et étonnement.

La lumière de Dieu est celle qui éblouit et aveugle celui, celle, qui ainsi, confesse être aveugle. C'est cette lumière que porte Jésus, sagesse mystérieuse et cachée, que le monde ne reçoit pas. « Nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils veut bien le révéler ».

La mise en valeur de la foi et de l’étonnement ne veut pas dire, loin s’en faut, que Jésus nous dispenserait de tout effort intellectuel, de tout apprentissage ! Il ne s’agit pas, sous prétexte que Jésus a donné les enfants en exemple face aux prétendues intelligences supérieures, de s’imaginer qu’il condamne l’intelligence et la sagesse. Non, il condamne ceux qui à force d’en être imbus se montrent ni sages ni intelligents. La force de l’enfant est sa capacité à s’étonner. C’est ce que Jésus exalte : une aptitude à recevoir celui que nul ne connaît sinon celui à qui le Fils veut bien le révéler.

Or, demeurer ainsi dans l’humilité quant à la vie devant Dieu, quant à la pratique de la justice, voilà qui est réellement reposant, voilà qui est un joug extrêmement léger, surtout face aux spécialistes de ce qui est bien et de ce qui est mal,… en général pour autrui. Pour ceux qui entendent la parole de Jésus, la Loi devient bonne nouvelle — c’est-à-dire Évangile —, une mise en marche qui libère de tout poids, un vrai repos.

Voilà donc deux aspects de la relation à la Loi divine que nous propose ici Jésus. Écouter ce qu’elle dit avec humilité, sans croire savoir — c’est la sagesse, comme celle des enfants — pour connaître cet élément essentiel de la relation avec Dieu, l’humilité précisément, qui est d’un accès si difficile aux sages.

Et l’intériorisant ainsi, découvrir combien dès lors ce joug devient léger, le joug de Jésus, sous son regard, dans l’humilité, sans rien à prouver à quiconque, surtout pas à ceux qui savent, ou qui l’imaginent, et qui du coup, ignorent ce cœur de la parole révélée. Dès lors, « ne vous inquiétez donc pas » et ayez confiance en Dieu pour toute chose.


RP, 19.06.2020
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jeudi 18 juin 2020

Notre Père



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Matthieu 6, 7-15
7 Quand vous priez, ne rabâchez pas comme les païens ; ils s’imaginent que c’est à force de paroles qu’ils se feront exaucer.
8 Ne leur ressemblez donc pas, car votre Père sait ce dont vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.
9 « Vous donc, priez ainsi : Notre Père qui es aux cieux,
fais connaître à tous qui tu es,
10 fais venir ton Règne,
fais se réaliser ta volonté
sur la terre à l’image du ciel.
11 Donne-nous aujourd’hui le pain dont nous avons besoin,
12 pardonne-nous nos torts envers toi,
comme nous-mêmes nous avons pardonné à ceux qui avaient des torts envers nous,
13 et ne nous conduis pas dans la tentation,
mais délivre-nous du Tentateur.
14 « En effet, si vous pardonnez aux hommes leurs fautes, votre Père céleste vous pardonnera à vous aussi ;
15 mais si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes. »

*



« Notre Père » — voilà qui nous place d’emblée dans l’intimité de Dieu : Père céleste, cieux intérieurs. Intimité donc, comme Jésus qui se retire pour prier au point que les disciples ne savent pas comment il prie. Souvenons-nous qu’il vient de dire : « entre dans ta chambre, ferme la porte » et place toi devant Dieu au-delà d’un rabâchage et d’une multiplication de mots dignes d’un culte des idoles…

Cinq demandes — résumant les cinq livres du recueil des Psaumes, qui reprennent eux-mêmes les cinq livres de la libération vers le Royaume qu’est la Torah. Cinq demandes donc, selon Luc, développées en sept chez Matthieu — deux demandes de Matthieu étant une seconde partie explicative d’une même demande.

Première demande : « Que ton nom soit sanctifié », c'est-à-dire mis à part, jamais prononcé en vain, considéré avec un respect profond, répercuté comme respect du prochain, ce qui fait rejoindre un des thèmes de cette sanctification du Nom dans les livres prophétiques, qui concerne la venue du Royaume — où Dieu sanctifie lui-même son nom en accomplissant sa promesse.

Et effectivement cette première demande est suivie de la demande de la venue du Règne de Dieu, par l’accomplissement de sa volonté jusque sur cette terre en désordre : « que ton règne vienne » s'explique en « que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel », c’est-à-dire, ici-bas : l’observance des préceptes de la Bible.

En chemin vers ce Règne de Dieu, « donne-nous, chaque jour, notre pain pour ce jour »… Un pain de ce jour qui est plus que l’indispensable nourriture périssable. Le terme choisi l’indique clairement. Référence à la manne ; nourriture éternelle qui est d'être pardonné et accepté, d'avoir trouvé un père… Notre Père.

Suit la plus troublante de ces cinq demandes, celle concernant le pardon : « pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à qui nous a offensés ». Le mot rendu dans Luc par « péché », ou « offense », ou « manquement », peut aussi être rendu par « dette », selon le choix de Matthieu — le sens « péché » étant une dimension spirituelle de la dette. Or l'instauration du Royaume commence selon les prophètes par une remise des dettes, expression de la remise par Dieu de nos dettes. Sachant que la dette est trop infinie pour être remboursée. Une libération, remise des dettes par Dieu, qui se signifie dans nos remises de dettes. C’est le sens du « comme nous remettons », repris et expliqué par Matthieu après la prière.

La prière se termine comme combat dans l’épreuve, similaire à l’épreuve au désert, dans la Torah, reprise dans les Psaumes, et par Jésus priant les Psaumes à Gethsémané : nous aussi quand nous sommes dans l’épreuve qu’il faut traverser dans ce chemin de désert vers ton Règne, tentés de baisser les bras, « fais que nous n’y sombrions pas » ; et en Matthieu, Jésus précise : « mais que nous soyons délivrés du Mauvais ».

Cinq demandes, cinq livres des Psaumes, pour traverser le désert vers le Règne dans la puissance et la gloire du Père, Règne déjà réel, pour tous les siècles…


RP, 18.06.2020
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mercredi 17 juin 2020

Justice, prière et jeûne



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Matthieu 6, 1-6 & 16-18
1 « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour attirer leurs regards ; sinon, pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux.
2 Quand donc tu fais l’aumône, ne le fais pas claironner devant toi, comme font les hypocrites dans les assemblées et dans les rues, en vue de la gloire qui vient des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense.
3 Pour toi, quand tu fais l’aumône, que ta main gauche ignore ce que fait ta main droite,
4 afin que ton aumône reste dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
5 « Et quand vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites qui aiment faire leurs prières debout dans les assemblées et les carrefours, afin d’être vus des hommes. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense.
6 Pour toi, quand tu veux prier, entre dans ta chambre la plus retirée, verrouille ta porte et adresse ta prière à ton Père qui est là dans le secret. Et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.
[…]
16 « Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air sombre, comme font les hypocrites : ils prennent une mine défaite pour bien montrer aux hommes qu’ils jeûnent. En vérité, je vous le déclare : ils ont reçu leur récompense.
17 Pour toi, quand tu jeûnes, parfume-toi la tête et lave-toi le visage,
18 pour ne pas montrer aux hommes que tu jeûnes, mais seulement à ton Père qui est là dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra. »

*



Dans son roman Le Nom de la rose, Umberto Eco met en scène un vieux moine qui juge que l’humour n’a pas sa place dans une saine piété de disciple de Jésus. La chose l’obsède au point qu’il en devient assassin de quiconque voudrait lire le livre disparu d’Aristote sur la comédie…

Étrange façon de comprendre Jésus que de penser qu’il est contre l’humour. À lire attentivement l’enseignement qu’il donne en ce ch. 6 de l’Évangile selon Matthieu, on imagine plutôt les disciples riant comme des enfants.

Voilà en effet Jésus qui met en scène de dignes religieux faisant sonner de la trompette pour que tout le monde voit leur générosité, leur piété, leur humilité ! ou leurs symboles, Bible montrée, chapelet bien visible, missel, que sais-je !

Trois fois, à chacun des trois temps de son propos, Jésus les traite d’acteurs — puisque c’est ce que signifie le mot grec rendu ici par « hypocrites » : acteurs, en l’occurrence comédiens pour commencer, tragédiens au bout du compte, qui ont reçu comme le tout de leur bénéfice le fait d’avoir été applaudis par les spectateurs de leur religiosité !

Dans ce tissu de douce ironie, Jésus n’en enseigne pas moins ce qui est requis en matière de justice, de prière et de solidarité. Le but n’est pas de se mettre en scène en concurrençant les acteurs !

En matière de justice, puisque c’est le terme grec qui est employé : « Gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour attirer leurs regards » ; mot qui correspond au mot hébreu pour parler ce que qu’on appelle l’aumône : tsedaqa, c’est-à-dire justice. Le déséquilibre que produit la richesse qui fait qu’il y a des pauvres, est appelé à être corrigé. Les gestes de générosité, à savoir l’aumône, qui n’a donc rien d’une condescendance facultative, traduisent concrètement le rétablissement requis d’une justice rompue par le déséquilibre des richesses. Pas de quoi faire les acteurs dans une mise en scène de ce qui n’est que justice.

Et que dire de la prière qu’il agit de vivre secrètement ! Pas en se faisant remarquer dans les assemblées, selon la signification du mot grec synagogue, qui vaut pour toutes les assemblées, y compris chrétiennes, puisque dans le Nouveau Testament ce mot peut désigner aussi bien les assemblées d’Église (ainsi dans l’Épître de Jacques ou l’Épître aux Hébreux). Bref la prière en public n’est pas ce que conseille Jésus, ni ce qu’il pratique, au point que dans Luc les disciples lui demandent comment prier… Pour Jésus la prière est non seulement privée, mais intime (ta chambre intérieure). La seule prière énoncée en public relève de la liturgie, surtout pas d’un étalage digne d’acteurs qui en fait tout sauf une prière sincère.

Pareil pour le jeûne : inutile de mettre en scène une figure déconfite qui débouche de ce fait sur un déni de solidarité, quand — comme le prophète Ésaïe le disait déjà (ch. 58), de la façon la plus éloquente — le jeûne est solidarisation avec celles et ceux qui manquent de ce dont on se prive un temps pour entrer en vraie empathie avec eux. Mystérieusement, « dans le secret », le Père agit…


RP, 17.06.2020
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mardi 16 juin 2020

Aimez vos ennemis !



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Matthieu 5, 43-48
43 « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi.
44 Et moi, je vous dis : Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent,
45 afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux, car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et tomber la pluie sur les justes et les injustes.
46 Car si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense allez-vous en avoir ? Les collecteurs d’impôts eux-mêmes n’en font-ils pas autant ?
47 Et si vous saluez seulement vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens n’en font-ils pas autant ?
48 Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait.

*



On ne trouve nulle part dans la Torah l'idée qu'il faudrait haïr tel ou tel ennemi ! Ce à quoi Jésus s’oppose, c’est à une interprétation accommodante, laxiste, limitative, qu’on est toujours tenté de faire du commandement « Tu aimeras ton prochain ». Disant « vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi », Jésus ne fait que pointer les limites que l'on impose au commandement, ce qui revient à faire dire à la Bible que l’amour du prochain qu’elle commande s’arrêterait aux frontières de la nationalité, de la religion, de la couleur de peau, que sais-je encore… C’est à cela que Jésus s’oppose, et pour ce faire, c’est à la Torah qu’il renvoie. Jésus se veut non pas innovateur inventant une autre Torah, mais témoin exigeant d’un enseignement biblique qu’on ne prend pas assez au sérieux.

Un enseignement à valeur universelle, aussi universelle que l’éclat du soleil ou la bénédiction de la pluie : pour toutes et tous ! Une universalité concrète.

C’est contre le refus de cette universalité concrète qu’aujourd’hui le monde se lève, de Minneapolis à Washington et à Paris. Des deux côtés de l’Atlantique et ailleurs, des années 1960 des Droits civiques à aujourd'hui, même constat… Même déni d'un héritage esclavagiste et colonial à exorciser enfin de l'inconscient collectif…

C'est dans le contexte de la lutte pour les Droits civiques de M. L. King et des obstacles qu'il rencontre que James Baldwin écrit La prochaine fois, le feu, parlant de ses contemporains ayant été et restant — je cite — « stupéfaits par l’holocauste dont l’Allemagne fut le théâtre. Ils ne savaient pas qu’ils étaient capables de choses pareilles. Mais je doute fort que les Noirs en aient été surpris ; au moins au même degré. Quant à moi, le sort des juifs et l’indifférence du monde à leur égard m’avaient rempli de frayeur. Je ne pouvais m’empêcher, pendant ces pénibles années, de penser que cette indifférence des hommes, au sujet de laquelle j’avais déjà tant appris, était ce à quoi je pouvais m’attendre le jour où les États-Unis décideraient d’assassiner leurs nègres systématiquement au lieu de petit à petit et à l’aveuglette. » James Baldwin écrit cela en 1963 (trad. fr. La prochaine fois, le feu, éd. folio, p. 77).

Aujourd’hui, la même exigence — « vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » — cette même exigence que celle que réclamait Jésus de ceux qui l’écoutaient, est requise de nous, pour un véritable exorcisme de nos inconscients collectifs des mêmes reliquats racistes que ceux de l’Allemagne nazie, qui n’avaient pas disparu en 1963, et qu’il faudra bien regarder en face, pour que notre monde devienne enfin fraternel et heureux.


RP, 16.06.2020
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