mercredi 28 janvier 2026

Message d'une Iranienne (à méditer)



Probablement plus de 30000 morts : sacs mortuaires, lors d’un reportage à Ispahan, 24 janvier 2026. (Photo AKASBASHI/SIPA)


« Les médias libéraux occidentaux ignorent le soulèvement iranien car l’expliquer reviendrait à admettre une chose qu'ils cherchent désespérément à éviter : le peuple iranien se rebelle contre l’islam lui-même, et ce fait ébranle le cadre moral à travers lequel ces institutions appréhendent le monde. Idéalement, couvrir un soulèvement ne se limite pas à montrer des foules et des slogans. Il faut répondre à une question fondamentale : pourquoi des gens risquent-ils leur vie ? En Iran, la réponse est simple et incontournable. Le peuple se soulève parce que la République islamique d’Iran étouffe depuis des décennies tous les aspects de la vie — la liberté d'expression, le travail, la famille, l’art, les femmes et la survie économique — sous un système clérical qui criminalise la liberté. Il est impossible de raconter cette histoire sans affronter la nature du régime. Les médias occidentaux refusent de le faire car ils ont fondamentalement mal compris l’islam. Pire encore, ils ont choisi de ne pas le comprendre. Dans le discours progressiste occidental, l’islam est racialisé. Il n’est pas considéré comme un système de croyances ou une idéologie politique, mais comme un substitut à la race ou à l’ethnicité. Critiquer l’islam est souvent perçu comme une attaque contre les “personnes de couleur”, les Arabes ou le “Moyen-Orient”, comme si l’islam était une couleur de peau plutôt qu’une doctrine. Cette confusion est ancrée dans une méconnaissance de l’histoire. […] »

… Suite et source ICI — avec un message : « Le peuple iranien mène l’un des mouvements anti-tyrannie les plus courageux de notre époque contre la République islamique.
Le silence des médias est honteux.
Ce régime tombera, et l’histoire se souviendra de ceux qui ont défendu la liberté et de ceux qui ont détourné le regard. » (Tahmineh Dehbozorgi)

mardi 20 janvier 2026

Les ténèbres ne régneront pas toujours



Le Massacre des Innocents (1615), par le peintre flamand Louis Finson


Ésaïe 8, 23-9, 4 
[…] Les ténèbres ne régneront pas toujours sur la terre de la détresse : si les temps passés ont couvert de mépris le territoire de Zabulon et de Nephthali, les temps à venir couvriront de gloire la région voisine de la mer, la région située à côté du Jourdain, la Galilée des nations.
Le peuple qui marchait dans les ténèbres Voit une grande lumière ; Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort Une lumière resplendit.[…]

Matthieu 4, 12-22
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.
13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
14 pour que s’accomplisse ce qu’avait dit le prophète Ésaïe :
15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer,
pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations !
16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres
a vu une grande lumière ;
pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort,
une lumière s’est levée.
17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché. »
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit : « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

*

« Toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance. Pour l’Évangile de Matthieu, cet élargissement de l’Alliance à toutes les nations prend place désormais définitivement, préfiguré par la venue des Mages, zoroastriens préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19) !

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite du christianisme, pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps des Mages de Matthieu.

« Je vous ferai pêcheurs d'hommes » (v. 19), promet Jésus aux disciples aujourd’hui recrutés, bientôt envoyés aux nations pour l'accomplissement de la promesse à Abraham — « pêcheurs d'hommes », un jeu de mots sur ces pêcheurs de poissons. Un jeu de mot qui dit peut-être beaucoup. Les poissons, on les retire de la mer où ils ne se noient pas ! En repêcher les hommes, au sens strict de l’image, c’est les sauver de la noyade… Et si c’était là la vocation de disciples ? Ces artisans pêcheurs « laissant aussitôt leurs filets, le suivirent », dit le texte. Est-ce que la pêche n'est plus ce qu'elle était ? Est-ce que les entreprises des frères Pierre et André et celle des Zébédée & Co battent de l'aile ?

Non, on est simplement dans l’urgence de toute vocation. Dans la radicalité de la rupture entre la vie et le quotidien des disciples et leur appel radical… Radicalité qui nous concerne aussi et sans laquelle il n'y a pas de vraie relation avec le Vrai vivant. Pierre et André, Jacques et Jean, sont en train de pêcher. Ils exercent leur activité habituelle. C'est leur gagne-pain. « Suivez-moi, dit Jésus, et je vous ferai pêcheurs d'hommes ». À travers ce jeu de mot est introduite une rupture après laquelle plus rien ne sera comme avant : aussitôt, laissant filets et barques, « ils le suivirent »

*

Nous sommes en Galilée, cette Galilée dont le Ressuscité dira à la fin de ce même évangile de Matthieu qu’il y précède les disciples. Si le ministère de Jésus est inauguré de façon officielle, avec son baptême par Jean, en Judée (à la frontière qu’est le Jourdain entre la Judée et la Pérée d’Hérode Antipas qui fera mourir Jean), le véritable départ a lieu en Galilée. Et Matthieu y insiste de façon suffisante, à l’appui d’Ésaïe (ch. 9 / Mt 4, 15-16 : Galilée dans les ténèbres), pour que ce ne soit pas indifférent. La Galilée est réputée être une terre à la foi douteuse aux yeux des Judéens, qui ont le Temple, le centre religieux, la bonne doctrine, etc.

Chacun d’entre nous considère volontiers être de la bonne façon de penser et de vivre, réputant volontiers les autres d’être dans une sorte de semi-pénombre spirituelle. Tentation qui, comme les disciples Galiléens désormais éclairés, atteint chacun de nous, faisant à notre tour des prosélytes pour les enténébrer, courant mer et terre pour les rendre pires que nous (Mt 23, 15) !

Recrutant ses disciples dans le camp douteux, celui de la Galilée des païens, plongée dans la nuit, selon Ésaïe, comme les poissons au fond de son lac, voilà un homme, Jésus, portant un regard plus favorable qu’on ne le voudrait sur ceux qui semblent douteux au camp du bien, ou héritiers d’un passé douteux. Or cet homme est devenu l’un d’eux, Galiléen. Dieu est toujours en situation de faire toutes choses nouvelles.

Des textes comme celui-ci, qui insistent tant sur l’importance de la Galilée, terre juive elle aussi, comme la Judée, font qu’il faut voir dans ces tensions au cœur des Évangiles, aussi des tensions régionales, voire quelque peu régionalistes, concernant des revendications de primauté d’un lieu sur l’autre, d’une pratique religieuse sur l’autre, etc. Trois tendances régionales se font concurrence alors, celle de la Judée, celle de la Galilée, celle de la Samarie.

La mieux vue, parce que celle de la capitale, avec son Temple superbe, est celle de la Judée, qui a donné son nom finalement à tous les autres, au point qu’à l’étranger, hors d’Israël, on appelle tout le monde des juifs — nom, au sens strict et originel, des habitants de la Judée — distinguant mal entre les Judéens et les Galiléens, voire autres Samaritains.

Or, comme l’Évangile s’est largement répandu hors des frontières d’Israël, on en est venu à prendre des querelles régionales internes pour une opposition de Jésus contre les juifs en général, même d’hors de la Judée (troublante actualité quand l’ “antisionisme” se révèle antisémitisme… Et quand ceux qui glissant à ce vieil antisémitisme originé comme antijudaïsme hurlent contre Israël et se taisent quand sont massacrés les enfants des Mages).

Car, puisque le courant pharisien, si caricaturé, était fort dans les tendances juives, on est est venu à tout confondre : Jésus faussement censé être contre eux, les chrétiens feront de même. Ça en serait presque à se demander si Jésus était juif lui-même !

Ce nœud de confusions s’estompe si on perçoit mieux les tensions régionales internes, non pas entre juifs et chrétiens, qui n’existent pas encore, mais — sans compter les Samaritains — entre Judéens et Galiléens.

Et voilà que Jésus offre à ces Galiléens à moitié dans la nuit — à l’appui de la citation que fait Matthieu d’Ésaïe « le peuple qui marche dans les ténèbres » — la primeur de son message… Peuple peut-être même complexé face à ceux qui sont en vue, peuple de Galilée que Jésus prend en affection, n’ignorant pas que dans les temps de crise, il se retournera éventuellement contre lui — cela à l’appui de complexes d’infériorité, et en mal de soulagement des ressentiments qui en naissent.

Jésus n’en comprend pas moins leurs difficultés, apportant autant que possible ce qu’ainsi ils n’auront pas besoin d’aller chercher ailleurs. « Tu brises aujourd'hui le joug de l'oppression qui pèse sur ton peuple, la barre qui écrase ses épaules, le bâton dont on le frappe » (És 9, 3). Ce faisant Jésus court le risque, bientôt avéré, qui verra cela se retourner contre lui, ou être simplement lâché (cf. Pierre).

Son message n’est pas dans les illusions auxquelles on succombe si facilement. Son message, lumière éblouissante, est chargé d’une croix : la vie qu’offre Jésus à ces artisans pêcheurs n’est pas cette auberge espagnole où chacun amène tous ses désirs et les voit enfin comblés.

*

On imagine combien Pierre, André, Jacques, qui aujourd’hui quittent leur barque, tous trois morts martyrs, peuvent, eux comme Jean, faire leurs de telles paroles à la fin de leur vie.

La paix qu’amène Jésus est une paix que le monde ne connaît pas, un bien-être qui n’est pas forcément celui de voir tout réussir à tous les plans. Une paix qui ouvre sur la joie qui est celle de savoir que l’on a répondu à l’appel de la vérité. C’est là le bonheur, le salaire nouveau des disciples qui abandonnent tout pour lui, pas comme on abandonne tout pour un « gourou ». Aucune illusion : demain ne sera pas facile. C’est aussi cela être disciple. Demain, il faudra encore manger à la sueur de son front, mais une route est commencée, qui mène, via la croix, à la vraie vie, au Royaume, qui s’accomplira dans la Résurrection.

Dès lors et déjà, le Ressuscité dévoile la substance éternelle de l’Alliance, dont de facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur reste juif, quand de facto son élargissement aux nations reste chrétien. À nouveau : pas de christianisme sans judaïsme, pas de christianisme et pas d’islam non plus sans l’envoi des disciples aux nations par le Ressuscité. Premiers témoins les Mages d’Iran zoroastrien, dont les enfants sont aujourd’hui massacrés comme les enfants de Bethléem par la tyrannie d’un pouvoir refusant de se démettre. Le monde nouveau déjà advenu se marque en regard de ces jours de Bethléem de façon commune comme date de la naissance de la future délivrance (ce que, dans le signe de cet enfant, souligne la façon devenue habituelle de dire : “l’ère commune”).

Venu à nous jusqu’à la croix, où, dit le Psaume 69 relu comme annonçant la croix, on est plongé dans des eaux qui « viennent jusqu'à la gorge » (v. 2). Vocation de disciples appelés à être pêcheurs d’hommes, au nom de celui qui les a rejoints — qui nous a rejoints jusqu’au fond des abîmes où nous sommes engloutis… Il n’est pas d’émergence dans la lumière de la résurrection, d’émergence à la vie qui ne soit repêchage depuis l’abîme de la croix.


samedi 17 janvier 2026

Iran




Pas d'internet ni de communications pendant plus d'une semaine. Des milliers de morts…

Cf. Unpacked Media — via

Vers la fin de l'islam politique…
« Si le spirituel est investi par le politique, il est perdu. » (Henry Corbin, Entretiens avec Philippe Nemo)

Avec UNE QUESTION :
« Bonjour, je suis iranienne. On me pose sans cesse la même question :
Qu’est-ce qui ne va pas avec la gauche ?
Pourquoi fait-elle autant de bruit, pourquoi soutient-elle Gaza, mais reste-t-elle complètement silencieuse sur le sujet de l’Iran ?
La réponse est simple : parce que la vérité finit toujours par démasquer le mensonge. Parce que reconnaître l’Iran détruirait le fantasme idéologique qu’elle s’est construit.
Soyons clairs : la République islamique d’Iran n’est pas victime de l’impérialisme occidental.
C’est un régime théocratique autoritaire qui se maintient en exportant la violence, en finançant des groupes islamistes et en réprimant son propre peuple…
(SUITE ICI)

mercredi 7 janvier 2026

“Les cathares ont-ils existé ?”




À propos du livre d’Arnaud Fossier, Les cathares, ennemis de l'intérieur (éd. La fabrique, 2025), en son chapitre “Les cathares ont-ils existé ?” (p. 23-33)

M. Fossier parle d’emblée d’un “traitement beaucoup trop cavalier des sources à disposition” (p. 24), affirmant qu’il n’y a “aucun témoignage direct ou presque — exception faite d’un Rituel cathare provençal écrit à Lyon [sic !] vers 1250 et de deux autres plus tardifs” (ibid.). Manifestement, question Rituels, il n’a dû lire que très distraitement la chartiste Anne Brenon (quid de son dernier livre — de 2022 ?), Anne Brenon qu’il range probablement dans la lignée de la liste sur laquelle il ironise en entrée de chapitre (p. 23), avant de se ranger lui-même dans la lignée des “historien·nes spécialistes de la question” (ibid.) issus de la fameuse “École de Nice” (p. 31) — outre les références abondantes à l'écrivain australien Mark G. Pegg, traduit par Julien Théry, sur l’autorité duquel M. Fossier atteste qu’il existe une “hypothèse selon laquelle des livres de théologie cathares auraient existé mais auraient été perdus [, qui] est donc ‘contre factuelle’ et relève du fantasme d’une ‘histoire secrète de l’Occident’. Si ‘les médiévistes sont souvent confrontés au problème de la destruction ou de la perte de documents’, ‘tel n’est pas le cas pour les livres perdus des cathares qui sont aussi fictifs que le catharisme lui-même’” (sic). Et M. Fossier d’enchaîner de la thèse centrale de ladite “École de Nice”, qu’il fait sienne sans réserves : “Il faut s’y résigner : nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” (p. 24-25).

Pour nous donner cette affirmation péremptoire, il fait comme ses deux ou trois collègues invariablement présentés de nos jours comme “majoritaires” : il ignore les factuels textes indubitablement issus des hérétiques. “Il convient donc de ‘déconstruire l’hérésie’”, écrit-il (p. 28), étant de ceux qui “n’ont eu de cesse de répéter qu’ils n’avaient jamais nié l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (ibid.). “Déconstruction” du fait cathare qui s’appuie sur l'idée de l’absence de “doctrine spécifique”. Postulat qui passe par l'affirmation que “nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs”.

Passant donc sur les Rituels comme sur quantité négligeable, se trompant sur celui dit de Lyon en affirmant que cela signifie qu’il y a été écrit ! (sic), gageons que s’il ne rangeait pas celui de Dublin parmi les insignifiants “deux autres plus tardifs” (p. 24), il nous assènerait qu'il a été écrit à Dublin !, ce qui lui permettrait d’appuyer la thèse qu’il partage avec ses deux ou trois collègues “majoritaires”, que tout ce qu’on a vient “de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” (p. 24-25) — sauf que ce n’est pas le cas du Rituel conservé à Dublin, qui vient d’un recueil de textes conservés par les vaudois passés au protestantisme (des ennemis de “leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs”), témoins en fait de la solidarité hérétique soulignée par les spécialistes des vaudois que furent Giovanni Gonnet et Amadeo Molnar, outre Anne Brenon, dont M. Fossier, qui l’a lue décidément apparemment très vite, ignore qu’avant d’écrire sur les cathares elle a d'abord été spécialiste des vaudois — “Anne Brenon n’y fait […] jamais référence et ne compare les cathares du Languedoc à rien ni personne”, écrit M. Fossier (sic, p. 27) !

Si M. Fossier avait fait ne serait-ce qu'un pas de côté par rapport à la, décrétée “majoritaire”, fameuse “École de Nice”, il aurait appris que, accompagnant ce même Rituel de Dublin, on a (conservés par des vaudois) des développements théologiques issus des cathares eux-mêmes et auxquels “leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” ne peuvent rien.

Il aurait du coup pu s’interroger sur le Livre des deux Principes, au titre éloquent, traité latin clairement cathare et accompagné de l’équivalent latin des Rituels occitans… certes trouvé dans une bibliothèque dominicaine, à Florence, mais développant un complexe dualisme que les “détracteurs, clercs et inquisiteurs” ont bien de la peine à réfuter, à l’instar du Contra manicheos, latin aussi, mais d’origine occitane, qui reproduit pour une réfutation (laborieuse) un “Traité anonyme” (de théologie complexe équivalente au Livre des deux Principes) produit par des “manichéens” que le Contra manicheos appelle “cathares” (en Occitanie !) — ledit Traité anonyme étant cité par l'auteur du Contra manicheos comme Origène cite, là aussi pour réfutation, un Celse dont, sinon, on ne connaîtrait pas l’argumentation. Jusque là, à ma connaissance, personne n’a soutenu qu'Origène a inventé Celse !, comme “l’École de Nice” nous suggère, point d'interrogation à l’appui, que ses “détracteurs, clercs et inquisiteurs” ont ”inventé l’hérésie”.

À partir de cette ignorance des sources proprement cathares, M. Fossier peut épiloguer, concédant, bon prince, que “de là à conclure qu’ils furent le pur produit de l’imagination de ces derniers, il y a cependant un pas que l’on ne saurait franchir” (p. 25).

Et M. Fossier de citer à nouveau M. Pegg, un des “majoritaires”, pour en reprendre cette fois, l’idée de bons-hommes laïques de “la bourgeoisie urbaine”“‘bons hommes’ ou ‘bonnes femmes’, “un terme qui n’avait absolument aucune signification religieuse particulière puisqu’il désignait couramment la bourgeoisie urbaine”. Les deux spécialistes semblent ici confondre laïcs et laïques : un laïc, avant la Révolution française et la loi française de 1905, n’est pas laïque, mais, au Moyen Âge, toujours religieux, les bons-hommes et bonnes-femmes inclus, comme les rois (cf. “saint” Louis, mais pas que lui et pas que ses pairs). Laïcs alors se distingue de clercs, les fameux “détracteurs, clercs et inquisiteurs” qui s’attaquent aux cathares, non sans les considérer (pour non-clercs qu’ils soient aux yeux de l’Église romaine) comme religieux, ce qu’ils sont surtout aux yeux de leurs croyants.

Et M. Fossier d’ignorer souverainement le dernier livre de la chartiste Anne Brenon (2022), extrêmement fouillé et précis, basé sur l’étude approfondie des textes cathares dont nous disposons, reproduits et traduits à nouveaux frais dans la deuxième partie du livre, expliquant l'importance des Rituels. Mais elle semble être d'ores et déjà classée dans les non-“majoritaires”, à laisser de côté, parmi lesquels (liste non-exhaustive) : David Zbiral (Université de Masarik), Georg Feuchter (Université de Berlin), Ylva Hagman (Université d’Uppsala), Beverly Kienzle (Université de Harvard), Peter Biller (Université de York), ou encore Jacques Paul (Université d’Aix-Marseille), Daniela Müller (Université de Radboud), Francesco Zambon (Université de Trente), Enrico Riparelli (Université de Padoue), Annie Cazenave (CNRS émérite), Edina Bozoky (Université de Poitiers), le regretté Martin Aurell (Université de Poitiers), qui présidait le colloque de Foix en hommage à Jean Duvernoy (dont les travaux ont inspiré ceux de Emmanuel Le Roy Ladurie sur Montaillou, disqualifié aussi pour avoir admis qu’il y avait bien des cathares en Occitanie — car parmi les trois ou quatre “majoritaires”, il y a aussi Mme Trivellone, qui — à l’instar de M. Pegg et ses cathares aux livres imaginaires “aussi fictifs que le catharisme lui-même” — laquelle assurait main sur le cœur : “Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi” (L’Indépendant 04/10/2018).

Il est vrai que depuis cette déclaration fracassante d’une des trois ou quatre “majoritaires”, ladite école “majoritaire” semble avoir découvert l'existence d’un concile tenu au Latran (1179, 3e du nom, œcuménique pour Rome), consacrant son canon 20 au combat contre les cathares qui sévissent en Toulousain, Gascogne et Albigeois (dans le “Midi”, semble-t-il)… Et on constate que M. Fossier est moins radical et garde finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure (p. 23) que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti”.

Avant cela, il convient peut-être aussi de ne pas négliger le fruit du concile de Latran III jusque chez un Alain de Lille / de Montpellier, qui explique “étymologiquement” pourquoi les cathares sont nommés ainsi. Alain était bien présent au concile de Latran III, où la prise en compte des cathares, et l'application du terme à l’Occitanie n’est sans doute pas sans dette aux Rhénans représentés aussi au concile et chez lesquels le jeu de mot Ketzer (hérétique) Katze (chat) se retrouve à Montpellier concernant les hérétiques d’Oc, chez Alain, qui le latinise : catharus / catus, parce que dit-il, ils baisent le derrière d’un chat en lequel le diable leur apparaît

Bref, gageons qu’on pourrait voir se raréfier les intitulés comme “Les cathares une idée de reçue” pour l’exposition donnée en 2018 par la même Mme Trivellone, pourtant cheville ouvrière de la récente explosion de Toulouse où les “cathares” réapparaissent, “entre-guillemets”. M. Fossier nous assure que ça promet le succès…

Mais qu’est-ce que le catharisme, sans guillemets, sinon cette “doctrine spécifique” dont M. Fossier insiste (p. 28) pour nier qu’elle ait existé ? M. Fossier dénonçant “Peter Biller [qui, dit-il] écrivait par exemple que là où ‘l’Église a détruit les œuvres théologiques et liturgiques des hérétiques’, et là où elle ‘s’est assurée de leur mort au Moyen Âge’, Moore ‘va plus loin encore en effaçant leur réalité passée’” (p. 27-28). (Robert Moore dont l’œuvre de départ sur la société persécutrice a été utilement productive : dans un premier temps il admettait sans problème l’existence d’un catharisme doté de doctrines spécifiques, et était très proche d’Anne Brenon, Jean Duvernoy, Michel Roquebert, au point d'être invité à présider le colloque Heresis de 1993. Puis il a rejoint la thèse de la déconstruction qui lui semblait aller dans son sens et a été traduit durant ce second temps par M. Théry. Robert Moore semble, si l’on suit son dialogue avec son collègue Peter Biller, avoir fini par nuancer la position extrême qu’il avait rejointe.)

Car M. Fossier dénonce ceux qui, comme Peter Biller, admettent l'existence du catharisme, c'est-à-dire d’un mouvement doté de doctrines spécifiques, et constatent que nier ce fait est au cœur de la démarche visant à “déconstruire l’hérésie” (selon l'expression de M. Fossier), la réduisant à une simple forme de dissidence catholique, selon le bel anachronisme référent au “dissent” britannique ou aux “dissidents” de la sphère soviétique qu’admet M. Fossier (p. 26-27).

Les tenants de “l’École de Nice”, qui entendent “déconstruire l’hérésie” comme ils le revendiquent, entendent donc bien nier l’existence d’un catharisme doté en tant que tel des doctrines spécifiques qu’attestent leurs propres textes, pour peu qu’on s’y intéresse.

M. Fossier considère ce constat partagé par Peter Biller ou avant lui, Michel Roquebert, comme des “accusations […] obscènes” (p. 29) !… cela appuyé par une citation de Michel Roquebert au biais d’un contresens. On se demande comment M. Fossier lit ce qu’il cite : dans l’extrait cité Michel Roquebert parle explicitement et précisément de “méthode”, de la méthode “déconstructionniste”, qui consiste à “faire passer pour des conclusions des propositions” pour en venir à “disqualifier systématiquement la preuve” (p. 29). Les documents provenant du catharisme lui-même ne sont-ils pas systématiquement disqualifiés ? : le Livre des deux principes, le Traité anonyme, les développements théologiques du manuscrit de Dublin totalement ignorés, ou supposés inventés par l’Église catholique, n’est-ce pas “faire passer pour des conclusions des propositions”, propositions jamais vérifiées ?… Les Rituels, essentiels (comme le démontre brillamment le dernier livre d’Anne Brenon), considérés comme quantité négligeable…

Et M. Fossier, à l’instar de tel tenant de “l’Ecole de Nice” qu’il cite, de s’offusquer : “Ces accusations sont d’autant plus obscènes que ‘nier la réalité du catharisme ne signifie pas dénier que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été tués par les croisés et persécutés par les inquisiteurs’” (p. 29). Mais (lecture superficielle ou mauvaise foi ?), questionner les postulats de ceux qui prétendent “déconstruire l’hérésie” n’a jamais conduit personne à accuser lesdits “déconstructeurs” de nier les violences des persécuteurs ! Au contraire, on peut lire régulièrement un questionnement sur le portrait que les “déconstructeurs” dessinent d’une Église catholique qu’ils font apparaître comme sujette à une paranoïa particulièrement perverse : inventer une hérésie inexistante jusque là pour persécuter des hérétiques imaginaires ! qu’est-ce d’autre si les cathares n’existent pas, n’ont pas de doctrines spécifiques, avant que leurs persécuteurs ne les inventent pour les persécuter ?

Michel Roquebert, au colloque de Foix ne parle, jusque dans la citation qu'en donne M. Fossier, que de “méthode”, qui est aussi celle des “Rassinier et Faurisson [qui] n’ont pas fait autre chose que du déconstructionnisme, quand ils affirmaient que la Shoah était une pure production du discours sioniste.”

En disant cela, M. Roquebert parlait encore de méthode. Je le sais, j’y étais : l’évocation de ces personnages niant la Shoah a alors conduit le participant convaincu à l’amitié judéo-chrétienne que je suis à mettre en garde contre le contresens qui pourrait être fait par quelqu’un qui voudrait comparer les violences contre les cathares à la Shoah, précisant : “les juifs sont toujours là, mais […] les cathares ce n’est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau” (p. 99 des actes du colloque de Foix, mai 2003). Après la parution des Actes, en 2005, M. Julien Théry — dont on sait son souci pour les juifs depuis que son université, Lyon II, a jugé préférable de le suspendre de son enseignement à titre conservatoire et de faire un signalement auprès du procureur de la République —, à l'époque M. Théry avait jugé bon de “s’appuyer” sur mon intervention, au prix d’un parfait contresens (me faisant dire exactement l'inverse de ce que je disais), pour dénoncer le colloque, et nommément Michel Roquebert et Anne Brenon comme comparant la persécution des cathares et la Shoah (ce qu'évidemment le colloque ne faisait pas !).

Aujourd'hui, certes en plus modéré, M. Fossier fait à nouveau dire à Michel Roquebert quelque chose “d'obscène”, à savoir qu’il parlerait d’autre chose que de méthode, malgré le texte explicite qu’il cite ! Encore une fois Michel Roquebert n’a jamais accusé, lui ni personne, les tenants de la “déconstruction de l’hérésie”, de nier les violences exercées par l’Église catholique, le pouvoir croisé, puis le pouvoir royal. Au contraire, les tenants de ladite déconstruction présentent une Église particulièrement perverse, jusqu’à persécuter violemment des hérétiques inexistants et imaginaires, inventés pour cela !

Aujourd’hui M. Fossier dans une tribune du Nouvel Observateur, reprend l'argument à propos des châteaux où se sont réfugiés les cathares, reconstruits en “forteresses royales” après la croisade, pour nous expliquer que “cela n’est pas du révisionnisme”… Voire ! Certes les cathares n’ont pas bâti de châteaux, mais ça peut rester troublant de voir baptiser leurs lieux de refuge du nom des persécuteurs qui ont substitué leurs “forteresses royales” à ces lieux-refuges.

Mais revenons à notre sujet, les cathares, dont les livres les évoquant connaissent un “succès […] jamais démenti” nous dit M. Fossier (p. 23). Il sait prendre la leçon qu’il donne, semble-t-il, et ça marche : le voilà connaissant, suite à son livre sur les cathares, ledit succès : invité par Radio-France (plusieurs émissions sur France-Inter) (il est vrai que Radio-France n’est pas à son coup d’essai pour ce qui est d’inviter les tenants de la “déconstruction de l'hérésie” : on a déjà eu sur France-Culture et France-Inter les explications de Mme Trivellone et M. Théry), M. Fossier est invité à donner une tribune sur Le Nouvel Observateur et last but not least une interview sur Le Média lfiste de M. Théry, entre deux attaques contre les juifs “génocidaires” et une laborieuse tentative d'expliquer que (comme les cathares qui n'existent pas) l’antisémitisme de gauche n’existe pas

Succès indubitable… Avant que la thèse universitaire officielle ne s'inscrive dans le “décontructivisme”, on en était à la secte “manichéenne”, témoin le “Que sais-je” sur les cathares, dû à Fernand Niel, qui présentait Montségur comme temple solaire cathare. Apparemment M. Théry a été pressenti pour remplacer le “Que sais-je” de M. Niel. Un nouveau succès était en perspective, mais peut-être pas beaucoup plus probant…

Lorsque cette nouvelle exaltation sera retombée et que l’on réalisera que ladite application de la philosophique déconstruction à l'histoire des cathares ne donne pas ce qu’elle a annoncé : déconstruire ne signifie pas scier la branche sur laquelle on est assis, sur laquelle on connaît le succès, en effaçant les sources par lesquelles on y a accès. Lorsque cela sera retombé, il sera temps de relire les Nelli, Duvernoy, Brenon, Roquebert, vrais connaisseurs des sources, sachant les lire et sachant leur valeur, distinguant, pour des cathares, qui existaient, les sources cathares des sources inquisitoriales et polémiques et leur aspect caricatural…

RP


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

mercredi 31 décembre 2025

Un texte du Moyen Âge, le Livre des deux principes



L'Inquisition n'a pas pu tout effacer… (image ici)


(Cf. le FB de Michel Jas…)

Passée sous silence par le courant assez minoritaire mais très en vogue dit “déconstructiviste” (Théry, Trivellone ou Fossier), la question de la théologie de l'hérésie est pourtant LA question décisive. Comment parler d’un mouvement religieux médiéval sans s'interroger sur sa théologie ?

Parlant théologie, voilà un gros morceau qu'ignore ledit courant “déconstructiviste” : le Livre des deux principes (traité latin du XIIIe s., Liber de duobus principiis, de la Bibliothèque Nationale de Florence). Il s’agit d’un livre assez complet et long rassemblant plusieurs pans de théologie hérétique (dualiste) de haut vol…

Le dualisme de l’hérésie est perceptible par ailleurs dans nombre de traités catholiques désignant les cathares ou “Albigeois”, ou simplement “hérétiques” — désignés comme tels dans les registres de l’Inquisition du Languedoc. Le dualisme des hérétiques est manifeste quand les accusés peuvent prendre du temps pour exprimer devant l'Inquisition leurs dogmes ou croyances (si le dualisme est moins susceptible d'être attibué aux hérétiques dans les registres où les questionnaires sont stéréotypés, fonctionnant selon des “grilles” d’interrogation, il est bien apparent dans les registres les plus complets comme celui de Jacques Fournier).

Dans le Livre des deux principes, au titre éloquent, le dualisme est clairement développé et expliqué par un nombre considérable de citations bibliques (Ancien et Nouveau Testaments). Or, il ne peut s’agir d’une manipulation catholique (un faux) :

— Sans compter que les théologiens catholiques romains ont eu du mal à répondre aux hérétiques, au point que pour ce faire ils ont dû changer de théologie, avec les franciscains d’un côté, et surtout, un peu plus tard, avec l’aristotélisme de Thomas d’Aquin (cf. Roland Poupin, La papauté les cathares et Thomas d’Aquin. Cf. ici)…

— Sans compter ce fait là, il est d’autres difficultés pour les tenants du “déconstructivisme” auxquelles ils ne répondent pas : par exemple le fait que le même manuscrit du Livre des deux principes contient, toujours en latin, le rituel cathare du consolamentum qui est clairement parallèle au rituel occitan / consolament, qui accompagne le Nouveau Testament cathare de Lyon…

— On a aussi un traité théologique parallèle audit livre italien des Deux Principes, en latin lui aussi, mais concernant le pays d’Oc, intitulé par la critique “Traité anonyme”, de fin-XIIe (ou au plus tard début XIIIe), conservé pour réfutation dans un traité polémique intitulé Contra Manicheos, dans lequel les hérétiques “manichéens” sont aussi appelés “cathares”, en regard de leur théologie évidemment dualiste (mais le mot “dualiste” sera inventé au XVIIe s. par Pierre Bayle : aux XIIe et XIIIe s., on dit donc “manichéens”, ou “cathares”).

— Et si l'on ajoute le rituel cathare occitan de Dublin qui provient d’un lot de manuscrits protestants et vaudois d'entre Dauphiné et Piémont italien… voilà qui fragilise décidément l'idée "déconstructiviste" qui voudrait que tout provienne d'inventions catholiques inquisitoriales destinées à persécuter des hérétiques imaginaires !

Pour la pluralité des sources théologiques médiévales cathares, cf. ici.

René Nelli et Anne Brenon ne se sont donc pas trompés dans l’édition de Écritures cathares (cf. sa réédition en 1995, puis Les cathares, Enseignement, liturgie, spiritualité, l’apport des manuscrits originaux, de Anne Brenon, éd. Ampelos, 2022)


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.

jeudi 25 décembre 2025

Joyeux Noël !


Fernandel lit Les trois messes basses, d'Alphonse Daudet.



L'ange Père Noël
existe bien !

vendredi 7 novembre 2025

De “Brazil” à “Chickens for KFC”




Le film Brazil de Terry Gilliam offrait en 1985 une préfiguration, dans une illustration troublante, des attentats et de leur répression dans le contexte d'un monde bureaucratique et absurde, reflétant de manière satirique les thèmes de la terreur et de la quête de sens.

Voilà qui interroge à l'heure où l’on commémore à juste titre des attentats (13/11/2015), et où on en minimise d’autres, et d'autres violences (7-Octobre, voire 11-Septembre)…

Le point de départ de l'intrigue de Brazil est une erreur de frappe (littéralement un bug/insecte transformant le nom Tuttle en Buttle), qui mène à l'arrestation, la torture et la mort d'un innocent. Dans ce monde absurde, l'erreur du système est le crime suprême, plus grave que la bombe elle-même : les "attentats" sont un élément structurel de l'environnement, mais leur nature exacte est brouillée, ce qui renforce l'absurdité du système.

Contrairement aux attentats anarchistes ou islamistes qui possèdent un but final (l’Utopie ou la Califat), les bombes dans "Brazil" semblent être le fait de résistants invisibles ou d'un simple sous-produit dysfonctionnel de la société elle-même. Elles incarnent une violence destructrice — mais leur motivation idéologique précise est obscure.

Les explosions ne sont pas un événement rare, mais une routine banale qui ponctue le quotidien. Les citoyens et l'administration y sont habitués, les minimisant par des euphémismes ("incidents d'entretien") — banalisation de la violence dans un État totalitaire où la terreur est internalisée. La répression vise à corriger les papiers, pas à rétablir la justice.

L'identité et le projet des poseurs de bombes (souvent désignés comme des terroristes, mais parfois comme de simples plombiers illégaux, comme Harry Tuttle) sont volontairement ambigus. Cette ambiguïté sert le régime : elle permet d'attribuer tout dysfonctionnement à une menace externe et de justifier une répression sans limites ni questions.

La réaction du Ministère de l'Information aux attentats est le véritable cœur de la satire de Gilliam : la répression n'est pas menée par une police héroïque, mais par une bureaucratie hypertrophiée. L'horreur n'est pas tant le danger des bombes que la machine administrative implacable qui en découle. La menace des attentats permet au système d'opérer avec une efficacité terrifiante dans le seul domaine qui compte : la gestion de l'information et la punition des erreurs administratives.

Les agents du Ministère de l'Information comme Jack Lint n'agissent pas par idéologie politique, mais par obligation professionnelle et par l'application rigide des procédures. Ils incarnent un État où l'humanité a été remplacée par des règles auto-référentielles.

Ainsi, "Brazil" utilise les attentats et leur répression non pas pour dénoncer une lutte idéologique spécifique, mais pour illustrer comment un monde devenu absurde par l'excès de bureaucratie et le manque de sens utilise la terreur comme outil de contrôle et comment la seule échappatoire véritable devient la négation de la réalité, finalement par l'imagination.

*

Négation, a-t-on dit — où se pose la référence à Michel (Mikhaïl) Bakounine :
Bakounine était un grand connaisseur de la philosophie de Hegel, et son œuvre, même anarchiste, est imprégnée de cette formation.
Dans son article de jeunesse, La Réaction en Allemagne (1842), Bakounine utilise largement la dialectique hégélienne pour analyser le conflit entre la Réaction et la Révolution (la Négation de la Réaction). Pour Bakounine, l'histoire est une succession continue de destructions et de constructions (destruction créatrice). La négation (destruction, révolte) de l'ordre existant est le moteur du progrès et de l'émancipation. Il célèbre la force de la destruction, qui est intimement liée à la dissolution de la forme précédente du réel et au développement de nouvelles potentialités.
Le point de désaccord crucial entre Bakounine (et d'autres jeunes hégéliens radicaux) et Hegel est dans la nature de la Synthèse, appelée Aufhebung en allemand.
Contrairement à Marx, pour Bakounine, la Société sans classes n'est pas la synthèse dialectique, mais la conséquence immédiate de l'annihilation radicale de l’Ordre idéal hégélien par le Négatif.
Bakounine a été momentanément associé avec Sergueï Netchaïev (1869-1870), un nihiliste russe radical. Ensemble, ils rédigent le Catéchisme révolutionnaire, qui glorifie la figure du révolutionnaire entièrement dévoué à la destruction, sans morale personnelle ni attache. Si Bakounine lui-même n'est pas l'auteur direct des attentats terroristes (Bakounine a rompu avec Netchaïev en réalisant le caractère totalitaire et manipulateur de sa méthode ; et a désavoué l'idée qu'une petite élite secrète puisse manipuler le peuple), sa philosophie de la destruction radicale et son appel à l'action immédiate ont inspiré la mouvance anarchiste de la fin du XIXe siècle (après sa mort en 1876).

L'hégélianisme de Bakounine, bien que formulé dans un cadre philosophique athée, possède une dimension quasi-religieuse : la “croyance” dans sa certitude du progrès historique et de l'avènement de la liberté (sur l'arrière-plan de la dimension de relecture trinitarienne de la dialectique ternaire du luthérien Hegel — le Père que nul m'a jamais vu / Jn 1, 18 : l'Idée absolue ; sa négation : le Crucifié ; sa réintrégration comme Raison dans l'histoire : l'Esprit). Athée, évacuant à l'instar de Marx l'Idée absolue, Bakounine conserve de la dialectique un degré de conviction absolue portant sur le progrès historique ; degré de conviction qui peut être vu comme un point commun formel avec la foi des mouvements islamistes, bien que les contenus soient opposés. On sait que le marxisme (et ça vaut aussi pour le “bakouninisme”) a été accusé de posséder un fond eschatologique ou messianique très puissant, qui le rapproche, dans sa structure de croyance et sa certitude d'aboutissement, des doctrines religieuses et, par extension, de l'absolutisme du projet bakouninien — ou islamiste !

*

Car, de facto, le vocabulaire révolutionnaire — historiquement revendiqué par des penseurs comme Bakounine, Marx, et le mouvement socialiste — a été réapproprié et déplacé par des mouvements politiques et religieux aux objectifs radicalement différents.
Le terme “révolution” lui-même, en particulier dans sa dimension de négation radicale de l'ordre existant, est devenu un mot-clé puissant dans le discours politique moderne, au-delà de son contexte philosophique initial (Hegel) ou de son application sociale (Bakounine/Marx).
Le cas de la révolution islamique iranienne (1979), où l’on retrouve le terme “Révolution” — “Révolution islamique” — est l'exemple parfait de cette réappropriation :
La révolution iranienne a bien été un acte de négation massive et de destruction de l'ordre politique et social existant, représenté par le régime du Shah. Elle a impliqué un soulèvement de masse, la violence politique, et le renversement total d'un État, ce qui est formellement analogue à la phase de destruction prônée par Bakounine.
Mais… Le Négatif bakouninien visait à abolir l'autorité (l'État) et la religion. La révolution iranienne a utilisé cette négation pour remplacer un État laïc (bien qu'autoritaire) par une théocratie (le Velayat-e faqih), un État où l'autorité religieuse est suprême.
En termes hégéliens/bakouniniens, l'aboutissement n'est pas une société sans classe et sans État (l'Anarchie), mais l'installation d'une autorité étatique et religieuse nouvelle et encore plus stricte.

De même, des groupes comme Al-Qaïda ou Daech utilisent des termes qui résonnent avec un vocabulaire de la rupture (comme la lutte contre le “régime apostat” ou l'“impérialisme”). L'analogie se limite à la pratique d’une forme de destruction (attentats, guerre) extrêmement violente contre l'ordre établi (destruction d'États dont la fonction est d'assurer la sécurité, la justice et le développement économique : les conditions préalables à la stabilité politique — cf. Fukuyama, State building). Mais cette destruction vise un objectif théocratique (l'établissement du Califat) qui est une structure étatique et hiérarchique rigoureuse, à l'opposé complet de l'idéal anarchiste et égalitaire de Bakounine (point commun quant à l'alternative : la croyance — en la société égalitaire à venir pour les uns, au Califat pour les autres).

Le débouché relevant de l'eschatologie, c'est-à-dire, jusque là, de l'hypothétique, n’est pas sans lien avec l'alliance objective (et/ou stratégique) entre une certaine gauche et l'islamisme (déjà avérée en Iran avec l'alliance communistes-islamistes — qui s’est mal terminée pour les communistes, mais on sait qu'on ne prend pas la leçon de l’histoire).
En se concentrant sur le rôle du futur indéterminé dans les alliances stratégiques, l'idée d'un débouché relevant de l'eschatologie (la fin des temps, le but ultime et souvent idéalisé), par opposition à un plan politique immédiat et précis, a historiquement permis des alliances objectives entre des forces idéologiques antagonistes.
Cette alliance objective (ou tactique) entre une partie de la gauche radicale et les mouvements islamistes n'est pas fondée sur un accord sur le troisième terme (la future société idéale — marxiste), mais sur un accord absolu sur le Négatif (Bakounine) — l'ennemi commun à détruire.
Dans les deux cas, la négation (la destruction, la lutte armée ou révolutionnaire) de cet ordre existant devient l'impératif pratique immédiat le plus fort.
Puisque le but final est lointain (eschatologique / califat ou utopique société sans classes), il peut être mis entre parenthèses au profit du combat présent.

Cette grille de lecture — la dialectique bakouninienne (le Négatif) et l'alliance objective —, s'applique au mieux à l’antisionisme.
Dans le cadre de la rhétorique et de l'idéologie de certains de ses opposants radicaux (incluant et des éléments de la gauche radicale et des mouvements islamistes), le sionisme est très clairement désigné comme la réalité à détruire par un “Négatif commun”.
Pour les groupes radicaux s'opposant à Israël, le sionisme est perçu comme l'ordre existant qui doit être nié. Le “Négatif commun” désigne l'ensemble des forces et des idéologies qui s'accordent sur la nécessité absolue de détruire le sionisme/l'État d'Israël, même si elles n'ont aucune vision commune pour l'après-destruction (le troisième terme).
Cette alliance objective rassemble :
— L'Islamisme radical (Hamas, Djihad Islamique, etc.) pour qui le Négatif est fondé sur des motivations théologiques, avec pour objectif final l'établissement d'un État islamique sur au minimum l'ensemble de la Palestine historique (le futur Positif/Théocratie islamiste).
— Certains éléments de l'extrême gauche (anti-impérialiste) pour qui le Négatif est fondé sur une analyse anti-impérialiste et anti-coloniale (ultra-simplifiée puisque le sionisme — et Israël — est d'abord un projet décolonial), avec pour objectif final une société laïque, socialiste ou anarchiste (le futur Positif/Anarchie).

La stratégie de l'omission eschatologique permet de s’en tenir à l'urgence du Négatif : l'urgence et l'impératif moral/politique de la destruction du sionisme (symbolisant l’Ennemi) éclipsent la nécessité de s'accorder sur le projet de société qui émergera.
Les groupes de gauche qui s'allient stratégiquement à des mouvements islamistes ignorent temporairement (ou rationalisent) le caractère théocratique, autoritaire et anti-libertaire du projet islamiste. De même, les groupes islamistes tolèrent l'athéisme et le socialisme de leurs alliés, tant que ceux-ci contribuent efficacement à la destruction de l'ennemi commun. Le “Négatif commun” est donc l'accord tactique sur la destruction, en laissant l'issue finale eschatologique (le troisième terme, la société future) ouverte et non résolue, ce qui conduit, en cas de succès, à une inévitable confrontation post-révolutionnaire entre les anciens alliés (cf. l'Iran de 1979 et l'alliance islamistes/communistes).

Un Négatif déconstructeur, que les courants dits “de gauche”, dans leur forme radicale et universitaire, définissent principalement par son rôle de déconstruction et de négation de l'ordre existant, perçu comme structurellement oppressif — contre ce qui est à nier : le capitalisme (du seul "Ouest"), le patriarcat (du seul "Ouest"), l'hétéronormativité (du seul "Ouest"), le colonialisme (du seul "Ouest"), bref, "l'impérialisme occidental", ce qui dans l'alliance stratégique avec l’islamisme se résume au sionisme, dans un vaste ensemble de structures de domination qui doivent être déconstruites et niées.
Le discours radical “de gauche” est plus fort dans la critique et la démolition (le Négatif) que dans la proposition d'un projet de société positif et unifié pour l'après-déconstruction. Il est fragmenté et ne propose pas d'eschatologie claire et unique, ouvrant un vide programmatique.
Face à ce vide programmatique, le discours islamiste (ou anti-occidental radical) peut devenir temporairement attrayant pour certains segments de la gauche radicale par ce qu'il fournit : l'islamisme radical offre une opposition totale, physique et morale à l'ensemble du bloc occidental, désigné comme la source de tous les maux. Il fournit une cible unique et claire au Négatif.
La Négation de l'Occident/de l'Impérialisme est élevée au rang de priorité absolue. Tout mouvement, quelle que soit son idéologie finale, qui s'oppose à cela est perçu comme un allié objectif.

*

L'expression “Chickens for KFC” est une analogie satirique et critique qui résume et dénonce l'irrationalité apparente de cette alliance stratégique. Elle vise à signaler que les activistes de gauche, en s'alliant à des idéologies qui les persécuteraient si elles prenaient le pouvoir, agissent de manière suicidaire, tout comme des poulets qui s'enthousiasmeraient pour leur propre abattoir (KFC — i.e. Kentucky Fried Chicken).
L’expression, “Chickens for KFC”, évoque donc l’omission stratégique des militants qui relativisent le projet social explicite et rigide de l'islamisme (le Troisième Terme) — qui est anti-LGBTQIA+, anti-féministe, et théocratique — parce que l'urgence est de détruire l'ennemi commun.
La ferveur et la certitude morale du discours islamiste, qui rappellent la “croyance” eschatologique considérées précédemment, peuvent être vues comme plus authentiquement radicales et plus aptes à la négation que le discours académique et fragmenté de la gauche radicale.
La chute du Mur de Berlin a été la ruine du Troisième Terme marxiste (la société utopique sans classes), libérant le Négatif de sa contrainte historique et le rendant disponible pour de nouvelles alliances avec des projets idéologiques qui, bien que théocratiques, offrent la certitude et l'absolu qui manquent désormais à la gauche radicale post-soviétique.

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Absurdité d’un monde, le nôtre, diagnostiqué par Brazil, un monde marqué par son désespoir…

Le basculement dans Brazil peut être interprété comme le triomphe du Désir absurde sur la Raison institutionnelle, et la révolte individuelle — mais qui échoue.
Le monde de Brazil est un État où le principe de la Raison (l'Ordre) a dégénéré en sa caricature la plus rigide et la plus stérile (où Hegel ne reconnaîtrait pas ses petits : « L'homme, à en croire Hegel, ne sera tout à fait libre "qu'en s'entourant d'un monde entièrement créé par lui". Mais c'est précisément ce qu'il a fait, et il n'a jamais été aussi enchaîné, aussi esclave que maintenant » note Cioran) : l'État bureaucratique (Ministère de l'Information) est la forme figée et absurde de la Raison réalisée. Il prétend à l'efficacité et à l'ordre total, mais ne produit que des formulaires, des erreurs de frappe, et des destructions aveugles. Il est devenu sa propre contradiction, échouant à fournir du sens.
La terreur est la conséquence absurde de l'incapacité du système à se corriger. La répression vise à maintenir l'illusion de l'ordre face à l'évidence du chaos.
Le basculement du film se produit lorsque Sam Lowry fait le choix de nier la réalité du Système absurde. Sam Lowry est initialement le "Dernier Homme" (satisfait, apathique, engoncé dans sa carrière) (cf. Fukuyama / Hegel / Nietzsche). Son basculement est une prise de conscience que la réalité ordonnée et rationnelle du Système est une illusion. La quête de la femme de ses rêves (Jill Layton) est une pulsion irrationnelle, un désir pur (rejoignant la critique que fait Schopenhauer de la rationalité hégélienne dénoncée et reprise dans le marxisme) ; un désir pur qui ne sert aucune logique administrative ou sociale. La réalité est fondamentalement absurde et souffrante.
L'évasion ne peut pas se trouver dans le monde extérieur — même quand Sam effectue un saut existentiel, qui est l'équivalent laïc et désabusé du saut dans la foi de Kierkegaard. Sam refuse d'obéir aux lois générales du Bureau. Il devient l'individu qui se met hors du Système, non par idéologie politique construite, mais par une nécessité personnelle et passionnelle (la quête de l'amour). L'évasion finale (où Sam est un fou souriant sous la torture) est le triomphe ultime de l'exception sur le général — mais devenu radicalement tragique. Le monde absurde ne peut pas être vaincu par une action rationnelle ; il ne peut être nié que par la négation totale de la raison elle-même (la folie).
Le basculement de Brazil illustre le moment où la Raison institutionnelle échoue et dégénère en absurdité, forçant l'individu (Sam) à se trouver un sens, même si ce sens ne peut exister que dans l'irréel et la folie.

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Cela valait bien sûr en URSS, cela vaut aussi en régime théocratique islamiste, rigide et durable tant qu'il peut maintenir la répression sans craquer sous la pression économique ou sans perdre la loyauté de ses élites sécuritaires. Mais l'émergence silencieuse du "Dernier Homme" frustré par les interdits et le vide idéologique progressif des nouvelles générations sont des forces d'érosion structurelle qui sapent lentement, mais sûrement, les fondations du régime, le rendant intrinsèquement non durable…

RP