mardi 20 janvier 2026

Les ténèbres ne régneront pas toujours



Le Massacre des Innocents (1615), par le peintre flamand Louis Finson


Ésaïe 8, 23-9, 4 
[…] Les ténèbres ne régneront pas toujours sur la terre de la détresse : si les temps passés ont couvert de mépris le territoire de Zabulon et de Nephthali, les temps à venir couvriront de gloire la région voisine de la mer, la région située à côté du Jourdain, la Galilée des nations.
Le peuple qui marchait dans les ténèbres Voit une grande lumière ; Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort Une lumière resplendit.[…]

Matthieu 4, 12-22
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.
13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
14 pour que s’accomplisse ce qu’avait dit le prophète Ésaïe :
15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer,
pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations !
16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres
a vu une grande lumière ;
pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort,
une lumière s’est levée.
17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché. »
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit : « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

*

« Toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance. Pour l’Évangile de Matthieu, cet élargissement de l’Alliance à toutes les nations prend place désormais définitivement, préfiguré par la venue des Mages, zoroastriens préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19) !

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite du christianisme, pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps des Mages de Matthieu.

« Je vous ferai pêcheurs d'hommes » (v. 19), promet Jésus aux disciples aujourd’hui recrutés, bientôt envoyés aux nations pour l'accomplissement de la promesse à Abraham — « pêcheurs d'hommes », un jeu de mots sur ces pêcheurs de poissons. Un jeu de mot qui dit peut-être beaucoup. Les poissons, on les retire de la mer où ils ne se noient pas ! En repêcher les hommes, au sens strict de l’image, c’est les sauver de la noyade… Et si c’était là la vocation de disciples ? Ces artisans pêcheurs « laissant aussitôt leurs filets, le suivirent », dit le texte. Est-ce que la pêche n'est plus ce qu'elle était ? Est-ce que les entreprises des frères Pierre et André et celle des Zébédée & Co battent de l'aile ?

Non, on est simplement dans l’urgence de toute vocation. Dans la radicalité de la rupture entre la vie et le quotidien des disciples et leur appel radical… Radicalité qui nous concerne aussi et sans laquelle il n'y a pas de vraie relation avec le Vrai vivant. Pierre et André, Jacques et Jean, sont en train de pêcher. Ils exercent leur activité habituelle. C'est leur gagne-pain. « Suivez-moi, dit Jésus, et je vous ferai pêcheurs d'hommes ». À travers ce jeu de mot est introduite une rupture après laquelle plus rien ne sera comme avant : aussitôt, laissant filets et barques, « ils le suivirent »

*

Nous sommes en Galilée, cette Galilée dont le Ressuscité dira à la fin de ce même évangile de Matthieu qu’il y précède les disciples. Si le ministère de Jésus est inauguré de façon officielle, avec son baptême par Jean, en Judée (à la frontière qu’est le Jourdain entre la Judée et la Pérée d’Hérode Antipas qui fera mourir Jean), le véritable départ a lieu en Galilée. Et Matthieu y insiste de façon suffisante, à l’appui d’Ésaïe (ch. 9 / Mt 4, 15-16 : Galilée dans les ténèbres), pour que ce ne soit pas indifférent. La Galilée est réputée être une terre à la foi douteuse aux yeux des Judéens, qui ont le Temple, le centre religieux, la bonne doctrine, etc.

Chacun d’entre nous considère volontiers être de la bonne façon de penser et de vivre, réputant volontiers les autres d’être dans une sorte de semi-pénombre spirituelle. Tentation qui, comme les disciples Galiléens désormais éclairés, atteint chacun de nous, faisant à notre tour des prosélytes pour les enténébrer, courant mer et terre pour les rendre pires que nous (Mt 23, 15) !

Recrutant ses disciples dans le camp douteux, celui de la Galilée des païens, plongée dans la nuit, selon Ésaïe, comme les poissons au fond de son lac, voilà un homme, Jésus, portant un regard plus favorable qu’on ne le voudrait sur ceux qui semblent douteux au camp du bien, ou héritiers d’un passé douteux. Or cet homme est devenu l’un d’eux, Galiléen. Dieu est toujours en situation de faire toutes choses nouvelles.

Des textes comme celui-ci, qui insistent tant sur l’importance de la Galilée, terre juive elle aussi, comme la Judée, font qu’il faut voir dans ces tensions au cœur des Évangiles, aussi des tensions régionales, voire quelque peu régionalistes, concernant des revendications de primauté d’un lieu sur l’autre, d’une pratique religieuse sur l’autre, etc. Trois tendances régionales se font concurrence alors, celle de la Judée, celle de la Galilée, celle de la Samarie.

La mieux vue, parce que celle de la capitale, avec son Temple superbe, est celle de la Judée, qui a donné son nom finalement à tous les autres, au point qu’à l’étranger, hors d’Israël, on appelle tout le monde des juifs — nom, au sens strict et originel, des habitants de la Judée — distinguant mal entre les Judéens et les Galiléens, voire autres Samaritains.

Or, comme l’Évangile s’est largement répandu hors des frontières d’Israël, on en est venu à prendre des querelles régionales internes pour une opposition de Jésus contre les juifs en général, même d’hors de la Judée (troublante actualité quand l’ “antisionisme” se révèle antisémitisme… Et quand ceux qui glissant à ce vieil antisémitisme originé comme antijudaïsme hurlent contre Israël et se taisent quand sont massacrés les enfants des Mages).

Car, puisque le courant pharisien, si caricaturé, était fort dans les tendances juives, on est est venu à tout confondre : Jésus faussement censé être contre eux, les chrétiens feront de même. Ça en serait presque à se demander si Jésus était juif lui-même !

Ce nœud de confusions s’estompe si on perçoit mieux les tensions régionales internes, non pas entre juifs et chrétiens, qui n’existent pas encore, mais — sans compter les Samaritains — entre Judéens et Galiléens.

Et voilà que Jésus offre à ces Galiléens à moitié dans la nuit — à l’appui de la citation que fait Matthieu d’Ésaïe « le peuple qui marche dans les ténèbres » — la primeur de son message… Peuple peut-être même complexé face à ceux qui sont en vue, peuple de Galilée que Jésus prend en affection, n’ignorant pas que dans les temps de crise, il se retournera éventuellement contre lui — cela à l’appui de complexes d’infériorité, et en mal de soulagement des ressentiments qui en naissent.

Jésus n’en comprend pas moins leurs difficultés, apportant autant que possible ce qu’ainsi ils n’auront pas besoin d’aller chercher ailleurs. « Tu brises aujourd'hui le joug de l'oppression qui pèse sur ton peuple, la barre qui écrase ses épaules, le bâton dont on le frappe » (És 9, 3). Ce faisant Jésus court le risque, bientôt avéré, qui verra cela se retourner contre lui, ou être simplement lâché (cf. Pierre).

Son message n’est pas dans les illusions auxquelles on succombe si facilement. Son message, lumière éblouissante, est chargé d’une croix : la vie qu’offre Jésus à ces artisans pêcheurs n’est pas cette auberge espagnole où chacun amène tous ses désirs et les voit enfin comblés.

*

On imagine combien Pierre, André, Jacques, qui aujourd’hui quittent leur barque, tous trois morts martyrs, peuvent, eux comme Jean, faire leurs de telles paroles à la fin de leur vie.

La paix qu’amène Jésus est une paix que le monde ne connaît pas, un bien-être qui n’est pas forcément celui de voir tout réussir à tous les plans. Une paix qui ouvre sur la joie qui est celle de savoir que l’on a répondu à l’appel de la vérité. C’est là le bonheur, le salaire nouveau des disciples qui abandonnent tout pour lui, pas comme on abandonne tout pour un « gourou ». Aucune illusion : demain ne sera pas facile. C’est aussi cela être disciple. Demain, il faudra encore manger à la sueur de son front, mais une route est commencée, qui mène, via la croix, à la vraie vie, au Royaume, qui s’accomplira dans la Résurrection.

Dès lors et déjà, le Ressuscité dévoile la substance éternelle de l’Alliance, dont de facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur reste juif, quand de facto son élargissement aux nations reste chrétien. À nouveau : pas de christianisme sans judaïsme, pas de christianisme et pas d’islam non plus sans l’envoi des disciples aux nations par le Ressuscité. Premiers témoins les Mages d’Iran zoroastrien, dont les enfants sont aujourd’hui massacrés comme les enfants de Bethléem par la tyrannie d’un pouvoir refusant de se démettre. Le monde nouveau déjà advenu se marque en regard de ces jours de Bethléem de façon commune comme date de la naissance de la future délivrance (ce que, dans le signe de cet enfant, souligne la façon devenue habituelle de dire : “l’ère commune”).

Venu à nous jusqu’à la croix, où, dit le Psaume 69 relu comme annonçant la croix, on est plongé dans des eaux qui « viennent jusqu'à la gorge » (v. 2). Vocation de disciples appelés à être pêcheurs d’hommes, au nom de celui qui les a rejoints — qui nous a rejoints jusqu’au fond des abîmes où nous sommes engloutis… Il n’est pas d’émergence dans la lumière de la résurrection, d’émergence à la vie qui ne soit repêchage depuis l’abîme de la croix.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire