lundi 15 février 2016

Judaïsme




La Torah : il s’agit des cinq premiers livres du Tanakh. Le mot Tanakh est composé des initiales de Torah (la Loi), Nebiim (les Prophètes), Khetoubim (les Écrits), les trois sections de la Bible hébraïque, dont la Torah est le cœur. Si les livres de l'Ancien Testament sont ceux du Tanakh (catholiques et orthodoxes recevant cependant des livres supplémentaires, venus de la Bible grecque des Septante), il est utile de distinguer la Bible hébraïque de l'Ancien Testament : qui dit Ancien Testament suppose un Nouveau, ce que le Tanakh ne fait pas. La Septante rangeait les livres dans un ordre qui n'est pas celui du Tanakh. comme ne l'est pas l'ordre des livres de l'Ancien Testament. Rangement qui n'est pas indifférent puisqu'il vise un débouché sur le Nouveau Testament (la TOB a toutefois repris l'ordre de la Bible hébraïque), quand la Torah est au contraire le cœur du Tanakh.

Le Midrash (de l'hébreu darash, "examen", "exploration") : il s'agit d'écrits juifs commentant et expliquant la Bible hébraïque. Ce sont des interprétations, par différents rabbins, des mitsvoth (c’est-à-dire préceptes, commandements) et du récit biblique. Ils relèvent de la loi orale, donnée comme remontant au Sinaï, à côté de la loi écrite. Le début de sa mise par écrit par des scribes remonte au IIe siècle av. J.C. Le Midrash est divisé en deux parties : la Halakha, qui expose la loi et déduit de la Torah écrite la loi traditionnelle ; et la Haggadah, composée de divers récits, sermons et commentaires sur les textes narratifs de la Bible hébraïque. Ces écrits sont extrêmement divers, de styles variés, depuis des paraboles et des sermons, jusqu'aux codifications de la loi.

Le Talmud (de la racine lmd, qui signifie "étude") : il s'agit d'une compilation du Midrash, des midrashim au pluriel. Mise par écrit de la loi orale, le Talmud est un texte incontournable du judaïsme rabbinique. Rédigé en hébreu et araméen, il est le fondement de la Halakha ; il y en a deux versions : le Talmud de Jérusalem et celui de Babylone, qui prenait encore forme tandis que celui de Jérusalem était complété. Sa rédaction commence au IIe siècle av. J.C. et s'achève aux environs de l'an 500 ap. J.C. La période talmudique se divise elle-même en deux époques : celle des commentaires les plus anciens, la Michnah (d'un mot qui signifie "répétition", ou "enseignement"), puis celle de la Gemarah (d'un mot signifiant "compléter") qui consiste en analyses, discussions et débats sur la Mishnah.

RP, article dans Le Protestant de l'Ouest n° 397, septembre 2015, p. 30

*

Judaïsme et Christianisme

Calvin et l’Alliance : « […] L'alliance faicte avec les Pères anciens [à savoir Abraham, Isaac et Jacob], en sa substance et vérité est si semblable à la nostre, qu'on la peut dire estre une même avec icelle. Seulement elle diffère en l'ordre d’estre dispensée. » (Institution Chrétienne II, x, 2.)
« Par conséquent, que cette opinion enragée et pernicieuse soit loin de nous : à savoir que Dieu n'a rien proposé aux Juifs […]. S. Pierre remontrait aux Juifs de son temps qu'ils étaient héritiers de la grâce évangélique, parce qu'ils étaient successeurs des Prophètes, étant compris en l'alliance que Dieu avait faite anciennement avec Israël (Actes 3, 25). » (Institution Chrétienne II, x, 23.)

Étapes d’une rupture :
— Années 30 : Crucifixion de Jésus pour "raison d’État". L’occupant romain (servi par le pouvoir hérodien collaborateur) élimine la menace d’une résistance potentielle : motif officiel de l’exécution : "INRI" — "roi des Judéens" (ironie romaine). Pas de rupture avec le judaïsme.
— Années 50 : Multiplication des croyants d’origine non-juive dans l’Église ; décision les concernant en faveur de la (traditionnelle) Loi de Noé ("7 commandements" — cf. Actes 15, 19-21) ; on s’orientera bientôt vers une marginalisation de la pratique des 613 préceptes de la Loi de Moïse.
— Années 70 : À la destruction du Temple de Jérusalem, les chrétiens croyant que le Royaume est présent de façon cachée en Jésus ressuscité, réorganisent le culte autour des événements de la vie du Christ, perçus comme réalisation des paroles de la Bible hébraïque.
— Années 90 : Les juifs n’ayant pas constaté d’apparition du Royaume, réorganisent le culte autour des 613 préceptes, et entérinent le fait que les chrétiens s’étant organisés autour d’un centre différent, ont constitué une communauté devenue autre que la communauté juive.


Quelques thèmes, noms et textes

Rachi (1040-1105), l’exégèse et le Talmud

Maïmonide (1135-1204), la théologie et la philosophie

de la Kabbale au Hassidisme : — la kabbale : Moïse de Leon (Zohar, XIIIe s.) ; Isaac Louria (XVIe s.). — Le rabbin Loew de Prague et la légende du Golem. — Sabbataï Zvi (1626-1676) et le messianisme.
Baal Shem Tov (Israël Ben Éliézer — 1698-1780) et le hassidisme

Theodor Herzl (1860-1904) et le sionisme
Yeshayahou Leibowitz (réflexions sur l’État d’Israël)

Primo Lévi (et d’autres... — l’expérience de la Shoah)
Hans Jonas (1903-1993) et Le Concept de Dieu après Auschwitz


RP
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5) 16 & 18 février – Judaïsme(s) (PDF) / Voir aussi (plus détaillé) ICI


mardi 9 février 2016

Le culte et le trivial




Parler de culte, donc de ‘religieux’, est parler d’un rapport à l’ultime — pour l’Ecclésiaste rapport à Dieu en termes de ‘crainte’, ce qui évoque l’incontournable qui se découvre sous l’angle de la mémoire, dans le cadre du ‘souvenir’.

Ici la ‘crainte’ de Dieu apparaît comme relation libératrice.
Notre mémoire ment : par omission, par partialité, par accentuation et exagération, etc. Il n’est qu’à comparer les versions fournies par plusieurs témoins honnêtes du même événement !
Il apparaît alors qu’être sincère, c’est croire ses propres mensonges !
Or, sous l’angle de la subjectivité et du malheur du temps, allant jusqu’au constat de l’inconvénient d’être né, nos souvenirs charrient un amas de blessures.
Sous cet angle, quant à notre rapport à nous-mêmes, notre mémoire est redoutable : selon les tournures d’esprit, elle oscille entre charger autrui et touiller notre propre sentiment de culpabilité… Tout cela campée sur le mensonge de nos souvenirs !

Où la crainte de Dieu, seul détenteur de la vérité de la mémoire et donc de l’ouverture sur le souvenir vrai — qui demeure en lui, et donc, au fond, inaccessible —, devient ouverture sur une libération d’une portée considérable, confinant à l’infini…

C’est là une fonction du ‘religieux’, au-delà de ses fonctions dévoyées, que l’Ecclésiaste résume en termes de sacrifice des insensés (Ecc 4, 17) et autres marchandages en termes de vœux non tenus (Ecc 5, 4) tant on n’est pas en mesure d’en saisir la portée au moment où l’on est tenté de les prononcer. Dieu seul pourra en libérer.

« L’infidèle est quelqu'un qui ne se souvient pas ou se souvient mal. On pourrait aller plus loin et considérer la mémoire comme la condition même de la vie morale. » (Emil Cioran, Portrait d'un philosophe : Gabriel Marcel, Cahiers de l'Herne / Cioran, Champs Flammarion, p. 314)

L’Ecclésiaste 12, 1 : « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse », souvenir libérateur, qui est au cœur du religieux. Cf. Exode 20, parole fondatrice de la religion biblique, qui vaut pour aujourd’hui : « je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage ».

Alors l’humain perçoit la source de sa plénitude : « crains Dieu et observe ses commandements, c’est là tout l’humain » (Ecc 12, 13).

Ecclésiaste 4 & 5
4, 17 Surveille tes pas quand tu vas à la Maison de Dieu, approche-toi pour écouter plutôt que pour offrir le sacrifice des insensés ; car ils ne savent pas qu'ils font le mal.

5, 1 Que ta bouche ne se précipite pas et que ton cœur ne se hâte pas de proférer une parole devant Dieu. Car Dieu est dans le ciel, et toi sur la terre. Donc, que tes paroles soient peu nombreuses !
2 Car de l'abondance des occupations vient le rêve et de l'abondance des paroles, les propos ineptes.
3 Si tu fais un vœu à Dieu, ne tarde pas à l'accomplir. Car il n'y a pas de faveur pour les insensés ; le vœu que tu as fait, accomplis-le.
4 Mieux vaut pour toi ne pas faire de vœu que faire un vœu et ne pas l'accomplir.
5 Ne laisse pas ta bouche te rendre coupable tout entier, et ne va pas dire au messager de Dieu : « C'est une méprise. » Pourquoi Dieu devrait-il s'irriter de tes propos et ruiner l'œuvre de tes mains ?
6 Quand il y a abondance de rêves, de vanités, et beaucoup de paroles, alors, crains Dieu.

*

Le fait que tout soit don de Dieu invite à « la crainte », qui est, en son versant négatif, l'admission de la possibilité que ce qui est don ne soit pas, ou n'ait pas été octroyé — et en son versant positif, la reconnaissance, tout simplement, la reconnaissance de ce que matérialité comme condition du bonheur, jusqu'à la disposition pour le recevoir, ne viennent, ultimement, pas de nous.

Et là, cela compris, le bonheur est déjà là, comme reconnaissance et fruit de la reconnaissance !

Il s'agit de l'étonnement reconnaissant, jusqu'à l'émerveillement de l'événement unique de la venue de l'être sous le soleil, de la venue d'une pensée sous le soleil, fût-elle un éclair dans une nuit infinie — et sachant en outre qu'elle est aussi tissée de douleur. Le moment unique de la percée de l'être sous le soleil, moment de vanité, n'en est pas moins l'occasion de tout bonheur, source de toute reconnaissance à Dieu qui l'a fait advenir comme don.

Reconnaissance !

C'est là le culte de Dieu tel qu'il est requis !


Ecclésiaste 5 :
18 Voici ce que j’ai vu : c’est pour l’homme une chose bonne et belle de manger et de boire, et de jouir du bien-être au milieu de tout le travail qu’il fait sous le soleil, pendant le nombre des jours de vie que Dieu lui a donnés ; car c’est là sa part.
19 Mais, si Dieu a donné à un homme des richesses et des biens, s’il l’a rendu maître d’en manger, d’en prendre sa part, et de se réjouir au milieu de son travail, c’est là un don de Dieu.
20 Car il ne se souviendra pas beaucoup des jours de sa vie, parce que Dieu répand la joie dans son cœur.

Voilà qui rejoint, et précède Nietzsche :

«… Si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur […,] l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée.» (Nietzsche, La Volonté de puissance, § 1032.)

Avec chez l'Ecclésiaste, cette conscience permanente de la condition qui permet en tout temps la perception de ce rachat : la conscience du don de Dieu.


RP
L'Ecclésiaste

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5. 9 & 11 février (ch. 4 v. 17 à ch. 6) - Le culte et le trivial - (PDF ici)

lundi 11 janvier 2016

Au buisson ardent



Exode 3, 1-15
1 Moïse faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro, prêtre de Madiân. Il mena le troupeau au-delà du désert et parvint à la montagne de Dieu, à l’Horeb.
2 L’ange du SEIGNEUR lui apparut dans une flamme de feu, du milieu du buisson. Il regarda : le buisson était en feu et le buisson n’était pas dévoré.
3 Moïse dit : « Je vais faire un détour pour voir cette grande vision : pourquoi le buisson ne brûle-t-il pas ? »
4 Le SEIGNEUR vit qu’il avait fait un détour pour voir, et Dieu l’appela du milieu du buisson : « Moïse ! Moïse ! » Il dit : « Me voici ! »
5 Il dit : « N’approche pas d’ici ! Retire tes sandales de tes pieds, car le lieu où tu te tiens est une terre sainte. »
6 Il dit : « Je suis le Dieu de ton père, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob. » Moïse se voila la face, car il craignait de regarder Dieu.
7 Le SEIGNEUR dit : « J’ai vu la misère de mon peuple en Egypte et je l’ai entendu crier sous les coups de ses chefs de corvée. Oui, je connais ses souffrances.
8 Je suis descendu pour le délivrer de la main des Egyptiens et le faire monter de ce pays vers un bon et vaste pays, vers un pays ruisselant de lait et de miel, vers le lieu du Cananéen, du Hittite, de l’Amorite, du Perizzite, du Hivvite et du Jébusite.
9 Et maintenant, puisque le cri des fils d’Israël est venu jusqu’à moi, puisque j’ai vu le poids que les Egyptiens font peser sur eux,
10 va, maintenant ; je t’envoie vers le Pharaon, fais sortir d’Egypte mon peuple, les fils d’Israël. »
11 Moïse dit à Dieu : « Qui suis-je pour aller vers le Pharaon et faire sortir d’Egypte les fils d’Israël ? » –
12 « JE SUIS avec toi, dit-il. Et voici le signe que c’est moi qui t’ai envoyé : quand tu auras fait sortir le peuple d’Egypte, vous servirez Dieu sur cette montagne. »
13 Moïse dit à Dieu : « Voici ! Je vais aller vers les fils d’Israël et je leur dirai : Le Dieu de vos pères m’a envoyé vers vous. S’ils me disent : Quel est son nom ? – que leur dirai-je ? »
14 Dieu dit à Moïse : « JE SUIS QUI JE SERAI. » Il dit : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : JE SUIS m’a envoyé vers vous. »
15 Dieu dit encore à Moïse : « Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : Le SEIGNEUR, Dieu de vos pères, Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, m’a envoyé vers vous. C’est là mon nom à jamais, c’est ainsi qu’on m’invoquera d’âge en âge. »


RP
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4) 12 & 14 janvier 2016 - Hébraïsme et cultes ambiants proche-orientaux (PDF)


mardi 5 janvier 2016

"Rien de mieux pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres"




Ecclésiaste 3, 22 - 4, 1-16 – "Il n'y a rien de mieux pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres" (Ecclésiaste 3:22). Œuvres qui trouvent leur accomplissement dans cette réjouissance, qui s'échouent ainsi dans leur aboutissement spirituel, s'ouvrant sur une plénitude qui les dépasse.

Car ne l'oublions pas, selon l'héritage biblique de l’Ecclésiaste, la fin du travail est de se reposer (Genèse 2:3 ; Ex 20:9-10 ; Deutéronome 5:13-14).

Avant cet accomplissement, et en vue de cet accomplissement, le travail est "passage", transformation de la matière – et de l'acteur, de celui qui agit sur la matière ; ce qui correspond à :
– l'entretien du jardin (Genèse 2:15)
– se nourrir à la sueur de son visage (Genèse 3:19).

C'est donc suite à cela que, selon l'Ecclésiaste, "il n'y a rien de mieux pour l'homme que de se réjouir de ses œuvres" (Ecclésiaste 3:22).

C'est encore pourquoi : "tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le" (Ecclésiaste 9:10). Ou : "il n'y a rien de bon pour l'homme que de manger et de boire, et de voir pour lui-même le bon côté de sa peine ; mais, remarque l'Ecclésiaste, j'ai vu que cela aussi vient de la main de Dieu" (Ecclésiaste 2:24).

On retrouve ainsi le rapport entre le travail et le repos comme aboutissement du travail. Et finalement le repos au sens de l’Épître aux Hébreux (ch.4).

Il se trouve qu'ici, le repos est tout bonnement mis en relation avec le travail. Ce faisant le travail est valorisé, ce qui, il ne faut pas l'ignorer, est une originalité dans l'Antiquité.


Travail et repos des temps bibliques et de l'Antiquité païenne à l'époque moderne

Dans le reste du monde méditerranéen d'alors, travail et repos ne correspondent pas tant à deux temps dans la vie de tout un chacun, qu'ils sont deux destins différents, celui de deux classes d'hommes. Le travail, d'emblée dévalorisé, est le propre des esclaves, et s'oppose à l'oisiveté (le fameux otium), qui est ici une notion positive, chargée de diverses activités, depuis l'assistance aux spectacles, jusqu'à l'action politique, ou guerrière.

Avec l'expansion du christianisme dans cette civilisation antique, va s'opérer une sorte de synthèse entre le partage biblique et juif d'un temps de travail et d'un temps de repos d'une part, et le vécu antique d'une société partagée entre aristocratie oisive et peuple laborieux d'autre part.

Cette synthèse se fera sur le mode connu de la division médiévale entre clergé, noblesse et tiers-état, ceux qui prient, ceux qui combattent, et ceux qui travaillent. On retrouve ici la distinction antique entre les travailleurs et les oisifs. Les travailleurs correspondent au tiers-état, les oisifs, sans nuance péjorative, se subdivisent entre la noblesse, correspondant à l'antique aristocratie, et cette autre classe, ceux qui prient, correspondant pour l'essentiel aux moines. Mais ici, chez les clercs et les moines, se réfugie l'élément biblique de cette synthèse médiévale : les moines en effet, s'ils participent, dans la société en général, de la catégorie des oisifs, vivent en revanche, dans leur monastère, comme leurs frères aînés du judaïsme dès l'époque biblique, en partageant leur temps entre le travail manuel, l'étude et la prière.

À l'époque de la Réforme, ce pôle biblique va s'élargir pour tendre à submerger le pôle antique gréco-romain. Avec la notion de sacerdoce universel, Luther va contribuer à laïciser une vocation réservée traditionnellement aux clercs. Dorénavant, la vocation (le fameux Beruf), concerne tout un chacun dans son œuvre séculière. L'ouvrier voit son œuvre dotée d'une place pleine de valeur dans ce qui est une véritable liturgie (leitourgon = l’œuvre du peuple) universelle (Max Weber, dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme, a usé et abusé de développements à ce sujet). Travail et repos tendent à redevenir les deux temps de la vie commune. Mais cela sans que s'efface pleinement la glorification de l'oisiveté. L'aristocratie continue à prospérer et à faire des envieux, et le travail donc, à rester un provisoire dont on espère se passer en accédant à la bienheureuse oisiveté.

Des temps bibliques et de l'Antiquité gréco-latine aux temps modernes, sur le chemin de la synthèse entre les deux anciennes façons de percevoir les relations du travail et du repos, s'est opéré un glissement. Sous l'influence biblique, le travail n'est plus dévalorisé comme aux temps où il était le propre des esclaves ; mais d'un autre côté le repos biblique a reçu une connotation qui le voit dans les espérances communes, se charger de qualifications fort proches de l'ancienne oisiveté. Ici s'ouvre une porte par où va s'engouffrer le développement moderne des techniques.


Les choses sont plus sombres que l'on espérerait – le dévoilement du malaise par le machinisme

On a vu ce que l'on peut dire, en termes bibliques, être la situation idéale, une succession du travail et du repos où le repos devient le lieu d'accomplissement spirituel du travail qui y a conduit.

Mais force est de faire un constat qui fournit un élément d'explication à la recherche classique, naturelle, du statut d'oisif : c'est que du travail, on n'a généralement, au mieux, que l'aspect "sueur du visage", pour obtenir son pain et celui des siens ; avec au bout un repos agité, donnant à peine la force de recommencer une activité sur laquelle pèse la vanité d'un cycle sans fin, absurde.

Sans compter que – Ecclésiaste 4, 1-4 :
« 1 J’ai considéré ensuite toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil ; et voici, les opprimés sont dans les larmes, et personne qui les console ! ils sont en butte à la violence de leurs oppresseurs, et personne qui les console !
2 Et j’ai trouvé les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore vivants,
3 et plus heureux que les uns et les autres celui qui n’a point encore existé et qui n’a pas vu les mauvaises actions qui se commettent sous le soleil.
4 J’ai vu que tout travail et toute habileté dans le travail n’est que jalousie de l’homme à l’égard de son prochain. C’est encore là une vanité et la poursuite du vent. »

C'est là annoncer le constat des penseurs modernes qui se sont penchés sur la question du travail !, à commencer par Karl Marx : au lieu d'être accomplissement de soi, satisfaction consécutive à la production d'une œuvre – devient lieu d'aliénation, de perte d'identité. Pour une raison simple : l'ouvrier est privé de sa capacité créatrice au profit d'une production anonyme et parcellaire, cela s'accentuant avec le machinisme.

Et là augmente la soif d'une oisiveté dont on voudrait qu'elle nous permette, et selon un semblant de paradoxe malgré le travail, de nous réaliser. Malaise croissant… Tempéré éventuellement par un retour d'humanité dans la solidarité :

Ecclésiaste 4, 9-12 :
« 9 Deux valent mieux qu’un, parce qu’ils retirent un bon salaire de leur travail.
10 Car, s’ils tombent, l’un relève son compagnon ; mais malheur à celui qui est seul et qui tombe, sans avoir un second pour le relever !
11 De même, si deux couchent ensemble, ils auront chaud ; mais celui qui est seul, comment aura-t-il chaud ?
12 Et si quelqu’un est plus fort qu’un seul, les deux peuvent lui résister ; et la corde à trois fils ne se rompt pas facilement. »

Charlie Chaplin a donné une illustration célèbre du risque de perte d'humanité dans son film Les temps modernes. On l'y voit visser à longueur de journée le même boulon, au point que son geste devient tic et obsession : lorsqu'il sort de son travail, au moment donc de son "repos", on le voit vissant des boulons imaginaires et poursuivant les boutons des vêtements des passants devenus d'hallucinatoires boulons.

« Pour qui donc est-ce que je travaille, et que je prive mon âme de jouissances ? C’est encore là une vanité et une chose mauvaise », disait l'Ecclésiaste (4, 8b).

Ce machinisme lui-même est donc sans doute en grande partie le produit d'une recherche effrénée du temps et du profit, du plus grand capital, en vue de parvenir au bienheureux statut d'oisif, en passant par la diminution du temps de travail, diminution indéniablement souhaitée par quiconque connaît la fatigue et la dureté de gagner son pain.

Et c'est ainsi que l'on est parvenu à presque toucher du doigt ce que l'on croyait être la belle promesse de la vieille chimère de l'oisiveté. C'est alors que se dévoile à nous le visage effarant du nouveau monstre qu'elle a enfanté de son accouplement incestueux avec son fils, le machinisme : apparaît le chômage, moderne rejeton hybride, oisiveté imposée faite de culpabilité, de frustration, de honte et de cet ennui d'où Baudelaire nous interpellait en vain : "tu le connais, lecteur, ce monstre délicat, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère".

À l'occasion du machinisme au service du productivisme, est apparue une forme inattendue et amère de l'ancienne oisiveté : le chômage, qui désormais habite nos sociétés.

Il fallait sans doute les deux, la soif qui nous habite de l'oisiveté, et le moyen d'y parvenir par le gain inexhaustible, le moyen du machinisme, pour voir dévoilé l'abîme de mélancolie dans lequel nous précipitent nos peurs du vrai repos, cet accomplissement à l'opposé des distractions de nos vœux d'oisiveté : accomplissement du travail, le repos ne prend son sens que de ce qu'il accomplit, le travail, et charge celui qui s'en repose de la dignité de se reposer.

Alors les temps modernes dévoilent une réalité de tous les temps : vidé de sa gratification, de son investissement spirituel, du don du sens, le travail débouche sur l'absurde. Urgence de réentendre l'Ecclésiaste !


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jeudi 24 décembre 2015

Les Mages, le Père Noël et les autres




Et voilà le père Noël... Avec ses allures de lutin des traditions scandinaves...

Dans l'Évangile selon Matthieu, les Mages, prêtres lointains, amenaient des cadeaux aux pieds du Messie biblique, aux pieds d'un enfant né dans les ténèbres de l'humilité - la nuit, donc, dans le temps angélique - pour couvrir de lumière jusqu'à sa Galilée mal sortie de cette nuit, selon Ésaïe (ch. 9, v. 1-2).

Ces fameux Mages venus d’Orient, le pays d’où se lève le soleil, les voilà bientôt sacrés rois, accomplissant les prophéties annonçant les rois de toutes les nations venant à Jérusalem, devenus trois Rois-Mages représentant les rois des trois continents d'alors, rois rayonnants de lumière, là où Matthieu les présentait comme des prêtres arrivant peut-être quelques deux ans après l’événement - des savants dira-t-on bientôt, miraculeusement présents, grâce à leur science des étoiles, la nuit du 25 décembre -0001. Car voilà qu'on s’est mis à enseigner aussi que Jésus est né un 25 décembre. Mais, nous disent les savants, les successeurs des Mages en quelque sorte, le 25 décembre c'est impossible : les bergers de Luc ne pouvaient être dans les champs en cette saison. Et de nous faire remarquer que le 25 décembre est la date d'une fête païenne en l'honneur du soleil - vénéré alors sous la forme de telle ou telle divinité solaire, comme Mithra, dont quelques Mages étaient peut-être, selon leur religion, des adeptes.

Alors, fête du Messie biblique, Messie de Bethléem, ou fête païenne ? Et si, comme tout en étant né à Bethléem en Judée, Jésus est aussi galiléen, - si sous un certain angle, un angle bien réel, Jésus était vraiment né un 25 décembre ? Si nos païens d'ancêtres dans la foi, avaient vraiment été saisis par l'Esprit de Dieu, Esprit par lequel on perçoit que ce Messie biblique concerne aussi les païens ? Qu'est-ce en effet que le 25 décembre ? C'est la fête du solstice d'hiver, le moment où la nuit cesse de croître et où le jour augmente, le moment où la lumière nous rejoint dans nos ténèbres. Ne dit-on pas que Jésus est le soleil de justice ? Voilà que dans l'Empire romain, on fêtait ce jour-là la fête du soleil, et voilà que le christianisme a triomphé dans l'Empire même, après trois siècles de persécution. Certes le temps est resté le temps, l’Empire est resté l’Empire, persécutant bientôt, hélas, tous ceux qui n’étaient pas chrétiens, juifs comme païens. Mais les plus sages ont discerné quand même dans cette rencontre d’une fête solaire un signe que ceux les savants d'aujourd'hui pourraient ne pas reconnaître parce que cela ne correspond pas à la rigueur de l'Histoire.

Dans l'Histoire, Jésus n'est pas né un 25 décembre. Certes. Mais si l'on est attentif on peut être à même de percevoir qu'il est aussi une autre dimension. Rappelons-nous que les anges ont empli les cieux de leur louange au jour de la naissance de Jésus. Et que le temps des anges n'est pas le nôtre, qu'il est entre le nôtre et celui de Dieu, où "mille ans sont comme un jour". Si, en toute rigueur historienne, Jésus n'est effectivement sans doute pas né un 25 décembre, ne sont-ils pas éclairés de ce qu'il est des réalités au-delà des nôtres, ceux qui ont soupçonné les vérités de ce temps des anges, un temps dont le vrai signe dans notre temps est effectivement le 25 décembre. Ici le jour nouveau se lève, brillant d'une lumière dont on ne soupçonnait pas même l'existence, on passe des temps nocturnes de nos âmes aux temps solaires, au temps du soleil de justice, qui concerne tous les peuples, qui concerne les païens.

Et voilà que l’on date à présent nos siècles à partir de sa naissance. Et que l’on est passé avec le Christ à un calendrier solaire - car le calendrier liturgique biblique est lui un calendrier lunaire, au cœur duquel est inscrite aussi la promesse de la lumière, exprimée par la fête juive de Hanoukka, célébrée aussi en ces temps de solstice d’hiver. Voici un calendrier, solaire, se levant du solstice solaire d'hiver, dont le premier mois, janvier, est celui qui succède immédiatement à celui donné pour la naissance de Jésus, huit jours après, c’est-à-dire le jour de sa circoncision - selon le temps angélique s'entend.

Point de contradiction ici : le Messie de la Bible concerne bien aussi les païens. C'est vers lui, vers sa lumière, que sont venus les Mages, des nations d'Orient. C'est vers lui que se dresse l'arbre de Jessé, père de David roi d'Israël, comme l'arbre de toute la création qui se dresse vers sa lumière qu'annonce cette même étoile des Mages.

Et à y regarder de près, les yeux de la foi découvrent alors que cette fête que l'on dirait païenne est celle de la bonne nouvelle du salut de Dieu pour les païens, que représentent les Mages. Elle est celle du chant de toute la création à la rencontre de la lumière à laquelle elle est appelée.

Car c'est bien là le sens de l'arbre de Noël, figure de celui de Jessé et de celui de toute la création que Dieu fait croître à sa rencontre. Symbole païen ? Introduit par la réforme luthérienne pour symboliser la vérité du 25 décembre, celle de la naissance du Christ. Un arbre qui se dresse vers la lumière annoncée par l'étoile, comme celui de la famille de Jessé et de David et celui de toute la création vers son salut. Cela en passant par la faute même qu'il s'agit de couvrir, symbolisée par les boules de nos arbres, qui sont au départ simplement des pommes stylisées - pommes (malum en latin), pommes du bien et du mal, mal (malum aussi en latin) englouti par le Christ dans la lumière, qui dès lors parcourt toute la création, lumière figurée elle par les guirlandes de lumière qui courent dans tout l'arbre.

Et le père Noël, avec ses allures de lutin ? On a évoqué l’histoire des Mages, ces prêtes persans qui menaient des cadeaux aux pieds d'un David biblique, aux pieds d'un enfant né dans les ténèbres de l'humilité - la nuit, donc, dans le temps angélique - pour couvrir de lumière jusqu'à sa Galilée païenne.

Il enseignera que les plus petits que nous croisons sont lui-même venus dans le secret. C'est là ce qu'a très bien compris un évêque de l'Antiquité, nommé Nicolas, devenu saint Nicolas parce qu'il ne supportait pas, lui disciple d'un enfant pauvre, de voir la misère, plus particulièrement celle des enfants. Alors en secret, il leur faisait des cadeaux qui allégeaient leur peine, comme les Mages offrant leurs dons au Christ.

Plus tard, toujours la réforme luthérienne - fructueuse en pays scandinave - découvrait que saint Nicolas, dans son humilité, dévoilait des actions angéliques. Derrière saint Nicolas, un simple homme, s'ouvre le monde angélique, dévoilant lui-même la réalité de Dieu. Un ange est derrière saint Nicolas, comme derrière les Mages, étrangers en visite, rappelant les étrangers visitant Abraham, et dans lesquels le patriarche reconnaissait le présence angélique, et la présence de Dieu même lui annonçant la naissance de son enfant. Un ange est derrière saint Nicolas, ange qui sera figuré sous les traits des anges scandinaves, elfes et lutins, et qui emprunte au passage la pourpre épiscopale du saint qu'il représente à une célèbre boisson gazeuse l'embauchant pour une publicité ! C'est la figure du père Noël, que dévoile saint Nicolas, une figure angélique du don gratuit.

Alors contrairement à ce que s'imaginent ceux qui sont lourds à comprendre, le père Noël existe, manifestation angélique de l'art de donner dans le secret, de l'art de donner de la joie à ceux qui ressemblent au nouveau-né dans sa crèche.

Et derrière cette figure angélique, il y a au plus haut des cieux, comme le proclament les anges effectivement présents à Noël selon les Évangiles - il y a la présence du don suprême, le grand cadeau de Dieu par lequel la paix vient sur la terre aux hommes de bonne volonté, - don de Dieu réconciliant le monde de la Bible et celui des païens, le cadeau par lequel il prouve définitivement son amour envers nous.

Joyeux Noël !


R.P., Poitiers, Veillée de Noël, 24.12.15


dimanche 13 décembre 2015

Métempsycose, évanescence et bouddhisme




"Métempsycose" est un terme grec signifiant littéralement "changement en âme". Il s'agit pour cette doctrine de traduire l'idée que la vie universelle, spirituelle, ou "âme", psychè en grec, commune à tout l'univers, fait éternellement retour – cette récurrence, ce retour, étant le signe d'un changement, donc d'une imperfection, puisque dans le monde grec ancien, le changement était conçu comme un défaut, la perfection consistant en stabilité. Changement dans l'âme, âme commune, et non pas changement de corps, ce qui se dirait "métensomatose". Cette doctrine, la métempsycose, a été répandue en Grèce à travers le mouvement pythagoricien, puis Platon, dont le succès a occasionné l'expansion de la théorie dans les pourtours de la Méditerranée.

En termes différents, l'Inde – ici le mot est samsara, – pense la même chose que les Grecs : il y a une faille dans l'univers, et l'expression de cette faille est l'individualité, qui est mouvante, changeante, partielle, "morceau" imparfait détaché de l'"âme" universelle. Pour la pensée de l'Inde, cette dégradation de l'âme universelle en vies individuelles est une conséquence de la loi du karma, elle est comme une rétribution des actions qui sont finalement globalement mauvaises. La vie individuelle est une sorte de malédiction dont il s'agit de se libérer en s'unissant au Moi universel, c'est-à-dire l'Atman-Brahman ; s'y unir pour accéder au-delà du cycle incessant des dégradations individuelles et personnelles de cette âme commune à tous, âme supra personnelle. Point question en cela d'une âme individuelle – de mon âme – qui se réincarnerait comme le ferait un esprit touriste du temps et de l'espace. Il n'y a là qu'âme supra personnelle dont les expressions individuelles – toi, moi, un tel, etc. – sont autant de chutes, de chutes dans l'illusion.

Quant au bouddhisme, c'est avec des nuances, parfois non négligeables, qu'une vision approchante y a été enseignée, et que par lui, elle a été diffusée largement en Orient – sans compter son impact jusque dans la pensée occidentale moderne. D'origine indienne, le bouddhisme ne fait qu'accentuer la vision réputée hindouiste de l'individualité. Il l'a peut-être même précédée dans le temps. Selon Albert Schweitzer, c'est seulement "lorsque l'idée de réincarnation commence à préoccuper les masses et que l'angoisse des renaissances successives s'empare des cœurs que se déclenche le grand mouvement de renoncement"... Or, pour Schweitzer, "ce n'est qu'avec le jaïnisme et le bouddhisme que la mystique hindoue serait devenue une négation du monde" (le jaïnisme est une religion de l'Inde née à la même époque que le bouddhisme, et qui n'est pas sans ressemblance avec lui).

Le bouddhisme est porteur par excellence de ce second corollaire indispensable à l'éclosion de la doctrine de la métempsycose, relatif à la réalité individuelle : le moi individuel y est nettement illusoire : tout moi permanent est au fond inexistant – comme toute réalité –, ce qui fait que les bouddhistes lettrés n'hésitent pas à affirmer que selon leur conception de la métempsycose, il n'y a rien qui transmigre. Alexandra David Néel, célèbre spécialiste de la question, le dit en ces termes, concernant le bouddhisme du Tibet : "les Tibétains lettrés paraissent souvent fortement opposés aux théories semi populaires... qui dépeignent le pèlerinage d'une entité quelque peu semblable [...] à l'âme des chrétiens. Rien ne transmigre, disent les adversaires de ces théories".

C'est au point que l'enseignement du Bouddha a pu même être, dans les milieux ascétiques et spirituels de l'Inde qui ont vu éclore la doctrine du samsâra, de la métempsycose, l'élément essentiel de cette éclosion. La certitude de base concernant l'idée que rien n'est permanent, donne à la métempsycose une force telle qu'elle peut facilement s'y passer de l'illustration populaire de la transmigration des âmes. La métempsycose y a toute sa force logique, rejoignant le "tout s'écoule", panta rei, du philosophe de l'Antiquité grecque Héraclite, comme le fleuve qu'il donne pour illustration, où l'on ne se baigne jamais deux fois : d'où donc, "rien ne transmigre". Tout se meut, fluctue, il n'est pas d'élément stable, pas même une âme.

On touche ici sans doute à la signification profonde de la doctrine, selon laquelle tout est évanescent – cf. l'Ecclésiaste ! – à commencer par l'illusion d'un "moi", fruit d'une chute hors de la vérité de nos êtres, vérité inaccessible à nos concepts, débouché d'une cessation (nirvana) de l’illusion et de la douleur qui lui est liée : rejonction de ce qui nous précède et nous déborde infiniment, nous préexiste au fond – et d'où viennent les "délivreurs" que sont les bodhisattva, pour les courants du bouddhisme (mahayana) qui en admettent l'idée, rejoignant les philosophies parlant de préexistence, du zoroastrisme au platonisme, et tant d'autres…


RP
Traditions religieuses et spiritualités

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
3) 15 & 17 décembre – Bouddhisme | et regard sur philosophies d'Asie, zoroastrisme, monde grec et platonisme (PDF)


lundi 7 décembre 2015

Le temps




Ecclésiaste 3, 1-13 (trad. Segond) :

1 Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux :
2 un temps pour naître, et un temps pour mourir ; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté ;
3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir ; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir ;
4 un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser ;
5 un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres ; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements ;
6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre ; un temps pour garder, et un temps pour jeter ;
7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre ; un temps pour se taire, et un temps pour parler ;
8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr ; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.
9 Quel avantage celui qui travaille retire-t-il de sa peine ?
10 J’ai vu à quelle occupation Dieu soumet les fils de l’homme.
11 Il fait toute chose bonne en son temps ; même il a mis dans leur cœur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’œuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin.
12 J’ai reconnu qu’il n’y a de bonheur pour eux qu’à se réjouir et à se donner du bien-être pendant leur vie ;
13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu.


*

Fernando Pessoa, Le livre de l'intranquillité, 250 :

Sans passé heureux, dont le souvenir pourrait me rendre le bonheur ; et sans vie présente qui me réjouisse ou m'intéresse ; sans aucun rêve ou possibilité d'un avenir qui soit différent de ce présent, ou qui possède un passé différent de ce passé – je gis ma vie, spectre conscient d'un paradis où je n'ai jamais vécu, cadavre-né d'espérances à naître.


*

Augustin d'Hippone, Les Confessions (trad. M. Moreau – 1864), Livre 11, chapitres 14 & 20 :

XIV. Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne m’interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l’ignore. Et pourtant j’affirme hardiment, que si rien ne passait, il n’y aurait point de temps passé ; que si rien n’advenait, il n’y aurait point de temps à venir, et que si rien n’était, il n’y aurait point de temps présent. Or, ces deux temps, le passé et l’avenir, comment sont-ils, puisque le passé n’est plus, et que l’avenir n’est pas encore ? Pour le présent, s’il était toujours présent sans voler au passé, il ne serait plus temps ; il serait l’éternité. Si donc le présent, pour être temps, doit s’en aller en passé, comment pouvons-nous dire qu’une chose soit, qui ne peut être qu’à la condition de n’être plus ? Et peut-on dire, en vérité, que le temps soit, sinon parce qu’il tend à n’être pas ?

XX. Or, ce qui devient évident et clair, c’est que le futur et le passé ne sont point ; et, rigoureusement, on ne saurait admettre ces trois temps : passé, présent et futur ; mais peut-être dira-t-on avec vérité : Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de l’avenir. Car ce triple mode de présence existe dans l’esprit ; je ne le vois pas ailleurs. Le présent du passé, c’est la mémoire ; le présent du présent, c’est l’attention actuelle ; le présent de l’avenir, c’est son attente. Si l’on m’accorde de l’entendre ainsi, je vois et je confesse trois temps ; et que l’on dise encore, par un abus de l’usage : Il y a trois temps, le passé, le présent et l’avenir ; qu’on le dise, peu m’importe ; je ne m’y oppose pas : j’y consens, pourvu qu’on entende ce qu’on dit, et que l’on ne pense point que l’avenir soit déjà, que le passé soit encore. Nous avons bien peu de locutions justes, beaucoup d’inexactes ; mais on ne laisse pas d’en comprendre l’intention.



*

Petite réflexion sur Ecc 3, 11 & 12 :

Si notre temps, nos moments ('eth / kairos) qui se succèdent (au rythme des saisons – zeman / chronos), sont signe de perte, de manquement, de déficience, ils sont cependant « rachetables » comme tels, comme instants éternels, en bonheur (Ecc 3, 12) : cf. « rachetez le temps », le moment ('eth / kairos) – dans les termes de Paul (aux Ep 5, 16 ; ou aux Col 4, 5), termes qu'il accompagne d’une citation d’Amos (5, 13) – « car les jours sont mauvais » – où le prophète recommande au peuple une conduite intelligente de silence et de recherche de Dieu, pour détourner la menace qui pèse la corruption d’un mauvais temps. Il s’agit d’imprégner ce temps, cet instant (kairos) de la plénitude du temps céleste, du monde éternel ('olam, aïon/éon).

Il s’agit de racheter le moment ('eth / kairos) en vivant selon le temps éternel ('olam / aïon/éon), dans le repos de Dieu. Dans l'alternance des temps des versets 1-8, adviennent des moments difficiles, voire terribles, et des moments favorables. C’est la brèche de l’irruption du salut du temps, de l'instant ('eth / kairos) : ici se rachète le temps, l'instant, qui sans cela est la mesure de notre déperdition (zeman / chronos), mesure de ce qui passe.

Dans la perception du cœur (Ecc 3, 11) qu’il est un temps éternel, 'olam / aïon, une plénitude conçue intuitivement comme donnée dans notre seul rapport vrai au temps, c'est-à-dire comme instant ('eth / kairos) – dans cette perception d'une plénitude qui n’est pas marquée par le manque, une saisie vraie de nos instants reçus comme temps total nous les donne comme possibilité de bonheur.

Ainsi apparaît ce qu’il faut faire dans le présent pour « racheter le temps » : ne pas se soumettre à une vision de ses fluctuations qui le ferait percevoir comme perte, ne pas se conformer au siècle présent (cf. Ro 11), mais se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle éternel, incorruptible, pour racheter chaque instant de ce temps-ci. Emplir chaque instant de gratuité...

Vivre dans le siècle éternel se manifeste ainsi en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant, don de gratuité, comme présence du siècle éternel.


RP
L'Ecclésiaste

Église protestante unie de France / Poitiers
Étude biblique 2015-2016
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
3. 8 & 10 décembre (ch. 3) Le temps - (PDF ici)