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vendredi 10 juin 2016

L’Ecclésiaste - reprise et fin du discours



Ecclésiaste 12, 1b-7
[...] 2 — avant que ne s’assombrissent le soleil et la lumière
et la lune et les étoiles,
et que les nuages ne reviennent, puis la pluie,
3 au jour où tremblent les gardiens de la maison,
où se courbent les hommes vigoureux,
où s’arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses,
où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre,
4 quand les battants se ferment sur la rue,
tandis que tombe la voix de la meule,
quand on se lève au chant de l’oiseau
et que les vocalises s’éteignent ;
5 alors, on a peur de la montée,
on a des frayeurs en chemin,
tandis que l’amandier est en fleur,
que la sauterelle s’alourdit
et que le fruit du câprier éclate ;
alors que l’homme s’en va vers sa maison d’éternité,
et que déjà les pleureuses rôdent dans la rue ;
6 — avant que ne se détache le fil argenté
et que la coupe d’or ne se brise,
que la jarre ne se casse à la fontaine
et qu’à la citerne la poulie ne se brise,
7 — avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu’elle était,
et que le souffle ne retourne à Dieu qui l’avait donné.

13 Écoutons la conclusion de tout le discours :
Crains Dieu et observe ses commandements.
C'est là tout l'humain.
14 Car Dieu fera venir toute œuvre en jugement,
pour tout ce qui est caché
— que ce soit bien ou mal.

*

Vivre devant Dieu

Au terme du discours, terme qui s'annonce par un poème qui dit la brièveté de la vie, se prononce ce qui résume le tout de l'humain : « crains Dieu et observe ses commandements » (qui n'est donc pas un ajout qui viendrait corriger un livre et son constat sombre sur la vanité de toutes choses, mais qui en est au contraire la clé, par laquelle se reçoit cette vanité, sans que ce propos relève de la foi)…

Car « Dieu est au ciel et toi sur la terre » dit aussi l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 1). « Que tes paroles soient donc peu nombreuses »… Là, sur la terre, plutôt qu’en de vagues arrières-mondes, faire ce que ta main trouve à faire dans le temps bref qui t’est imparti :

Sous le soleil, cela sous un ciel inaccessible, signe d’un Dieu qui nous envoie sur la terre : « les choses cachées sont au Seigneur notre Dieu, les choses révélées sont pour nous et nos enfants, pour toujours, afin que nous mettions en pratique toutes les paroles de cette loi. » (Deutéronome 29, 28) — où l’on retrouve la conclusion de l’Ecclésiaste : « Crains Dieu et observe ses commandements. C'est là tout l'humain. » (ch. 12, v. 13)

La loi dont la source n'est ni une royauté ni un sacerdoce, mais qui s'ancre dans le mystère qui est que nous ne sommes pas la source de ce qui nous advient — la source de la loi du bien-vivre nous échappe aussi, ses préceptes aussi viennent de Dieu —, la loi comme indication de ce qu’est le bonheur, en ce temps-ci : dans une certaine qualité de relation au prochain sachant que le temps est bref pour l’animal social qu’est l’être humain.

Philosophie qui est aussi celle enseignée par Jésus — philosophie que l’on spécifie souvent à juste titre par ces mots, tirés du Sermon sur la Montagne : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez enfants de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? » (Matthieu 5, 44-46)…

Ladite récompense devient alors une qualité de vie en lien avec la compréhension que cela nous est donné en ce temps-ci, sous le soleil, dans ce temps de vanité.

*

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pouvons y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas tout-à-fait est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté : « crains Dieu et observe ses préceptes » — dont le fondement aussi nous échappe : il y aurait à s'interroger sur la notion de commandements/préceptes donnée ici : référence à la loi commune (commune ici en Israël), dont la visée universelle rejoint la conscience humaine…
Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français. « Dieu » comme pluriel conjugué au singulier : ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier — une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est donc ce que le français a traduit par « Dieu ».


RP
L'Ecclésiaste

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2015-2016
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
9. 14 & 16 juin (ch. 12) - Vivre devant Dieu - (PDF ici)


lundi 2 mai 2016

Le terme des choses



Ecclésiaste 11
1 Jette ton pain sur l'eau,
car avec le temps tu le retrouveras ;
2 donne une part à sept, et même à huit,
car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre.
3 Quand les nuages sont remplis de pluie,
ils la déversent sur la terre ;
si un arbre tombe, vers le sud ou vers le nord,
c'est au lieu où l'arbre est tombé qu'il restera.
4 Qui observe le vent ne sème pas ;
qui regarde les nuages ne moissonne pas.
5 De même que tu ne sais pas comment le souffle ou les os
se forment dans le ventre de la femme enceinte,
de même tu ne connais pas l'œuvre de Dieu qui fait tout.
6 Dès le matin sème ta semence,
le soir ne repose pas ta main ;
car tu ne sais pas ce qui réussira, ceci ou cela,
ou si l'un comme l'autre sont également bons.
7 La lumière est douce ;
il est bon pour les yeux de voir le soleil.
8 Si donc quelqu'un vit beaucoup d'années,
qu'il se réjouisse de chacune d'elles,
et qu'il se rappelle que les jours de ténèbres seront nombreux :
tout ce qui arrive n'est que futilité.
9 Jeune homme, réjouis-toi de tes jeunes années,
que ton cœur te rende heureux pendant les jours de ta jeunesse ;
suis les voies de ton cœur et les regards de tes yeux ;
sache que pour tout cela Dieu te fera venir en jugement.
10 Écarte donc de ton cœur la contrariété,
éloigne le malheur de ta chair ;
car jeunesse et fraîcheur ne sont que futilité.

*

« Comme tu ne sais pas quel est le chemin du vent, ni comment se forment les os dans le ventre de la femme enceinte, tu ne connais pas non plus l’œuvre de Dieu qui fait tout. » (11:5)

« Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie pendant les jours de ta jeunesse, marche dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux ; et sache que pour tout cela Dieu t’appellera en jugement. » (11:9)

« Sache que pour tout cela Dieu t’appellera en jugement » : pas de « mais » (« mais sache » ?!) en hébreu ! Le jugement n'est pas tant le prix de la joie que la mesure de la joie que l'on a reçue ! C'est aujourd'hui qu'il s'agit de cueillir la joie avant que ne tombe le jour où la matérialité, les conditions ou les dispositions ne sont plus là pour l'accueillir !... « Au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux, où s'arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses, où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre »... (ch. 12)…

« C'est une sale histoire de vieillir et je vous conseille de l'éviter si vous pouvez ! Vieillir ne présente aucun avantage. On ne devient pas plus sage, mais on a mal au dos, on ne voit plus très bien, on a besoin d’un appareil auditif pour entendre. Je vous déconseille de vieillir. » (Woody Allen, Cannes, mai 2010.)

*

Nous voilà quoiqu'il en soit, en regard de la brièveté de la vie et de la brièveté du temps et des circonstances favorables, en présence d'un appel à la générosité, à l'audace qu'elle suppose : les brèches de temps favorables prennent terme, plus vite qu'on n'a tendance à le croire, et ce qui n'aura pas été fait ou vécu ne pourra plus l'être quand il ne sera plus temps !

Entendre cela en sachant que le passé n'est plus, qu'il n'y a pas lieu de s'en morfondre, mais qu’aujourd’hui est le jour favorable pour répandre le bien qui profitera à tous, et quelque usage qu'il en soit fait. La parabole du semeur qui sème en tout temps et sur tout terrain n'est pas loin, dans l’observation que Dieu fait briller le soleil ou pleuvoir sans calculer sur qui le « mérite » ou pas. C'est aussi à une imitation de la générosité divine donnée dans les temps favorables que nous invite l'Ecclésiaste.


RP
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8. 10 & 12 mai (ch. 11) - Le terme des choses - (PDF ici)


samedi 2 avril 2016

Le Qohéleth — Le temps de la joie




Ecclésiaste 9, 10-12
7 Va, mange ton pain avec joie, et bois ton vin le cœur content :
déjà Dieu a agréé tes œuvres.
8 Qu'en tout temps tes vêtements soient blancs,
et que l'huile ne manque pas sur ta tête.
9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes,
pendant tous les jours de la vie futile que Dieu t'a donnée sous le soleil,
pendant tous tes jours futiles ;
car c'est ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil.
10 Tout ce que ta main trouve à faire, avec ta force, fais-le ;
car il n'y a ni activité, ni raison, ni connaissance, ni sagesse
dans le séjour des morts, où tu vas.
11 J'ai encore vu sous le soleil
que la course n'appartient pas aux rapides,
ni la guerre aux vaillants,
ni le pain aux sages,
ni la richesse aux intelligents,
ni la faveur à ceux qui savent,
car tous sont à la merci des temps et des circonstances.
12 L'être humain ne connaît pas plus son temps
que les poissons qui sont pris au filet, pour leur malheur,
ou que les oiseaux qui sont pris au piège ;
comme eux, les humains sont attrapés à l'heure néfaste qui s'abat sur eux à l'improviste.



Cf.

Luc 12, 16-20a
16 Il leur dit une parabole : La terre d'un homme riche avait beaucoup rapporté.
17 Il raisonnait, se disant : Que vais-je faire ? car je n'ai pas assez de place pour recueillir mes récoltes.
18 Voici, dit-il, ce que je vais faire : je vais démolir mes granges, j'en construirai de plus grandes, j'y recueillerai tout mon blé et mes biens,
19 et alors je pourrai me dire : « Tu as beaucoup de biens en réserve, pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et fais la fête. »
20 Mais Dieu lui dit : Homme déraisonnable, cette nuit même ta vie te sera redemandée !


Matthieu 6, 19-21 & 25-34
19 Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les vers et la rouille détruisent et où les voleurs fracturent pour voler.
20 Amassez-vous plutôt des trésors dans le ciel, là où ni vers ni rouille ne détruisent et où les voleurs ne fracturent ni ne volent.
21 Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.
[…]
25 C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez, ni, pour votre corps, de ce dont vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?
26 Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, ils ne recueillent rien dans des granges, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ?
27 Qui de vous peut, par ses inquiétudes, rallonger tant soit peu la durée de sa vie ?
28 Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas ;
29 et pourtant je vous dis que pas même Salomon, dans toute sa gloire, n'a été vêtu comme l'un d'eux.
30 Si Dieu habille ainsi l'herbe des champs qui est là aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne le fera-t-il pas à bien plus forte raison pour vous, gens de peu de foi ?
31 Ne vous inquiétez donc pas, en disant : « Qu'allons-nous manger ? » Ou bien : « Qu'allons-nous boire ? » Ou bien : « De quoi allons-nous nous vêtir ? »
32 — tout cela, c'est ce que les gens de toutes les nations recherchent sans relâche — car votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
33 Cherchez d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.
34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain s'inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine.

*

Il est manifeste, à la lecture parallèle de ces textes, que la sagesse, la philosophie de vie de Jésus est inscrite dans la lignée de l’Ecclésiaste.

Voilà qui nous permet d’entendre ce qu’il entend par « ciel » — « Amassez-vous des trésors dans le ciel… Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. »

La clef de lecture de la philosophie de vie des évangiles serait donc à chercher dans la lignée biblique telle que rapportée ici par l’Ecclésiaste, plutôt que dans des envolées vers les arrières-mondes dénoncés par Nietzsche ; et initiées dans une compréhension un peu courte d’enseignements platoniciens — qui eux-mêmes n’invitent pas à ne pas vivre ici-bas, en ce temps-ci… Lectures erronées de « Platon », que l’on introduit dans la Bible au risque d’en faire un « opium du peuple » ou de déclencher là-contre les ires des désespérés joyeux se réclamant à cet appui de leur défiance à l’égard de la liberté de Jésus et des sages bibliques...

*

Et aussi…

« Si tu sais que l'autre […] ne peut être que ce qu'il est, comment lui en vouloir, comment ne pas lui pardonner ? […] Tu considéreras alors cet innocent avec une tendresse de pitié, et tu n'y auras nul mérite. » (Albert Cohen, Carnets 1978)

« Vis de telle sorte que tu doives souhaiter de revivre, c'est le devoir — car tu revivras, en tout cas ! Celui dont l'effort est la joie suprême, qu'il s'efforce ! Celui qui aime avant tout le repos, qu'il se repose ! Celui qui aime avant tout se soumettre, obéir et suivre, qu'il obéisse ! Mais qu'il sache bien où va sa préférence et qu'il ne recule devant aucun moyen ! Il y va de l'éternité ! » (Nietzsche, La Volonté de puissance, II, § 243)

« … Si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur […,] l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée. » (Nietzsche, La Volonté de puissance, § 1032)

Mais « […] des milliers d’hommes auraient vécu dans le bonheur et la volupté, que les angoisses et les tortures d’un seul n’en seraient pas supprimées ; et mon bonheur présent n’empêche pas plus mes souffrances passées de s’être produites. Y aurait-il donc sur terre cent fois moins de mal qu’il n’y en a [… que] nous avons bien moins à nous réjouir qu’à nous affliger de l’existence du monde » ! (Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, PUF, p. 1338)


RP
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7. 5 & 7 avril (ch. 9 &. 10) - Le temps de la joie - (PDF ici)


lundi 7 mars 2016

Le cœur tortueux




« Dieu a fait les hommes droits ; mais ils ont cherché beaucoup de détours. » (Ecclésiaste 7, 29)

*

Une citation — Cioran, Syllogismes de l'amertume, Œuvres, p. 760 :
« On rencontre la Subtilité :
chez les théologiens. Ne pouvant prouver ce qu'ils avancent, ils sont tenus de pratiquer tant de distinctions qu'elles égarent l'esprit : ce qu'ils veulent. Quelle virtuosité ne faut-il pas pour classer les anges par dizaines d'espèces ! N'insistons pas sur Dieu : son « infini », en les usant, a fait tomber en déliquescence nombre de cerveaux ;
chez les oisifs, — chez les mondains, chez les races nonchalantes, chez tous ceux qui se nourrissent de mots. La conversation — mère de la subtilité... Pour y avoir été insensibles, les Allemands se sont engloutis dans la métaphysique. Mais les peuples bavards, les Grecs anciens et les Français, rompus aux grâces de l'esprit, ont excellé dans la technique des riens ;
chez les persécutés. Astreints au mensonge, à la ruse, à la resquille, ils mènent une vie double et fausse : l'insincérité — par besoin — excite l'intelligence. Sûrs d'eux, les Anglais sont endormants : ils payent ainsi les siècles de liberté où ils purent vivre sans recourir à l'astuce, au sourire sournois, aux expédients. On comprend pourquoi, à l'antipode, les Juifs ont le privilège d'être le peuple le plus éveillé ;
chez les femmes. Condamnées à la pudeur, elles doivent camoufler leurs désirs, et mentir : le mensonge est une forme de talent, alors que le respect de la « vérité » va de pair avec la grossièreté et la lourdeur ;
chez les tarés — qui ne sont pas internés…, chez ceux dont rêverait un code pénal idéal. »


Une citation qui me semble donner une perspective pour relire le propos de l’Ecclésiaste ci-dessous :
« Voici ce que mon âme cherche encore, et que je n’ai point trouvé. J’ai trouvé un homme entre mille ; mais je n’ai pas trouvé une femme entre elles toutes [toutes "condamnées à la pudeur" : à camoufler !… quand un homme sur mille tout au plus pourrait échapper à "la subtilité" nécessaire à la survie de la plupart !]. Seulement, voici ce que j’ai trouvé, c’est que Dieu a fait les hommes droits ; mais ils ont cherché beaucoup de détours. » (Ecclésiaste 7, 28-29)

*

Le cœur reste de toute façon tortueux. Ne pas se leurrer là-dessus, tout en s’efforçant d'avoir un comportement droit, qui n’a pas pour fin non plus d’obtenir quelque rétribution…

Ecc 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence… »
Poursuivons toutefois la lecture de ce texte : Ecclésiaste 8 :
12 Le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence, je sais pourtant, moi, qu'il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui ;
13 mais il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu.
(Le "parce que" de la plupart des traductions est à comprendre avec précaution : c'est une interprétation plutôt qu'une traduction littérale. Cf. infra)

L’Ecclésiaste laisserait-il alors percer une éthique de la rétribution ?, une conviction intime selon laquelle au-delà des apparences, bien agir ouvrirait des lendemains meilleurs ? — « je sais pourtant… » Cette conviction intime contredirait-elle le début du verset selon lequel il n’y a apparemment pas de rapport entre bien ou mal agir et ce qui nous arrive ?
Ou renvoie-t-elle à un tout autre niveau, ouvrant alors vers le développement qui suit… Ecclésiaste 8 :
14 C'est une futilité qui a cours sur la terre : il y a des justes dont le sort conviendrait à l'œuvre des méchants, et des méchants dont le sort conviendrait à l'œuvre des justes. Je dis que c'est encore là une futilité.

… Annonçant le chapitre suivant, Ecclésiaste 9, 1 : tout est « entre les mains de Dieu. Ni l'amour, ni la haine, l'homme ne les connaît, tout cela le devance »… Et donc, « même sort pour le juste et pour le méchant » (9, 2)…

Évoquant le livre des Proverbes (1, 33) et le Psaume 37, l’Ecclésiaste (8, 12-13) avancerait donc l’objection qu’on lui opposerait volontiers, voulant que les injustes s’exposent à une rétribution redoutable en termes d’échecs, de maladies, de mort-même — rétribution que ne connaîtraient pas les justes, ou pas avec la même intensité.

L’Ecclésiaste connaît évidemment l’objection, mais ne fait pas cette interprétation-là des textes sur lesquels elle s’appuie… ne faisant donc pas sienne l'éthique de rétribution. « Tout cela devance l'humain » (9, 1). Nous voilà à nouveau au cœur de la question : nous sommes entés sur une mémoire qui précède même nos actes moraux ou immoraux, un acquis mémoriel collectif qui fait esprit du temps et qui relativise ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Car ce qui nous devance, c’est « l'amour comme la haine, l'être humain ne les connaît pas, tout cela le devance » ! On pourrait, en termes contemporains, parler d’ « inconscient collectif », cette épaisseur mémorielle partagée qui joue un si grand rôle dans l’établissement d’une éthique de société.

Ce qui est moral s’avère alors être fort variable en fonction des temps et des moments ; pouvant même éventuellement broyer qui ne se plie pas à l’esprit du temps — et fonder un sort catastrophique pour le juste. Le bonheur promis dans un comportement moral est alors d’une toute autre nature, en un tout autre domaine que ce que l’on envisagerait — d’où la tentation de le renvoyer à des lendemains hypothétiques auxquels l’Ecclésiaste a montré qu’il n’en faisait aucun cas.

Notons alors la contradiction apparente entre Ecclésiaste 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence » et Ecclésiaste 8, 13, le verset suivant : « il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu ». Alors, il prolongera son existence ou pas ?… Euh : les deux ! Il peut effectivement prolonger son existence, indépendamment de ce qu’il fait (comme tout le monde), mais il ne la prolongera évidemment pas éternellement (comme tout le monde). Et le concernant, précise l’Ecclésiaste, c’est « parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu. » (L'interprétation de cette proposition par un "parce que" est à recevoir avec prudence, l'expression "parce que" semblant induire ici, à tort, un rapport causal entre la crainte de Dieu et la durée de la vie.)

Ce n’est pas le sort qui change : la tombe de toute façon, pour les uns comme pour les autres. Ce qui change c’est son côté sanction de la vanité (pour les uns comme pour les autres) : la sanction tombe en termes de : à quoi bon s’être comporté avec injustice, se comporter avec injustice — c’est-à-dire, ne nous leurrons pas, dans le malheur intérieur —, quand cela ne débouche de toute façon que sur la tombe ?

Quand la crainte de Dieu, et l’agir juste, fondent au contraire une liberté et un vrai bonheur, en ce temps, parce que précisément on sait que l’injustice ne porte pas de fruit de bonheur, ni pour la victime, ni pour l’auteur de l’injustice.

« Il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui »… Le texte ne dit pas : « le juste prolongera ses jours ». Non, aucun garantie sur la durée ! Simplement il y aura du bonheur, qui fera défaut à l’injuste, dont la vie ne se prolongera pas non plus.

Autant donc opter pour le bonheur, qui est lié à la bonté, et à un ancrage moral dans la crainte de Dieu (nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient) et l’observance de sa Loi — cela contre la morale du temps, morale moutonnière souvent immorale en regard des préceptes de Dieu — c'est-à-dire des préceptes référant à l'Autre et dessinant qu’ « il y a de l'autre », qui appelle au respect.


RP
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6. 8 & 10 mars (ch. 7 & ch. 8) - Le cœur tortueux - (PDF ici)


mardi 9 février 2016

Le culte et le trivial




Parler de culte, donc de ‘religieux’, est parler d’un rapport à l’ultime — pour l’Ecclésiaste rapport à Dieu en termes de ‘crainte’, ce qui évoque l’incontournable qui se découvre sous l’angle de la mémoire, dans le cadre du ‘souvenir’.

Ici la ‘crainte’ de Dieu apparaît comme relation libératrice.
Notre mémoire ment : par omission, par partialité, par accentuation et exagération, etc. Il n’est qu’à comparer les versions fournies par plusieurs témoins honnêtes du même événement !
Il apparaît alors qu’être sincère, c’est croire ses propres mensonges !
Or, sous l’angle de la subjectivité et du malheur du temps, allant jusqu’au constat de l’inconvénient d’être né, nos souvenirs charrient un amas de blessures.
Sous cet angle, quant à notre rapport à nous-mêmes, notre mémoire est redoutable : selon les tournures d’esprit, elle oscille entre charger autrui et touiller notre propre sentiment de culpabilité… Tout cela campée sur le mensonge de nos souvenirs !

Où la crainte de Dieu, seul détenteur de la vérité de la mémoire et donc de l’ouverture sur le souvenir vrai — qui demeure en lui, et donc, au fond, inaccessible —, devient ouverture sur une libération d’une portée considérable, confinant à l’infini…

C’est là une fonction du ‘religieux’, au-delà de ses fonctions dévoyées, que l’Ecclésiaste résume en termes de sacrifice des insensés (Ecc 4, 17) et autres marchandages en termes de vœux non tenus (Ecc 5, 4) tant on n’est pas en mesure d’en saisir la portée au moment où l’on est tenté de les prononcer. Dieu seul pourra en libérer.

« L’infidèle est quelqu'un qui ne se souvient pas ou se souvient mal. On pourrait aller plus loin et considérer la mémoire comme la condition même de la vie morale. » (Emil Cioran, Portrait d'un philosophe : Gabriel Marcel, Cahiers de l'Herne / Cioran, Champs Flammarion, p. 314)

L’Ecclésiaste 12, 1 : « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse », souvenir libérateur, qui est au cœur du religieux. Cf. Exode 20, parole fondatrice de la religion biblique, qui vaut pour aujourd’hui : « je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage ».

Alors l’humain perçoit la source de sa plénitude : « crains Dieu et observe ses commandements, c’est là tout l’humain » (Ecc 12, 13).

Ecclésiaste 4 & 5
4, 17 Surveille tes pas quand tu vas à la Maison de Dieu, approche-toi pour écouter plutôt que pour offrir le sacrifice des insensés ; car ils ne savent pas qu'ils font le mal.

5, 1 Que ta bouche ne se précipite pas et que ton cœur ne se hâte pas de proférer une parole devant Dieu. Car Dieu est dans le ciel, et toi sur la terre. Donc, que tes paroles soient peu nombreuses !
2 Car de l'abondance des occupations vient le rêve et de l'abondance des paroles, les propos ineptes.
3 Si tu fais un vœu à Dieu, ne tarde pas à l'accomplir. Car il n'y a pas de faveur pour les insensés ; le vœu que tu as fait, accomplis-le.
4 Mieux vaut pour toi ne pas faire de vœu que faire un vœu et ne pas l'accomplir.
5 Ne laisse pas ta bouche te rendre coupable tout entier, et ne va pas dire au messager de Dieu : « C'est une méprise. » Pourquoi Dieu devrait-il s'irriter de tes propos et ruiner l'œuvre de tes mains ?
6 Quand il y a abondance de rêves, de vanités, et beaucoup de paroles, alors, crains Dieu.

*

Le fait que tout soit don de Dieu invite à « la crainte », qui est, en son versant négatif, l'admission de la possibilité que ce qui est don ne soit pas, ou n'ait pas été octroyé — et en son versant positif, la reconnaissance, tout simplement, la reconnaissance de ce que matérialité comme condition du bonheur, jusqu'à la disposition pour le recevoir, ne viennent, ultimement, pas de nous.

Et là, cela compris, le bonheur est déjà là, comme reconnaissance et fruit de la reconnaissance !

Il s'agit de l'étonnement reconnaissant, jusqu'à l'émerveillement de l'événement unique de la venue de l'être sous le soleil, de la venue d'une pensée sous le soleil, fût-elle un éclair dans une nuit infinie — et sachant en outre qu'elle est aussi tissée de douleur. Le moment unique de la percée de l'être sous le soleil, moment de vanité, n'en est pas moins l'occasion de tout bonheur, source de toute reconnaissance à Dieu qui l'a fait advenir comme don.

Reconnaissance !

C'est là le culte de Dieu tel qu'il est requis !


Ecclésiaste 5 :
18 Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
19 Mais, si Dieu a donné à un homme des richesses et des biens, s’il l’a rendu maître d’en manger, d’en prendre sa part, et de se réjouir au milieu de son travail, c’est là un don de Dieu.
20 Car il ne se souviendra pas beaucoup des jours de sa vie, parce que Dieu répand la joie dans son cœur.

Voilà qui rejoint, et précède Nietzsche :

«… Si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur […,] l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée.» (Nietzsche, La Volonté de puissance, § 1032.)

Avec chez l'Ecclésiaste, cette conscience permanente de la condition qui permet en tout temps la perception de ce rachat : la conscience du don de Dieu.


RP
L'Ecclésiaste

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Étude biblique 2015-2016
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5. 9 & 11 février (ch. 4 v. 17 à ch. 6) - Le culte et le trivial - (PDF ici)

mardi 5 janvier 2016

"Rien de mieux pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres"




Ecclésiaste 3, 22 - 4, 1-16 – "Il n'y a rien de mieux pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres" (Ecclésiaste 3:22). Œuvres qui trouvent leur accomplissement dans cette réjouissance, qui s'échouent ainsi dans leur aboutissement spirituel, s'ouvrant sur une plénitude qui les dépasse.

Car ne l'oublions pas, selon l'héritage biblique de l’Ecclésiaste, la fin du travail est de se reposer (Genèse 2:3 ; Ex 20:9-10 ; Deutéronome 5:13-14).

Avant cet accomplissement, et en vue de cet accomplissement, le travail est "passage", transformation de la matière – et de l'acteur, de celui qui agit sur la matière ; ce qui correspond à :
– l'entretien du jardin (Genèse 2:15)
– se nourrir à la sueur de son visage (Genèse 3:19).

C'est donc suite à cela que, selon l'Ecclésiaste, "il n'y a rien de mieux pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres" (Ecclésiaste 3:22).

C'est encore pourquoi : "tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le" (Ecclésiaste 9:10). Ou : "il n'y a rien de bon pour l'homme que de manger et de boire, et de voir pour lui-même le bon côté de sa peine ; mais, remarque l'Ecclésiaste, j'ai vu que cela aussi vient de la main de Dieu" (Ecclésiaste 2:24).

On retrouve ainsi le rapport entre le travail et le repos comme aboutissement du travail. Et finalement le repos au sens de l’Épître aux Hébreux (ch.4).

Il se trouve qu'ici, le repos est tout bonnement mis en relation avec le travail. Ce faisant le travail est valorisé, ce qui, il ne faut pas l'ignorer, est une originalité dans l'Antiquité.


Travail et repos des temps bibliques et de l'Antiquité païenne à l'époque moderne

Dans le reste du monde méditerranéen d'alors, travail et repos ne correspondent pas tant à deux temps dans la vie de tout un chacun, qu'ils sont deux destins différents, celui de deux classes d'hommes. Le travail, d'emblée dévalorisé, est le propre des esclaves, et s'oppose à l'oisiveté (le fameux otium), qui est ici une notion positive, chargée de diverses activités, depuis l'assistance aux spectacles, jusqu'à l'action politique, ou guerrière.

Avec l'expansion du christianisme dans cette civilisation antique, va s'opérer une sorte de synthèse entre le partage biblique et juif d'un temps de travail et d'un temps de repos d'une part, et le vécu antique d'une société partagée entre aristocratie oisive et peuple laborieux d'autre part.

Cette synthèse se fera sur le mode connu de la division médiévale entre clergé, noblesse et tiers-état, ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. On retrouve ici la distinction antique entre les travailleurs et les oisifs. Les travailleurs correspondent au tiers-état, les oisifs, sans nuance péjorative, se subdivisent entre la noblesse, correspondant à l'antique aristocratie, et cette autre classe, ceux qui prient, correspondant pour l'essentiel aux moines. Mais ici, chez les clercs et les moines, se réfugie l'élément biblique de cette synthèse médiévale : les moines en effet, s'ils participent, dans la société en général, de la catégorie des oisifs, vivent en revanche, dans leur monastère, comme leurs frères aînés du judaïsme dès l'époque biblique, en partageant leur temps entre le travail manuel, l'étude et la prière.

À l'époque de la Réforme, ce pôle biblique va s'élargir pour tendre à submerger le pôle antique gréco-romain. Avec la notion de sacerdoce universel, Luther va contribuer à laïciser une vocation réservée traditionnellement aux clercs. Dorénavant, la vocation (le fameux Beruf), concerne tout un chacun dans son œuvre séculière. L'ouvrier voit son œuvre dotée d'une place pleine de valeur dans ce qui est une véritable liturgie (leitourgon = l’œuvre du peuple) universelle (Max Weber, dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, a usé et abusé de développements à ce sujet). Travail et repos tendent à redevenir les deux temps de la vie commune. Mais cela sans que s'efface pleinement la glorification de l'oisiveté. L'aristocratie continue à prospérer et à faire des envieux, et le travail donc, à rester un provisoire dont on espère se passer en accédant à la bienheureuse oisiveté.

Des temps bibliques et de l'Antiquité gréco-latine aux temps modernes, sur le chemin de la synthèse entre les deux anciennes façons de percevoir les relations du travail et du repos, s'est opéré un glissement. Sous l'influence biblique, le travail n'est plus dévalorisé comme aux temps où il était le propre des esclaves ; mais d'un autre côté le repos biblique a reçu une connotation qui le voit dans les espérances communes, se charger de qualifications fort proches de l'ancienne oisiveté. Ici s'ouvre une porte par où va s'engouffrer le développement moderne des techniques.


Les choses sont plus sombres que l'on espérerait – le dévoilement du malaise par le machinisme

On a vu ce que l'on peut dire, en termes bibliques, être la situation idéale, une succession du travail et du repos où le repos devient le lieu d'accomplissement spirituel du travail qui y a conduit.

Mais force est de faire un constat qui fournit un élément d'explication à la recherche classique, naturelle, du statut d'oisif : c'est que du travail, on n'a généralement, au mieux, que l'aspect "sueur du visage", pour obtenir son pain et celui des siens ; avec au bout un repos agité, donnant à peine la force de recommencer une activité sur laquelle pèse la vanité d'un cycle sans fin, absurde.

Sans compter que – Ecclésiaste 4, 1-4 :
« 1 J’ai considéré ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil ; et voici, les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console ! ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console !
2 Et j’ai trouvé les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore vivants,
3 et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.
4 J’ai vu que tout travail et toute habileté dans le travail n’est que jalousie de l’homme à l’égard de son prochain. C’est encore là une vanité et la poursuite du vent. »

C'est là annoncer le constat des penseurs modernes qui se sont penchés sur la question du travail !, à commencer par Karl Marx : au lieu d'être accomplissement de soi, satisfaction consécutive à la production d'une œuvre – devient lieu d'aliénation, de perte d'identité. Pour une raison simple : l'ouvrier est privé de sa capacité créatrice au profit d'une production anonyme et parcellaire, cela s'accentuant avec le machinisme.

Et là augmente la soif d'une oisiveté dont on voudrait qu'elle nous permette, et selon un semblant de paradoxe malgré le travail, de nous réaliser. Malaise croissant… Tempéré éventuellement par un retour d'humanité dans la solidarité :

Ecclésiaste 4, 9-12 :
« 9 Deux valent mieux qu’un, parce qu’ils retirent un bon salaire de leur travail.
10 Car, s’ils tombent, l’un relève son compagnon ; mais malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir un second pour le relever !
11 De même, si deux couchent ensemble, ils auront chaud ; mais celui qui est seul, comment aura-t-il chaud ?
12 Et si quelqu’un est plus fort qu’un seul, les deux peuvent lui résister ; et la corde à trois fils ne se rompt pas facilement. »

Charlie Chaplin a donné une illustration célèbre du risque de perte d'humanité dans son film Les temps modernes. On l'y voit visser à longueur de journée le même boulon, au point que son geste devient tic et obsession : lorsqu'il sort de son travail, au moment donc de son "repos", on le voit vissant des boulons imaginaires et poursuivant les boutons des vêtements des passants devenus d'hallucinatoires boulons.

« Pour qui donc est-ce que je travaille, et que je prive mon âme de jouissances ? C’est encore là une vanité et une chose mauvaise », disait l'Ecclésiaste (4, 8b).

Ce machinisme lui-même est donc sans doute en grande partie le produit d'une recherche effrénée du temps et du profit, du plus grand capital, en vue de parvenir au bienheureux statut d'oisif, en passant par la diminution du temps de travail, diminution indéniablement souhaitée par quiconque connaît la fatigue et la dureté de gagner son pain.

Et c'est ainsi que l'on est parvenu à presque toucher du doigt ce que l'on croyait être la belle promesse de la vieille chimère de l'oisiveté. C'est alors que se dévoile à nous le visage effarant du nouveau monstre qu'elle a enfanté de son accouplement incestueux avec son fils, le machinisme : apparaît le chômage, moderne rejeton hybride, oisiveté imposée faite de culpabilité, de frustration, de honte et de cet ennui d'où Baudelaire nous interpellait en vain : "tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère".

À l'occasion du machinisme au service du productivisme, est apparue une forme inattendue et amère de l'ancienne oisiveté : le chômage, qui désormais habite nos sociétés.

Il fallait sans doute les deux, la soif qui nous habite de l'oisiveté, et le moyen d'y parvenir par le gain inexhaustible, le moyen du machinisme, pour voir dévoilé l'abîme de mélancolie dans lequel nous précipitent nos peurs du vrai repos, cet accomplissement à l'opposé des distractions de nos vœux d'oisiveté : accomplissement du travail, le repos ne prend son sens que de ce qu'il accomplit, le travail, et charge celui qui s'en repose de la dignité de se reposer.

Alors les temps modernes dévoilent une réalité de tous les temps : vidé de sa gratification, de son investissement spirituel, du don du sens, le travail débouche sur l'absurde. Urgence de réentendre l'Ecclésiaste !


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4. 5 & 7 janvier 2016 (ch. 4 v. 1-16) L’œuvre - (PDF ici)


lundi 7 décembre 2015

Le temps




Ecclésiaste 3, 1-13 (trad. Segond) :

1 Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux :
2 un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ;
3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ;
4 un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ;
5 un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements ;
6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter ;
7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ;
8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.
9 Quel avantage celui qui travaille retire-t-il de sa peine ?
10 J’ai vu à quelle occupation Dieu soumet les fils de l’homme.
11 Il fait toute chose bonne en son temps ; même il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin.
12 J’ai reconnu qu’il n’y a de bonheur pour eux qu’à se réjouir et à se donner du bien-être pendant leur vie ;
13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu.


*

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, 250 :

Sans passé heureux, dont le souvenir pourrait me rendre le bonheur ; et sans vie présente qui me réjouisse ou m'intéresse ; sans aucun rêve ou possibilité d'un avenir qui soit différent de ce présent, ou qui possède un passé différent de ce passé – je gis ma vie, spectre conscient d'un paradis où je n'ai jamais vécu, cadavre-né d'espérances à naître.


*

Augustin d'Hippone, Les Confessions (trad. M. Moreau – 1864), Livre 11, chapitres 14 & 20 :

XIV. Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ?

XX. Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes ; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.



*

Petite réflexion sur Ecc 3, 11 & 12 :

Si notre temps, nos moments ('eth / kairos) qui se succèdent (au rythme des saisons – zeman / chronos), sont signe de perte, de manquement, de déficience, ils sont cependant « rachetables » comme tels, comme instants éternels, en bonheur (Ecc 3, 12) : cf. « rachetez le temps », le moment ('eth / kairos) – dans les termes de Paul (aux Ep 5, 16 ; ou aux Col 4, 5), termes qu'il accompagne d’une citation d’Amos (5, 13) – « car les jours sont mauvais » – où le prophète recommande au peuple une conduite intelligente de silence et de recherche de Dieu, pour détourner la menace qui pèse la corruption d’un mauvais temps. Il s’agit d’imprégner ce temps, cet instant (kairos) de la plénitude du temps céleste, du monde éternel ('olam, aïon/éon).

Il s’agit de racheter le moment ('eth / kairos) en vivant selon le temps éternel ('olam / aïon/éon), dans le repos de Dieu. Dans l'alternance des temps des versets 1-8, adviennent des moments difficiles, voire terribles, et des moments favorables. C’est la brèche de l’irruption du salut du temps, de l'instant ('eth / kairos) : ici se rachète le temps, l'instant, qui sans cela est la mesure de notre déperdition (zeman / chronos), mesure de ce qui passe.

Dans la perception du cœur (Ecc 3, 11) qu’il est un temps éternel, 'olam / aïon, une plénitude conçue intuitivement comme donnée dans notre seul rapport vrai au temps, c'est-à-dire comme instant ('eth / kairos) – dans cette perception d'une plénitude qui n’est pas marquée par le manque, une saisie vraie de nos instants reçus comme temps total nous les donne comme possibilité de bonheur.

Ainsi apparaît ce qu’il faut faire dans le présent pour « racheter le temps » : ne pas se soumettre à une vision de ses fluctuations qui le ferait percevoir comme perte, ne pas se conformer au siècle présent (cf. Ro 11), mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle éternel, incorruptible, pour racheter chaque instant de ce temps-ci. Emplir chaque instant de gratuité...

Vivre dans le siècle éternel se manifeste ainsi en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant, don de gratuité, comme présence du siècle éternel.


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3. 8 & 10 décembre (ch. 3) Le temps - (PDF ici)


lundi 9 novembre 2015

L'inconvénient d'être né




L'Ecclésiaste, ch. 2 (lire v. 14-26)

17 Et j’ai haï la vie, car ce qui se fait sous le soleil m’a déplu, car tout est vanité et poursuite du vent.
18 J’ai haï tout le travail que j’ai fait sous le soleil, et dont je dois laisser la jouissance à l’homme qui me succédera.

22 Que revient-il, en effet, à l’homme de tout son travail et de la préoccupation de son cœur, objet de ses fatigues sous le soleil ?
23 Tous ses jours ne sont que douleur, et son partage n’est que chagrin ; même la nuit son cœur ne repose pas. C’est encore là une vanité.


Cf. ch 4, v. 2 & 3
2 Moi, je déclare les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore en vie,
3 mais plus que les uns et les autres celui qui n'a pas encore été et qui n'a pas vu l'œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil.



Un classique au fond, que le constat de la douleur de l'existence, qui a régulièrement conduit à ce qui chez l'Ecclésiaste est dit en terme de haine de la vie et de déploration d'être né. Cf. ci-dessous quelques exemples, dans des textes connus, hors de la Bible ou dans la Bible. L'Ecclésiaste, faisant le même constat, et débouchant sur la même déploration, nous met face à la question du bonheur saisissable quand même, et ipso facto celle de la mesure en bien face à laquelle nous mesurons le mal de l'existence dans la douleur qui nous advient.


* * * *


Citations d'Emil Cioran
Extraits de De l'inconvénient d'être né :

Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation. (Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, éd. Gallimard, 2006, partie II, p. 35.)

Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard.
Ibid., partie II, p. 43.

Toute forme de hâte, même vers le bien, traduit quelque dérangement mental.
Ibid., partie III, p. 65.


Et encore :

Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père.

Je sens que je suis libre mais je sais que je ne le suis pas.

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d'un long, d'un superflu travail de vérification...

Ce n'est pas la peur d'entreprendre, c'est la peur de réussir, qui explique plus d'un échec.

Le progrès est l'injustice que chaque génération commet à l'égard de celle qui l'a précédée.

L'interminable est la spécialité des indécis.

La conscience est bien plus que l'écharde, elle est le poignard dans la chair.

Plus les hommes s'éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.

Si l'on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.

N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi.


* * * *


« Je pleurais quand je vins au monde,
et chaque jour me montre pourquoi. »
(Proverbe espagnol)


* * * *


De Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal, « Bénédiction » :

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le poète apparaît dans ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

- "Ah ! Que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !

Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir la haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés !"

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un ange,
L'enfant déshérité s'enivre de soleil,
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix ;
Et l'esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats ;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques :
"Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer ;

Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire
Usurper en riant les hommages divins !

Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu'à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J'arracherai ce cœur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain !"

Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :

- "Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des trônes, des vertus, des dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
À ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs !"


* * * *


Job 3, 2-26 :
2 Job prit la parole et dit :
3 Périsse le jour où j'allais être enfanté
et la nuit qui a dit : « Un homme a été conçu ! »
4 Ce jour-là, qu'il devienne ténèbres,
que, de là-haut, Dieu ne le convoque pas,
que ne resplendisse sur lui nulle clarté ;
5 que le revendiquent la ténèbre et l'ombre de mort,
que sur lui demeure une nuée,
que le terrifient les éclipses !
6 Cette nuit-là, que l'obscurité s'en empare,
qu'elle ne se joigne pas à la ronde des jours de l'année,
qu'elle n'entre pas dans le compte des mois !
7 Oui, cette nuit-là, qu'elle soit infécondée,
que nul cri de joie ne la pénètre ;
8 que l'exècrent les maudisseurs du jour,
ceux qui sont experts à éveiller le Tortueux ;
9 que s'enténèbrent les astres de son aube,
qu'elle espère la lumière — et rien !
Qu'elle ne voie pas les pupilles de l'aurore !
10 Car elle n'a pas clos les portes du ventre où j'étais,
ce qui eût dérobé la peine à mes yeux.
11 Pourquoi ne suis-je pas mort dès le sein ?
A peine sorti du ventre, j'aurais expiré.
12 Pourquoi donc deux genoux m'ont-ils accueilli,
pourquoi avais-je deux mamelles à téter ?
13 Désormais, gisant, je serais au calme,
endormi, je jouirais alors du repos,
14 avec les rois et les conseillers de la terre,
ceux qui rebâtissent pour eux des ruines,
15 ou je serais avec les princes qui détiennent l'or,
ceux qui gorgent d'argent leurs demeures,
16 ou comme un avorton enfoui je n'existerais pas,
comme les enfants qui ne virent pas la lumière.
17 Là, les méchants ont cessé de tourmenter,
là, trouvent repos les forces épuisées.
18 Prisonniers, tous sont à l'aise,
ils n'entendent plus la voix du garde-chiourme.
19 Petit et grand, là, c'est tout un,
et l'esclave y est affranchi de son maître.
20 Pourquoi donne-t-il la lumière à celui qui peine,
et la vie aux ulcérés ?
21 Ils sont dans l'attente de la mort, et elle ne vient pas,
ils fouillent à sa recherche plus que pour des trésors.
22 Ils seraient transportés de joie,
ils seraient en liesse s'ils trouvaient un tombeau.
23 Pourquoi ce don de la vie à l'homme dont la route se dérobe ?
Et c'est lui que Dieu protégeait d'un enclos !
24 Pour pain je n'ai que mes sanglots,
ils déferlent comme l'eau, mes rugissements.
25 La terreur qui me hantait, c'est elle qui m'atteint,
et ce que je redoutais m'arrive.
26 Pour moi, ni tranquillité, ni cesse, ni repos.
C'est le tourment qui vient.


* * * *


Jérémie 20, 14-18 :
14 Maudit, le jour
où je fus enfanté !
Le jour où ma mère m'enfanta,
qu'il ne devienne pas béni !
15 Maudit, l'homme qui annonça à mon père :
« Un fils t'est né ! »
— Et il le combla de joie !
16 Que cet homme devienne pareil aux villes
que, de façon irrévocable,
le Seigneur a renversées !
Qu'il entende au matin des appels au secours
et à midi des cris de guerre !
17 Et Lui, que ne m'a-t-il fait mourir dès le sein ?
Ma mère serait devenue ma tombe,
sa grossesse n'arrivant jamais à terme.
18 Pourquoi donc suis-je sorti du sein,
pour connaître peine et affliction,
pour être, chaque jour, miné par la honte ?


(Toutefois… Certes : « Je ne me pardonne pas d’être né. C’est comme si, en m’insinuant dans ce monde, j’avais profané un mystère, trahi quelque engagement de taille, commis une faute d’une gravité sans nom. Cependant il m’arrive d’être moins tranchant : naître m’apparaît alors comme une calamité que je serais inconsolable de n’avoir pas connue. » Cioran, De l'inconvénient d'être né, ibid. / « Françoise Dolto avait l'habitude de dire aux enfants qui se plaignaient de leurs parents : "Tu n'avais qu'à pas choisir de naître là." Elle cherchait sans doute ainsi à sortir l'enfant d'un fatalisme héréditaire pour lui faire reprendre la main sur son histoire, et le convaincre qu'il n'était pas aussi impuissant qu'il le croyait. La mystique juive est à sa manière un peu "doltienne". Elle suggère en tout cas que chaque être choisit avant de venir au monde les parents qui lui donneront naissance […]. Nos parents répondraient ainsi aux besoins de notre âme. L'idée est séduisante quand elle responsabilise la personne et lui permet de ne plus placer papa-maman sur le banc des accusés permanents et exclusifs de ses échecs. » Delphine Horvilleur, Comment les rabbins font les enfants : Sexe, transmission et identité dans le judaïsme, Grasset, 2015. / « Nous sommes tous au fond d’un enfer dont chaque instant est un miracle. » Cioran, Le mauvais démiurge)


RP
L'Ecclésiaste

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2015-2016
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
2. 10 & 12 novembre (ch. 2, v. 14-26) – L'inconvénient d'être né - (PDF ici)


lundi 12 octobre 2015

L’Ecclésiaste et l'évanescence



Le terme hébraïque קהלת – Qoheleth – est construit sur la racine קהל – Qahal –, parlant d'assemblée, désignant le peuple de l'Exode au désert par ex. et, comme verbe, « rassembler », « convoquer » (le mot connotant l'appel au rassemblement). קהלת est donc un titre, référant à un « assembleur ». Selon le contexte, il s'agit soit de peuple pour l'instruire dans la sagesse, soit d'aphorismes dans le même but. קהלת peut aussi représenter la fonction d'éditeur, de compilateurs de textes (12,9) « Qohéleth a pesé, examiné et corrigé beaucoup de proverbes. » L'intitulé français du livre, Ecclésiaste, vient de la traduction de la Septante de Qohelet par Εκκλησιαστής. Ce mot tire ses origines du grec Εκκλησία, un « rassemblement » sans forcément de connotation religieuse, bien que plus tard utilisé pour cet usage en priorité, Église.

Le terme Qoheleth a cependant été également traduit en anglais par the Preacher (le prédicateur) dans la Bible King James (d'après le terme latin concionator de saint Jérôme, suivi également par der Prediger de Martin Luther) — rendant la notion d'appel. Le terme prédicateur ou prêcheur (qui est un synonyme plus ancien) impliquant une fonction religieuse, et le livre ne reflétant pas une telle fonction, elle est tombée en désuétude.

L'auteur se décrit lui-même comme fils de David et roi d'Israël à Jérusalem, un sage au sein d'une cour de gens brillants. Tant la tradition rabbinique que les premiers chrétiens attribuaient l'Ecclésiaste au roi Salomon.

Cette opinion a été abandonnée par les critiques modernes, qui pensent actuellement que Qoheleth est le fruit d'une tradition voulant se présenter comme propos d'un sage connu et respecté. Le point de vue le plus commun est que l'Ecclésiaste fut écrit aux alentours de 250 av. J.-C. par un intellectuel appartenant à la société juive de l'époque du Second Temple de Jérusalem. (Lignes ci-dessus : emprunt approximatif à Wiki.)

*

Un livre de « philosophie », où le mot « Dieu » désigne et rassemble la globalité des aspects (non-exhaustifs) de l'idée que ce qui nous advient ne dépend, ultimement, pas de nous.

Il ne s'agit pas de « foi » (confiance en un Dieu favorable, qui intervient favorablement, voire miraculeusement), mais d'un « concept », qui ne désigne pas un objet, mais vise d'abord le fait que ce qui nous advient ne dépend au bout du compte, pas de nous... Notion relevant de la raison, pas de la foi. Concept qui en hébreu se conjugue au singulier mais se décline au pluriel ! – : le livre de l'Ecclésiaste utilise le mot pluriel Elohim, qui pourrait se traduire par « les puissances », ou, pour rendre le singulier : « lui, les puissances » !

Il s'agit d'une de prise de conscience suite à une réflexion sur ce qu'enseigne ce concept – « Dieu » –, prise de conscience propre à fonder le bonheur, puisque pour l'Ecclésiaste c'est de cela qu'il s'agit : le fait que tout soit « don de Dieu » – ce qui symbolise le fait que nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient – invite à « la crainte », qui est en quelque sorte le versant négatif de l'admission de la possibilité que ce qui est don ne soit pas – ou n'ait pas été – octroyé, ou n'ait pas été reçu (car le bonheur – de manger et boire par ex. pour l'Ecclésiaste – suppose le don de ce qui le rend possible, les récoltes par ex., et la capacité d'en recevoir le produit pour le mieux, cela allant jusqu'à des dispositions digestives favorables ! Autant de choses qui au bout du compte, nous dépassent – un dépassement, une série de dépassements que rassemble le concept de Dieu). Crainte quant au versant négatif, donc – et en son versant positif, la reconnaissance, tout simplement, la reconnaissance de ce que la matérialité de la condition du bonheur, jusqu'à la disposition pour le recevoir, ne viennent, ultimement, pas de nous.

Précisons en outre que pour l'Ecclésiaste, la référence à Dieu n'a pas de rapport avec un prolongement post-mortem de l'existence. Précision utile en notre temps, où l'on lie automatiquement le concept de Dieu et une vie post-mortem. Ce que ne fait en aucun cas l'Ecclésiaste : pour lui notre vie est limitée au temps qui nous est donné « sous le soleil ».

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pourrions y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas tout-à-fait est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté : « crains Dieu et observe ses préceptes »... Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français. « Dieu » comme pluriel conjugué au singulier : ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier – une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est donc ce que le français a traduit par « Dieu ».

*

Parmi les quelques leitmotiv connus du livre de l'Ecclésiaste, le fameux « vanité des vanités » – évoquant une insoutenable légèreté selon le mot hébreu rendu par « vanité », à savoir « souffle fragile », « buée », « vapeur », bref, évanescence – ; ou encore la formule « rien de nouveau sous le soleil », indiquant que c'est bien « sous le soleil » – c'est-à-dire dans le provisoire dont il n'y a rien de très considérable à espérer – que se déroule le trajet vaporeux qui est le nôtre.

Y a-t-il là de quoi désespérer, sachant que « le plus heureux est encore celui qui n'a jamais vu le jour » (Ecc 4, 3) ? Ou y a-t-il là motif à s'abîmer dans un « à quoi bon » ou autre repli contemplatif vers les origines, vers le non-né ?

Eh bien, non, si l'on s'en tient à cet autre leitmotiv du livre ! – : l'invite à l'être humain de « jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés » (Ecc 5, 18), chose humble reprise à l'envi et reçue invariablement comme « don de Dieu »... Dieu qui ouvre à la disposition de recevoir ce qu'il offre à cette sagesse humble…

Puisque tout s'évapore en ce temps bref, « sous le soleil », qui seul nous est donné, puisqu'il n'y a rien de tout ce qui se fait sous le soleil « au séjour des morts où tu vas » (Ecc 9, 10), alors fais-le (ibid.).

C'est là le travail à accomplir, « fais ce que tu trouves à faire » – et à en cueillir le fruit (sans quoi le travail est plutôt malédiction !), fruit du plaisir de l'œuvre, et de son humble produit.


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L'Ecclésiaste

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1) 13 & 15 octobre 2015 – L’évanescence
(Introduction au livre puis entrée dans les ch. 1 à 2 v. 13)


samedi 5 septembre 2015

"Ce jour-là"...




Ecclésiaste 12, 1b-7 :

[...] avant que viennent les jours du malheur
et qu'arrivent les années dont tu diras : « Je n'y trouve aucun plaisir » ;
avant que s'obscurcissent le soleil et la lumière,
la lune et les étoiles,
et que les nuages reviennent après la pluie.
Ce jour-là les gardiens de la maison tremblent,
les hommes vaillants se courbent ;
les meunières, trop peu nombreuses, cessent de moudre,
celles qui regardent par les fenêtres sont dans l'obscurité,
les deux battants de la porte se ferment sur la rue
tandis que baisse le bruit de la meule ;
on se lève au chant de l'oiseau,
toutes les chanteuses s'affaiblissent ;
on a peur de ce qui est élevé,
il y a des terreurs en chemin, l'amandier fleurit,
le criquet devient pesant, la câpre n'a plus d'effet,
car l'être humain s'en va vers ce qui sera pour toujours sa demeure,
et le cortège de lamentations passe dans la rue ;
avant que le cordon d'argent se détache,
que le réservoir d'or se casse,
que la jarre se brise à la fontaine,
que la poulie se casse et tombe dans la citerne ;
avant que la poussière retourne à la terre, selon ce qu'elle était,
et que le souffle retourne à Dieu qui l'a donné.



jeudi 1 juillet 2010

Le Qohéleth — "Don de Dieu"




Quelques leitmotiv connus du livre de l'Ecclésiaste sont, par exemple, le fameux «vanité des vanités» — évoquant une insoutenable légèreté selon le mot hébreu rendu par «vanité», à savoir «souffle fragile», «buée», «vapeur» — ; ou encore la formule «rien de nouveau sous le soleil», indiquant que c'est bien «sous le soleil» — c'est-à-dire dans le provisoire dont il n'y a rien de très considérable à espérer — que se déroule le trajet vaporeux qui est le nôtre.

Y a-t-il là de quoi désespérer, sachant que «le plus heureux est encore celui qui n'a jamais vu le jour» (Ecc 4, 3) ? Ou y a-t-il là là motif à s'abîmer dans un «à quoi bon» ou autre repli contemplatif vers les origines, vers le non-né ?

Eh bien, non, si l'on s'en tient à cet autre leitmotiv du livre ! — : l'invite à l'être humain de «jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés» (Ecc 5, 18), chose humble reprise à l'envi et reçue invariablement comme «don de Dieu»... Dieu qui ouvre à la disposition de recevoir ce qu'il offre à cette sagesse humble...

Puisque tout s'évapore en ce temps bref, «sous le soleil», qui seul nous est donné, puisqu'il n'y a rien de tout ce qui se fait sous le soleil «au séjour des morts où tu vas» (Ecc 9, 10), alors fais-le (ibid.).

C'est là le travail à accomplir, «fais ce que tu trouves à faire» — et à en cueillir le fruit (sans quoi le travail est plutôt malédiction !), fruit du plaisir de l'œuvre, et de son humble produit.


Petit tour dans ce propos du livre :

Ecclésiaste 1:2 Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, vanité des vanités, tout est vanité.

1:5 Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau.
1:9 Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.

11:7 La lumière est douce, et il est agréable aux yeux de voir le soleil.
12:1 (12:3) Mais souviens-toi de ton créateur pendant les jours de ta jeunesse, avant que les jours mauvais arrivent et que les années s’approchent où tu diras : Je n’y prends point de plaisir ;
12:2 (12:4) avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages reviennent après la pluie.

12:8 (12:10) Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, tout est vanité.

2:24 Il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à manger et à boire, et à faire jouir son âme du bien-être, au milieu de son travail ; mais j’ai vu que cela aussi vient de la main de Dieu.
3:13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu.
5:18 (5:17) Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
5:19 (5:18) Mais, si Dieu a donné à un homme des richesses et des biens, s’il l’a rendu maître d’en manger, d’en prendre sa part, et de se réjouir au milieu de son travail, c’est là un don de Dieu.
6:7 Tout le travail de l’homme est pour sa bouche, et cependant ses désirs ne sont jamais satisfaits.
8:15 J’ai donc loué la joie, parce qu’il n’y a de bonheur pour l’homme sous le soleil qu’à manger et à boire et à se réjouir ; c’est là ce qui doit l’accompagner au milieu de son travail, pendant les jours de vie que Dieu lui donne sous le soleil.
9:9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité ; car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil.
9:10 Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le ; car il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas.




Trois leitmotiv :

Vanité
1:14 J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent.
2:1 J’ai dit en mon cœur : Allons ! je t’éprouverai par la joie, et tu goûteras le bonheur. Et voici, c’est encore là une vanité.
2:11 Puis, j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits, et la peine que j’avais prise à les exécuter ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent, et il n’y a aucun avantage à tirer de ce qu’on fait sous le soleil.
2:15 Et j’ai dit en mon cœur : J’aurai le même sort que l’insensé ; pourquoi donc ai-je été plus sage ? Et j’ai dit en mon cœur que c’est encore là une vanité.
2:17 Et j’ai haï la vie, car ce qui se fait sous le soleil m’a déplu, car tout est vanité et poursuite du vent.
2:19 Et qui sait s’il sera sage ou insensé ? Cependant il sera maître de tout mon travail, de tout le fruit de ma sagesse sous le soleil. C’est encore là une vanité.
2:21 Car tel homme a travaillé avec sagesse et science et avec succès, et il laisse le produit de son travail à un homme qui ne s’en est point occupé. C’est encore là une vanité et un grand mal.
2:23 Tous ses jours ne sont que douleur, et son partage n’est que chagrin ; même la nuit son cœur ne repose pas. C’est encore là une vanité.
Ecclésiaste 2:26 Car il donne à l’homme qui lui est agréable la sagesse, la science et la joie ; mais il donne au pécheur le soin de recueillir et d’amasser, afin de donner à celui qui est agréable à Dieu. C’est encore là une vanité et la poursuite du vent.
3:19 Car le sort des fils de l’homme et celui de la bête sont pour eux un même sort ; comme meurt l’un, ainsi meurt l’autre, ils ont tous un même souffle, et la supériorité de l’homme sur la bête est nulle ; car tout est vanité.
4:4 J’ai vu que tout travail et toute habileté dans le travail n’est que jalousie de l’homme à l’égard de son prochain. C’est encore là une vanité et la poursuite du vent.
4:7 J’ai considéré une autre vanité sous le soleil.
4:8 Tel homme est seul et sans personne qui lui tienne de près, il n’a ni fils ni frère, et pourtant son travail n’a point de fin et ses yeux ne sont jamais rassasiés de richesses. Pour qui donc est-ce que je travaille, et que je prive mon âme de jouissances ? C’est encore là une vanité et une chose mauvaise.
4:16 Il n’y avait point de fin à tout ce peuple, à tous ceux à la tête desquels il était. Et toutefois, ceux qui viendront après ne se réjouiront pas à son sujet. Car c’est encore là une vanité et la poursuite du vent.
5:10 (5:9) Celui qui aime l’argent n’est pas rassasié par l’argent, et celui qui aime les richesses n’en profite pas. C’est encore là une vanité.
6:2 Il y a tel homme à qui Dieu a donné des richesses, des biens, et de la gloire, et qui ne manque pour son âme de rien de ce qu’il désire, mais que Dieu ne laisse pas maître d’en jouir, car c’est un étranger qui en jouira. C’est là une vanité et un mal grave.
6:9 Ce que les yeux voient est préférable à l’agitation des désirs : c’est encore là une vanité et la poursuite du vent.
6:12 Car qui sait ce qui est bon pour l’homme dans la vie, pendant le nombre des jours de sa vie de vanité, qu’il passe comme une ombre ? Et qui peut dire à l’homme ce qui sera après lui sous le soleil ?
7:6 Car comme le bruit des épines sous la chaudière, ainsi est le rire des insensés. C’est encore là une vanité.
7:15 J’ai vu tout cela pendant les jours de ma vanité. Il y a tel juste qui périt dans sa justice, et il y a tel méchant qui prolonge son existence dans sa méchanceté.
8:10 Alors j’ai vu des méchants recevoir la sépulture et entrer dans leur repos, et ceux qui avaient agi avec droiture s’en aller loin du lieu saint et être oubliés dans la ville. C’est encore là une vanité.
8:14 Il est une vanité qui a lieu sur la terre : c’est qu’il y a des justes auxquels il arrive selon l’œuvre des méchants, et des méchants auxquels il arrive selon l’œuvre des justes. Je dis que c’est encore là une vanité.
9:9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité ; car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil.
11:8 Si donc un homme vit beaucoup d’années, qu’il se réjouisse pendant toutes ces années, et qu’il pense aux jours de ténèbres qui seront nombreux ; tout ce qui arrivera est vanité.
11:10 (12:2) Bannis de ton cœur le chagrin, et éloigne le mal de ton corps ; car la jeunesse et l’aurore sont vanité.
12:8 (12:10) Vanité des vanités, dit l’Ecclésiaste, tout est vanité.


Sous le soleil (exactement ?!)
1:3 Quel avantage revient-il à l’homme de toute la peine qu’il se donne sous le soleil ?
1:5 Le soleil se lève, le soleil se couche ; il soupire après le lieu d’où il se lève de nouveau.
1:9 Ce qui a été, c’est ce qui sera, et ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera, il n’y a rien de nouveau sous le soleil.
1:14 J’ai vu tout ce qui se fait sous le soleil ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent.
2:11 Puis, j’ai considéré tous les ouvrages que mes mains avaient faits, et la peine que j’avais prise à les exécuter ; et voici, tout est vanité et poursuite du vent, et il n’y a aucun avantage à tirer de ce qu’on fait sous le soleil.
2:17 Et j’ai haï la vie, car ce qui se fait sous le soleil m’a déplu, car tout est vanité et poursuite du vent.
2:18 J’ai haï tout le travail que j’ai fait sous le soleil, et dont je dois laisser la jouissance à l’homme qui me succédera.
2:19 Et qui sait s’il sera sage ou insensé ? Cependant il sera maître de tout mon travail, de tout le fruit de ma sagesse sous le soleil. C’est encore là une vanité.
2:20 Et j’en suis venu à livrer mon cœur au désespoir, à cause de tout le travail que j’ai fait sous le soleil.
2:22 Que revient-il, en effet, à l’homme de tout son travail et de la préoccupation de son cœur, objet de ses fatigues sous le soleil ?
3:16 J’ai encore vu sous le soleil qu’au lieu établi pour juger il y a de la méchanceté, et qu’au lieu établi pour la justice il y a de la méchanceté.
4:1 J’ai considéré ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil ; et voici, les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console ! ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console !
4:3 et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.
4:7 J’ai considéré une autre vanité sous le soleil.
4:15 J’ai vu tous les vivants qui marchent sous le soleil entourer l’enfant qui devait succéder au roi et régner à sa place.
5:13 (5:12) Il est un mal grave que j’ai vu sous le soleil : des richesses conservées, pour son malheur, par celui qui les possède.
5:18 (5:17) Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
6:1 Il est un mal que j’ai vu sous le soleil, et qui est fréquent parmi les hommes.
6:5 il n’a point vu, il n’a point connu le soleil ; il a plus de repos que cet homme.
6:12 Car qui sait ce qui est bon pour l’homme dans la vie, pendant le nombre des jours de sa vie de vanité, qu’il passe comme une ombre ? Et qui peut dire à l’homme ce qui sera après lui sous le soleil ?
7:11 La sagesse vaut autant qu’un héritage, et même plus pour ceux qui voient le soleil.
8:9 J’ai vu tout cela, et j’ai appliqué mon cœur à tout ce qui se fait sous le soleil. Il y a un temps où l’homme domine sur l’homme pour le rendre malheureux.
8:15 J’ai donc loué la joie, parce qu’il n’y a de bonheur pour l’homme sous le soleil qu’à manger et à boire et à se réjouir ; c’est là ce qui doit l’accompagner au milieu de son travail, pendant les jours de vie que Dieu lui donne sous le soleil.
8:17 j’ai vu toute l’œuvre de Dieu, j’ai vu que l’homme ne peut pas trouver ce qui se fait sous le soleil ; il a beau se fatiguer à chercher, il ne trouve pas ; et même si le sage veut connaître, il ne peut pas trouver.
9:3 Ceci est un mal parmi tout ce qui se fait sous le soleil, c’est qu’il y a pour tous un même sort ; aussi le cœur des fils de l’homme est-il plein de méchanceté, et la folie est dans leur cœur pendant leur vie ; après quoi, ils vont chez les morts. Car, qui est excepté ?
9:6 Et leur amour, et leur haine, et leur envie, ont déjà péri ; et ils n’auront plus jamais aucune part à tout ce qui se fait sous le soleil.
9:9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité ; car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil.
9:11 J’ai encore vu sous le soleil que la course n’est point aux agiles ni la guerre aux vaillants, ni le pain aux sages, ni la richesse aux intelligents, ni la faveur aux savants ; car tout dépend pour eux du temps et des circonstances.
9:13 J’ai aussi vu sous le soleil ce trait d’une sagesse qui m’a paru grande.
10:5 Il est un mal que j’ai vu sous le soleil, comme une erreur provenant de celui qui gouverne:
11:7 La lumière est douce, et il est agréable aux yeux de voir le soleil.
12:2 (12:4) avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que les nuages reviennent après la pluie.


Travail et fruit
2:10 Tout ce que mes yeux avaient désiré, je ne les en ai point privés ; je n’ai refusé à mon cœur aucune joie ; car mon cœur prenait plaisir à tout mon travail, et c’est la part qui m’en est revenue.
2:18 J’ai haï tout le travail que j’ai fait sous le soleil, et dont je dois laisser la jouissance à l’homme qui me succédera.
2:19 Et qui sait s’il sera sage ou insensé ? Cependant il sera maître de tout mon travail, de tout le fruit de ma sagesse sous le soleil. C’est encore là une vanité.
2:20 Et j’en suis venu à livrer mon cœur au désespoir, à cause de tout le travail que j’ai fait sous le soleil.
2:21 Car tel homme a travaillé avec sagesse et science et avec succès, et il laisse le produit de son travail à un homme qui ne s’en est point occupé. C’est encore là une vanité et un grand mal.
2:22 Que revient-il, en effet, à l’homme de tout son travail et de la préoccupation de son cœur, objet de ses fatigues sous le soleil ?
2:24 Il n’y a de bonheur pour l’homme qu’à manger et à boire, et à faire jouir son âme du bien-être, au milieu de son travail ; mais j’ai vu que cela aussi vient de la main de Dieu.
3:13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu.
4:4 J’ai vu que tout travail et toute habileté dans le travail n’est que jalousie de l’homme à l’égard de son prochain. C’est encore là une vanité et la poursuite du vent.
4:6 Mieux vaut une main pleine avec repos, que les deux mains pleines avec travail et poursuite du vent.
4:8 Tel homme est seul et sans personne qui lui tienne de près, il n’a ni fils ni frère, et pourtant son travail n’a point de fin et ses yeux ne sont jamais rassasiés de richesses. Pour qui donc est-ce que je travaille, et que je prive mon âme de jouissances ? C’est encore là une vanité et une chose mauvaise.
4:9 Deux valent mieux qu’un, parce qu’ils retirent un bon salaire de leur travail.
5:15 (5:14) Comme il est sorti du ventre de sa mère, il s’en retourne nu ainsi qu’il était venu, et pour son travail n’emporte rien qu’il puisse prendre dans sa main.
5:18 (5:17) Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
5:19 (5:18) Mais, si Dieu a donné à un homme des richesses et des biens, s’il l’a rendu maître d’en manger, d’en prendre sa part, et de se réjouir au milieu de son travail, c’est là un don de Dieu.
6:7 Tout le travail de l’homme est pour sa bouche, et cependant ses désirs ne sont jamais satisfaits.
8:15 J’ai donc loué la joie, parce qu’il n’y a de bonheur pour l’homme sous le soleil qu’à manger et à boire et à se réjouir ; c’est là ce qui doit l’accompagner au milieu de son travail, pendant les jours de vie que Dieu lui donne sous le soleil.
9:9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes, pendant tous les jours de ta vie de vanité, que Dieu t’a donnés sous le soleil, pendant tous les jours de ta vanité ; car c’est ta part dans la vie, au milieu de ton travail que tu fais sous le soleil.
10:15 Le travail de l’insensé le fatigue, parce qu’il ne sait pas aller à la ville.


Tel est le « don de Dieu »...