samedi 24 novembre 2018

Cathares. Indices convergents - lire les traces


https://drive.google.com/file/d/1jU03083ZsguXqrk_dNkWHGJ1W9_Sn31U/view?usp=sharing


1. Introduction : premières mentions médiévales du terme « cathares »
(ordre de « préséance », non-chronologique : concile/pape/consultant conciliaire/abbé)


1) Concile de Latran III. Il réunit environ 200 pères conciliaires. Il se tient en trois sessions, en mars 1179. Convoqué par le pape Alexandre III. Pour Rome, XIe concile œcuménique : les 200 pères viennent de toute la chrétienté occidentale (plus l’un d’eux qui est Grec) et sont co-auteurs des canons, témoins donc d’une large connaissance de ce qui y est affirmé sur l’hérésie que le concile (c. 27) nomme, entre autres, « cathare ».

Canon 27 :
« Comme dit saint Léon, bien que la discipline de l’Église devrait se suffire du jugement du prêtre et ne devrait pas causer d’effusion de sang, elle est cependant aidée par les lois des princes catholiques afin que les hommes cherchent un remède salutaire, craignant les châtiments corporels. Pour cette raison, puisque dans la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse et dans d’autres endroits l’infâme hérésie de ceux que certains appellent cathares, d’autres patarins, d’autres publicains et d’autres par des noms différents, a connu une croissance si forte qu’ils ne pratiquent plus leur perversité en secret, comme les autres, mais proclament publiquement leur erreur et en attirent les simples et faibles pour se joindre à eux, nous déclarons que eux et leurs défenseurs et ceux qui les reçoivent encourent la peine d'anathème, et nous interdisons, sous peine d'anathème que quiconque les protège ou les soutienne dans leurs maisons ou terres ou fasse commerce avec eux. […]
En ce qui concerne les Brabançons, les Aragonais, Navarrais, Basques, Coterelli et Triaverdini, qui pratiquent une telle cruauté sur les chrétiens qu'ils respectent ni églises, ni monastères […]. »


Mentionnant des termes privilégiés dans d'autres régions (patarins en Italie ; publicains dans le Nord ; voire cathares d'abord en Rhénanie), le concile, à vocation universelle mais visant les terres d'Oc, laisse percevoir que l'hérésie, si elle infeste particulièrement les régions d'Oc, a bien une dimension plus large.

* * *

2) Le 21 avril 1198, le pape Innocent III écrit aux archevêques d’Aix, Narbonne, Auch, Vienne, Arles, Embrun, Tarragone, Lyon, et à leurs suffragants : « Nous savons que ceux que dans votre province on nomme vaudois, cathares (catari), patarins… ». Texte dans Migne, Patrologie latine, t. 214, col. 82, et dans O. Hageneder et A. Haidacher, Die Register Innozens’III, vol. I, Graz/Cologne, 1964, bulle n° 94, p. 135-138. (Cit. Roquebert)
(L’historienne anglaise Rebecca Rist, relevant que les papes dénoncent en conciles et synodes clairement les cathares comme infestant la région de Toulouse, Carcassonne et Albi sans instrumentaliser cette menace dans leurs autres courriers, note que s'ils avaient inventé ce groupe comme une menace, ils auraient utilisé plus fréquemment et plus grossièrement la peur de cette hérésie.)

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3) Alain de Lille, ou de L'Isle (en latin : Alanus ab Insulis), ou de Montpellier (Alanus de Montepessulano), né probablement en 1116 ou 1117 à Lille et mort entre le 14 avril 1202 et le 5 avril 1203 à l'abbaye de Cîteaux, est un théologien français, aussi connu comme poète.
Il assista au IIIe Concile du Latran en 1179. Il habita ensuite Montpellier, vécut quelque temps hors de la clôture monacale et prit finalement sa retraite à Cîteaux, où il mourut en 1202.

De fide catholica contra hereticos (1198-1202) et Liber Pœnitentialis (1184-1200)
« Au livre III du Liber Pœnitentialis paragraphe 29, allusion est faite à ceux qui favorisaient l'hérésie. C'est une reprise des prescriptions du 3e Concile de Latran (1179), c. 27 qui visait explicitement les Cathares, Patarins ou Poplicains, de la Gascogne, des environs d'Albi, de Toulouse, et «autres lieux ». Sous les noms divers que prennent les tenants de la secte, suivant les régions semble-t-il, se cache la même hérésie : le catharisme. Qu'Alain ait jugé bon de reprendre cette prescription du concile de 1179 laisse supposer qu'il se trouvait dans une province telle que la Narbonnaise où il pouvait constater les ravages causés par l'hérésie comme aussi les complicités qu'elle rencontrait.
Alain insère aussi la condamnation des Aragonais, Navarrais. Gascons et Brabançons. formulée par le même canon du Concile de Latran […] »
(Jean Longère, Le Liber Pœnitentialis d’Alain de Lille, p. 217-218).

Cf. sa Somme quadripartite, Contre les hérétiques [(* cf. infra) i.e. pour Alain comme pour les autres polémistes, les cathares, distingués des vaudois], contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens – in Patrologie latine t. 195. Cathares = « chatistes » (Jean Duvernoy) – Alain : « on les dit "cathares" de "catus", parce qu'ils embrassent le postérieur d'un chat en qui leur apparaît Lucifer ». (P. L., t. 210, c. 366).

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4) De même en Rhénanie où l’on parle d’ « hérétiques » = Ketter // Ketzer / Katze = chat (Duvernoy). Rhénanie où l’abbé bénédictin Eckbert de Schönau écrit ses Sermones contra catharos (1163) — in Patrologie latine, 195, col. 13-106. « Ce sont ceux qu'en langue vulgaire on appelle cathares »… écrit Eckbert, qui est le premier connu à mentionner le vocable « cathares ».

… Sauf si l’on en croit Christine Thouzellier qui faisait remonter le terme une dizaine d’années avant : « En l'état actuel de la documentation et jusqu'à preuve du contraire, un jugement tenu à Cologne par l'évêque Arnoul vers 1151/52-1156 et dont fait état une charte rédigée par Nicolas de Cambrai (1164/65-1167) condamne sous le nom de "Cathares" les tenants de l'erreur dualiste. Ainsi attribuée pour la première fois, l'expression réapparaît dans les actes conciliaires du Latran (1179) et sera souvent confondue avec le terme Pathare. » (In Annales du Midi, 87, n° 123, 1975, p. 347-348.)

Eckbert rattache le vocable aux « catharistes » de saint Augustin polémiquant en employant ce nom là contre une des mouvances du manichéisme (plutôt qu’aux « cathares » de l’époque du même Augustin qui renvoient plutôt aux « novatianistes »). Cathares i.e. ici, donc, « manichéens ». Selon Eckbert, ils ont « eux-mêmes assumé cette appellation de purs », selon le sens grec de catharos. Mais peut-être est-ce là aussi une reprise d’Augustin écrivant : « cathari, qui se ipsos isto nomine nominant » (De haeresibus, XXXVIII).

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5) Apparaît ainsi au milieu du XIIe siècle, un terme qui revient à classer l’hérésie dans le « manichéisme » – où l’on peut noter que des hérétiques sont remarqués sous ce nom, « manichéens », dès l’an mil (chroniqueurs Raoul Glaber, Adhémar de Chabannes, Albéric des Trois Fontaines…). Depuis Arno Borst (cf. infra), on parle le plus souvent pour les hérétiques de l’an mil de pré-catharisme, et l’on fait débuter le catharisme proprement dit au milieu du XIIe siècle.

… Cela jusqu’aux mises en doute récentes de la réalité d’une entité cathare, notamment dans le Midi, suite à un développement des réflexions de Robert Moore sur la psychologie des sociétés persécutrices – où l’hérésie finit par être considérée comme inventée en tant que telle, se résumant à une simple pluralité de dissidences (Biget, Pegg, Théry, Trivellone / Moore 2). Cela au prix d’une forte « déconstruction » des sources, considérée par plusieurs comme « hypercritique ». Trois points/degrés de mise en question : la nature de la / des « dissidence(s) » (dualisme ?), son organisation (inventée ?), son existence et sa désignation (inventées ?).

Il semble que depuis octobre 2018, avec le colloque Aux sources du catharisme de Carcassonne-Mazamet présidé par l’historien Peter Biller, un retour aux sources s’opère, qui débouche sur un accord pour considérer qu’un catharisme existe bien, au moins au XIIIe siècle pour l’Occitanie (cf. par ex. le terme utilisé en équivalent de « manichéens » par le Contra manicheos, début XIIIe : « les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne » – cf. infra).

De là, et en introduction du point suivant (une bibliographie sélective – non-exhaustive ! – d’ouvrages modernes), on peut constater que sont apparus depuis longtemps plusieurs courants de lecture du catharisme – nous lirons cela à travers le parcours bibliographique ci-après, du XVIe siècle à nos jours.

Ce faisant, on notera l’évolution terminologique : l’apologétique protestante, à partir du XVIe siècle, préfère le terme régional « albigeois », pour éviter la connotation manichéenne de « cathares » ; puis contre les protestants revendiquant cette ascendance, l’apologétique catholique (Bossuet, 1688) reprend le médiéval « cathares » en synonyme de l’équivalent « manichéens » ; puis l’historien protestant strasbourgeois Charles Schmidt concède la réalité dualiste de l’hérésie et emploie pour sa part comme synonymes les termes « cathares ou albigeois » (1849) – le fait qu’il enseigne à Strasbourg (à la faculté de théologie protestante) a induit depuis quelques années, de façon un peu rapide, l’idée que le terme « cathares » aurait été au Moyen Âge exclusivement rhénan. Le pasteur Napoléon Peyrat reprend le terme « albigeois » (1870).
Au XXe siècle, alors que la norme universitaire incontestée jusqu'à Nelli et Duvernoy (années 1960-1970) est que les cathares sont une secte importée d'Orient, remontant aux manichéens, ou à la gnose, ou au marcionisme, via une généalogie précise, passant par les pauliciens d'Arménie, etc., s’imposent les termes « cathares », voire parfois simplement « manichéens » (ces termes sont par ailleurs revendiqués par les néo-cathares) ; cela jusque dans les années 1980-1990, où réapparaît le terme désignant souvent les cathares au Moyen Âge : « hérésie », qui tend à s’imposer en parallèle avec un retour d’ « albigeois ». Les deux dernières décennies renouent avec le mot cathares, fût-ce, mettant en cause leur existence, en usant de guillemets.



2. Bibliographie
non-exhaustive d’ouvrages modernes en français

(par ordre chronologique de publication du premier
ouvrage de chaque auteur mentionné sur le sujet)


Jean CHASSANION, Histoire des Albigeois, 1595 (rééd. aux éditions Ampelos [2019] avec préface
   d’Anne BRENON et introductions de Michel JAS et Roland POUPIN)

Jacques-Bénigne BOSSUET, Histoire des variations du protestantisme, Paris, 1688,
   t. XXXIV, livre XI (« cathares »)

Charles SCHMIDT, Histoire et doctrine de la secte des cathares ou albigeois, 2 vol.,
   Paris-Genève, 1849

Napoléon PEYRAT, Histoire des albigeois. Les albigeois et l'Inquisition, 3 vol., Paris, 1870-1872

__________________________ (Sources découvertes / éditées – cf. infra bibliographie des sources)

Steven RUNCIMAN, The Medieval Manichee, Cambridge, 1947 (trad. française, Le manichéisme
   médiéval, l'hérésie dualiste dans le christianisme
, Paris, Payot, 1949)

Hans SÖDERBERG (mouvance histoire des religions), La religion des cathares, Uppsala, 1949

Cahiers d'Études Cathares, revue (mouvance néo-cathare accueillant aussi historiens,
   philosophes… divers), 1949-1999

Antoine DONDAINE, "La hiérarchie cathare en Italie", Archivum Fratrum Praedicatorum,
   n° 17, 1949 et n° 20, 1950

[Rafaello MORGHEN, Medioevo christiano, Bari, Laterza, 1951 – pas traduit]

Déodat ROCHÉ (néo-cathare / de type steinerien), Études manichéennes et cathares, Arques (Aude),
   éd. des Cahiers d'Études Cathares, 1952

Arno BORST, Die Katharer, Stuttgart, 1953 (trad. française, Les cathares, Paris, Payot, 1978)

__________________________ (Sources découvertes / éditées – cf. infra bibliographie des sources)

René NELLI, Écritures cathares.
   La Cène secrète : Le Livre des deux principes : Traité cathare : Le Rituel occitan :
   Le Rituel latin
 : textes pré-cathares et cathares présentés, traduits et commentés
   avec une introduction sur les origines et l'esprit du catharisme (1959)
   (réédité, augmenté et annoté par Anne BRENON : Monaco, éd. du Rocher, 1994)
   La Philosophie du catharisme : Le Dualisme radical au XIIIe siècle, Paris, Payot, 1975

Jacques LE GOFF, Hérésies et sociétés dans l'Europe pré-industrielle XIe-XVIIIe siècles.
   Communications et débats du colloque de Royaumont (1962), Paris-La Haye, Mouton, 1968

Cahiers de Fanjeaux, publication consacrée, depuis 1966, à l'histoire religieuse du Midi de la France
   au Moyen Âge

Marcel DANDO, Les origines du catharisme, Paris, Pavillon, 1967

Jean DUVERNOY, Registre d’inquisition de Jacques Fournier (1318-1325), trois vol. – 1965
   (transcription latine) et 1968 (traduction), Toulouse, Privat, 1968
   (Ré-édition 2006, avec préface d’Emmanuel LE ROY LADURIE)
   Le catharisme. 1. La religion des cathares, Toulouse, Privat, 1976, 2. L’histoire des cathares, 1978

Michel ROQUEBERT, L’Épopée cathare en 5 vol. (1970-2007), Paris, Perrin, coll. « Tempus »,
   2007-2008, 1. L’Invasion, 2. Muret ou la dépossession, 3. Le lys et la croix, 4. Mourir à Montségur,
   5. La fin des Amis de Dieu

   Histoire des Cathares, Paris, Perrin, 1999
   La religion cathare : le bien, le mal et le salut dans l’hérésie médiévale, Paris, Perrin, 2001

Emmanuel LE ROY LADURIE, Montaillou village occitan, de 1294 à 1324, Paris, Gallimard, 1975

Emmanuel LE ROY LADURIE (dir.), Autour de Montaillou, village occitan,
   Actes du Colloque de Montaillou d’août 2000, Cahors, L’Hydre, 2001

Heresis, revue du Centre d’Études Cathares René Nelli, Carcassonne, 1982-2011

Robert I. MOORE, The Formation of a Persecuting Society : Power and Deviance in Western Europe,
   950-1250, 1987 (trad. française : La persécution : sa formation en Europe, Xe-XIIIe siècle, 1991)

Robert I. MOORE (dir.) La persécution du catharisme - XIIe-XIVe siècles,
   Actes de la 6e session d'Histoire médiévale, Heresis collection n° 6, 1993

Anne BRENON, Le vrai visage du catharisme, Toulouse, Loubatières, 1988, 1995
   Les Archipels cathares, Cahors, Dire, 2000

Michel JAS, Braises cathares, Toulouse, Loubatières, 1992

Roland POUPIN, La Papauté, les cathares et Thomas d’Aquin (USH Strasbourg, thèse 1988),
   Toulouse, Loubatières, 2000

Jacques BERLIOZ et Jean-Claude HÉLAS (dir.), Catharisme : l'édifice imaginaire,
   Actes de la 7e session d'Histoire médiévale, Heresis collection n°7, 1994

Monique ZERNER (dir.), Inventer l'hérésie ? Discours polémiques et pouvoirs avant l'Inquisition,
   Nice, C.E.M, 1998

Martin AURELL (dir.), Les cathares devant l’histoire : Mélanges offerts à Jean Duvernoy,
   Actes du colloque de Foix, 2003, Cahors, L’hydre, 2005

Michel GRANDJEAN (dir.), Écrire l’histoire d’une hérésie, Actes du colloque Mémoire du catharisme,
   Mazamet, AVPM, 2007

Jean-Louis BIGET, Hérésie et inquisition dans le midi de la France, Paris, Picard, 2007

Yves Maris, Résurgence cathare - Le Manifeste (néo-cathare / de type néo-marcionite),
   Le Mercure dauphinois, 2007

Pilar JIMENEZ-SANCHEZ, Les catharismes, Presses Universitaires de Rennes, 2008

Jean-Claude HÉLAS (dir.), 1209-2009, Cathares ; une histoire à pacifier ? Actes du colloque
   international tenu à Mazamet les 15, 16 et 17 mai 2009, Toulouse, Loubatières, 2010

[Antonio Sennis (dir.), Cathars in Question, York, Boydell and Brewer, 2016 – pas traduit]

Peter BILLER, Aux sources du Catharisme, Colloque Carcassonne-Mazamet 25-27 octobre 2018
   (actes à paraître).



3. Bibliographie commentée de sources cathares


Une traduction en langue d’Oc du Nouveau Testament (conservée à Lyon – début XIVe ; connue à Alès dès 1875, redécouverte en 1883 et éditée en 1887 par Léon Clédat) ; texte si évidemment chrétien qu’on pourrait hésiter à le considérer comme cathare, si ce n’était le Rituel occitan (dit de Lyon) qui l’accompagne, lui-même semblant si peu « dualiste » qu’on pourrait aussi s’interroger, si son équivalent liturgique en latin (Rituel dit de Florence, où il a été redécouvert) n’accompagnait un traité intitulé éloquemment Livre des deux Principes (on reviendra sur les Rituels).


Deux traités de théologie

- Le Livre des deux Principes
(XIIIe s. ; redécouvert et édité en 1939 par Antoine DONDAINE, o.p., à Florence ; publié et traduit en Sources chrétiennes) (texte en latin, accompagné d’un rituel) ;

- Un « traité anonyme », reproduit pour réfutation (traité latin attribué à Barthélémy de Carcassonne, daté du début XIIIe ; édité en 1961 par Christine THOUZELLIER) cité en vue de cette réfutation dans un texte attribué à Durand de Huesca (attribution contestée notamment par Annie CAZENAVE). Le traité anonyme est cité (comme « cathare ») avant d'être réfuté : cela se pratique depuis haute époque – pour ne donner qu'un seul autre exemple : on ne connaît Celse que par ses citations par Origène.

Michel ROQUEBERT : « le Liber contra Manicheos, le "Livre contre les Manichéens" attribué à Durand de Huesca. Chef de file des disciples de Valdès qui étaient venus en Languedoc y répandre l’hérésie des "Pauvres de Lyon", Durand revint au catholicisme romain à la faveur de la conférence contradictoire tenue à Pamiers en 1207 et se mit, dès lors, à écrire contre les autres hérétiques languedociens. Son ouvrage est peu ordinaire : c’est la réfutation d’un ouvrage hérétique que l’auteur du Liber prend soin de recopier et de réfuter chapitre après chapitre ; l’exposé, point par point, de la thèse hérétique est donc présenté, et immédiatement suivi de la responsio de Durand. Or le treizième chapitre du Liber est tout entier consacré à la façon dont les hérétiques traduisent, dans les Écritures, le mot latin nichil (nihil en latin classique) ; les catholiques y voient une simple négation : rien ne… Ainsi le prologue de l’évangile de Jean : Sine ipso factum est nichil, "sans lui [le Verbe], rien n’a été fait". Les hérétiques, en revanche, en font un substantif et traduisent : "Sans lui a été fait le néant", c’est-à-dire la création visible, matérielle et donc périssable. Preuve, au passage, de leur dualisme. Mais ce n’est pas ce qui nous importe ici. Laissons la parole à Durand : "Certains estiment que ce mot ‘nichil’ signifie quelque chose, à savoir quelque substance corporelle et incorporelle et toutes les créatures visibles ; ainsi les manichéens, c’est-à-dire les actuels cathares qui habitent dans les diocèses d’Albi, de Toulouse et de Carcassonne… ["Quidam estimant hoc nomen ‘nichil’ aliquid significare, scilicet aliquam substantiam corpoream et incorpoream et omnes visiblies creaturas, ut manichei, id est moderni kathari qui in albiensi et tolosanensi et carcassonensi diocesibus commorantur.]" Texte édité par Christine Thouzellier, Une somme anti-cathare: le Liber contra manicheos de Durand de Huesca, Louvain, 1964, p. 217. »

Voilà un document, le Liber contra Manicheos, où se croisent les cathares, manichéens, etc., des polémistes qui les nomment ainsi, et les hérétiques du traité anonyme que le Liber contra Manicheos présente comme traité cathare à réfuter, et dont la théologie correspond à celle d'un autre texte hérétique connu comme le Livre des deux Principes ! Où le Liber contra Manicheos devient comme un pont entre leurs ennemis, qui seuls les nomment cathares, et les hérétiques, cathares, qui eux ne se nomment jamais ainsi mais développent dans le Livre des deux Principes la même théologie que les polémistes catholiques nomment donc « cathare », ou (c’est ce que signifie pour eux « cathare ») « manichéenne ».


Trois Rituels, dits :

- de Lyon (occitan), annexé au Nouveau Testament occitan ;
- de Florence (latin), annexé au Livre des deux Principes ;
- de Dublin (occitan, conservé à Dublin, redécouvert et édité en 1960 par Théo VANCKELER) — avec éléments d’accompagnement, ou de préparation, en l’occurrence une glose du Pater, et une Apologie de la vraie Église de Dieu.

Ces textes émanent, depuis différents lieux, de ceux que les sources catholiques appellent cathares : des rituels équivalents suite à un Nouveau Testament et suite à un traité soutenant le dualisme ontologique, tout comme le soutient aussi le traité cathare anonyme donné dans un texte catholique contre les cathares !… Textes suffisamment éloignés dans leur provenance (Occitanie, Italie), et dont la profondeur de l’élaboration implique un débat déjà nourri avant le début XIIIe où apparaît le « traité anonyme ».


À quoi on pourrait ajouter :

— Deux versions latines de l’Interrogatio Iohannis, (XIIIe s.) texte bogomile présent dans les registres occidentaux de l’inquisition concernant les cathares (avec fragments bulgares du XIIe s. / et les cathares sont aussi parfois appelés « bougres », i.e. « bulgares »),
- une conservée à Vienne (témoin le plus ancien, édité depuis 1890) annexée à un Nouveau Testament en latin,
- l’autre trouvée à Carcassonne (éditée dès 1691).
Pour l’Interrogatio Iohannis, cf. les travaux d’Edina BOZOKY, Le Livre secret des Cathares, Beauchesne, 1997 ; rééd. Le livre secret des cathares : Interrogatio Iohannis, préface d’Émile TURDEANU, Beauchesne, 2009.
Voir aussi les travaux récents du chercheur tchèque David ZBIRAL sur le contact bogomilo-cathare, outre ses recherches notamment sur le Livre de deux Principes.

Tous ces textes sont été traduits et publiés en français, et rassemblés en un volume en 1959 par René NELLI, in Écritures cathares, rééd. annotée et augmentée par Anne BRENON, éd. du Rocher, 1994.

* * *

À quoi s’ajoutent, outre les textes des chroniqueurs médiévaux, de très nombreuses sources inquisitoriales et polémiques traduites et publiées notamment par Jean DUVERNOY, parmi lesquelles notamment le Registre d’inquisition de Jacques Fournier, rendu célèbre par Emmanuel LE ROY LADURIE : c’est à partir du travail de Duvernoy qu’il a écrit son fameux Montaillou village occitan. Mentionnons aussi parmi les éditeurs modernes de textes médiévaux les dominicains Antoine DONDAINE (cf. supra) et Franjo SANJEK, éditeur in Archivum Fratrum Praedicatorum de la Summa de Catharis de Rainier Sacconi, ancien dignitaire cathare repenti entré chez les Frères Prêcheurs, parlant, entre autres « Des Cathares toulousains, albigeois et carcassonnais ».

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Résumé sous forme de schéma :



Deux remarques :

— Le mot « cathares »n’apparaît dans aucune des sources hérétiques… sauf, sous la plume du polémiste, dans le Liber contra Manicheos, reproduisant comme cathare un traité équivalent en théologie au Livre des deux Principes (LDP), qui ne se nomme pas « cathare » ! Où se confirme ce que l’on sait déjà (définitivement depuis la fin des années 70 – par les travaux de Jean Duvernoy) : les cathares ne se nomment pas ainsi, pas plus que « manichéens » ; leurs adversaires les « traitent » (péjorativement) de cathares, i.e. « manichéens ».

— Le dualisme n’apparaît explicitement que dans les traités dogmatiques et exégétiques, et n’est que sous-jacent dans la théologie pratique et les Rituels, y compris dans le Rituel de Florence où il accompagne un traité très explicitement dualiste.
Pour donner une analogie de ce phénomène : que ce soit à l’époque orthodoxe (XVIe-XVIIe siècles) des Églises réformées ou à leur époque néo-orthodoxe (XXe siècle), la doctrine de la prédestination est professée (elle est même parfois considérée – à tort – comme clé de voûte) ; elle apparaît évidemment dans les traités de théologie, mais jamais dans les liturgies. Un historien de l’avenir qui considérerait de là qu’il ne s’agit pas de la même Église dans les traductions de la Bible, les liturgies et textes pédagogiques d’un côté (équivalent côté cathare à Lyon et Dublin plus rituel de Florence) et les textes théologiques de l’autre (équivalent côté cathare aux traités théologiques, de Florence et de Carcassonne) se tromperait lourdement. D’où l’utilité de connaître un minimum de théologie et de pratique théologique pour étudier des textes religieux (et ceux des cathares en font partie !).
Ajoutons que les textes des Églises réformées, qu’ils soient liturgiques ou théologiques, ne se donnent jamais à eux-mêmes (sauf parfois récemment à titre de précision identitaire) les appellations par lesquelles les désignent les textes catholiques d’avant Vatican II, comme « hérétiques calvinistes ». On ne trouve chez ceux-ci jamais ce « titre », comme on ne trouve pas ceux de « manichéens » ou « cathares » chez les cathares !

* * *

* Apparaît sous la plume des controversistes, une distinction entre catégories de non-catholiques à combattre : cf. Alain de Lille et sa Somme quadripartite, Contre les hérétiques, contre les vaudois, contre les juifs, contre les payens – quatre catégories, donc, les cathares étant distingués, comme hérétiques, des dissidents notamment vaudois, les païens désignant les musulmans, comme entre autres chez Thomas d’Aquin, qui, dans sa Somme contre les Gentils, annonce sa méthode : contre les juifs par l’Ancien Testament (AT), contre les hérétiques par le Nouveau Testament (NT), contre les païens par la philosophie naturelle, i.e. celle d’Aristote. Chacun est combattu au moyen de ce qu’il reconnaît et qui est commun avec les catholiques : Aristote, comme on sait, pour les musulmans – et Thomas polémique avec Averroès –, contre les juifs par l’AT, naturellement, et contre les hérétiques, ce qui permet de reconnaître les cathares (et n’oublions pas qu’il a rejoint un ordre fondé deux décennies avant pour lutter contre l’hérésie languedocienne, les dominicains), par le NT – et on a retrouvé (cf. supra) un NT occitan, traduction cathare, accompagné d’un Rituel, équivalent du Rituel latin de Florence accompagnant le LDP, et du Rituel occitan de Dublin, accompagnant des traités cathares au dualisme moins prononcé que celui du LDP ou du traité anonyme.

Les rituels et les corpus où on les trouve permettent de noter que le catharisme, certes dualiste, est en cela relativement souple doctrinalement : le LDP soutient vigoureusement l’éternité du mal – et, entre autres, la prédestination – contre d’autres cathares. Tous les textes font apparaître un dualisme de créations (au pluriel) : création mauvaise, celle de la matière que nous connaissons, et création divine préexistante, ce qui connote un christianisme au platonisme origénien (qui connaît son équivalent juif dès l’époque du NT, voire avant). On a vraisemblablement affaire à une forme archaïque du christianisme, à une époque où l’Occident accentue le naturalisme chrétien, en regard de sa lutte anti dualiste et à l’aune de philosophie arabe (c’est largement l’œuvre de Thomas d’Aquin).

La dimension de christianisme archaïque et monastique est confirmée par les Rituels, au dualisme si peu apparent qu’ils ont pu être considérés comme témoins d’une simple dissidence d’un christianisme au fond catholique. Mais on ne trouve pas le rite essentiel du consolament/um dans les dissidences en dehors des Rituels cathares, où se rejoignent et les textes cathares et les dépositions inquisitoriales, qui permettent de voir se dessiner une pratique particulière confirmant la conviction d’une réelle dualité des mondes : le consolament/um, rite central, signifiant via une imposition des mains le don de l’Esprit saint, et donc la rejonction de l’être spirituel et de son origine céleste, tous les autres rites cathares étant liés à ce rite central.

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Témoignage devant l’Inquisition : « Le parfait ** Jacques Authié lisait dans un livre, et Pierre Authié, son père, le parfait expliquait en langue vulgaire, disant : "Mais ces esprits, après être descendus du ciel sur la terre, se rappelèrent le bien qu'ils avaient perdu, et s'affligèrent du mal qu'ils avaient trouvé. Le diable, les voyant tristes, leur dit de chanter, comme ils avaient l'habitude de le faire, le cantique du Seigneur. Ils répondirent : ‘Comment chanterons-nous le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ?’ (Ps 137 / 136, 4). L'un de ces esprits dit même au diable : ‘Pourquoi nous as-tu trompés pour que nous te suivions et quittions le ciel ? Tu n'y as rien gagné, car nous y retournerons tous’. Le diable lui répondit qu'ils ne retourneraient pas au ciel, car il ferait à ces esprits, à ces âmes, des tuniques telles qu'ils n'en pourraient sortir, dans lesquelles ils oublieraient les biens et les joies qu'ils avaient eus au ciel" ».

Dualité des mondes, c'est ce qu'enseignait déjà Origène, au IIIe s. Une citation d’Origène, Traité des Principes III, 4, 4-5 : « […] l'âme, lorsqu'elle a acquis une sensibilité plus grossière, parce qu'elle se soumet aux passions du corps, est opprimée sous la masse des vices et elle ne sent plus rien de subtil et de spirituel ; on dit alors qu'elle est devenue chair et elle tire son nom de cette chair qui est davantage l'objet de son zèle et de sa volonté. Ceux qui se posent ces questions ajoutent : Peut-on trouver un créateur de ces pensées mauvaises qui sont dites la pensée de la chair ou peut-on appeler quelqu'un ainsi ? En effet ils soutiendront qu'il faut croire qu'il n'y a pas d'autre créateur de l'âme et de la chair que Dieu. Si nous disons que c'est le Dieu bon qui, dans sa création elle-même, a créé quelque chose qui lui soit ennemi, cela paraîtra tout à fait absurde. Si donc il est écrit : La sagesse de la chair est ennemie de Dieu et si on dit que cela s'est fait à partir de la création, il semblera que Dieu ait créé une nature qui lui soit ennemie, qui ne puisse être soumise ni à lui ni à sa loi, car on se sera représenté comme un être doué d'âme cette chair dont on parle. Si on accepte cette opinion, en quoi paraît-elle différer de la doctrine de ceux qui se prononcent pour la création de natures différentes d'âmes, destinées par leur nature au salut ou à la perdition ? Seuls des hérétiques pensent ainsi et, parce qu'ils n'arrivent pas à soutenir par des raisonnements conformes à la piété la justice de Dieu, ils inventent des imaginations aussi impies.
Nous avons exposé dans la mesure de nos forces, d'après les tenants des diverses opinions, ce qui peut être dit par manière de discussion sur chacune de ces doctrines : que le lecteur choisisse de cela ce qu'il trouvera plus raisonnable d'accepter. »


Ce qu'Origène, qui n'ose donc pas attribuer la malignité de ce monde à Dieu, ce qu'Origène ne dit pas explicitement !, les cathares le diront sans ambiguïté, radicalement en certains de leurs courants : le monde naturel, le monde du temps et de l’histoire, avec ce qu'il véhicule de mauvais, relève du Mal.

** Le terme « parfaits » est considéré généralement de nos jours comme à visée insultante (= « hérétiques parfaits »). On lui préfère le terme par lequel les nomment leur croyants : bons hommes et bonnes femmes. Je m’interroge sur ce point en regard du NT (et en accord avec Chassanion qui faisait déjà la même remarque) : « nous qui sommes parfaits » (Ph 3, 15), « c’est une sagesse que nous prêchons parmi les parfaits (1 Co 2, 6)… Ordre religieux (ordre d’hommes et ordre de femmes), pour ceux qui admettent par leur recoupement une certaine fiabilité des témoignages inquisitoraux (pour ceux qui ne les déconstruisent pas jusqu’à leur ôter tout crédit), il s’institue en son sein une hiérarchie épiscopale : des évêques assistés d’un « fils majeur » et d’un « fils mineur », appelés à leur succéder, et des diacres. Les « parfaits », bons hommes ou bonnes femmes, ont seuls le pouvoir d’administrer le consolament/um par imposition des mains pour le don de l’Esprit saint, pour le salut et/ou l’ordination comme « parfait ». Où l’on retrouve les Rituels sur lesquels tous aujourd’hui semblent s’accorder pour les considérer comme témoins d’une forme de christianisme ancien, de type monastique. Où les analogies avec un certain monachisme origénien, mentionnées ci-dessus, pourraient se retrouver.




Cf. articles sur les cathares ici.