mercredi 7 janvier 2026

“Les cathares ont-ils existé ?”




À propos du livre d’Arnaud Fossier, Les cathares, ennemis de l'intérieur (éd. La fabrique, 2025), en son chapitre “Les cathares ont-ils existé ?” (p. 23-33)

M. Fossier parle d’emblée d’un “traitement beaucoup trop cavalier des sources à disposition” (p. 24), affirmant qu’il n’y a “aucun témoignage direct ou presque — exception faite d’un Rituel cathare provençal écrit à Lyon [sic !] vers 1250 et de deux autres plus tardifs” (ibid.). Manifestement, question Rituels, il n’a dû lire que très distraitement la chartiste Anne Brenon (quid de son dernier livre — de 2022 ?), Anne Brenon qu’il range probablement dans la lignée de la liste sur laquelle il ironise en entrée de chapitre (p. 23), avant de se ranger lui-même dans la lignée des “historien·nes spécialistes de la question” (ibid.) issus de la fameuse “École de Nice” (p. 31) — outre les références abondantes à l'écrivain australien Mark G. Pegg, traduit par Julien Théry, sur l’autorité duquel M. Fossier atteste qu’il existe une “hypothèse selon laquelle des livres de théologie cathares auraient existé mais auraient été perdus est donc ‘contre factuelle’ et relève du fantasme d’une ‘histoire secrète de l’Occident’. Si ‘les médiévistes sont souvent confrontés au problème de la destruction ou de la perte de documents’, ‘tel n’est pas le cas pour les livres perdus des cathares qui sont aussi fictifs que le catharisme lui-même’” (sic). Et M. Fossier d’enchaîner de la thèse centrale de ladite “École de Nice”, qu’il fait sienne sans réserves : “Il faut s’y résigner : nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” (p. 24-25).

Pour nous donner cette affirmation péremptoire, il fait comme ses deux ou trois collègues invariablement présentés de nos jours comme “majoritaires” : il ignore les factuels textes indubitablement issus des hérétiques. “Il convient donc de ‘déconstruire l’hérésie’”, écrit-il (p. 28), étant de ceux qui “n’ont eu de cesse de répéter qu’ils n’avaient jamais nié l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (ibid.). “Déconstruction” du fait cathare qui s’appuie sur l'idée de l’absence de “doctrine spécifique”. Postulat qui passe par l'affirmation que “nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs”.

Passant donc sur les Rituels comme sur quantité négligeable, se trompant sur celui dit de Lyon en affirmant que cela signifie qu’il y a été écrit ! (sic), gageons que s’il ne rangeait pas celui de Dublin parmi les insignifiants “deux autres plus tardifs” (p. 24), il nous assènerait qu'il a été écrit à Dublin !, ce qui lui permettrait d’appuyer la thèse qu’il partage avec ses deux ou trois collègues “majoritaires”, que tout ce qu’on a vient “de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” (p. 24-25) — sauf que ce n’est pas le cas du Rituel conservé à Dublin, qui vient d’un recueil de textes conservés par les vaudois passés au protestantisme (des ennemis de “leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs”), témoins en fait de la solidarité hérétique soulignée par les spécialistes des vaudois que furent Giovanni Gonnet et Amadeo Molnar, outre Anne Brenon, dont M. Fossier, qui l’a lue décidément apparemment très vite, ignore qu’avant d’écrire sur les cathares elle a d'abord été spécialiste des vaudois — “Anne Brenon n’y fait […] jamais référence et ne compare les cathares du Languedoc à rien ni personne”, écrit M. Fossier (sic, p. 27) !

Si M. Fossier avait fait ne serait-ce qu'un pas de côté par rapport à la, décrétée “majoritaire”, fameuse “École de Nice”, il aurait appris que, accompagnant ce même Rituel de Dublin, on a (conservés par des vaudois) des développements théologiques issus des cathares eux-mêmes et auxquels “leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” ne peuvent rien.

Il aurait du coup pu s’interroger sur le Livre des deux Principes, au titre éloquent, traité latin clairement cathare et accompagné de l’équivalent latin des Rituels occitans… certes trouvé dans une bibliothèque dominicaine, à Florence, mais développant un complexe dualisme que les “détracteurs, clercs et inquisiteurs” ont bien de la peine à réfuter, à l’instar du Contra manicheos, latin aussi, mais d’origine occitane, qui reproduit pour une réfutation (laborieuse) un “Traité anonyme” (de théologie complexe équivalente au Livre des deux Principes) produit par des “manichéens” que le Contra manicheos appelle “cathares” (en Occitanie !) — ledit Traité anonyme étant cité par l'auteur du Contra manicheos comme Origène cite, là aussi pour réfutation, un Porphyre dont, sinon, on ne connaîtrait pas l’argumentation. Jusque là, à ma connaissance, personne n’a soutenu qu'Origène a inventé Porphyre !, comme “l’École de Nice” nous suggère, point d'interrogation à l’appui, que ses “détracteurs, clercs et inquisiteurs” ont ”inventé l’hérésie”.

À partir de cette ignorance des sources proprement cathares, M. Fossier peut épiloguer, concédant, bon prince, que “de là à conclure qu’ils furent le pur produit de l’imagination de ces derniers, il y a cependant un pas que l’on ne saurait franchir” (p. 25).

Et M. Fossier de citer à nouveau M. Pegg, un des “majoritaires”, pour en reprendre cette fois, l’idée de bons-hommes laïques de “la bourgeoisie urbaine”“‘bons hommes’ ou ‘bonnes femmes’, “un terme qui n’avait absolument aucune signification religieuse particulière puisqu’il désignait couramment la bourgeoisie urbaine”. Les deux spécialistes semblent ici confondre laïcs et laïques : un laïc, avant la Révolution française et la loi française de 1905, n’est pas laïque, mais, au Moyen Âge, toujours religieux, les bons-hommes et bonnes-femmes inclus, comme les rois (cf. “saint” Louis, mais pas que lui et pas que ses pairs). Laïcs alors se distingue de clercs, les fameux “détracteurs, clercs et inquisiteurs” qui s’attaquent aux cathares, non sans les considérer (pour non-clercs qu’ils soient aux yeux de l’Église romaine) comme religieux, ce qu’ils sont surtout aux yeux de leurs croyants.

Et M. Fossier d’ignorer souverainement le dernier livre de la chartiste Anne Brenon (2022), extrêmement fouillé et précis, basé sur l’étude approfondie des textes cathares dont nous disposons, reproduits et traduits à nouveaux frais dans la deuxième partie du livre, expliquant l'importance des Rituels. Mais elle semble être d'ores et déjà classée dans les non-“majoritaires”, à laisser de côté, parmi lesquels (liste non-exhaustive) : David Zbiral (Université de Masarik), Georg Feuchter (Université de Berlin), Ylva Hagman (Université d’Uppsala), Beverly Kienzle (Université de Harvard), Peter Biller (Université de York), ou encore Jacques Paul (Université d’Aix-Marseille), Daniela Müller (Université de Radboud), Francesco Zambon (Université de Trente), Enrico Riparelli (Université de Padoue), Annie Cazenave (CNRS émérite), Edina Bozoky (Université de Poitiers), le regretté Martin Aurell (Université de Poitiers), qui présidait le colloque de Foix en hommage à Jean Duvernoy (dont les travaux ont inspiré ceux de Emmanuel Le Roy Ladurie sur Montaillou, disqualifié aussi pour avoir admis qu’il y avait bien des cathares en Occitanie — car parmi les trois ou quatre “majoritaires”, il y a aussi Mme Trivellone, qui — à l’instar de M. Pegg et ses cathares aux livres imaginaires “aussi fictifs que le catharisme lui-même” — laquelle assurait main sur le cœur : “Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi” (L’Indépendant 04/10/2018).

Il est vrai que depuis cette déclaration fracassante d’une des trois ou quatre “majoritaires”, ladite école “majoritaire” semble avoir découvert l'existence d’un concile tenu au Latran (1179, 3e du nom, œcuménique pour Rome), consacrant son canon 20 au combat contre les cathares qui sévissent en Toulousain, Gascogne et Albigeois (dans le “Midi”, semble-t-il)… Et on constate que M. Fossier est moins radical et garde finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure (p. 23) que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti”.

Avant cela, il convient peut-être aussi de ne pas négliger le fruit du concile de Latran III jusque chez un Alain de Lille / de Montpellier, qui explique “étymologiquement” pourquoi les cathares sont nommés ainsi. Alain était bien présent au concile de Latran III, où la prise en compte des cathares, et l'application du terme à l’Occitanie n’est sans doute pas sans dette aux Rhénans représentés aussi au concile et chez lesquels le jeu de mot Ketzer (hérétique) Katze (chat) se retrouve à Montpellier concernant les hérétiques d’Oc, chez Alain, qui le latinise : catharus / catus, parce que dit-il, ils baisent le derrière d’un chat en lequel le diable leur apparaît

Bref, gageons qu’on pourrait voir se raréfier les intitulés comme “Les cathares une idée de reçue” pour l’exposition donnée en 2018 par la même Mme Trivellone, pourtant cheville ouvrière de la récente explosion de Toulouse où les “cathares” réapparaissent, “entre-guillemets”. M. Fossier nous assure que ça promet le succès…

Mais qu’est-ce que le catharisme, sans guillemets, sinon cette “doctrine spécifique” dont M. Fossier insiste (p. 28) pour nier qu’elle ait existé ? M. Fossier dénonçant “Peter Biller [qui, dit-il] écrivait par exemple que là où ‘l’Église a détruit les œuvres théologiques et liturgiques des hérétiques’, et là où elle ‘s’est assurée de leur mort au Moyen Âge’, Moore ‘va plus loin encore en effaçant leur réalité passée’” (p. 27-28). (Robert Moore dont l’œuvre de départ sur la société persécutrice a été utilement productive : dans un premier temps il admettait sans problème l’existence d’un catharisme doté de doctrines spécifiques, et était très proche d’Anne Brenon, Jean Duvernoy, Michel Roquebert, au point d'être invité à présider le colloque Heresis de 1993. Puis il a rejoint la thèse de la déconstruction qui lui semblait aller dans son sens et a été traduit durant ce second temps par M. Théry. Robert Moore semble, si l’on suit son dialogue avec son collègue Peter Biller, avoir fini par nuancer la position extrême qu’il avait rejointe.)

Car M. Fossier dénonce ceux qui, comme Peter Biller, admettent l'existence du catharisme, c'est-à-dire d’un mouvement doté de doctrines spécifiques, et constatent que nier ce fait est au cœur de la démarche visant à “déconstruire l’hérésie” (selon l'expression de M. Fossier), la réduisant à une simple forme de dissidence catholique, selon le bel anachronisme référent au “dissent” britannique ou aux “dissidents” de la sphère soviétique qu’admet M. Fossier (p. 26-27).

Les tenants de “l’École de Nice”, qui entendent “déconstruire l’hérésie” comme ils le revendiquent, entendent donc bien nier l’existence d’un catharisme doté en tant que tel des doctrines spécifiques qu’attestent leurs propres textes, pour peu qu’on s’y intéresse.

M. Fossier considère ce constat partagé par Peter Biller ou avant lui, Michel Roquebert, comme des “accusations […] obscènes” (p. 29) !… cela appuyé par une citation de Michel Roquebert au biais d’un contresens. On se demande comment M. Fossier lit ce qu’il cite : dans l’extrait cité Michel Roquebert parle explicitement et précisément de “méthode”, de la méthode “déconstructionniste”, qui consiste à “faire passer pour des conclusions des propositions” pour en venir à “disqualifier systématiquement la preuve” (p. 29). Les documents provenant du catharisme lui-même ne sont-ils pas systématiquement disqualifiés ? : le Livre des deux principes, le Traité anonyme, les développements théologiques du manuscrit de Dublin totalement ignorés, ou supposés inventés par l’Église catholique, n’est-ce pas “faire passer pour des conclusions des propositions”, propositions jamais vérifiées ?… Les Rituels, essentiels (comme le démontre brillamment le dernier livre d’Anne Brenon), considérés comme quantité négligeable…

Et M. Fossier, à l’instar de tel tenant de “l’Ecole de Nice” qu’il cite, de s’offusquer : “Ces accusations sont d’autant plus obscènes que ‘nier la réalité du catharisme ne signifie pas dénier que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été tués par les croisés et persécutés par les inquisiteurs’” (p. 29). Mais (lecture superficielle ou mauvaise foi ?), questionner les postulats de ceux qui prétendent “déconstruire l’hérésie” n’a jamais conduit personne à accuser lesdits “déconstructeurs” de nier les violences des persécuteurs ! Au contraire, on peut lire régulièrement un questionnement sur le portrait que les “déconstructeurs” dessinent d’une Église catholique qu’ils font apparaître comme sujette à une paranoïa particulièrement perverse : inventer une hérésie inexistante jusque là pour persécuter des hérétiques imaginaires ! qu’est-ce d’autre si les cathares n’existent pas, n’ont pas de doctrines spécifiques, avant que leurs persécuteurs ne les inventent pour les persécuter ?

Michel Roquebert, au colloque de Foix ne parle, jusque dans la citation qu'en donne M. Fossier, que de “méthode”, qui est aussi celle des “Rassinier et Faurisson [qui] n’ont pas fait autre chose que du déconstructionnisme, quand ils affirmaient que la Shoah était une pure production du discours sioniste.”

En disant cela, M. Roquebert parlait encore de méthode. Je le sais, j’y étais : l’évocation de ces personnages niant la Shoah a alors conduit le participant convaincu à l’amitié judéo-chrétienne convaincu que je suis à mettre en garde contre le contresens qui pourrait être fait par quelqu’un qui voudrait comparer les violences contre les cathares à la Shoah, précisant : “les juifs sont toujours là, mais […] les cathares ce n’est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau” (p. 99 des actes du colloque de Foix, mai 2003). Après la parution des Actes, en 2005, M. Julien Théry — dont on sait son souci pour les juifs depuis que son université, Lyon II, a jugé préférable de le suspendre de son enseignement à titre conservatoire et de faire un signalement auprès du procureur de la République —, à l'époque M. Théry avait jugé bon de “s’appuyer” sur mon intervention, au prix d’un parfait contresens (me faisant dire exactement l'inverse de ce que je disais), pour dénoncer le colloque, et nommément Michel Roquebert et Anne Brenon comme comparant la persécution des cathares et la Shoah (ce qu'évidemment le colloque ne faisait pas !).

Aujourd'hui, certes en plus modéré, M. Fossier fait à nouveau dire à Michel Roquebert quelque chose “d'obscène”, à savoir qu’il parlerait d’autre chose que de méthode, malgré le texte explicite qu’il cite ! Encore une fois il n’a jamais accusé, lui ni personne, les tenants de la “déconstruction de l’hérésie”, de nier les violences exercées par l’Église catholique, le pouvoir croisé, puis le pouvoir royal. Au contraire, les tenants de ladite déconstruction présentent une Église particulièrement perverse, jusqu’à persécuter violemment des hérétiques inexistants et imaginaires, inventés pour cela !

Aujourd’hui M. Fossier dans une tribune du Nouvel Observateur, reprend l'argument à propos des châteaux où se sont réfugiés les cathares, reconstruits en “forteresses royales” après la croisade, pour nous expliquer que “cela n’est pas du révisionnisme”… Voire ! Certes les cathares n’ont pas bâti de châteaux, mais ça peut rester troublant de voir baptiser leurs lieux de refuge du nom des persécuteurs qui ont substitué leurs “forteresses royales” à ces lieux-refuges.

Mais revenons à notre sujet, les cathares, dont les livres les évoquant connaissent un “succès […] jamais démenti” nous dit M. Fossier (p. 23). Il sait prendre la leçon qu’il donne, semble-t-il, et ça marche : le voilà connaissant, suite à son livre sur les cathares, ledit succès : invité par Radio-France (plusieurs émissions sur France-Inter) (il est vrai que Radio-France n’est pas à son coup d’essai pour ce qui est d’inviter les tenants de la “déconstruction de l'hérésie” : on a déjà eu sur France-Culture et France-Inter les explications de Mme Trivellone et M. Théry), M. Fossier est invité à donner une tribune sur Le Nouvel Observateur et last but not least une interview sur Le Média lfiste de M. Théry, entre deux attaques contre les juifs “génocidaires” et une laborieuse tentative d'expliquer que (comme les cathares qui n'existent pas) l’antisémitisme de gauche n’existe pas…

Succès indubitable… Avant que la thèse universitaire officielle ne s'inscrive dans le “décontructivisme”, on en était à la secte “manichéenne”, témoin le “Que sais-je” sur les cathares, dû à Fernand Niel, qui présentait Montségur comme temple solaire cathare. Apparemment M. Théry a été pressenti pour remplacer le “Que sais-je” de M. Niel. Un nouveau succès était en perspective, mais peut-être pas beaucoup plus probant…

Lorsque cette nouvelle exaltation sera retombée et que l’on réalisera que ladite application de la philosophique déconstruction à l'histoire des cathares ne donne pas ce qu’elle a annoncé : déconstruire ne signifie pas scier la branche sur laquelle on est assis, sur laquelle on connaît le succès, en effaçant les sources par lesquelles on y a accès. Lorsque cela sera retombé, il sera temps de relire les Nelli, Duvernoy, Brenon, Roquebert, vrais connaisseurs des sources, sachant les lire et sachant leur valeur, distinguant, pour des cathares, qui existaient, les sources cathares des sources inquisitoriales et polémiques et leur aspect caricatural…

RP


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