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samedi 26 février 2022

"‭Aspirez aux dons les meilleurs"



‭"Aspirez aux dons les meilleurs.
Et je vais encore vous montrer une voie par excellence."
(1 Corinthiens 12, 31​)

*

Rappelons le propos essentiel de la première épître aux Corinthiens, qui est donné par Paul au commencement de sa lettre, cela dans la perspective utopique d'une Église laboratoire d'un monde à venir — et tout proche pour la foi : “Je vous exhorte, frères [et sœurs], par le nom de notre Seigneur Jésus Christ, […] à ne point avoir de divisions parmi vous, mais à être parfaitement unis dans un même esprit et dans un même sentiment” (1 Co 1, 10). Et devenant concret, au ch. 11, v. 18 : “j'apprends que, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, et je le crois en partie”.

Façon de dire aux Corinthiens, par un trait d'ironie, que le problème concerne bien leur Église. Divisions en écarts sociaux non résolus, en clans, etc. Face au drame de divisions qui, derrière les sourires convenus, ne disent pas leur nom, mais transpirent de partout, Paul ira jusqu’à prôner l’abolition des repas d'Église à Corinthe, ces repas censés être fraternels, mais devenus de fait lieu d’hypocrisie. Mieux vaut arrêter, écrit-il : vous pouvez manger chez vous (1 Co 11, 22) !

Après quoi, ch. 12, reprenant une métaphore stoïcienne concernant le monde, il développe son propos sur le corps, qui ne peut qu’être un pour fonctionner, doté pour cela de plusieurs dons : l’ouïe, la vue, la marche, la digestion, etc., chose que l’Apôtre propose en illustration des dons de l’Église, le don le plus désirable étant la fraternité (3e terme rarement concret d'une magnifique devise ternaire), la fraternité/sororité/adelphité, concrètement l’amour fraternel : 1 Co 13, introduit par la formule : “Aspirez aux dons les meilleurs. Et je vais encore vous montrer une voie par excellence” (1 Co 12, 31).

On a là un écho et un point culminant des propos que l'Apôtre tient dans plusieurs épîtres. Je cite, petit florilège non exhaustif : “Soumettez-vous les uns aux autres” (Ep 5, 21). “Considérez les autres comme étant supérieur à vous-mêmes” (Ph 2, 3). “Si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde que vous ne soyez détruits les uns par les autres” (Ga 5, 15). Etc.

Tout cela à vivre dans le cadre d’une structure donnée : Romains 12, 8-9 : “que celui qui préside le fasse avec zèle ; que celui qui pratique la miséricorde le fasse avec joie.‭ ‭Que l’amour soit sans hypocrisie.” Pierre dira la même chose : “soyez soumis aux anciens. Et tous, dans vos rapports mutuels, revêtez-vous d’humilité ; car Dieu résiste aux orgueilleux, mais il fait grâce aux humbles” (1 P 5, 5-6).

Dans cette première épître aux Corinthiens, on a un développement plus complet, en un temps donné, celui du premier siècle, des différents dons qui permettent au corps de fonctionner : “premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont les dons de guérir, de secourir, de gouverner, de parler diverses langues”.

Des Églises croient que cela est permanent, pour tous les temps, voulant par exemple qu’il y ait encore des Apôtres, et même, pour certains, 12 apôtres, à renouveler pour obtenir tout le temps ce chiffre. D’autres ne vont pas aussi loin, mais tiennent à ce qu’il y ait une permanence du phénomène du parler en langues ou de l’accomplissement des miracles et des guérisons miraculeuses, au risque de donner de terribles faux espoirs quand on oublie qu’on ne maîtrise pas les dons de Dieu.

L'Épître aux Hébreux, ch. 2 v. 3-4, nous avertit que passé la génération des Apôtres, des signes miraculeux ne sont plus à attendre. Je cite : le salut, “annoncé d’abord par le Seigneur, nous a été confirmé par ceux qui l’ont entendu,‭ ‭Dieu appuyant leur témoignage par des signes, des prodiges, et divers miracles”. Au passé. De même l'Épître aux Éphésiens ne parle plus de signes miraculeux, lorsqu'elle rappelle que le Seigneur “a donné les uns comme apôtres, les autres comme prophètes, les autres comme évangélistes, les autres comme ‭pasteurs‭ ‭et‭ docteurs,‭ ‭pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ.” Toujours le corps, mais plus les mêmes dons. Les épîtres à Timothée et Tite, elles, ne parlent plus d’Apôtres. Ne reste que ce qui est déjà mentionné en 1 Co 12, ceux qui président, ceux qui exercent la miséricorde, et ce qui reste du fondement dans les Apôtres désormais plus là, les pasteurs ou docteurs, dont la tâche et la formation (car il faut pour cela une formation sérieuse, comme pour tout métier) consiste à transmettre l'enseignement des Apôtres et des Prophètes bibliques.

Cela avec pour clef de voûte, après les derniers mots du chapitre 12 : “aspirez aux dons les meilleurs. Et je vais encore vous montrer une voie par excellence” (1 Co 12, 31), le seul don qui ne passera jamais, le don qui sous tend tous les autres et sans lequel tous les autres sont inopérants. Tous les autres dons passeront : “Les prophéties prendront fin, les langues cesseront, la connaissance disparaîtra.‭ ‭Car nous connaissons en partie, et nous prophétisons en partie,‭ ‭mais quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra” (1 Co 13, 8-10).‭

“‭Maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, l’amour ; mais la plus grande de ces choses, c’est l’amour.” (1 Co 13, 13)

Maintenant (c’est à dire pour ce temps). Car lorsque ce que l’on croit sera réalisé, lorsque ce que l’on espère sera advenu, il n’y aura plus besoin de croire et d’espérer. Mais même alors, l’amour, qui fonde le monde, perdurera, éternellement, car “Dieu est amour” (1 Jn 4, 8 & 16).

Par l’amour fraternel, fondé en Dieu-amour qui demeure éternellement, “accueillez-vous donc les uns les autres, comme le Christ vous a accueillis” (Ro 15, 7). Ils vous a donnés les uns aux autres comme vous êtes… “les uns comme apôtres, etc., les autres comme ‭pasteurs‭ ‭et‭ docteurs,‭ tous ‭pour le perfectionnement des saints en vue de l’œuvre du ministère et de l’édification du corps de Christ.” Sans unité honnête, qui ne passe pas son temps à faire des reproches, en imitation de Dieu qui “ne fait pas constamment des reproches” (Ps 103, 9) ; sans unité honnête, qui recherche les dons les meilleurs, sans cette unité-là le corps se disloque, l'Église est en déperdition, en risque de se détruire les uns par les autres.

Si ce n’est pas ce que nous voulons, “une voie par excellence” nous a été donnée, ancrage de tout œcuménisme. Tout le reste est vaine agitation en risque d’être non seulement stérile, mais nuisible.


R.P.

vendredi 7 juin 2019

Aux Galates - Post-scriptum




Galates 6, 11-18 | TOB 2010
11 Voyez ces grosses lettres : je vous écris de ma propre main !
12 Des gens désireux de se faire remarquer dans l’ordre de la chair, voilà les gens qui vous imposent la circoncision. Leur seul but est de ne pas être persécutés à cause de la croix du Christ ;
13 car, ceux-là mêmes qui se font circoncire n’observent pas la loi ; ils veulent néanmoins que vous soyez circoncis, afin de tirer fierté de votre chair.
14 Pour moi, non, jamais d’autre fierté que la croix de notre Seigneur Jésus Christ ; par elle, le monde est crucifié pour moi, comme moi pour le monde.
15 Car, ce qui importe, ce n’est ni la circoncision, ni l’incirconcision, mais la nouvelle création.
16 Sur ceux qui se conduisent selon cette règle, paix et miséricorde, ainsi que sur l’Israël de Dieu.
17 Dès lors, que personne ne me cause de tourments ; car moi, je porte en mon corps les marques de Jésus.
18 Que la grâce de notre Seigneur Jésus Christ soit avec votre esprit, frères. Amen.

* * *

(11) - « Grosses lettres » ? / post scriptum entier sans secrétaire ?

(12) - « Persécution » ? De la part des strict-observants ? Ou référence au fait que Rome veut des appartenances religieuses bien tranchées ? — Les juifs sont dotés par Rome de droits spécifiques que les chrétiens non-juifs n’ont pas, étant dès lors classés parmi les « superstitieux », adeptes d’une religion illégale pour Rome. D’où la tentation d’entrer dans les cadres romains en faisant circoncire les prosélytes, entrant par là dans le cadre légal ; tandis que la prédication de Paul ouvre sur une réalité en frontière, ipso facto en risque d’illégalité et donc de persécution ?

(13) - Ce qui importe n’est pas de l’ordre des identités de ce temps (la « chair »), mais est précisément en frontière, signe de ce qu’il est un autre temps, déjà là dans la foi, bien que, relevant de l’invisible, pas encore là…

(14) - Le point d’insertion en ce temps de l’autre temps, l’autre « éon », le temps éternel, est la croix ; qui ôte toute légitimité à se glorifier d’identités temporelles (« le monde crucifié pour moi, comme moi pour le monde »).

(15) - Circoncision ou incirconcision deviennent deux façons d’identités temporelles, relevant de cette (désormais ancienne) création.

(16) - L’Israël historique, relève, jusqu’à la fin du temps, de cette création-ci, Israël parfaitement légitime jusqu’à la fin du temps. L’Église en train de naître relève aussi, comme réalité visible, de cette création temporelle. Ainsi, l’ « Israël de Dieu » n’est pas l’Église, relevant elle aussi du temps, mais le peuple spirituel transcendant les identités temporelles, Israël éternel que signifie et symbolise l’Israël temporel dont l’Alliance s’ouvre, via l’Église, aussi aux nations ; le rôle d’Israël vaut donc ainsi jusqu’à la fin du temps (en total accord avec Matthieu / 5, 18).

(17) - « Marques » : litt. « stigmates ». Pas à la façon de François d’Assise ! Mais façon de dire à nouveau la « crucifixion » au monde, avec le Christ, via une allusion probable aux coups que Paul rappelle à plusieurs reprises avoir reçus au cours de sa mission.

(18) - Bénédiction : « avec votre esprit » — façon de souligner la participation des Galates au monde futur.


RP
Épître de Paul aux Galates

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2018-2019
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
9) 11 & 13 juin — Post-scriptum. Ch. 6, 11-18


vendredi 10 mai 2019

Paul aux Galates - Éléments d’éthique




Galates 6, 1-10 | TOB 2010
1 Frères, s’il arrive à quelqu’un d’être pris en faute, c’est à vous, les spirituels, de le redresser dans un esprit de douceur ; prends garde à toi : ne peux-tu pas être tenté, toi aussi ?
2 Portez les fardeaux les uns des autres ; accomplissez ainsi la loi du Christ.
3 Car, si quelqu’un se prend pour un personnage, lui qui n’est rien, il est sa propre dupe.
4 Mais que chacun examine son œuvre à lui ; alors, s’il y trouve un motif de fierté, ce sera par rapport à lui-même et non par comparaison à un autre.
5 Car c’est sa propre charge que chacun portera.
6 Que celui qui reçoit l’enseignement de la Parole fasse une part dans tous ses biens en faveur de celui qui l’instruit.
7 Ne vous faites pas d’illusions : Dieu ne se laisse pas narguer ; car ce que l’homme sème, il le récoltera.
8 Celui qui sème pour sa propre chair récoltera ce que produit la chair : la corruption. Celui qui sème pour l’Esprit récoltera ce que produit l’Esprit : la vie éternelle.
9 Faisons le bien sans défaillance ; car, au temps voulu, nous récolterons si nous ne nous relâchons pas.
10 Donc, tant que nous disposons de temps, travaillons pour le bien de tous, surtout celui de nos proches dans la foi.

* * *

« Vous, les spirituels » (Ga 6, 1). Indice, après « si vous vous mordez les uns les autres » (Ga 5, 15), de ce que Paul use de l’ironie.

Cf. Ps 143 / Ga 2, 16. Personne n’étant juste devant Dieu, Paul, avec le Psalmiste, enseigne de s’en tenir à la seule fidélité de Dieu. Appliqué au Christ crucifié, le Psaume le révèle comme celui qui a traversé la violence de la croix dans cette seule confiance. Nous voilà donc sauvés, en lui, par sa seule confiance : sauvés par la foi du Christ, confiant en la foi/fidélité de Dieu. Est-ce à dire que sous cet angle « chacun fait fait fait, ce qui lui plaît… », selon la chanson ? C’est ce qui a été reproché à nombre de pauliniens, y compris à Luther et aux protestants en général…

Luther n’a pas manqué de s’en amuser : « Il y a des fois où il faut boire un bon coup et prendre ses ébats et s'amuser, bref, commettre quelques péchés, en haine et mépris du diable… Je boirai donc parce que tu le défends et même je boirai un bon coup ! Il faut toujours faire ce que Satan défend ! Oh ! Si je pouvais enfin imaginer quelque énorme péché pour décevoir le diable et qu'il comprenne que je ne reconnais aucun péché, que ma conscience ne m'en reproche aucun. » (Martin Luther, Correspondance) Apparemment loin de Paul décrivant « les œuvres de la chair » (Ga 5, 19-21) ! Luther marcionite (antinomiste / ennemi de la Loi) ? C’est ce dont on l’a accusé dans sa lecture de Paul. En fait une façon de dire (avec Paul !) que la loi n’a pas pour fonction de lier les consciences libérées par la foi de Dieu / du Christ, que ce soit au plan identitaire qu’elle induit, ou en regard de pratiques pénitentielles au XVIe siècle. La loi n’est pas rejetée pour autant. Chaque épître paulinienne, y compris Galates, se termine par des conseils de comportement renvoyant… à la loi (cf. Ga 5, 14).

Contradiction de Paul ? Car la question de l’observance de ce qu’enseigne la Bible en matière de comportement demeure ! (cf. Ga 6, 2-5.) Où apparaît le fameux et réformateur « 3e usage de la loi », formalisé par Calvin et dans sa lignée : trois usages de la loi — pédagogique, politique et normatif, selon une distinction appuyée sur la distinction de trois aspects de la loi : judiciaire, cérémoniel et moral.

L’aspect judiciaire est cet aspect de la loi qui, selon sa primauté par rapport aux pouvoirs, se concrétise dans une vie de la Cité gérée de façon jurisprudentielle, donc souple — correspondant à l’usage politique. Cet aspect est perçu, quant à la lettre de la loi, comme correspondant à des temps et à une culture donnée : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux (on n'est plus avant l’exil de 586 av. JC !). On en dira la même chose quant à l’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la loi) perçu lui aussi, quant à sa lettre, comme correspondant à un temps et/ou à une culture donnée. Où l’on retrouve le propos de Paul aux Galates : la pratique des rites varie selon les lieux, les temps et les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (on est après l'an 70) ; les sacrifices correspondant pourtant à des mitsvoth cérémonielles dont Israël demeure le témoin jusqu’à la fin du temps. Une perspective calvinienne considère que dans un cadre chrétien, la variabilité des rites vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié, à l’instar de l’aspect judiciaire, à des temps, lieux et traditions.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, propre à orienter une éthique — « portez les fardeaux les uns des autres » —, n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances — où l’on rejoint l’usage normatif. Sous cet angle — où l’on retrouve Paul en ses fins d’épîtres (Ga 5, 13 – 6, 10 //) —, la loi comme norme morale se déploie en vertus. À commencer par des vertus communes, que l’on retrouve chez les stoïciens, les aristotéliciens, etc. comme vertus dites naturelles — avec cependant cette caractéristique, dans la perspective chrétienne, qui est d’être enracinées dans une nature perçue en regard de la Bible. Ce que l’on retrouve chez Paul : son développement du fruit de l’Esprit (Ga 5, 22) rejoint précisément les enseignements des philosophes sur les vertus (ce que développera de la façon la plus précise Thomas d’Aquin)…

La loi naturelle est en quelque sorte « corrigée » — en regard de la loi biblique, donnée au Sinaï comme n’ayant pas d’auteur : signe de cela, le Décalogue écrit du doigt de Dieu.

*

« La loi n’est pas contre ces choses » (Ga 5, 23 — toujours l’ironie de Paul). Le divin est irreprésentable, sans garant humain de sa présence comme l'était le pouvoir (de Pharaon ou autre) dont Dieu libérait son peuple — pouvoir humain qui n'est dès lors pas non plus source de la loi ; qui ne saurait donc, selon Paul, se réduire à un phénomène humain (« charnel ») identitaire, ou, selon Luther, à des rites pénitentiels, « charnels » aussi. D’où, aux jours de Paul, aux Galates : « c’est pour la liberté que Christ nous a libérés » (Ga 5, 1).

Ouverture contemporaine : Voilà une loi, exprimée dans la Torah, qui n'a pas d'auteur qui en serait le garant, qui y serait donc potentiellement ou actuellement supérieur. Moïse n'est pas donné comme un nouveau Pharaon (ou un nouvel Hammourabi). La loi dont il témoigne ne procède pas de lui : il y est lui-même soumis ! Cela restera vrai même après l'institution de la monarchie, avec la dynastie davidique qui se caractérise par l'exigence de soumission du roi à la loi. C'est à cette tradition que se référeront les révolutionnaires puritains anglais posant la supériorité de la loi par rapport à tous : personnes privées, rois, et même Églises ; la loi reçue dans une convention (Covenant) de tous, en analogie avec la loi biblique. Une loi morale qui fait de la loi naturelle moderne une relecture philosophique de la loi morale (l’aspect universel de la loi biblique) résumée dans le Décalogue. C'est, mutatis mutandis, ce modèle que reprendront les révolutions américaine et française. Pour la révolution américaine, voir aussi l’anticipation dès les années 1630 au Rhode Island fondé par le pasteur baptiste Roger Williams. Pour la France, la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789. Proclamée « sous les auspices de l’Être suprême », elle est présentée sur l’image de tables semblables à celles qui représentent le Décalogue. Ce n’est pas par hasard : don de liberté, suivi d’une loi pour que l’acquis ne se perde pas. Là encore « sous les auspices de l’Être suprême », contre tout arbitraire comme celui auquel on vient d’échapper, celui d’une monarchie absolue, se retrouve la nécessité de la vertu comme fruit l’Esprit — en toute humilité selon Paul aux Galates, d’où son ironie : « si quelqu’un se prend pour un personnage… » (Ga 6, 3).


RP
Épître de Paul aux Galates

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2018-2019
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
8) 14 & 16 mai — Éléments d’éthique. Ch. 6, 1-10


jeudi 4 avril 2019

Demeurer dans la liberté




Galates 5, 1-26 | (future) nouvelle TOB
1 C’est pour que nous soyons vraiment libres que Christ nous a libérés. Tenez donc ferme, et ne vous laissez pas remettre sous le joug de l’esclavage.
2 Voici ce que moi, Paul, je vous dis : si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de rien.
3 Et j’atteste à nouveau à tout homme qui se fait circoncire, qu’il se doit de pratiquer l’intégralité de la loi.
4 Vous avez rendu vain votre lien au Christ, en cherchant à être justifiés par la loi ; vous êtes déchus de la grâce.
5 En effet, nous, c’est par l’Esprit, en raison de la foi, que nous accueillons ce que la justice nous fait espérer.
6 Car en Jésus Christ ni la circoncision ni l’incirconcision n’ont une force quelconque, mais la foi qui agit par l’amour.
7 Vous couriez bien ; qui vous a barré la route et empêché de vous laisser convaincre par la vérité ?
8 Cet empêchement-là ne vient pas de celui qui vous appelle ;
9 un peu de levain fait lever toute la pâte.
10 Moi, je garde confiance en vous dans le Seigneur : vous ne penserez pas autrement. Mais celui qui vous trouble supportera sa condamnation, quel qu’il soit.
11 Quant à moi, frères, si je proclame encore la circoncision, pourquoi suis-je encore persécuté ? C’est alors que le scandale de la croix serait réduit à néant !
12 Qu’ils aillent donc jusqu’à se mutiler, ceux qui sèment le désordre parmi vous.
13 Vous, frères, c’est à la liberté que vous avez été appelés ; seulement, que cette liberté ne serve pas de prétexte à la chair ; au contraire par l’amour, mettez-vous au service les uns des autres.
14 Car la loi toute entière se trouve accomplie dans cette unique parole : tu aimeras ton prochain comme toi-même.
15 Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, prenez garde : vous allez vous détruire les uns les autres.
16 Je le dis : marchez par l’Esprit, et vous ne réaliserez plus ce que la chair désire.
17 Car la chair désire contre l’Esprit, et l’Esprit contre la chair ; ces deux-là s’opposent l’un à l’autre, de sorte que vous ne faites pas ce que vous voulez.
18 Mais si vous vous laissez conduire par l’Esprit, vous n’êtes pas soumis à la loi.
19 Elles sont évidentes, les œuvres de la chair : inconduite sexuelle, impureté, débauche,
20 idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, rivalités, dissensions, factions,
21 envies, beuveries, orgies, et autres choses semblables ; je vous préviens, comme je l’ai déjà fait : ceux qui agissent ainsi n’hériteront pas du Royaume de Dieu.
22 Mais le fruit de l’Esprit est amour, joie, paix, patience, bonté, bienveillance, foi,
23 douceur, maîtrise de soi ; contre de telles choses, il n’y a pas de loi.
24 Ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs.
25 Si nous vivons par l’Esprit, marchons aussi par l’Esprit.
26 Ne soyons pas remplis de vaine gloire : entre nous pas de provocations, entre nous, pas d’envie.

* * *

Pour introduction - avant le commentaire partagé en séance :

« Si vous vous faites circoncire, Christ ne vous servira de rien » (Ga 5, 2) ! Voilà, apparemment, de quoi donner raison à tous les courants, peut-être encore majoritaires dans le christianisme, qui continuent à considérer qu’au fond, le Christ a « libéré les chrétiens de la Loi » ! La vigueur des propos qu’emploie Paul pour dissuader les goïms/non-juifs galates de « compléter » leur foi en devenant juifs semble bien en effet leur donner raison. C’est pourtant dans ce genre de « raison(s) » que s’est fondée la théologie tragiquement célèbre de la substitution, selon laquelle l’Église aurait remplacé Israël. En fait un contresens !

Dans la perspective eschatologique qui fonde la mission de Paul (selon sa conviction que le règne de Dieu concernant toutes les nations est advenu avec la résurrection du Christ : toutes les nations sont appelées sans qu’elles n’aient à devenir autre que ce qu’elles sont quant à leur identité propre), les Galates n’ont pas à devenir juifs. Mais les juifs, dont l’identité vocationnelle est fondée sur la Loi qui porte cette promesse eschatologique que Paul considère comme advenue, n’ont pas non plus à devenir non-juifs ! Ce n’est pas la loi biblique, loi de liberté, qui rend esclave ! C’est conditionner l’entrée des nations dans le règne qui vient à la dimension identitaire fondée sur la Loi qui fait problème. L’aspect initial de cette identité étant la circoncision, Paul, à l’encontre de ses adversaires qui insistent pour que les Galates l’adoptent, tient fermement à leur liberté de rester Galates. Rien de plus. La dimension morale universelle de la Loi est reprise sans problème par Paul, avec son cœur reçu dans le judaïsme : « tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Ga 5, 14 / Lv 19, 18), et ses développements (Ga 5, 15-23).

S’il est illégitime d’exiger des Galates qu’ils cessent de l’être en devenant juifs parce que croyant au Christ, il l’est tout autant de délégitimer la Loi, qui rendrait « esclave », pour conduire les juifs à cesser de l’être, ou au mieux à considérer le respect des règles de la Loi en ses aspects vocationnels identitaires comme une concession aux « frères faibles », dans une lecture en contresens des conseils de Paul (alternative à l’attitude double qu’il reproche à Pierre – cf. Ga 2), développés en Romains 14 et 1 Co 8 & 10. Il n’est pas devenu superflu de respecter le rituel mosaïque ! (Comme on l’induit souvent à l’appui d’un rajout « explicatif » à un verset de Marc, ch. 7 v. 19, rajout inexistant dans les premiers manuscrits, faisant dire à Jésus qu’ « il déclarait purs tous les aliments », témoin d’un précoce glissement outrepassant la fidélité juive de Jésus — sans compter que littéralement, ce n'est pas Jésus, mais les latrines qui purifient les aliments !) Simplement le rituel mosaïque concerne les juifs — comme vocation « sacerdotale » (cf. Exode 19, 5-6) valant jusqu’à la fin du temps, selon Jésus (Matthieu 5, 18).

N’oublions pas que c’est ce contresens séculaire, adopté aussi par Luther, qui a conduit ce dernier, malgré sa large ouverture initiale envers les juifs, à son attitude hostile finale. Luther était tout prêt à accepter, pensait-il, que les juifs restent juifs… à condition qu’ils reconnaissent Jésus avec tout ce que cela supposait pour lui (et avec lui tous les prédécesseurs antiques et médiévaux avec nombre de successeurs jusqu’aujourd’hui) en termes de relativisation de Loi, perçue (dans un autre contresens) comme « ombre des biens »… « actuels » en christianisme ! Quand il s’agit d’ « ombre des biens à venir » (Colossiens 2, 17 ; Hébreux 10, 1) — toujours à venir — d’un Règne de Dieu toujours attendu (pour les uns comme pour les autres). Ce contresens-là est un des points d’origine de la théologie de la substitution. Ce contresens postulant le « dépassement » de la Loi implique a contrario, par fidélité, le non possumus juif.

Car il s’agit de considérer la non-conversion d’Israël au christianisme comme fidélité à l’alliance dont le garant est Dieu qui s’y est engagé — donnerait-on des noms hébraïques, comme « messianisme », à cette conversion ; et quelle que soit par ailleurs la possibilité légitime des changements de religions, dans tel sens ou tel autre.

Jusqu’à tout récemment, et c’est parfois encore le cas, pour des raisons dont on trouve au départ les contresens mentionnés ci-dessus, des chrétiens se sont inscrits dans l’idée que ceux des juifs de l’époque de l’Église primitive — et leurs successeurs et/ou descendants — qui n’ont pas rejoint le christianisme naissant l’ont fait par infidélité (cette idée devenue commune était même entrée dans une prière catholique du vendredi saint ! heureusement abandonnée depuis Vatican II).

Or, la réalité est largement l’inverse : la fidélité juive est fidélité à l’observance des mitsvoth de la Torah. C’est aussi ce qu’en dit Jésus. Il se trouve que très vite, l’Église primitive, du fait de sa fidélité à elle, fidélité en l’occurrence à l’envoi aux nations, a vu basculer sa démographie vers une majorité de chrétiens d’origine non-juive, entraînant ipso facto un abandon (ou perçu tel par les juifs) de l’observance de la Torah — cela très vite via l’ignorance de recommandations comme celles d’Actes 15, 19-21 ou de Paul aux Corinthiens et aux Romains (1 Co 8 & 10 et Ro 14) de s’en tenir, concernant les nations, à la loi noachide.

Une vraie fidélité juive, conforme à ce qu’en disait Jésus, à l’alliance et au Dieu qui en est le garant a donc très vite débouché sur ce non possumus juif par rapport au christianisme désormais « païen » quant à l’observance de la loi. Or il est clair que l’histoire a vu très vite dépasser la problématique d’un Paul, juif de pratique avant comme après sa rencontre du Ressuscité, pour déboucher sur un changement de religion consistant à renier la précédente. Après le non possumus juif d’un tel reniement, apparu très vite, deux vocations se sont dégagées très tôt, phénomène dont Paul estime déjà qu’il correspond à un mystère, concernant le plan de Dieu pour le salut du monde (Ro 9-11). Dès le Nouveau Testament, donc. Paul aux Romains mais aussi Jésus (notamment Mt 5, 17-19) : est-ce les chrétiens, alors que le ciel et la terre ne sont toujours pas passés, qui s’efforcent de tenir la fidélité au moindre des plus petits commandements de la Torah ? Or c’est bien de la rédemption du monde qu’il est question dans l’espérance du Royaume, où se dessinent donc ces deux vocations mystérieuses, indépendamment de ce qu’il en est du salut individuel, autre mystère, intime celui-là, de l’ordre de la relation intime entre Dieu et l’âme.

Ici aussi, quant à la relation intime de l’individu avec Dieu, comme dans l’alliance en vue de la rédemption du monde, il est question de primauté de la grâce, primauté même sur la foi — ce qui, si on l’ignore, débouche jusque sur des traductions dépassant le texte. Ainsi d’Éphésiens 2, 8 : « c’est par la grâce que vous êtes sauvés », à quoi les traductions courantes du reste du verset rajoutent « par le moyen » (de la foi), qui n’est pas dans le grec. Une bonne lecture serait : « c’est par la grâce que vous êtes sauvés par la foi » (cela souligné encore par la fin du verset : c’est un don de Dieu, ne venant pas de vous !). Ainsi lu, conformément au grec, il apparaît que la foi-même qui permet aux Éphésiens, païens, de bénéficier des fruits de l’antique alliance de grâce scellée déjà avec Abraham, est elle-même un fruit de la grâce, plutôt qu’une sorte de conditionnement, comme « le moyen », de la grâce gratuite de Dieu. Bref, quant au salut individuel des âmes, qui se distingue du plan divin de salut du monde, la grâce prime aussi, dans un mystère intime que nul ne connaît sinon Dieu et l’âme qui met sa foi en lui.

La confusion des deux plans (salut du monde et relation intime avec Dieu) a débouché, y compris dans le protestantisme, en ses mouvances les plus christocentriques héritées de Luther, sur ce qui, à l’égard d’Israël, relève du péché (le plus souvent inconscient) : juger les juifs infidèles tant qu’ils ne se convertissent pas à Jésus (c’est la position de Luther qui le fait déboucher sur ses insupportables extrémités), ce qui revient à délégitimer leur fidélité à la Torah. Les choses bougent heureusement, ce qui passe par un vrai repentir concernant ces attitudes chrétiennes…


* * *

Commentaire : Notes de la (future) nouvelle TOB : ICI (PDF)


RP
Épître de Paul aux Galates

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2018-2019
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
7) 9 & 11 avril — Demeurer dans la liberté. Ch. 5


samedi 9 mars 2019

Esclavage et liberté




Galates 4, 1-31 | (future) nouvelle TOB
1 Or je dis : aussi longtemps que l’héritier est un enfant, il ne diffère en rien d’un esclave, alors qu’il est maître de tout ; 2 il est soumis à des gardiens et à des intendants jusqu’à la date fixée par son père. 3 Et nous de même, quand nous étions des enfants, nous étions esclaves, soumis aux éléments du monde. 4 Mais quand vint la plénitude du temps, Dieu a envoyé son Fils, né d’une femme, né sous la loi, 5 afin de racheter ceux qui sont sous la loi, afin que nous recevions l’adoption filiale. 6 Fils vous l’êtes bien : Dieu a envoyé dans nos cœurs l’Esprit de son Fils, qui crie : ‘Abba - Père’. 7 Tu n’es donc plus esclave mais fils, et si tu es fils, tu es aussi héritier, du fait de Dieu.

8 Jadis, quand vous ne connaissiez pas Dieu, vous serviez comme esclaves des dieux qui, par nature, ne le sont pas. 9 Mais maintenant que vous connaissez Dieu, ou plutôt que vous êtes connus de lui, comment pouvez-vous retourner encore à des éléments faibles et pauvres que vous voulez de nouveau servir comme esclaves ? 10 Vous observez religieusement des jours, des mois, des saisons, des années. 11 Vous me faites craindre d’avoir peiné pour vous en vain.

12 Devenez comme moi, puisque moi aussi je suis devenu comme vous, frères, je vous en prie, vous ne m’avez fait aucun tort. 13 Vous le savez bien : ce fut à l’occasion d’une maladie que je vous ai annoncé la bonne nouvelle pour la première fois. 14 Et si éprouvante que fût pour vous ma chair vous ne m’avez montré ni dédain, ni dégoût. Au contraire, vous m’avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le Christ Jésus. 15 Où est donc passé votre bonheur ? Car je vous rends ce témoignage que, si vous aviez pu, vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner. 16 Suis-je donc devenu votre ennemi, parce que je vous dis la vérité ?
17 L’empressement qu’ils vous manifestent n’est pas bon ; en vérité ils veulent vous détacher de moi afin de devenir eux-mêmes l’objet de votre empressement. 18 Il est bon de se voir manifester un empressement bien intentionné en tout temps, et pas seulement quand je suis présent auprès de vous. 19 Mes petits-enfants, que j’enfante à nouveau dans la douleur jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous, 20 oui, je voudrais être présent auprès de vous en ce moment et changer de ton, car je suis dans l’embarras à votre sujet.

21 Dites-moi, vous qui voulez être soumis à la loi, n’entendez-vous pas la loi ? 22 Car il est écrit qu’Abraham eut deux fils : l’un de la servante et l’autre de la femme libre. 23 Mais, celui de la servante est né selon la chair, tandis que celui de la femme libre l’est par une promesse. 24 Il y a là une allégorie, ces femmes sont en effet deux alliances. L’une, celle qui vient du mont Sinaï, engendre pour l’esclavage : c’est Agar, 25 – Agar, c’est le mont Sinaï en Arabie –, et elle correspond à la Jérusalem actuelle, puisqu’elle sert comme esclave avec ses enfants.
26 Mais la Jérusalem d’en haut est libre, et c’est elle qui est notre mère, 27 car il est écrit :
Réjouis-toi, stérile, toi qui n’enfantais pas,
éclate en cris de joie, toi qui n’as pas connu les douleurs de l’enfantement ;
car plus nombreux sont les enfants de la délaissée que les enfants de celle qui a un époux.

28 Et, vous, frères, comme Isaac, vous êtes enfants de la promesse. 29 Mais de même qu’ alors celui qui était né selon la chair persécutait celui qui était né selon l’Esprit, ainsi en est-il encore maintenant. 30 Or, que dit l’Écriture ? Chasse la servante et son fils, car il ne faut pas que le fils de la servante hérite avec le fils de la femme libre. 31 Ainsi donc, frères, nous ne sommes pas les enfants d’une esclave, mais ceux de la femme libre.

* * *

Notes de la (future) nouvelle TOB — comme entrée à notre prochaine réflexion (surligné en gris un passage/commentaire problématique) :

4, 2 Paul évoque ici une règle du droit hellénistique : c’est le père qui déterminait l’âge de la majorité.
4, 3 Les éléments du monde sont mentionnés aussi en 4, 9, et en Col 2, 8.20. Selon la conception des anciens, les éléments matériels dont l’univers était constitué étaient des puissances à l’œuvre dans le monde, qui dominaient les êtres humains. Selon Paul, la religion gréco-romaine asservissait les humains aux forces cosmiques qu’elle divinisait. Faut-il penser aussi à l’importance donnée aux anges dans le judaïsme de l’époque qui leur attribuait le gouvernement subalterne du monde matériel et notamment des astres ? De façon polémique, Paul met sur le même plan les rites de la religion hellénistique et les rites juifs que certains prédicateurs tentaient d’imposer aux Galates convertis. En effet, les rites païens expriment une dépendance de l’être humain vis-à-vis des forces de la nature qui sont des créatures, alors que le croyant ne doit dépendre que du Dieu créateur, dont il est devenu le fils ou la fille, grâce au Christ.
4, 4 Dieu, tout au long de l’histoire, prépare le salut de l’humanité. L’image est celle d’une « plénitude du temps », d’une époque arrivant à son terme, comme celle d’un fruit porté à maturité. Par Jésus, Dieu donne son plein épanouissement à ce salut : lorsqu’il vient, les temps sont remplis, accomplis. Paul évoque la pleine humanité du « Fils envoyé par Dieu », né d’une femme, né sous la loi (litt. devenu d’une femme, devenu sous la loi). S’il vient ainsi vivre et mourir dans la chair, c’est que Dieu l’envoie pour triompher du péché et nous réconcilier avec lui ; ce faisant, il manifeste que la loi s’est condamnée elle-même en le condamnant à mort [?!] (Rm 6, 14). Elle n’a plus de prise sur ceux que l’Esprit fait vivre d’une vie nouvelle, celle du Fils de Dieu (voir 5, 18 ; Rm 6, 14). L’image de l’adoption prend la place de celle de la majorité légale pour exprimer la nouvelle condition de tous les croyants (le « nous » est inclusif) : il les fait participer à la vie du Fils unique de Dieu, en faisant d’eux des fils et des filles (voir 3, 13 ; Rm 8, 15).
4, 6 L’Esprit, qui est l’Esprit du Fils, confirme au croyant, au plus profond de son être, sa condition de fils ou de fille de Dieu et sa vie nouvelle (voir 1, 16). Il fait surgir de leur cœur l’invocation qui était celle de Jésus lui-même : « Abba, Père » (cf. Mt 14, 36).
4, 8 Dieu ne se confond avec aucune puissance, même invisible, du monde créé. La révélation de Dieu libère donc l’être humain de ces puissances qu’il est toujours tenté de diviniser. Voir Gn 1.
4, 9 Dans le langage biblique, la connaissance est une relation concrète, personnelle, intime. Paul veut dire que l’initiative de cette relation ne peut venir que de Dieu : les êtres humains ne le connaissent que parce qu’il les a aimés le premier (voir 1 Co 8, 3).
4, 10 Il est possible que Paul récuse d’un bloc la nécessité des fêtes juives en même temps que le rite du Sabbat pour les croyants venus du paganisme. Mais s’agit-il vraiment des fêtes juives ? Paul ne fait-il pas plutôt allusion à des rites d’origine pagano-helléniste en relation avec le culte des astres ? Il se pourrait que Paul ait affaire à des erreurs analogues à celles que combattra l’auteur de la lettre aux Colossiens quelques décennies plus tard (Col 2, 16-23).
4, 12 Paul imite le Seigneur qui a partagé la condition humaine, marquée par le péché, pour sauver tous les êtres humains. Il se fait tout à tous et se rend semblable à ceux à qui il annonce la « Bonne Nouvelle ». En l’occurrence il a vécu en non-Juif auprès des Galates. Voir 1 Co 9, 20-22. Si les Galates ont cherché d’autres modèles, ce n’est pas à Paul qu’ils ont fait du tort, mais à eux-mêmes.
4, 14 montré du dégoût : litt. craché. Un geste superstitieux par lequel on croit se mettre à l’abri des suites d’une mauvaise rencontre, notamment de certains malades. La maladie de Paul aurait dû éloigner les Galates de lui. Ce n’est donc pas la personne de Paul qui a attaché les Galates à la vérité de l’Évangile, mais la vérité de l’Évangile qui les a attachés à Paul. Pourquoi cette même vérité les opposerait-elle maintenant à lui ? À cause de ceux qui pervertissent l’Évangile et veulent accaparer l’affection des Galates ; comme Paul le dira en conclusion (6, 13), ils ne cherchent que leur propre gloire devant le forum du monde. Paul n’a pas été accueilli seulement comme un messager ou un ange de Dieu (en grec ange veut dire messager), voir Ga 1, 8. Il a été celui en la faiblesse de qui le Crucifié s’est révélé vivant pour eux, voir 1 Co 2, 3-5 ; 2 Co 4, 10-12.
4, 19 Voir 1 Co 4, 15. L’image ici est celle d’une naissance à la vie nouvelle ; elle se fait par « conformation » ou « configuration » au Christ serviteur (voir Ph 3, 21 ; Rm 12, 2). Les Galates doivent à Paul de vivre de la vie du Christ (2, 20), parce qu’il leur a annoncé l’Évangile, et qu’il souffre maintenant les douleurs de l’accouchement pour en maintenir la vérité (voir 2 Co 4, 10 ; Col 1, 24-25).
4, 21 Dans ce verset, Paul joue sur deux sens différents du mot loi : d’abord le régime de la loi, mode de vie dans l’obéissance à la loi qui prescrit (et notamment à la loi du Sinaï) ; puis la loi au sens des récits qui annoncent et promettent le dessein de Dieu. À ceux qui veulent suivre les prescriptions de la loi à la lettre, Paul demande de comprendre la vérité qu’elle leur révèle.
4, 24 allégorie, litt. ces choses sont dites-sous-une-autre-forme. Il ne s’agit pas d’une démonstration logique, mais d’un récit à interpréter à un second niveau de sens. Être fils d’Abraham selon la chair, comme le fils d’Agar, laisse l’être humain dans l’esclavage d’une alliance qui ne peut libérer de l’emprise du péché sur la chair ; être fils d’Abraham selon la promesse, comme Isaac, libère et fait vivre selon l’Esprit. Le parallèle porte également sur la ville où vivre : d’un côté le mont Sinaï où la loi fut donnée et la Jérusalem actuelle où elle est pratiquée, de l’autre la Jérusalem d’en haut qui donne accès à la liberté des enfants de Dieu et à l’héritage du Royaume futur. Voir 3, 18. 29 ; 5, 21 ; 6, 8. La démarche de la pensée est difficile à suivre. Paul veut opposer dans la descendance d’Abraham, la possibilité d’une filiation selon la chair qui ne peut conduire qu’à l’esclavage, et la possibilité d’une descendance selon la promesse et l’Esprit qui permet de vivre en fils. Même s’il paraît ouvrir la porte à une lecture scandaleuse qui fait de ceux qui relèvent de la loi (les Juifs) des descendants d’Agar, tandis que les croyants seraient les descendants d’Abraham, le texte doit être lu « sous une autre forme » (allègoroumena), et le lecteur est invité à comprendre que tous les descendants d’Abraham doivent d’une façon ou d’une autre passer d’un état d’esclavage lié au pouvoir du péché sur la chair, à un état de liberté et de filiation qui est la vie selon l’Esprit.
4, 26 L’association allégorique des femmes à la Jérusalem d’en haut et à la Jérusalem d’en bas s’appuie sur Es 54, 1. Selon la tradition juive, le bouleversement eschatologique que Jérusalem va connaître est pareil à celui de Sara passant de la stérilité à la fécondité. Dans la mystique juive à l’époque de Paul et par la suite, la vision des deux Jérusalem est présente, avec la prévalence de la Jérusalem d’en haut, trône et temple de Dieu. Mais le Talmud garde le souci de ne pas dissocier la Jérusalem d’en haut et celle d’en bas dans l’espérance eschatologique (TB, Taanît 5a).
4, 30 Cf. Gn 21, 10.


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6) 12 & 14 mars — Esclavage et liberté. Ch. 4


dimanche 10 février 2019

La liberté de la foi




Galates 3, 1-29
1 Ô Galates stupides, qui vous a envoûtés alors que, sous vos yeux, a été exposé Jésus Christ crucifié ? (1)
2 Éclairez-moi simplement sur ce point : Est-ce en raison de la pratique de la loi que vous avez reçu l’Esprit, ou parce que vous avez écouté le message de la foi ?
3 Êtes-vous stupides à ce point ? Vous qui d’abord avez commencé par l’Esprit, est-ce la chair maintenant qui vous mène à la perfection ? (2)
4 Avoir fait tant d’expériences en vain ! Et encore, si c’était en vain !
5 Celui qui vous dispense l’Esprit et opère parmi vous des miracles, le fait-il donc en raison de la pratique de la loi ou parce que vous avez écouté le message de la foi ?
6 Puisque Abraham eut foi en Dieu et que cela lui fut compté comme justice, (3)
7 comprenez-le donc : ce sont les croyants qui sont fils d’Abraham.
8 D’ailleurs l’Écriture, prévoyant que Dieu justifierait les païens par la foi, a annoncé d’avance à Abraham cette bonne nouvelle : Toutes les nations seront bénies en toi.
9 Ainsi donc, ceux qui sont croyants sont bénis avec Abraham, le croyant. (4)
10 Car les pratiquants de la loi sont tous sous le coup de la malédiction, puisqu’il est écrit : Maudit soit quiconque ne persévère pas dans l’accomplissement de tout ce qui est écrit dans le livre de la loi.
11 Il est d’ailleurs évident que, par la loi, nul n’est justifié devant Dieu, puisque celui qui est juste par la foi vivra. (5)
12 Or le régime de la loi ne procède pas de la foi ; pour elle, celui qui accomplira les prescriptions de cette loi en vivra.
13 Christ a payé pour nous libérer de la malédiction de la loi, en devenant lui-même malédiction pour nous, puisqu’il est écrit : Maudit quiconque est pendu au bois. (6)
14 Cela pour que la bénédiction d’Abraham parvienne aux païens en Jésus Christ, et qu’ainsi nous recevions, par la foi, l’Esprit, objet de la promesse.
15 Frères, partons des usages humains : un simple testament humain, s’il est en règle, personne ne l’annule ni ne le complète.
16 Eh bien, c’est à Abraham que les promesses ont été faites, et à sa descendance. Il n’est pas dit : « et aux descendances », comme s’il s’agissait de plusieurs, mais c’est d’une seule qu’il s’agit : et à ta descendance, c’est-à-dire Christ. (7)
17 Voici donc ma pensée : un testament en règle a d’abord été établi par Dieu. La loi, venue quatre cent trente ans plus tard, ne l’abroge pas, ce qui rendrait vaine la promesse.
18 Car, si c’est par la loi que s’obtient l’héritage, ce n’est plus par la promesse. Or, c’est au moyen d’une promesse que Dieu a accordé sa grâce à Abraham.
19 Dès lors, que vient faire la loi ? Elle vient s’ajouter pour que se manifestent les transgressions, en attendant la venue de la descendance à laquelle était destinée la promesse : elle a été promulguée par les anges par la main d’un médiateur.
20 Or, ce médiateur n’est pas médiateur d’un seul. Et Dieu est unique.
21 La loi va-t-elle donc à l’encontre des promesses de Dieu ? Certes non. Si en effet une loi avait été donnée, qui ait le pouvoir de faire vivre, alors c’est de la loi qu’effectivement viendrait la justice.
22 Mais l’Écriture a tout soumis au péché dans une commune captivité afin que, par la foi en Jésus Christ, la promesse fût accomplie pour les croyants.
23 Avant la venue de la foi, nous étions gardés en captivité sous la loi, en vue de la foi qui devait être révélée. (8)
24 Ainsi donc, la loi a été notre surveillant, en attendant le Christ, afin que nous soyons justifiés par la foi.
25 Mais, après la venue de la foi, nous ne sommes plus soumis à ce surveillant.
26 Car tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ.
27 Oui, vous tous qui avez été baptisés en Christ, vous avez revêtu Christ. (9)
28 Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ.
29 Et si vous appartenez au Christ, c’est donc que vous êtes la descendance d’Abraham ; selon la promesse, vous êtes héritiers.

* * *

Quelques questions et pistes de lecture :

(1) – Ga 3, 1 comme suite de 2, 16-21 ; v. 21 : « si, par la loi, on atteint la justice, c’est donc pour rien que Christ est mort. » Cf. Ps 143, 2 : « personne n’est juste devant Dieu ». Ce n’est pas la Loi en tant que telle qui est mise en cause, mais le fait qu’elle n’a pas pu empêcher de laisser crucifier un juste : personne n’est au niveau des exigences de la Loi : cf. Ro 7, 12-14 : « La loi est sainte, et le commandement est saint, juste et bon […] mais moi, je suis charnel, vendu au péché. » C’est cela que la croix fait éclater, ce qui a été « exposé sous les yeux » des Galates (3, 1) ; rendant vaine la confiance en une prétention d’être justifié par sa pratique. En lieu et place de cela, Paul reprend le Ps 143, v. 2 : personne n’étant juste devant Dieu, le Psalmiste compte sur la seule fidélité de Dieu. Appliqué au Christ crucifié, le Psaume le révèle comme celui qui a traversé la violence de la crucifixion dans cette seule confiance. Nous voilà donc sauvés, en lui, par sa seule confiance : sauvés par la foi du Christ, confiant en la foi/fidélité de Dieu.

(2) – Cf. en Actes 10, 44-48 & 11, 15-18, le don de l’Esprit au Romain judaïsant Corneille, non-circoncis. Prétendre ajouter à la plénitude du don gratuit de Dieu quelque chose par ses propres efforts, « par la chair », est jugé ici stupide : tout est donné dans le don de l’Esprit du Christ.

(3) – Abraham justifié par la foi…

(4) – … Pour le bénéfice de toutes les nations, par la même foi que celle d’Abraham.

(5) – Retour à l’impossibilité de la Loi de procurer la justice qu’elle requiert, à l’appui d’Habacuc 2, 4 : « celui qui est juste par la foi vivra. »

(6) – Ce n’est pas la Loi qui est malédiction ! mais le fait que tous manquent de l’accomplir parfaitement.

(7) – La descendance (au singulier) d’Abraham : d’abord Isaac, puis Jacob, etc. Fonction « sacerdotale » d’une descendance, d’une lignée unique, chargée, pour tous, de cette fonction ; fonction sacerdotale qui, pour Paul, trouve sa plénitude en Christ par qui le bénéfice de l’alliance s’étend aux nations.

(8) – La loi comme pédagogue, toujours provisoire et toujours valable comme tel, jusqu’à la venue du Règne de Dieu, déjà manifesté en Christ, déjà présent en espérance (déjà et pas encore).

(9) – Participants du Christ : le crucifié est le Ressuscité : « tous, vous êtes, par la foi, fils de Dieu, en Jésus Christ » (Ga 3, 26) – « proclamé fils de Dieu par sa résurrection d’entre les morts » (Ro 1, 4)

(10) – Où « Il n’y a plus ni Juif, ni Grec ; il n’y a plus ni esclave, ni homme libre ; il n’y a plus l’homme et la femme ; car tous, vous n’êtes qu’un en Jésus Christ » : déjà au-delà des sombres réalités du temps, même si elles subsistent jusqu’à la révélation finale du Christ. Tension productrice d’un autre monde, d’autres relations humaines, dans la radicale liberté de la foi.



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5) 12 & 14 février — La liberté de la foi. Ch. 3


samedi 5 janvier 2019

Autour de l’accord de Jérusalem




Galates 2, 1-21
1 Ensuite, au bout de quatorze ans (1), je suis monté de nouveau à Jérusalem avec Barnabas ; j’emmenai aussi Tite avec moi.
2 Or, j’y montai à la suite d’une révélation (1) et je leur exposai l’Évangile que je prêche parmi les païens (2) ; je l’exposai aussi dans un entretien particulier aux personnes les plus considérées, de peur de courir ou d’avoir couru en vain (2).
3 Mais on ne contraignit même pas Tite, mon compagnon, un Grec, à la circoncision (3) ;
4 ç’aurait été à cause des faux frères (4), intrus qui, s’étant insinués, épiaient notre liberté, celle qui nous vient de Jésus Christ, afin de nous réduire en servitude.
5 A ces gens-là nous ne nous sommes pas soumis, même pour une concession momentanée (4), afin que la vérité de l’Évangile fût maintenue pour vous.
6 Mais, en ce qui concerne les personnalités – ce qu’ils étaient alors, peu m’importe : Dieu ne regarde pas à la situation des hommes – ces personnages ne m’ont rien imposé de plus (4).
7 Au contraire, ils virent que l’évangélisation des incirconcis m’avait été confiée, comme à Pierre celle des circoncis (5),
8 – car celui qui avait agi en Pierre pour l’apostolat des circoncis avait aussi agi en moi en faveur des païens –
9 et, reconnaissant la grâce qui m’a été donnée, Jacques, Céphas et Jean, considérés comme des colonnes, nous donnèrent la main, à moi et à Barnabas, en signe de communion, afin que nous allions, nous vers les païens, eux vers les circoncis (5).
10 Simplement, nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire (5).
11 Mais, lorsque Céphas vint à Antioche, je me suis opposé à lui ouvertement, car il s’était mis dans son tort (6).
12 En effet, avant que soient venus des gens envoyés par Jacques, il prenait ses repas avec les païens ; mais, après leur arrivée, il se mit à se dérober et se tint à l’écart, par crainte des circoncis (6) ;
13 et les autres Juifs entrèrent dans son jeu, de sorte que Barnabas lui-même fut entraîné dans ce double jeu.
14 Mais, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas devant tout le monde : « Si toi qui es Juif, tu vis à la manière des païens et non à la juive, comment peux-tu contraindre les païens à se comporter en Juifs ? » (6)
15 Nous sommes, nous, des Juifs de naissance et non pas des païens, ces pécheurs (7).
16 Nous savons cependant que l’homme n’est pas justifié par les œuvres de la loi, mais seulement par la foi de Jésus Christ (7) ; nous avons cru, nous aussi, en Jésus Christ, afin d’être justifiés par la foi du Christ et non par les œuvres de la loi, parce que, par les œuvres de la loi, personne ne sera justifié (8).
17 Mais si, en cherchant à être justifiés en Christ, nous avons été trouvés pécheurs nous aussi, Christ serait-il ministre du péché ? Certes non (9).
18 En effet, si je rebâtis ce que j’ai détruit, c’est moi qui me constitue transgresseur.
19 Car moi, c’est par la loi que je suis mort à la loi afin de vivre pour Dieu (10). Avec le Christ, je suis un crucifié ;
20 je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi (10).
21 Je ne rends pas inutile la grâce de Dieu ; car si, par la loi, on atteint la justice, c’est donc pour rien que Christ est mort (10).

***

Quelques questions :

(1) – 14 ans. 2e visite ? Cf. Ga 1, 18 (3 ans)
et Ac 9, 27-30 (immédiatement – ou « téléscopage » pour le récit ?)

(2) – Un Évangile différent ou le même – et en quoi ?

(3) – Cf. Actes 16, 3 / circoncision de Timothée vs non-circoncision de Tite (Ga 3, 3)

(4) – Cf. 2 Co 11, 5-7 / « super-Apôtres » : quid de leurs rapports avec les autorités de Jérusalem ?

(5) – Cf. Ac 15 / accord de Jérusalem (cf. Ac 15, v. 14-29) // loi noachide : « qu’on leur écrive de s’abstenir des souillures des idoles, de l’impudicité, des animaux étouffés et du sang » (Ac 15, 20).
Loi noachide selon le Talmud de Babylone traité Sanhédrin 56 a
Nos sages ont enseigné : sept lois ont été données aux fils de Noé [à l’humanité] :
– établir des tribunaux,
– interdiction de blasphémer,
– interdiction de l’idolâtrie,
– ’interdiction des unions illicites,
– interdiction de l’assassinat,
– interdiction du vol,
– interdiction d’arracher un membre d’un animal vivant

(6) – Cf. 1 Co, 8-10 et Ro 14 → Paul recommande de manger casher ! Quel reproche à Pierre ?
1 Co 8, 13 («  si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande ») ; Ro 14, 21 « Il est bien de ne pas manger de viande, de ne pas boire de vin, et de s’abstenir de ce qui peut être pour ton frère une occasion de chute ») !
(Cf. cependant l’application abusive hors contexte : « scandale donné, scandale pris » – Calvin)

(7) – Justification par la foi – des païens, « pécheurs », i.e. sans vécu selon la Loi

(8) – Justification par la foi – des juifs / question de la Loi

(9) – La foi et la Loi / justification

(10) – La justice et la Croix



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Épître de Paul aux Galates

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2018-2019
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
4) 8 & 10 janvier 2019 — Autour de l’accord de Jérusalem . Ch. 2, 1-21


vendredi 7 décembre 2018

Paul, apôtre de l’Évangile pour les nations




Galates 1, 11-24

11 Car, je vous le déclare, frères : cet Évangile que je vous ai annoncé n’est pas de l’homme ;
12 et d’ailleurs, ce n’est pas par un homme qu’il m’a été transmis ni enseigné, mais par une révélation de Jésus Christ.
13 Car vous avez entendu parler de mon comportement naguère dans le judaïsme (1) : avec quelle frénésie je persécutais l’Église de Dieu et je cherchais à la détruire ;
14 je faisais des progrès dans le judaïsme, surpassant la plupart de ceux de mon âge et de ma nation par mon zèle débordant pour les traditions de mes pères.
15 Mais, lorsque celui qui m’a mis à part depuis le sein de ma mère et m’a appelé par sa grâce a jugé bon (2)
16 de révéler en moi son Fils afin que je l’annonce parmi les païens (3), aussitôt, loin de recourir à aucun conseil humain (4)
17 ou de monter à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi (5), je suis parti pour l’Arabie, puis je suis revenu à Damas.
18 Ensuite, trois ans après, je suis monté à Jérusalem pour faire la connaissance de Céphas et je suis resté quinze jours auprès de lui
19 sans voir cependant aucun autre apôtre, mais seulement Jacques, le frère du Seigneur (6).
20 Ce que je vous écris, je le dis devant Dieu, ce n’est pas un mensonge (7).
21 Ensuite, je me suis rendu dans les régions de Syrie et de Cilicie.
22 Mais mon visage était inconnu aux Églises du Christ en Judée ;
23 simplement, elles avaient entendu dire : « celui qui nous persécutait naguère annonce maintenant la foi qu’il détruisait alors »,
24 et elles glorifiaient Dieu à mon sujet (8).


***


Quelques questions :

(1) – v. 13-14. Cf. le récit parallèle des Actes des Apôtres (ch. 9) ; v. 14 : Paul « zélote ».
        Cf. http://rolpoup.blogspot.com/2018/10/a-propos-de-paul.html ;

(2) – v. 15. Cf. Jérémie 1, 5.

(3) – v. 16. Cf. ibid. Annonce aux païens et eschatologie de la venue du Royaume.

(4) – v. 16b-17a. L’urgence eschatologique.

(5) – v. 17. Relation « mystique » avec le Ressuscité /
        aucun besoin de consulter ceux qui l’ont connu avant la croix.

(6) – v. 18-19, « trois ans après » ; « faire connaissance » :
        soulignement de l’égalité de Paul avec les douze dans la mission eschatologique.

(7) – v. 20. Indice d’un débat/dissension avec ses adversaires sur son rapport aux douze
        et aux autorités apostoliques de Jérusalem / Judée.

(8) – v. 21-24. Raisons pour lesquelles Paul, bien qu’envoyé ailleurs (Syrie et Cilicie), est connu,
        (favorablement) en Judée.



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3) 11 & 13 décembre — Paul, apôtre de l’Évangile pour les nations. Ch. 1, 11-24


vendredi 9 novembre 2018

Un Évangile venant de Dieu seul




Galates 1, 1-10

1 Paul, apôtre, non de la part des hommes (1), ni par un homme, mais par Jésus Christ et Dieu le Père qui l’a ressuscité d’entre les morts (2),
2 et tous les frères qui sont avec moi, aux Églises de Galatie :
3 à vous grâce et paix de la part de Dieu notre Père et du Seigneur Jésus Christ,
4 qui s’est livré pour nos péchés, afin de nous arracher à ce monde du mal (3), conformément à la volonté de Dieu, qui est notre Père.
5 A lui soit la gloire pour les siècles des siècles. Amen.
6 J’admire avec quelle rapidité vous vous détournez de celui qui vous a appelés par la grâce du Christ, pour passer à un évangile différent.
7 Non pas qu’il y en ait un autre (4) ; il y a seulement des gens qui jettent le trouble parmi vous et qui veulent renverser l’Évangile du Christ.
8 Mais si quelqu’un, même nous ou un ange du ciel, vous annonçait un Évangile contraire à celui que nous vous avons annoncé, qu’il soit anathème (5) !
9 Nous l’avons déjà dit, et je le redis maintenant : si quelqu’un vous annonce un évangile différent de celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème !
10 Car, maintenant, est-ce que je cherche la faveur des hommes ou celle de Dieu ? Est-ce que je cherche à plaire aux hommes ? Si j’en étais encore à plaire aux hommes, je ne serais plus serviteur du Christ (6).


***


Quelques questions :

(1) Implications quant à la légitimation d'un ministère — entre appel interne ("non de la part des hommes") et appel externe (reconnaissance par l'institution). (Cf. Jérémie, Luther, Jeanne d'Arc, etc.)

(2) De l'humanité ("ni par un homme") du Christ à la proclamation par le Père de sa divinité (sa filialité divine) par sa résurrection (cf. Romains 1, 4 : "déclaré Fils de Dieu avec puissance, selon l’Esprit de sainteté, par sa résurrection d’entre les morts, Jésus-Christ notre Seigneur"). Cf. 2 Corinthiens 5, 16 : "Ainsi, dès maintenant, nous ne connaissons personne selon la chair ; et si nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus de cette manière."

(3) Paul et les "deux" mondes : ce "monde du mal", qui a crucifié le Fils de Dieu et le monde à venir, déjà paru "selon la volonté de Dieu", dans la résurrection du Christ.

(4) Quel "autre évangile" ?

(5) Quelle légitimation de la vérité de la parole annoncée et reçue ?

(6) Le coût de la fidélité à la vérité reçue. (Cf. Bonhöffer, Martin Luther King, etc.)



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2) 13 & 15 novembre — Salutation / Objet de l’Épître. Ch. 1, 1-10


jeudi 11 octobre 2018

Sur l’Épître de Paul aux Galates




La Galatie et l’Épître aux Galates

L'essentiel de nos renseignements sur la Galatie est dû à Strabon (Géographie XII, 5 sq.) : territoire au centre de l'Asie mineure, et, depuis 25 av. J.C., province romaine — plus large que le territoire galate proprement dit — incluant notamment la Pisidie, la Lycaonie, et une partie de la Pamphylie au Sud ; et une partie du Pont au Nord.

La date de 25 av. J.C. à laquelle la Galatie devient province romaine, est celle de la mort de son dernier roi, Amyntas. À cette date, les Galates avaient conquis de larges territoires sur leurs voisins, certains repris aux anciens conquérants phrygiens.

La présence de Galates en Asie mineure remonte à 278-277 av. J.C., lors des invasions celtiques (Galates = Galataï ou Galloï, Gaulois).

Jusqu'à leur unification, sous Dejoratus, en 63 av. J.C., les Galates étaient divisés en trois tribus : Trocmes, Tectosages, Tolistobogii, y compris après avoir été défaits par les Romains en 189, puis être devenus leurs alliés.

À l'époque du Nouveau Testament, la Galatie est cette province romaine avec Ancyre pour capitale, comprenant en outre les territoires conquis auparavant.

Cette distinction dès lors possible entre territoire galate et province de Galatie a entraîné des débats entre critiques sur la question de savoir où étaient les Églises de Galatie auxquelles écrivait Paul.

Dès l'époque des Pères et jusqu'au XIXe siècle, on s'accordait à les situer en territoire galate proprement dit. Mais l'évêque danois Mynster, au XIXe siècle, avait proposé d'y voir des Pisidiens et des Lycaoniens, ces habitants du Sud de l'Asie mineure rattachés administrativement à la province de Galatie. On en est venu à parler depuis de "Sud-Galatie", que l'on distingue du territoire galate proprement dit, désigné ainsi comme "Nord-Galatie" ou "Galatie ethnique".

Pour cette hypothèse, dite "sud-galatique", la Galatie proprement dite pourrait ne pas intéresser le Nouveau Testament plus que par ses brèves mentions d'Actes 16:6 et 18:23.

W. R. Ramsay, au tournant du XXe s., en est même venu à nier qu'il soit question en ces textes de la région de Galatie, arguant que l'on peut lire en Actes 16:6 "Phrygie galate" au lieu de "Phrygie et Galatie". Mais cette lecture est plus difficile à soutenir pour Actes 18:23. En outre ce territoire, peut-être toutefois en partie arraché aux Phrygiens par les Galates, est plutôt appelé Pisidie par les Actes, avec Antioche de Pisidie pour capitale.

L'argument qui consiste à dire que le Nouveau Testament emploie les dénominations provinciales de l'administration romaine plutôt que des désignations territoriales ne vaut pas pour Luc : le même passage d'Actes 16, celui cité par Ramsay, parle de la Mysie où Paul se rend, et qui, comme la Phrygie, n'est pas une province romaine, mais un territoire de la province d'Asie, dans laquelle Asie (donc le territoire) Paul ne se rendra pas !

Quant au fait que la première mention d'une Église galate hors Nouveau Testament — relevée par Eusèbe de Césarée relatant l'histoire de la crise montaniste (Hist. Eccl. V, xvi) —, date des années 190 env., ce qui trouble les "sudistes", il demeure peu probant : le cas est loin d'être unique.

Ce texte d'Eusèbe suscite d'ailleurs une autre question : y a-il eu une Phrygie galate ? Eusèbe y parle bien (ibid.) de Phrygiens en Galatie, mais au Nord, à Ancyre !

Si elle n'est pas sans faille, l'hypothèse "sud-galatique" garde toutefois son intérêt. Elle a même connu un accroissement de son succès en ce qu'elle a été reprise par les tenants d'une haute date pour la rédaction de l'Épître aux Galates (Ga), avant la venue de Paul en Galatie proprement dite selon Actes 16 et 18 ; c'est ainsi que l'exégète catholique Valentin weber, qui, au tournant du XXe siècle, était sensible aux conclusions de l'école de Tübingen jugeait Actes 15 et Ga 2 inconciliables. Peu enclin à suivre l'école de Tübingen pour remettre en question la fiabilité historique d'Actes, Weber, dans cette perspective, situait donc Ga 2 avant Actes 15, considérant les voyages de Paul en Galatie comme correspondant à ses voyages dans les régions du Sud de l'Asie mineure mentionnés dans le livre des Actes. L'hypothèse — et la controverse en son entier — reste largement spéculative, on le comprend: on ne peut pas exclure la possibilité de visites de Paul — en Galatie ou ailleurs — non mentionnées par le livre des Actes ! C'est ainsi, par exemple, que Calvin, qui ne connaissait pas d'hypothèse "sud-galatique" datait l'Épître aux Galates d'avant Actes 15 et donc avant les visites de Paul en Galatie d'Actes 16 et 18.

Il appartenait à Lightfoot, au XIXe, de se faire l'avocat de la géographie classique, celle de l'hypothèse ancienne à laquelle la plupart des critiques sont revenus depuis, celle d'une Épître aux Galates adressée aux Galates (3:1) proprement dits.


Authenticité paulinienne de l’Épître

Pour les Pères, l'authenticité paulinienne de l'Épître ne fait pas problème. Elle ne sera pas remise en question avant le XIXe siècle, par B. Bauer, puis par Loman et l'école dite hollandaise, en contre-pied de l'école de Tübingen.

Admettant qu'Actes 15 et Galates 2 relataient le même événement, et les jugeant inconciliables, l'école de Tübingen , avec F. C. Baur. avait remis en question la fiabilité historique du livre des Actes des Apôtres (Ac). Bauer et Loman, assumant l'idée de l'inconciliabilité des deux textes aboutissaient à une conclusion différente: l'Épître aux Galates y était perçue comme un écrit marcionite du lIe s., qui, professant un paulinisme outré et exclusif, voulait durcir le conflit, que relatait plus fidèlement Actes, entre Paul et Jérusalem. L'Épître n'a pas connu d'autre contestation de son authenticité.


Date et lieu de rédaction

À part les courants Bauer et Loman, qui la datent du lIe siècle, tous admettant l'authenticité paulinienne de l'Épître, on fixe le terminus ad quem dans les années 60 (captivité et mort de Paul). Elle aurait alors pu être rédigée à Rome.

Le terminus a quo peut être remonté jusque vers 48 env. (pour qui admet que l'Épître est antérieure au concile d'Ac 15). Dans cette hypothèse, l'Épître aurait pu être écrite l'Antioche ou de Jérusalem.

On a parfois proposé une origine en Macédoine. en 52 env. (juste après Ac 5 ).

La provenance la plus classiquement admise, dès l'ère patristique, est Éphèse. L'Épître y aurait été rédigée en 55 environ.


La relation Actes 15 - Galates 2

La question sous-jacente à celle de la datation est celle de la relation entre Ga 2 et Ac 15.

La position classique ne remettait pas en cause l'idée qu'il pouvait s'agir, dans les deux récits, du même événement. Calvin est le premier à avoir remis en question cette unanimité : pour lui les divergences entre les deux récits sont trop profondes pour qu'il soit possible d'y voir bien le même événement. Il suppose donc une première rencontre des Apôtres à Jérusalem, avant le concile d'Ac 15. C'est cette rencontre que rapporterait Paul en Ga 2.

La question en est restée là jusqu'au XIXe s., quand F. C. Baur était arrêté comme Calvin par les divergences des récits, mais contre lui il jugeait qu'ils étaient toutefois trop ressemblants pour qu'on puisse admettre qu'ils référaient à des événements différents. Les Actes étaient perçus comme un récit visant à arrondir les angles d'un conflit, dont Galates ne cachait pas la virulence, entre Pierre et Paul.

Outre la réponse de Bauer, contestant l'authenticité de Galates, l'école de Tübingen sera contredite par l'exégète catholique Valentin Weber : comme les précédents il juge les deux récits inconciliables. Il en vient à une conclusion similaire à celle de Calvin : Actes et Galates ne parlent pas de la même chose. Weber appuie son hypothèse sur la théorie "sud-galatique" : ce n'est pas aux deux visites en Galatie d'Ac 16 et 18 que Paul fait allusion en Ga 4 mais à ses passages au Sud de l'Asie mineure relatés en Ac 13 et 14.

Enfin, majoritaires sont les exégètes contemporains qui jugent que les deux récits, parlant du même événement, ne sont nullement inconciliables (Lightfoot, Lagrange, Bonnard,…).


Destinataires

Jusqu'au XIXe s., on admettait unanimement que l'Épître était adressée aux Galates proprement dits (3:1) — ou "du Nord" (cf. supra). Cette approche, contestée au XIXe s. par Mynster, a vu son succès décroître au XIXe s. Ramsay niera même que Paul soit jamais venu en Galatie au sens strict.

Pour la nouvelle théorie,"sud-galatique", il faut entendre par la Galatie la province romaine de Galatie, et comprendre que les destinataires de l'Épître sont les habitants du Sud de cette province, à savoir les Pisidiens, Lycaoniens ou Pamphiliens, de cette région que Paul visitait souvent.

Les avocats de l' hypothèse classique font remarquer que Paul s'adresse à des Galates (3:1), pas simplement à la province de Galatie. Pour la majorité de ces derniers — dont se sépare Calvin — l'Épître a été rédigée après Ac 15, les deux visites mentionnées par Paul (Ga 4:13) pouvant correspondre à Ac 16:6 et 18:23.


L’occasion de la rédaction de l’Épître

Un enseignement s’est répandu dans les Églises de Galatie, composées principalement de chrétiens d' origine païenne, enseignement selon lequel ces chrétiens devraient pratiquer les prescriptions de la Loi de Moise, notamment ses cérémonies, et particulièrement la circoncision.

On ne peut que penser à un parallèle avec Ac 14, où il est question de chrétiens de tradition pharisienne qui veulent imposer aux chrétiens païens la circoncision.

Selon les exégètes préférant une date pré-conciliaire de rédaction de l'Épître, le problème galate aurait été définitivement réglé par la décision d'Ac 15. La rencontre mentionnée dans l’Épître précédant, pour cette option, celle d'Ac 15, — malgré un certain accord entre Paul et Jérusalem — n'aurait pas pleinement tranché le débat.

Du côté de ceux qui optent pour une datation post-conciliaire — et qui reconnaissent en Ga 2 le même événement qu'en Ac 15 —, pour d'aucuns (Lagrange) les adversaires de Paul ne tiennent tout simplement pas compte des décisions du concile. Mais alors ce qui semble être de leur part une subtile revendication de l'appui de Jérusalem — rendant plus laborieuse l'argumentation de Paul —, s'explique difficilement.

C'est ainsi que pour d'autres (comme Cornely), les décisions de Jérusalem n'ont pas mis fin à tout débat, ceci expliquant le ton et les difficultés de Paul dans sa défense. Les partisans de la circoncision des païens reviendraient à la charge, présentant la pratique du rituel mosaïque comme passage à une étape supérieure de la vie chrétienne, sorte de "conseils spirituels."

Elle pourrait même être recommandée par Jacques, si l'on en croit Loisy, qui trouve ce conseil raisonnable et juge Paul sectaire. Mais Paul semble bien revendiquer son accord avec Jacques.

Pour l'école de Tübingen, suite à Baur, c'était Pierre qui était l'adversaire de Paul, Pierre qui ne saisirait pas l'enjeu de l'exigence radicale de Paul.

Mais Paul est de fait très proche des positions qu'il reproche à Pierre (cf. Ga 2, 1 Co 10, Ro 14). Le problème de Pierre est vraisemblablement en ce qu'il n'a pas encore arrêté de position quant à un comportement pratique sur le plan de la communion avec les païens. Paul lui reproche plutôt l'ambiguïté que manifestent ses hésitations que sa position théologique. Car concrètement, Paul lui-même invite les païens à s'abstenir de nourriture non-casher, à son exemple (Ro 14). C'est ainsi que par le biais de sa réflexion théologique, il en vient à la pratique concrète recommandée par Jacques.

C'est probablement du fait de la souplesse de la décision de Jérusalem, et donc de Jacques, que le conflit a pu prendre le tour qu'il a pris.

En effet, si l'on considère attentivement l'accord de Jérusalem (Ac 15:21), on remarque qu'il ne fait que reprendre l'enseignement synagogal à l'égard des craignant-Dieu, sans donner de précision supplémentaire. Cela correspond vraisemblablement à ce que l'on appelle la loi de Noé, dont la pratique seule est requise des craignant-Dieu, dont la conversion totale au judaïsme sera toutefois bien accueillie.

Car il n'est pas exclu pour les craignant-Dieu de devenir prosélytes à part entière. C'est là, dans le judaïsme, passage à une étape supérieure dans la vie religieuse.

Les partisans de l'intégration plénière des païens chrétiens à la communauté juive pouvaient probablement par là introduire une subtilité du genre : certes les païens ne sont pas obligés de se faire circoncire, mais s'ils le font, c'est mieux. En quelque sorte, ils durciraient en "conseil spirituel" ce que Jacques se contente de ne pas exclure.

Subtile façon de ré-avancer ce que Jacques rejetait, d'où la difficulté qu'a Paul à s'appuyer sur l'accord de Jérusalem. Qu'il revendique toutefois.


L’enjeu du débat

On pourrait se demander avec Loisy si Paul ne chipote pas. En fait pour lui, l'enjeu est capital : il y va de l'avenir de la mission auprès des païens. Si, en effet, les païens chrétiens en viennent à considérer leur situation comme inférieure, et donc, préférablement provisoire, la large ouverture que permet la dispense du passage par les rites difficiles du judaïsme, et notamment la circoncision, est ruinée : devenir chrétien équivaut ultimement à devenir juif, avec toutes les difficultés rituelles traditionnelles pour les nouveaux venus. D'où l'ardeur de Paul à défendre sa cause.


Les conséquences théologiques

La combat de Paul a des conséquences théologiques considérables : il lui permet de développer dans toute sa rigueur son enseignement sur la justification par la foi. C'est là le cœur de l'alliance, déjà pour Abraham. C'est par la confiance aux promesses de Dieu que s'obtient la justice, indépendamment de la pratique légale. C’est si vrai que cela concerne aussi ceux qui observent le cérémonial mosaïque, les juifs, comme Paul lui-même, ainsi que Pierre (Céphas). L'observance de la Loi n'ajoute rien à leur justice, semblable à celle d'Abraham et scellée dans le Messie.

Il faut préciser, comme l'a compris Martin Luther, que cela ne concerne pas seulement les dispositions cérémonielles de la Loi, mais la Loi sous tous ses aspects : chez Paul, n'apparaît pas la distinction qu'a faite la théologie chrétienne ultérieure entre aspect moral et aspect cérémoniel.

Le fait qu'il n'y ait pas d'indices permettant de dire que Paul faisait une distinction moral/cérémoniel quant à la Loi soulève une difficulté : Paul serait-il antinomien ?

C'est là un des arguments des opposants de Paul : "Christ serait-il serviteur du péché ?" Et c'est vraisemblablement une des raisons des développements moraux des ch. 5 et 6 : réponse anticipée à l'objection d'encouragement au laxisme (inutile d'y voir trace d'un autre groupe d'adversaires de Paul).

Paul a, en fait, une approche de la Loi qui lui est propre, riche et nuancée. Il en retient surtout la valeur pédagogique, "pour conduire au Christ". Cela pourrait faire croire que pour lui la Loi est reléguée dans le passé. Il n'en est rien. Cette fonction pédagogique n'est pas abolie dans l'histoire avec la venue du Messie, ni même pour l'individu avec sa conversion au Messie : le Christ est toujours notre avenir, et notre péché persistant, que révèle toujours la Loi, est toujours notre passé à surmonter dans la foi en Dieu.

En outre. pour fonctionner, cette dimension pédagogique de la Loi doit supposer de la part du croyant une prise au sérieux de son enseignement, et donc une valeur normative de Loi. C'est ici que se place la difficulté majeure: comment reconnaître la valeur normative de la Loi, tout en enseignant que les chrétiens païens sont dispensés d'en pratiquer les dispositions ?

C’est ici que prend place la distinction, délicate, de la lettre et de l'esprit: la lettre de la Loi porte un enseignement, moral, qu’il s’agit de discerner, en usant de raison. Enseignement qui n'est pas sans rapprocher de l'idée de loi naturelle et qui fondera la distinction ultérieure entre aspect moral et aspect cérémoniel. Pour Paul, la Tora n'en demeure pas moins l'expression de la Vérité, qui norme notre comportement. Elle n'est nullement abolie. Dans la foi qui reçoit la justification. est abolie la condamnation que fait peser la Loi sur celui Qui la transgresse. Paul invite les païens à user de la Loi pour dégager le cœur de son enseignement, l'amour du prochain, mais les dispense de sa pratique littérale.

C'est dans cette perspective qu'il faut considérer sa comparaison, qui autrement, serait incompréhensible, entre la Loi mosaïque et les rites du paganisme ! (Ga 4:8-10.) C’est dans cette perspective aussi qu'il faut percevoir la leçon allégorique du ch. 4. Juifs comme Grecs dépendent, quant à leur filiation abrahamique, de la foi en la promesse de Dieu scellée dans le Christ, et non d'un héritage naturel (cf. Jean-Baptiste. ou Jésus). Il n'est nullement question ici d'un rejet d'Israël et de Jérusalem, mais d'un rejet de l'enseignement de qui ne voudrait reconnaître de filiation que naturelle. et plus précisément rituelle : c'est là, et là seulement, "l'esclavage" à bannir. (Inutile de s'arrêter sur le fait qu'il est encore plus aberrant de vouloir y voir les Arabes ou l'islam — comme a été tentée de le faire la polémique chrétienne depuis l'Hégire — ainsi Jean Damascène).

C’est à travers cette riche pensée théologique que Paul. par la controverse, met en place son message : la justification par la foi seule, indépendamment de toute pratique légale, pour une libération en vue de la consécration au service de Dieu, pour le prochain. C'est là le cœur de l'enseignement de la Loi (le double commandement) et le seul Évangile, Évangile qui permet à Paul de proclamer en Christ l'égalité des juifs et des païens (Ga 3:28).

RP


Bibliographie

Strabon, Géographie, XII, 5, Paris, Belles lettres, 1981 (t. IX)
Lightfoot, The Epistle of S. Paul to the Galatians, (London, 1865) Grand Rapids, 1957.
W. R. Ramsay, A Historical Commentary on the S. Paul Epistle to the Galatians, London, 1900.
M. Luther, Commentaire de l'Épître aux Galates, Œuvres t. XV ; Labor & Fides, (1538) 1969.
J. Calvin, Commentaires sur le Nouveau Testament, l'Épître aux Galates, Labor & Fides, (1548) 1958.
M. J. Lagrange, S.Paul, Épître aux galates, Paris. Gabalda, 1918, 1925.
Bonnard, L'Épître de S. Paul aux Galates, Neuchâtel, Delachaux & Niestlé. 1953.
H. D. Betz, Galatians, Philadelphia, U.S.A., Fortress Press, (1979) 1984.
Simon Légasse, L'Épître de Paul aux Galates, Cerf, 2000.
Paul-Dominique Dognin, « La foi étant venue… » L'épître aux Galates, coll. Connaître la Bible, no 25, Bruxelles, Lumen Vitae, 2001.
Alain Gignac, « Une approche narratologique de Galates. État de la question et hypothèse générale de travail. », Science et Esprit, 58, 2006.


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1) 9 & 11 octobre — Introduction à l’Épître


mercredi 10 octobre 2018

À propos de Paul




« Conversion » d’un envoyé du Temple

Shaoul/Paul vit quelque chose de décisif à l'occasion du moment relaté par le livre des Actes des Apôtres : chargé par les autorités de Jérusalem d'un mandat de poursuite des disciples du Crucifié, perçus par les Romains comme un groupe subversif qui semble donc représenter une menace pour l'existence juive, Shaoul/Paul est saisi par sa perception intime du Ressuscité pour un changement de perspective radical : l'irruption du Royaume universel espéré ici et maintenant — ouvrant dès lors sur la possibilité d'un changement d'attitude chez des Romains menaçants pour l'intégrité d'Israël.

Le livre des Actes des Apôtres parle de « zèle », parfois traduit par jalousie, à propos de l’attitude des autorités judéennes que partage leur envoyé, Shaoul/Paul. « Zèle » compréhensible, mentionné aussi dans les évangiles concernant Jésus, explicitement chez Jean : s’il continue, les Romains viendront détruire notre nation. Ça vaut pour Jésus, ça vaut pour ses disciples, les nazaréens. Cf. Actes 5, 17 et le « zèle » du sanhédrin.

Or pour Shaoul/Paul, l'événement du chemin de Damas ouvre sur une mission facilitée auprès des goïm, quant à la possibilité pour eux d'entrer dans la mouvance juive sans les rites qui leur font obstacle. Effet de l'imminence de la présence du Règne universel. Dans cette perspective, non seulement la secte des disciples n'est pas menaçante pour Israël, mais peut en faciliter la compréhension via des goïm qui s'en rapprochent.

Lorsque, suite à l’événement du chemin de Damas, il cesse d’avoir la conviction que la secte des disciples de Jésus est menaçante (conviction qui n’a rien d’illégitime !), Shaoul/Paul ne cesse pas pour autant d’être pleinement juif revendiqué. Actes 5 nous avait prévenus que Gamaliel avait demandé la prudence (Ac 5, 34) quant à la conviction plus commune qui était aussi celle de Paul avant le moment chemin de Damas. Paul, qui on le sait se revendique de l’enseignement de Gamaliel (Ac 22, 3), s’inscrit désormais dans la ligne de la remarque du maître, convaincu pour sa part (un pas plus loin que le maître) que la secte des nazaréens vient bien de Dieu.

S’il y a conversion de Shaoul/Paul, ce n’est en aucun cas un changement de religion, mais un mouvement de techouva au sein de son judaïsme dont il considère désormais que la mission historique arrive à son terme prochainement avec l’avènement du Règne de Dieu manifesté déjà pour lui dans celui qu’il rencontre sur le chemin de Damas comme le Ressuscité.

À l’instar du conseil de Gamaliel, et a fortiori puisqu’il est des nazaréens désormais, il juge à présent inopportun de persécuter une secte en laquelle il ne voit plus rien de subversif pour son peuple, au contraire ! Il se fera désormais le témoin du Royaume tout proche auprès des nations : le temps annoncé par les prophètes où toutes les nations viennent adorer à Jérusalem est imminent.

Envoyé aux nations, d’où l’usage privilégié désormais de son nom romain, Paul, plutôt que de son nom hébreu, Shaoul, puisqu’il porte les deux, étant citoyen romain de naissance (Ac 22, 25-28). Cela n’implique pas forcément un changement de nom. Mais un changement de vis-à-vis exprimé dans l’usage de son nom romain — de naissance tout autant que son nom juif.


Conviction eschatologique

En tout cela, une conviction eschatologique : le Règne de Dieu est proche — qui fonde son attitude et son apostolat. En regard des promesses prophétiques : la montée de toutes les nations à Jérusalem, il est urgent de faire connaître le Nom de Dieu, et de celui par qui il fait venir le Royaume, à toutes les nations. Établissement du Règne, ou plus précisément restauration du Règne de Dieu via Israël (cf. Actes 1, 6). Restauration, mais restauration élargie aux nations, ce qui ne fut pas le cas auparavant.

Dans ce processus, Israël a connu un échec considérable, qui est l’exil, advenu au tournant des VIe-Ve siècles av. JC, avec la domination babylonienne, situation jamais pleinement résolue. C’est là la « chute », « la défaite » littéralement, dont il est question en Romains 11 (cf. Ro 11, 11-12). Défaite avec sa face… « positive », un effet imprévu : le Nom de Dieu proclamé parmi les nations, effet déjà amorcé auparavant, mais que Paul, au regard de l’urgence, prend en charge activement.

Il n’est pas question pour lui de rejeter quoi que ce soit de la Loi, qu’il observe lui-même, mais de ne pas en faire un obstacle à l’élargissement du fruit de l’Alliance aux nations. D’où sa négociation de la Loi noachide à Jérusalem en Actes 15, d’où sa grande prudence (dans sa perspective eschatologique) visant à ne pas faire de la Loi un obstacle et sa vigilance à lutter contre l’exigence de certains d’y conduire les non-juifs. D’où l’imprégnation de loi noachide aussi de ses conseils aux Corinthiens, en parallèle avec les conseils qu’il leur donne (1 Co 8-10), pour ne pas rompre d’avec Israël, d’observer la cacherout, même si, selon ses propos, ils ne seraient théoriquement pas forcément tenus de le faire, conseils qu’il donne aussi aux non-juifs de l’Église de Rome (Ro 14).

En lien avec tous ces conseils, la conviction de l’imminence eschatologique, liée à celle que le Messie de ce Règne imminent est Jésus, porteur du Nom de Dieu : cela explique l’impression d’un christocentrisme exclusiviste (l’invocation du Nom du Seigneur, Ro 10, 13, i.e. pour Paul, Christ) en parallèle avec l’affirmation d’un salut sans exclusive de « tout Israël » (Ro 11, 26). Point de contradiction si l’on comprend que le salut est fonction de l’Alliance, que Dieu déploie dans l’Histoire, Alliance scellée avec Israël et irrévocable, et à présent élargie par la venue du Messie du Règne imminent à quiconque l’invoque (Ro 10, 13, cf. Jo 2, 32 et reprise en Ac 2, 21). Conviction d’une imminence qui est celle de l’Église primitive en son ensemble, dont Paul et ses disciples. Paul l’affirme explicitement, cf. 1 Thessaloniciens 4, mais aussi 1 Corinthiens (ch. 15) et Romains 9-11, et ça reste vrai tout au long du Nouveau Testament, de quelque époque que l’on date ses livres, où on lie en outre l’avènement du Règne imminent aux menaces sur Jérusalem, en fonction d’une relecture du Livre de Daniel, relecture que l’on trouve dans les évangiles (Mt 24, Mc 13, Lc 21), dans 2 Thess. ou l’Apocalypse, de quelque époque que l’on date ces livres.

La conviction qui a animé la mission de Paul restera vraie pour ses disciples et ceux des autres Apôtres avant comme après la destruction du Temple de 70… Puis s’estompera progressivement jusqu’à la conversion de l’Empire romain, occasionnant une lecture non-eschatologique autant que non-juive de la mission de Paul, qui a fini par prévaloir et devenir filtre incontournable, jusqu’aux redécouvertes récentes de l’importance et de l’eschatologie et du référentiel de la tradition juive.

À suivre ici : Romains 9 à 11, ou lire le sens de deux fidélités


RP
Épître de Paul aux Galates

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2018-2019
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
À propos de Paul