vendredi 15 juin 2018

En présence de l'Absent



Perspectives (suite) – cf. Actes 1

Dans le départ du Christ, c'est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi à présent, comme le Père, absent, caché.

Le départ de Jésus est en relation précise avec la venue de l'Esprit : « si je ne m'en vais pas, disait Jésus avant sa crucifixion, l’Esprit Saint ne viendra pas » (Jean 16, 7). C'est que le don de l'Esprit est présence de l'Absent, présence dans l'absence, par l'absence, et partage de sa vie.

Jésus présent, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu'on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme. Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d'en faire une idole ! Dès qu’il échappe aux hommes, ils lui en veulent. C’est là l’Esprit du monde.

L’Esprit saint est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence de l'Absent, nous place dans l'intimité de l'insaisissable. C'est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus… qui fait écho au retrait de Dieu dans son repos à la fin du récit de la création : Dieu créant le monde s'est retiré pour laisser la place au monde, pour que le monde puisse advenir. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s'est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s'en va pour que vienne l'Esprit qui nous fasse advenir, devenir nous-mêmes en Dieu. Avec un risque terrible : Dieu retiré du monde y laisse de la place aussi au risque du mal.

Et quand aussi bien la Genèse que le livre des Actes nous envoient pour l’histoire, nous confient l’histoire, le risque devient rien moins que concret…

Cf. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, texte rédigé dans les premiers mois de 1940 : « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus » (cf. supra). Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

*

Et pourtant, c'est l'étape ultime de la création qui se met en place. Le jour s'approche de l’entrée de la création dans le repos de Dieu. En regard de l’ultime humilité où à l'image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, se retire et nous laissant la place, — l’histoire, notre histoire, celle que nous avons déployée et déployons, avec sa douleur, nous enseigne alors l’humilité.

*

Cf. Jean Brun, « Hegel et la théologie », Hokhmah, n°1, Paris-Lausanne 1976, p. 7 :
« a) Il faut donc dire que la durée ne va pas du passé au présent, mais que le temps vient au présent, à partir du futur, il y a donc une dimension prévalente du temps, un avenir qui est en quelque sorte antérieur au passé. En se niant comme avenir l’avenir devient maintenant, il s’accomplit dans le présent qu’il supprime, il s’oppose au futur qu’il était et n’est plus, au passé qu’il sera et n’est pas encore. Le temps est donc l’extase de lui-même.
b) Ce ne sont pas les choses qui sont dans le temps mais c’est le temps lui-même qui est l’étoffe des choses. Cézanne dira des objets qu’ils sont des accidents de la lumière on pourrait dire que, pour Hegel, les choses sont des accidents, c’est-à-dire des moments du temps. C’est le temps qui devient chose, et qui, en tant que tel, se spatialise ; l’espace est du temps paralysé, du temps achevé et accompli.
c) Cette relation du temps et de l’espace nous met sur le chemin de la réconciliation. Le fait d’être séparé n’est pas une propriété du temps, elle est une propriété de l’espace qui l’accompagne. Car le temps n’est pas une séparation indifférente des moments, il est cette contradiction qui possède dans une unité immédiate ce qui est purement et complètement opposé : "C’est nous qui sommes l’espace, c’est nous qui sommes le temps qui meut les négativités de l’espace de telle façon qu’elles sont ses dimensions et leurs positions différentes."
Par conséquent temps et espace ne peuvent pas être séparés, par conséquent esprit et nature ne peuvent l’être davantage. Ils se réalisent réciproquement […]. »


*

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s'est retiré pour que nous puissions être, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous pouvons croire de nous-mêmes. C'est là seulement que peut se compléter notre création à l'image de Dieu. Hors cela il n'est que stérile agitation et poursuite de la vanité.


RP
Les choses de la fin

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2017-2018
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
9) 19 & 21 juin - Perspectives – Cf. Actes 1 (PDF ici)


samedi 9 juin 2018

Perspectives – Actes 1




Actes 1, 1-11
1 J’avais consacré mon premier livre, Théophile, à tout ce que Jésus avait fait et enseigné, depuis le commencement
2 jusqu’au jour où, après avoir donné, dans l’Esprit Saint, ses instructions aux apôtres qu’il avait choisis, il fut enlevé.
3 C’est à eux qu’il s’était présenté vivant après sa passion : ils en avaient eu plus d’une preuve alors que, pendant quarante jours, il s’était fait voir d’eux et les avait entretenus du Règne de Dieu.
4 Au cours d’un repas avec eux, il leur recommanda de ne pas quitter Jérusalem, mais d’y attendre la promesse du Père, "celle, dit-il, que vous avez entendue de ma bouche :
5 Jean a bien donné le baptême d’eau, mais vous, c’est dans l’Esprit Saint que vous serez baptisés d’ici quelques jours."
6 Ils étaient donc réunis et lui avaient posé cette question : "Seigneur, est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le Royaume pour Israël ?"
7 Il leur dit : "Vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ;
8 mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre."
9 A ces mots, sous leurs yeux, il s’éleva, et une nuée vint le soustraire à leurs regards.
10 Comme ils fixaient encore le ciel où Jésus s’en allait, voici que deux hommes en vêtements blancs se trouvèrent à leur côté
11 et leur dirent : "Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel."


*

« Deuxième tome à Théophile » dont l’Évangile selon Luc est le premier, le livre des Actes des Apôtres commence par le rappel de la promesse du Ressuscité concernant l’Esprit saint — promesse en lien avec le fait que l’instauration du Royaume est différée. L’Église ne se confond donc pas avec le Royaume et son « rétablissement pour Israël » (v. 6-7). L’Esprit saint concerne la mission, comme annonce universelle, mission de témoins du Ressuscité pour toutes les nations.

La venue du Royaume est donc différée. Ce que signifie aussi l’Ascension qui clôt les quarante jours d’apparitions du Ressuscité et scelle l’envoi des disciples — « Gens de Galilée, pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? Ce Jésus qui vous a été enlevé pour le ciel viendra de la même manière que vous l’avez vu s’en aller vers le ciel », déclarent les « deux hommes en vêtements blancs ».

Dans l’Ascension comme dans la crucifixion, le Christ est « enlevé » (Ac 1, 2). En parallèle en Jean, « vous ne me verrez plus », disait Jésus de sa mort, puis « encore un peu de temps et vous me verrez », disait-il de sa résurrection (Jean 16, 16). « Vous ne me verrez plus » : « une nuée le déroba aux yeux » des disciples (Ac 1, 9), « puis vous me verrez encore » : en Actes, bientôt, mais plus tard, la venue en gloire — dont l’espérance hors de ce temps prévient qu’en ce temps, étant « au milieu de vous » ou « en vous », « le Royaume de Dieu ne vient pas de façon à frapper les regards ». Et donc encore moins à la force de l’épée ! — : aucune légitimité d’un règne de l’Église de celui dont le Règne n’est pas de ce temps…

L'Ascension, comme le départ par la mort — du crucifié —, est tout d'abord la marque d'une absence. Il ne faut pas imaginer cette élévation comme un déplacement local qui conduirait le Christ à une droite de Dieu « géographique » : Dieu est dans un au-delà infini : une élévation comme déplacement local durerait indéfiniment ! Et d'autre part, Dieu est universellement présent : la droite de Dieu est partout ! Et de plus le Christ ressuscité emplit lui-même corporellement toutes choses.

L'Ascension est un départ, déjà signifié par la Croix.

Dans le départ du Christ, c'est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi comme le Père, radicalement absent, caché.

Cette absence est aussi signe de son règne — de ce que l'on n'a point de mainmise sur lui —, et de quel genre est son règne. Le rituel biblique exprime cela par le voile du Tabernacle, et celui du Temple, derrière lequel ne vient, et qu'une fois l'an, le grand prêtre.

Le Christ entre dans son règne et se retire, voilé dans une nuée.

Sa présence — « je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » selon Matthieu 28 — est alors d'un tout autre ordre. Son règne n'est pas celui d'un des rois de ce monde, des pouvoirs de ce monde : « enseignez-leur à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). C'est un règne caché, une présence mystérieuse qui est en lien précis avec la réception de son enseignement, dans l'observance de ce qu'il a prescrit — pour Actes 1 (cf v. 5), dans le don de l’Esprit saint.


RP
Textes de fin du monde

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2017-2018
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
9) 12 & 14 juin — Perspectives – Actes 1 (PDF ici)

vendredi 4 mai 2018

Nouveaux cieux & nouvelle terre




Nouveaux cieux nouvelle terre – Apocalypse 20-22

Quelques éléments bibliques de lecture d’Apoc. 20-22 selon l’analogie de la foi…


1) Mille ans

Psaume 90:4 Car mille ans sont, à tes yeux, comme le jour d’hier, quand il n’est plus, et comme une veille de la nuit.
2 Pierre 3:8 Mais il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour.

Ecclésiaste 6:6 Et quand celui-ci vivrait deux fois mille ans, sans jouir du bonheur, tout ne va-t-il pas dans un même lieu ?

Ésaïe 40:8 L’herbe sèche, la fleur tombe ; mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.
Cf. Marc 13:31 // Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.


2) Nouveaux cieux & nouvelle terre

Ésaïe 51:16 Je mets mes paroles dans ta bouche, et je te couvre de l’ombre de ma main, pour étendre de nouveaux cieux et fonder une nouvelle terre, et pour dire à Sion : tu es mon peuple !
Ésaïe 65:17 Car je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; on ne se rappellera plus les choses passées, elles ne reviendront plus à l’esprit.
Ésaïe 66:22 Car, comme les nouveaux cieux et la nouvelle terre que je vais créer Subsisteront devant moi, dit l’Éternel, ainsi subsisteront votre postérité et votre nom.
2 Pierre 3:13 Mais nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera.


3) Pas fait de main d’homme

Hébreux 11:10 Car il attendait la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l’architecte et le constructeur.
13 C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises ; mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre.
14 Ceux qui parlent ainsi montrent qu’ils cherchent une patrie.
15 S’ils avaient eu en vue celle d’où ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner.
16 Mais maintenant ils en désirent une meilleure, c’est-à-dire une céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, car il leur a préparé une cité.

Marc 14:58 Nous l’avons entendu dire: Je détruirai ce temple fait de main d’homme, et en trois jours j’en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.
Actes 7:48 Mais le Très-Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme, comme dit le prophète:
Actes 17:24 Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme ;
Actes 19:26 et vous voyez et entendez que, non seulement à Éphèse, mais dans presque toute l’Asie, ce Paul a persuadé et détourné une foule de gens, en disant que les dieux faits de main d’homme ne sont pas des dieux.
2 Corinthiens 5:1 Nous savons, en effet, que, si cette tente où nous habitons sur la terre est détruite, nous avons dans le ciel un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite de main d’homme.
Hébreux 9:11 Mais Christ est venu comme souverain sacrificateur des biens à venir ; il a traversé le tabernacle plus grand et plus parfait, qui n’est pas construit de main d’homme, c’est-à-dire, qui n’est pas de cette création ;
Hébreux 9:24 Car Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, en imitation du véritable, mais il est entré dans le ciel même, afin de comparaître maintenant pour nous devant la face de Dieu.


4) L’arbre de vie

Genèse 3:22 L’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement.
Genèse 3:24 C’est ainsi qu’il chassa Adam ; et il mit à l’orient du jardin d’Éden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie.

Proverbes 3:18 Elle est un arbre de vie pour ceux qui la saisissent, et ceux qui la possèdent sont heureux. 19 C’est par la sagesse que l’Éternel a fondé la terre, c’est par l’intelligence qu’il a affermi les cieux ; 20 C’est par sa science que les abîmes se sont ouverts, et que les nuages distillent la rosée.

Proverbes 11:30 Le fruit du juste est un arbre de vie, et le sage s’empare des âmes.
Proverbes 13:12 Un espoir différé rend le cœur malade, mais un désir accompli est un arbre de vie.
Proverbes 15:4 La langue douce est un arbre de vie, mais la langue perverse brise l’âme.
Apocalypse 2:7 Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : à celui qui vaincra je donnerai à manger de l’arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu.

Cf. Jean 15:1-17 / Proverbes 11:30 Le fruit du juste est un arbre de vie
Jean 15, 5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
(Apoc 21:12 Elle [la nouvelle Jérusalem] avait douze portes, et sur les portes douze anges, et des noms écrits, ceux des douze tribus des fils d’Israël : 13 à l’orient trois portes, au nord trois portes, au midi trois portes, et à l’occident trois portes. 14 La muraille de la ville avait douze fondements, et sur eux les douze noms des douze apôtres de l’agneau.
Apoc 22:2 Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations.)

Jean 15:8 Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. 9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. 10 Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. 11 Je vous ai parlé ainsi pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.


RP
Textes de fin du monde

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2017-2018
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
Catéchisme pour adultes 2017-2018
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
8) 8 & 10 mai / 15 & 17 mai — Nouveaux cieux nouvelle terre – Apocalypse 20-22 (PDF ici)

Cf. aussi ICI, enregistrement conférence du 9 juin 2018 à Melle


samedi 14 avril 2018

Destruction et espérance




On a vu comment Matthieu 24 parle de la menace de destruction sur Jérusalem, sur laquelle Jésus pleure au moment même où il lui annonce cette menace, avant d’avertir :

1 Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient insensées et cinq étaient avisées.
3 En prenant leurs lampes, les filles insensées n’avaient pas emporté d’huile ;
4 les filles avisées, elles, avaient pris, avec leurs lampes, de l’huile dans des fioles.
5 Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, un cri retentit : “Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.”
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes.
8 Les insensées dirent aux avisées : “Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.”
9 Les avisées répondirent : “Certes pas, il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ! Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.”
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et l’on ferma la porte.
11 Finalement, arrivent à leur tour les autres jeunes filles, qui disent : “Seigneur, seigneur, ouvre-nous !”
12 Mais il répondit : “En vérité, je vous le déclare, je ne vous connais pas.”
13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.
(Matthieu 25:1-13 - trad. TOB 2010)

*

Ce texte de l’Évangile de Matthieu parle de l'exil et du Royaume — le Royaume, c'est-à-dire la fin annoncée de l'exil : « en ce jour-là, le Royaume des cieux sera semblable à… » Avec son côté tragique, ce texte parle de vigilance nécessaire, face à un jour espéré, jour espéré où pourtant l'espérance cesse ; elle prend fin, en parallèle avec la célébration annoncée des noces de l'époux céleste, le mariage spirituel qui marque la fin de l'exil.

Lecture spirituelle du thème de l'exil — où le sens littéral renvoie, au-delà de lui-même, aux réalités célestes. En raccourci, dans cette perspective, à travers le retour à Jérusalem depuis Babylone, nous sommes appelés à revenir à Dieu depuis l'exil dans le temps où nous sommes. De façon symbolique, la Bible parle de ce qui est donc exil métaphysique, en termes de Jérusalem, pour la vie idéelle, la vie avec Dieu, et de Babylone pour l'exil dans le malheur, la culpabilité, la douleur.

On a vu cela à travers les prophètes : le thème de l'exil en général est récurrent dans la Bible depuis l'exode d’Égypte jusqu'au retour de l'exil babylonien. Et il acquiert très tôt une portée symbolique. Cela, donc, dès les temps prophétiques, on l’a vu à plusieurs reprises — de Jérémie à Daniel (cf. Mt 24, 15) et Jean le Baptiste.

Ce modèle de lecture dévoile finalement dans toute son intensité le drame réel de l'exil dont la dimension géographique s'avère alors être expression temporelle d'une réalité trans-historique.

*

La nuit s'est épaissie. L'espérance de la lumière a-t-elle disparu ? Et si le cri du milieu de la nuit de veille des dix jeunes femmes : « voici l'époux sortez à sa rencontre », n'avait retenti que pour nous laisser à notre désespoir et à notre manque définitif de cette huile, avec nos volontés dérisoires d'en acheter, l'huile et sa flamme, l'Esprit ?

Si les signes de l'histoire ultérieure de nos malheurs, ne faisant qu'amplifier toujours plus la chaîne indéfinie des malheurs d’antan, n'étaient là que pour confirmer que ce dernier cri annonçant l'époux, annonçant les noces spirituelles — a bien retenti ?

« Je ne vous connais pas », seule parole tragique qui lui succède. Seul écho infini dans un désespoir infini…

*

Il reste à espérer que ce cri définitif n'ait pas retenti en ce temps-là, et qu'alors l'autre parole : « veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour ni l'heure » nous concerne encore.


RP
Les choses de la fin

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2017-2018
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
7) 17 & 19 avril — Destruction et espérance — Cf. Matthieu 24-25, 13 (PDF ici)


vendredi 6 avril 2018

Menace sur Jérusalem




Matthieu 24. « Soyez prêts dit Jésus à ses disciples, car le Fils de l'Homme viendra à l'heure où vous n'y penserez pas » (Mt 24, 44). Veillez, soyez prêts à ouvrir à votre Maître, qui viendra comme un voleur. Voilà qui est troublant : le Seigneur viendra comme un voleur, il viendra à l'heure où nous n'y penserons pas.

*

Ces paroles de Jésus rapportées par Matthieu prennent place à la fin de la prophétie qu'il donne à ses disciples en réponse à leur question sur le temps de la fin de Jérusalem, et de façon concomitante, sur le signe de son avènement.

Jésus vient d'annoncer une suite d'événements terribles, avec à leur terme la ruine de Jérusalem et la profanation du Temple. On sait qu'il en a été comme Jésus l'annonçait, avec au comble la profanation du Temple, lors de l'attaque de Jérusalem, qui aura lieu en 70. La génération à laquelle il s'adressait n'est point passée qu'elle n'ait vu cela ; une détresse incomparable : Jésus discernait bien la menace — … sans que pour autant il n'en connaisse le jour (ou la nuit), ni la saison (v. 36).

*

Car la prophétie n'est point prédiction, elle est plutôt lecture inspirée du temps et des événements — et par là peut éventuellement être annonce. Mais elle se rapporte à des données. Rappelons quelques unes de ces données : après une brève période d'indépendance au temps des Maccabées, la région est sous domination romaine depuis 63 av. J.C. La Judée a cessé d'être un royaume juif depuis la mort d'Hérode le Grand, en 4 av. J.C. Si son fils Archélaüs hérite la Judée, il n'a pas le titre royal, et lorsque César Auguste le dépose, en 6 ap. J.C., il nomme a sa place un procurateur romain. À l'époque où Jésus donne cette prophétie, le procurateur de Judée est le fameux Ponce-Pilate, qui quelques heures plus tard participera au jeu des dirigeants de la région (avec le grand prêtre et Hérode Antipas, tétrarque de Galilée) refusant à tour de rôle leur responsabilité dans le procès de Jésus.

C'est dans ce contexte, souveraineté en peau de chagrin, que Jésus prophétise. Il invite à la lucidité sur la continuation probable de l'évolution de la situation, jusqu'à la ruine de Jérusalem. Le prophète, inspiré, lit le sens de ce qui advient inévitablement, de ce qui advient en fonction de ce sens même : Dieu est las de notre état (Mt 23, 37-39). L'épée de Damoclès ne tardera plus à tomber comme l'évolution de la situation n'en laisse que peu de doutes.

Et voilà que les responsables de la nation — Jésus en pleure — refusent cette nouvelle « main tendue de Dieu » (Mt 23, 37), sûrs de leur bonne relation avec lui ! Voilà qui ressemble fort au récit du déluge dans la Genèse (Mt 24, 36 sq.).

*

Les disciples ne peuvent pas ne pas savoir que la détresse qui menace va les affecter aussi — peut-être personnellement — et de toute façon au plus profond de leur amour pour ceux de leurs proches et amis qui préfèrent nourrir leur optimisme comme au temps de Noé plutôt que de fuir vers les montagnes qui entourent Jérusalem, comme y invite Jésus.

Car c'est concrètement de cette façon qu'ils pourront éventuellement éviter le massacre dont Jésus les avertit qu'il sera bientôt perpétré par les Romains. C'est là précisément que doit prendre place la vigilance à laquelle Jésus appelle. Comme aux jours de Noé : que ceux qui écoutent le prophète de malheur se mettent à l'abri de l'inévitable. Ceux qui ont la bonne idée de célébrer leurs mariage sous un ciel d'orage risquent de se mouiller,… dans les eaux du déluge les emportant ; ou de subir les coups des légionnaires frappant au hasard : l'un des deux hommes dans le champ, l'une des deux femmes à la meule, seront pris par leurs bourreaux. Aussi (cf. v. 17-18), que celui qui est au champ ne rentre pas dans Jérusalem, mais fuie, et que celui ou celle qui, dans Jérusalem, est sur le toit de sa maison, c'est-à-dire sur la terrasse, cherche à s'y cacher plutôt que de descendre se faire prendre dans la violence des troupes romaines.

*

On le voit donc : avertissement très concret face à une menace très concrète. Avec un encouragement vigoureux à tenir ferme, fondés en l'inespéré. Mais ces menaces concrètes, historiquement situées, ont une portée beaucoup plus large. La détresse et la douleur sont le fait de tout un chacun, de façon plus ou moins prégnante, plus ou moins atroce, en cette vie de pèlerins. Et ses effets sont d'autant moins destructeurs qu'on a vécu dans la conscience de notre exil. Quel n'est pas le choc de celui qui ignore avec superbe le malheur qui ne cesse de l'entourer, au jour où il le frappe ! C'est lui aussi, chacun donc, que Jésus invite à ouvrir les yeux sur le fait incontournable de sa non-éternité. Non pas pour le plaisir de jouer les rabat-joie, mais pour nous éviter de trop douloureuses désillusions et nous inviter à bâtir une espérance contre toutes les espérances.

Alors seulement s'ouvre une possibilité de vivre, dans la conscience de leur vanité — et dans la reconnaissance —, les joies d'un quotidien fragile et en passe de se faner.

Dans un temps de détresse, recevoir les délicates fleurs du quotidien et des fêtes du temps, comme autant de signes du jour éternel de la Présence du Christ — dans la certitude que le Temple éternel, le corps du Christ ressuscité, prend place au milieu des humains dans la Jérusalem qui vient.

*

Car c'est dans le cadre de la menace concrète que Jésus enseigne ses disciples à percevoir, du cœur de la douleur, le signe de l'inespéré, le signe de sa venue en gloire ; et enseigne parallèlement aux optimistes, aux adeptes du « tout va bien » — du moins à ceux qui voudraient bien entendre sa voix à travers les musiques de leurs fêtes, — que les temps ne sont pas précisément à la fête, pas plus qu’aux jours de Noé.

« Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés » (Mt 5, 4). Cette consolation est, dans la perception de l'inespéré, le signe de la délivrance, au point que la détresse elle-même en devient signe de délivrance, comme les pousses du figuier sont le signe de l'été qui vient (selon cette autre image que donne Jésus dans cette même prophétie).

La menace qu’annonce Jésus sur ceux qui rient n'est pas pour autant un encouragement au ressentiment de ceux qui, pleurant, croiraient devoir espérer une contrepartie céleste de ce qui ne serait que leurs frustrations. Il s’agit, à l’inverse du ressentiment, de reconnaissance. Jésus invite ses disciples, au contraire du ressentiment, à se placer dans l’espérance de l'inespéré, même, et particulièrement, au cœur de la détresse qui menace.


RP
Textes de fin du monde

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2017-2018
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
7) 10 & 12 avril — Menace sur Jérusalem – Matthieu 24-25, 13 (PDF ici)


vendredi 16 mars 2018

Quel retour d’exil ?




« C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. » (Mt 3, 3 / Es 40)

« Il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11)… « recueillant le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera » (Mt 3, 12). Tout comme « l'herbe sèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur vient sur elles... Oui, le peuple, c'est de l'herbe : l'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours ! » (Es 40)

Mt 3, 13-14 : « Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui. Mais Jean s’y opposait, en disant : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi ! »

Car quel besoin de repentir, de baptême de repentir, pour un homme sans péché ?

Mt 3,15 : « Jésus lui répondit: Laisse faire maintenant, car il est convenable que nous accomplissions ainsi tout ce qui est juste. Et Jean ne lui résista plus. »

C'est là un geste de solidarité avec le peuple exilé. Partage de l'exil du peuple, afin de l'en ramener. Il est un baptême dont Jésus doit être baptisé (Luc 12, 50), qui s'annonce en ce jour : son engloutissement dans les eaux sombres de la mort où il rejoindra — on ne peut plus totalement — le peuple qu'il rachète… Il le rejoint jusqu'à la douleur de l’exil, jusqu’à sa mort, jusqu'aux sinuosités de ses égarements, par quoi il le garantit que rien ne peut le séparer de l'amour de Dieu (cf. Es 54, 10 ; Romains 8, 38-39), pas même ses propres tortuosités. Il l’a rejoint, devant Jean, « baptisant en vue du repentir/retour/techouva », jusqu'à ses repentirs et jusqu'à ses prières. Le Christ a fait siennes les prières d'hommes chargés de faiblesses, de désirs de vengeance et d'auto-justifications. Il a fait siens les Psaumes, ces Psaumes qui nous ressemblent. Rejoignant les exilés dans les faiblesses qui sont les leurs, il élève par sa mort, dans les eaux de cet autre baptême, qui « lui viennent jusqu'à la gorge » (Ps 69 ; cf. Ps 22), ces prières de notre humanité jusqu'à la gloire de la filiation éternelle.

*

Au-delà des rappels de la Loi en vue du repentir que portait Jean, il y a donc la consolation du peuple exilé loin de Dieu, consolation que le Baptiste annonce selon Ésaïe 40, et la miséricorde de Dieu, dont l'éminent signe public est ce baptême du Christ.

Lorsque avec l'Esprit venu comme une colombe, la voix déclare ainsi Jésus Fils de Dieu, c'est, en vertu de la solidarité qu'il montre lui en se faisant baptiser, l’adoption du peuple comme fils et filles à leur tour qui est aussi prononcée (Ez 36, 26-28). Le baptême, qui est en premier lieu un geste d'humilité, un geste de repentir, de retour/techouva, devient aussi le signe d'une régénération (Ez, ibid., « Je mettrai en eux mon Esprit »).

*

On connaît le reste de la prédication de Jean, qui baptise Jésus, les fameuses exhortations avec lesquelles il accompagne la Bonne Nouvelle : comblez les abîmes, abaissez les montagnes, redressez ce qui est tordu. Il sera emprisonné pour cela, par le roi Hérode, qui n'aime pas qu'on lui rappelle trop publiquement qu'il est un pécheur public.

Cet appel de Jean à la justice, Jésus vient l'assumer par son baptême, l'assumer pour l'accomplir par solidarité. Car la solidarité n'est pas un vain mot. Il s'agit d'être concret. Jésus l'est. Ce que le Baptiste appelle tous à faire, il le fait. L'Esprit l'investit pour cela.

*

Le temps annoncé par les prophètes, dont le prophète Jean le Baptiste, s’est approché ; le temps de combler les fossés creusés par la richesse et la corruption. Un temps toujours actuel bien sûr, tant que dure le temps — « vous aurez toujours les pauvres avec vous », rappellera Jésus. Face à l'énormité du déséquilibre, on est pris d'un sentiment de malaise, et d'impuissance. Et dès lors, à terme, de culpabilité. Ce qui est inutile, comme toute impuissance ou culpabilité, mais le Christ libère de la culpabilité en donnant du même coup la force qui est dans la liberté qu'il octroie.

Car être libéré de la culpabilité suppose recevoir aussi la parole qui fait se lever, et la force de se lever.

Le Christ est apparu au baptême de Jean pour se solidariser avec les exilés de Babylone — enfants d’Abraham à qui Dieu suscite des enfants depuis des pierres, selon ce même Jean le Baptiste (Mt 3, 9).


RP
Les choses de la fin

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2017-2018
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
6) 20 & 23 mars — Quel retour d’exil ? (PDF ici)


vendredi 9 mars 2018

Jean le Baptiste et l’annonce de la fin




Jean le Baptiste se réfère explicitement au message de ses prédécesseurs du temps de l'exil babylonien. La mission du Baptiste se situe, selon le prophète lui-même citant Ésaïe 40, en relation avec la consolation du peuple, puisque la voix dans le désert — à laquelle Jean Baptiste entend s'identifier — cette voix crie, selon Ésaïe 40, la consolation prochaine du peuple.

Matthieu 3, 1-3
1 En ces jours-là paraît Jean le Baptiste, proclamant dans le désert de Judée :
2 « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché ! »
3 C’est lui dont avait parlé le prophète Ésaïe quand il disait : « Une voix crie dans le désert : “Préparez le chemin du Seigneur, rendez droits ses sentiers.” »


Consolation, et pourtant il est essentiellement question dans la prédication du Baptiste, de repentir. Quel est donc le rapport entre repentir et consolation ? C'est que le repentir est d'abord le mouvement par lequel Dieu fait revenir le peuple, le mouvement par lequel la faveur de Dieu le fait revenir, techouva en hébreu. Car pour « repentir », on pourrait aussi traduire « retour ». Et historiquement, il s'agit fondamentalement du retour d'exil.

Mt 3, 4 : Jean avait un vêtement de poil de chameau et une ceinture de cuir autour des reins ; il se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage.

Le v. 4 fait référence à Élie (cf. 2 Rois, ch. 1). Les références bibliques abondent. Ésaïe, Élie, Ézéchiel… Cf. Ézéchiel, ch. 36, annonçant le retour du peuple exilé à Babylone. Ici, il est important de remarquer que la grâce de Dieu précède le retour du peuple. On y lit que c'est Dieu qui prend l'initiative : Dieu fait revenir le peuple d'exil en le purifiant par une « aspersion d'eau pure » et une effusion de son Esprit.

Mt 3, 5-12
5 Alors Jérusalem, toute la Judée et toute la région du Jourdain se rendaient auprès de lui ;
6 ils se faisaient baptiser par lui dans le Jourdain en confessant leurs péchés.
7 Comme il voyait beaucoup de Pharisiens et de Sadducéens venir à son baptême, il leur dit : « Engeance de vipères, qui vous a montré le moyen d’échapper à la colère qui vient ?
8 Produisez donc du fruit qui témoigne de votre conversion ;
9 et ne vous avisez pas de dire en vous-mêmes : “Nous avons pour père Abraham.” Car je vous le dis, des pierres que voici, Dieu peut susciter des enfants à Abraham.
10 Déjà la hache est prête à attaquer la racine des arbres ; tout arbre donc qui ne produit pas de bon fruit va être coupé et jeté au feu.
11 « Moi, je vous baptise dans l’eau en vue de la conversion ; mais celui qui vient après moi est plus fort que moi : je ne suis pas digne de lui ôter ses sandales ; lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu.
12 Il a sa pelle à vanner à la main, il va nettoyer son aire et recueillir son blé dans le grenier ; mais la balle, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. »


On retrouve bien l'œuvre qu'entend accomplir Jean, relative au repentir et au baptême, ainsi que l'annonce que le prophète fait de l'œuvre immédiatement postérieure à la sienne, celle du Messie qui lui, dit-il, « baptisera d'Esprit saint ».

Dieu précède tout mouvement. Dieu est lui-même l'auteur du mouvement de retour, de repentir, dont le peuple serait autrement incapable. Le mouvement en question étant le repentir, il faut rappeler le sens profond de l'exil dont le peuple est appelé à revenir. Au-delà de sa dimension géographique, l'exil de Terre Sainte à la terre de Babylone — dont apparemment on aurait le pouvoir de revenir, le pouvoir de se déplacer et d'en prendre la décision, — au-delà de cet exil géographique, il est au fond question d'une dimension spirituelle : l'exil dans le péché et les malheurs de l'existence, que l'exil à Babylone ne fait que signifier et sceller dans la géographie — exil métaphysique dont, du coup, on n'a pas le pouvoir de revenir. Cela est souligné encore par le fait qu'au temps du Baptiste, l'exil babylonien a pris fin depuis longtemps. Certes au plan politique la liberté du peuple est bien compromise par la domination romaine : nul ne s'y trompe. Mais cette captivité ne s'exprime plus par une déportation, par un déplacement géographique. Aussi, plusieurs, dont Jean, ne cessent de rappeler que l'exil ou la captivité sont le signe d'un exil plus fondamental : l'exil dans le malheur, le péché et la culpabilité.

Si le peuple se retrouve en exil, même donc sans déplacement géographique, c'est, selon ce que disait le prophète Ésaïe, que la Terre Sainte, avec son Temple, signe de la présence de Dieu, le rejette, à cause de ses fautes : « ce sont vos péchés qui vous éloignent de moi » disait Dieu par Ésaïe (59, 2). C'est ainsi, qu'en son cœur spirituel, le retour géographique du peuple exilé, son exode, signifie un retour spirituel vers Dieu, un repentir. Déjà au temps de Moïse, l'exode d’Égypte était une montée vers Dieu. Il n'est pas indifférent que pour la tradition rabbinique, l’Égypte — ou plutôt Mitsraïm selon le terme hébraïque — est devenue l'expression-symbole pour le péché.

Or le temps définitif de ce retour d'exil, de cet exode hors du péché, est le temps du Messie, le temps du Royaume. C'est ce temps qu'annonce et prépare le Baptiste, et qu'accomplit Jésus dans la suite du texte. On remarque, pour se pencher sur ce point, que la prédication de Jean, promesse du Royaume, est accompagnée de menaces : la venue du Royaume est aussi le temps d'un jugement. Le Messie qui vient répand l'Esprit promis sur le peuple qu'il engrange dans les greniers du Royaume, mais aussi il brûle la paille devenue indésirable.

Le prophète se situe dans la perspective où chacun constate que la situation du peuple que Dieu est en train de racheter n'est pas brillante : cette situation étant celle de l'exil dans le péché, la douleur, la culpabilité. Et le rachat est sortie de cet exil. Si cette sortie est le fait de la seule faveur de Dieu, reçue dans la seule confiance en la promesse selon laquelle Dieu va remédier à cette situation, cette confiance, cette foi en la promesse, est fonction d'une conscience de la dimension tragique de la situation. La foi qui reçoit gratuitement la faveur de Dieu est recours face à la désespérance de la situation.

Et ainsi, elle est reconnaissance par le peuple de sa propre situation d'exil dans la culpabilité, et donc détournement de soi-même ; ou, en termes religieux, confession de péché et repentir/techouva. Ainsi le repentir n'est pas condition pour le salut qui viendrait s'ajouter à la foi qui reçoit seule cette grâce qui seule sauve, mais il est l'aspect négatif de cette foi, détournement de soi-même et de ses propres satisfactions immédiates et autres auto-justifications pour se tourner vers Dieu, dont la promesse de sa faveur est le seul recours.


RP
Textes de fin du monde

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2017-2018
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
6) 13 & 15 mars – Jean le Baptiste et l’annonce de la fin – Matthieu 3 (PDF ici)