jeudi 25 mars 2010

Le Qohéleth — vie et morale



Ecclésiaste 9
2 Tout arrive également à tous :
même sort pour le juste et pour le méchant,
pour le bon,
pour le pur et pour l'impur,
pour celui qui sacrifie et pour celui qui ne sacrifie pas ;
il en est du bon comme du pécheur,
de celui qui prête serment comme de celui qui craint le serment.


Tout comme pour ‘le religieux’, ‘le moral’ n’a pas pour fin de modifier ce qui nous advient, n’a pas pour fin non plus d’obtenir quelque rétribution…

Ecclésiaste 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence… »

Poursuivons toutefois la lecture de ce texte :

Ecclésiaste 8
12 Le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence, je sais pourtant, moi, qu'il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui ;
13 mais il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu.

L’Ecclésiaste laisserait-il alors percer une éthique de la rétribution ?, une conviction intime selon laquelle au-delà des apparences, bien agir ouvrirait des lendemains meilleurs ? — « je sais pourtant… »

Cette conviction intime contredirait-elle le début du verset selon lequel il n’y a apparemment pas de rapport entre bien ou mal agir et ce qui nous arrive ? Ou renvoie-t-elle à un tout autre niveau, ouvrant alors vers le développement qui suit :

Ecclésiaste 8
14 C'est une futilité qui a cours sur la terre : il y a des justes dont le sort conviendrait à l'œuvre des méchants, et des méchants dont le sort conviendrait à l'œuvre des justes. Je dis que c'est encore là une futilité.

… Annonçant le chapitre suivant, Ecclésiaste 9, 1 : tout est « entre les mains de Dieu. Ni l'amour, ni la haine, l'homme ne les connaît, tout cela le devance »

…Et donc, « même sort pour le juste et pour le méchant » (9, 2)…

Evoquant le livre des Proverbes (1, 33) et le Psaume 37, l’Ecclésiaste (8, 12-13) avancerait donc l’objection qu’on lui opposerait volontiers, voulant que les injustes s’exposent à une rétribution redoutable et termes d’échecs, de maladies, de mort-même — rétribution que ne connaîtraient pas les justes, ou pas avec la même intensité.

L’Ecclésiaste connaît évidemment l’objection, mais ne fait pas cette interprétation-là des textes sur lesquels elle s’appuie…

Giorgio de Chirico, Le Rêve transformé, 1913
« Tout cela devance l'humain » (9, 1). Nous voilà à nouveau au cœur de la question : nous sommes entés sur une mémoire qui précède même nos actes moraux ou immoraux, un acquis mémoriel collectif qui fait esprit du temps et qui relativise ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Car ce qui nous devance, c’est «l'amour comme la haine, l'être humain ne les connaît pas, tout cela le devance» !

On pourrait, en termes contemporains, parler d’ « inconscient collectif », cette épaisseur mémorielle partagée qui joue un si grand rôle dans l’établissement d’une éthique de société.

Ce qui est moral s’avère alors être fort variable en fonction des temps et des moments ; pouvant même éventuellement broyer qui ne se plie pas à l’esprit du temps — et fonder un sort catastrophique pour le juste.

Le bonheur promis dans un comportement moral est alors d’une toute autre nature, en un tout autre domaine que ce que l’on envisagerait — d’où la tentation de le renvoyer à des lendemains hypothétiques auxquels l’Ecclésiaste a montré qu’il n’en faisait aucun cas.

Notons alors la contradiction apparente entre Ecclésiaste 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence » et Ecclésiaste 8, 13, le verset suivant : « il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu. »

Alors, il prolongera son existence ou pas ?… Euh : les deux ! Il peut effectivement prolonger son existence, indépendamment de ce qu’il fait (comme tout le monde), mais il ne la prolongera évidemment pas éternellement (comme tout le monde). Et le concernant, précise l’Ecclésiaste, c’est « parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu. »

Ce n’est pas le sort qui change : la tombe de toute façon, pour les uns comme pour les autres. Ce qui change c’est son côté sanction de la vanité (pour les uns comme pour les autres) : la sanction tombe en termes de : à quoi bon s’être comporté avec injustice, se comporter avec injustice — c’est-à-dire, ne nous leurrons pas, dans le malheur intérieur —, quand cela ne débouche de toute façon que sur la tombe ?

Quand la crainte de Dieu, et l’agir juste, fondent au contraire une liberté et un vrai bonheur, en ce temps, parce que précisément on sait que l’injustice ne porte pas de fruit de bonheur, ni pour la victime, ni pour l’auteur de l’injustice.

« Il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui »… Le texte ne dit pas : « le juste prolongera ses jours parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu ». Non, aucun garantie sur la durée ! Simplement il y aura du bonheur, qui fera défaut à l’injuste, dont la vie ne se prolongera pas non plus.

Autant donc opter pour le bonheur, qui est lié à la bonté, et à un ancrage moral dans la crainte de Dieu et l’observance de sa Loi — cela contre la morale du temps, morale moutonnière souvent immorale en regard des préceptes de Dieu ; c'est-à-dire préceptes référant à l'Autre et dessinant qu’ « il y a de l'autre », qui appelle au respect. Où l’on revient à la conclusion du ch. 12. Outre l’aspect religieux — « crains Dieu » —, cela vaut aussi pour l’aspect moral — « observe ses commandements » —, « c’est là tout l’homme », l’humain en plénitude, en ce temps-ci.





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