mardi 7 avril 2026

Sabina Spielrein, la révélatrice


Image de la scène finale du film de David Cronenberg, A Dangerous Method (2011) — 16 Juillet 1913, visite de Sabina Spielrein à la famille Jung à Zurich. (Voir aussi le livre collectif Sabina Spielrein, Entre Freud et Jung, éd. Aubier, 1981, 2004 ; le livre comme le film inspirés notamment par les lettres découvertes en 1977 à Genève et publiées en 1986)...

Une pointe d'ironie dans le regard — accompagnant une remarque de l'actrice Keira Knightley jouant Sabina Spielrein dans le film A Dangerous Method — révèle le leurre dans lequel se sont fourvoyés nombre de psys, et autres pasteurs, voire théologiens célèbres, à la suite de C.-G. Jung...


A Dangerous Method. La rencontre finale mise en scène par Cronenberg :
Le contraste des couleurs : Sabina Spielrein (Keira Knightley), mariée à Pavel Scheftel et enceinte, est lumineuse, habillée de blanc, symbolisant sa guérison et sa nouvelle vie. Jung (Michael Fassbender) est sombre, vêtu de gris, s'enfonçant dans son propre effondrement psychique.
La position physique : Jung est assis, prostré, tandis que Sabina illustre le basculement du rapport de force : l'ancienne patiente est devenue la plus solide des deux.
L'ambiance sonore : La musique de Howard Shore devient très pesante au moment où Jung évoque ses rêves de sang, renforçant l'idée que la "méthode dangereuse" a fini par consumer son propre créateur.

Jung (1875-1961) vient d'avouer à Sabina Spielrein (1885-1942) qu'il a une nouvelle maîtresse, Toni Wolff. Elle est, comme Sabina, ex-patiente, juive, se destinant au métier de psychologue analytique, admet-il...

"Then she’s nothing like me" / "Alors, elle n'a rien à voir avec moi", lui répond Sabina (/ Keira Knightley) ironiquement...

Par cette scène de fin du film, Cronenberg illustre ce qui est au cœur de la psychologie analytique de Jung.

Cette scène n'est pas seulement une rupture amoureuse ; c'est la mise en images du concept de l'Anima et de la difficulté tragique de Jung à l'intégrer.

1. Sabina comme "Anima" ?
Dans la théorie jungienne, l'Anima est la part féminine inconsciente de l'homme (comme l'Animus pour la femme). Elle est la muse, l'inspiratrice, mais aussi celle qui "ouvre les portes" de l'inconscient.
Le miroir : Sabina a été la première à forcer Jung à explorer ses propres ténèbres. En lui disant ironiquement "Elle n'a donc rien à voir avec moi", elle dénonce le fait que Jung tente de substituer une figure d'Anima par une autre (Toni Wolff).
La projection : Sabina comprend que Jung ne l'aime pas pour elle-même, mais pour ce qu'elle représente en lui. En partant, elle emmène avec elle une partie de la vitalité de Jung, le laissant face à un "fleuve de sang" (le chaos de l'inconscient sans guide — cf. infra).

2. Le passage de Sabina à Toni Wolff
Sabina, provocatrice, intellectuelle et sexuelle, a poussé Jung à la création.
Toni Wolff deviendra sa "femme-soror", plus stable, l'aidant à structurer ses visions.
En affirmant son unicité, Sabina rappelle à Jung qu'on ne remplace pas une "âme" par une "assistante". Elle refuse d'être une simple étape dans son processus d'individuation.

3. Le "médecin blessé" et l'Ombre
La dépression de Jung dans cette scène est la conséquence directe de son incapacité à concilier sa Persona (le grand médecin bourgeois, mari d'Emma) et son Anima (son désir pour Sabina).
L'ironie de Sabina agit comme un scalpel : Elle lui renvoie le fait qu'il est resté prisonnier de ses propres théories. Il croit savoir ce qu'il aurait dû faire (partir avec elle), mais il ne l'a pas fait. Sa "blessure" vient de là : il se sent comme le médecin qui connaissait le remède mais a refusé de le prendre.

C'est là le génie de Cronenberg : montrer que Sabina a réussi son individuation (elle est devenue elle-même), tandis que Jung, le créateur du concept, reste au bord du lac, fragmenté et hanté.

La rupture avec Sabina Spielrein et le départ définitif qu'elle lui signifie par son ironie marquent le point de bascule de Jung vers ce qu'il a appelé sa "confrontation avec l'inconscient".

C'est précisément dans ce vide laissé par Sabina, et sous la pression de l'ombre de Freud, qu'il commence la rédaction du Livre Rouge.

1. Sabina, la voix de l'Anima dans le Livre Rouge
Peu après le départ de Sabina, Jung commence à entendre une voix féminine dans son esprit. Il l'identifie d'abord comme une patiente, puis réalise qu'il s'agit d'une figure interne.
Dans ses carnets, il admet que cette figure de l'Anima a pris les traits et l'intellect de Sabina.
Elle est celle qui le pousse à ne pas seulement "analyser" ses visions de sang, mais à les vivre et à les peindre.

2. Le passage de la science au mythe
L'ironie de Sabina dans le film ("Alors elle ne me ressemble pas") souligne l'échec de Jung à traiter l'humain — au-delà d'une catégorie clinique.
En perdant Sabina la femme, Jung est contraint de la retrouver comme archétype.
Puisqu'il n'a pas pu vivre son amour ("mon amour pour vous a été la chose la plus importante de ma vie", lui confesse-t-il dans la même scène du film) avec la "vraie" Sabina (réalité), il va explorer cet amour de manière cosmique et mythologique dans le Livre Rouge.

3. La fonction de Toni Wolff
Pour Jung, Toni Wolff est comme une "remplaçante". Dans la réalité historique, Toni a joué un rôle de contenant.
Si Sabina signifiait l'Anima qui "mettait le feu" à l'esprit de Jung, Toni était celle qui l'aidait à ne pas se brûler.
Elle restait assise avec lui pendant des heures alors qu'il était en proie à des hallucinations, l'aidant à traduire ses visions en concepts psychologiques. Elle est devenue la "Sorcière-Femme" (femme inspiratrice), une version plus domestiquée et moins menaçante de ce que Sabina représentait.
Cette scène est le "cœur" de la théorie
En quittant Jung, Sabina lui laisse le plus grand cadeau qu'une patiente puisse faire à son analyste : le manque.
C'est ce manque qui va forcer Jung à théoriser l'Anima non plus comme un concept abstrait, mais comme une présence vitale, parfois dévastatrice, qui exige d'être reconnue. Sans l'ironie et le départ de Sabina, Jung serait peut-être resté un simple psychiatre brillant ; grâce à cette blessure, il est devenu le cartographe de l'âme.

Sabina n'est pas "l'Anima en chair et en os" (ce qui serait une erreur de catégorie, puisque l'anima est un archétype de l'inconscient), mais bien la Révélatrice, celle qui joue le rôle de médiatrice entre le moi conscient de Jung et les profondeurs abyssales de son âme.

Pour percevoir la profondeur de la scène :

1. Sabina comme "miroir psychopompe"
Le terme "psychopompe" désigne celui qui guide les âmes vers les enfers. En refusant d'être une "autre Toni", Sabina renvoie Jung à sa propre solitude.
Elle ne se contente pas d'incarner une fonction féminine ; elle force Jung à réaliser que l'Anima est en lui, et non en elle. L'Anima de Jung, qu'il n'a pas trouvée en Emma, n'est pas non plus en Sabina, ni en Toni : elle n'est nulle part qu'en lui-même.
Elle brise la projection. Elle lui retire le confort de croire qu'il peut posséder son anima en possédant une femme.

2. La différence entre l'objet et la fonction
Toni Wolff est devenue un objet de substitution : elle est celle qui stabilise le quotidien de Jung, une sorte d'Anima "canalisée" dans une relation confortable.
Sabina Spielrein a été la fonction : elle est celle qui a activé le processus. Elle a été l'étincelle qui a déclenché l'incendie créateur.

3. L'ironie comme acte de libération
En répondant ironiquement, Sabina se désincarne du fantasme de Jung. Elle lui dit en substance : "Cesse de chercher mon visage chez les autres patientes juives, regarde enfin le vide que je laisse en toi."
C'est ce vide qui est le véritable visage de l'Anima de Jung. En partant, elle le laisse face à son Ombre (ses visions de sang, sa lâcheté), ce qui est l'étape indispensable pour que l'Anima devienne une force intérieure autonome et non plus une dépendance extérieure.

4. Le "médecin blessé" revisité
La "blessure" du médecin n'est pas le départ de Sabina, mais la naissance de son Anima interne.
La douleur qu'il ressent sur ce banc, face au lac, est la douleur de l'accouchement psychique.
Sabina, en partant, enceinte, avec son enfant (Siegfried, le héros solaire qu'ils avaient imaginé ensemble), emporte le mythe avec elle. Jung est obligé de créer son propre mythe : c'est la naissance du Livre Rouge.

La leçon de Cronenberg

Cronenberg filme ici le moment exact où l'homme perd la femme pour gagner l'archétype.
L'ironie de Sabina est le dernier acte de son "traitement" envers Jung : elle le guérit de sa dépendance envers elle en lui montrant qu'elle est unique, et donc irremplaçable dans le monde réel. Elle le condamne à l'intériorité. Elle n'est pas l'Anima, elle est celle qui a ouvert la cage.

"Elle n'a donc rien à voir avec moi."

Par cette phrase, elle redevient un sujet libre, une femme russe, médecin. Elle n'appartient plus à la théorie de Jung. Et c'est précisément parce qu'elle lui échappe qu'elle devient, pour l'éternité, la source symbolique de sa quête intérieure.

le paradoxe fondamental de la vie de Jung, sa bigamie (et plus tard sa "trigamie" avec Toni Wolff), n'est pas une solution à sa quête de l'anima, mais bien la preuve de son échec à l'internaliser.
En multipliant les figures féminines autour de lui, Jung tente désespérément de "cartographier" son anima à travers des supports extérieurs, au lieu de la rencontrer dans la solitude de son propre psychisme.

1. La bigamie comme "prothèse" psychique
Pour Jung, Emma (l'épouse) et Toni (la muse/maîtresse) forment un système de compensation :
Emma Jung représente la Terre, la stabilité, la Persona sociale et la mère de ses enfants.
Toni Wolff représente l'inconscient, la spiritualité et la femme inspiratrice.
En maintenant ces deux femmes dans sa vie, Jung refuse de choisir, car il refuse de perdre une partie de lui-même qu'il a projetée sur elles. La bigamie est ici un leurre : il croit vivre une expansion de son âme, alors qu'il ne fait que fragmenter son anima entre deux miroirs humains.

2. Sabina : Celle qui refuse d'être un "morceau" du puzzle
C'est là que l'ironie de Sabina dans cette scène finale prend tout son sens.
En disant "Elle n'a donc rien à voir avec moi", elle dénonce la tentative de Jung de faire de Toni Wolff une "Sabina 2.0".
Sabina comprend que Jung cherche à institutionnaliser son anima (en faisant de Toni une assistante officielle et une maîtresse acceptée par le foyer).
Elle lui rappelle que l'anima, la vraie "révélatrice", est une force sauvage, unique et non reproductible.

3. Le passage vers le Livre Rouge : De la femme à l'image
Le véritable tournant de la vie de Jung se produit quand il comprend enfin que la quête ne se résoudra pas par la chair.

Dans le Livre Rouge, il finit par rencontrer l'anima sous la forme d'une figure mythologique, Salomé, qui n'a plus rien d'une patiente ou d'une épouse. C'est à ce moment-là que la "quête" devient intérieure :
Le leurre : Chercher l'anima dans la bigamie (dépendance aux femmes réelles).
La réalité : Intégrer l'anima comme une fonction de l'âme (indépendance spirituelle).

4. La tragédie du "médecin blessé"
Le désespoir de Jung à la fin du film de Cronenberg vient de cette réalisation : il est entouré de femmes (Emma, Toni), mais il n'a jamais été aussi seul.
Sabina, en partant, emmène avec elle la dernière chance qu'il avait de confondre l'amour humain et l'illumination psychique. Elle le laisse avec sa bigamie "de confort", qui n'est qu'une forme de protection contre le vide immense qu'elle a ouvert en lui.

La bigamie de Jung est une tentative de "geler" le processus de l'anima pour ne pas avoir à affronter la solitude radicale qu'exige l'individuation. Sabina, par son départ et son ironie, est la seule qui a le courage de le laisser face à ce vide.


Le "scandale" intellectuel qui entoure la figure de Sabina Spielrein

Elle est la mère évincée de l'un des concepts les plus célèbres et les plus controversés de la psychanalyse, la pulsion de mort (Thanatos).
Dans A Dangerous Method, Cronenberg effleure cette tension, mais l'histoire réelle est encore plus révélatrice de la manière dont Freud a "absorbé" l'intuition de Sabina Spielrein tout en la minimisant.

1. L'antériorité de Sabina Spielrein (1912)
En 1912, Sabina Spielrein publie un article fondateur intitulé : La Destruction comme cause du devenir (Die Destruktion als Ursache des Werdens).
Sa thèse : L'instinct sexuel contient en lui-même un élément de destruction. Pour que quelque chose de nouveau naisse (la création, l'enfant, l'amour), une partie de l'individu doit être détruite.
Le lien Éros/Thanatos : Elle postule que la pulsion créatrice et la pulsion destructrice sont les deux faces d'une même pièce.

2. La résistance initiale de Freud
À l'époque, Freud est obsédé par la primauté de la libido (le plaisir). Il accueille l'idée de Sabina Spielrein avec beaucoup de scepticisme. Dans une lettre à Jung, il qualifie les idées de Spielrein de "curieuses", les trouvant trop teintées de mysticisme ou trop dépendantes de sa propre pathologie passée.

3. L' "emprunt" intellectuel (1920)
Huit ans plus tard, en 1920, Freud publie Au-delà du principe de plaisir, où il introduit officiellement la pulsion de mort.
La dette cachée : Dans une célèbre note de bas de page (la n°6), Freud mentionne Spielrein de manière presque anecdotique :
"Une partie de ces spéculations a été anticipée par Sabina Spielrein dans un écrit riche en idées mais malheureusement pour moi pas tout à fait clair..."
L'escamotage : En la qualifiant de "pas tout à fait claire", Freud s'octroie le rôle de celui qui donne la forme scientifique à une intuition "féminine" et confuse. Il reconnaît la priorité chronologique, mais lui dénie la rigueur conceptuelle.

4. Pourquoi Freud a-t-il agi ainsi ?
La rupture avec Jung : Sabina Spielrein était liée à Jung. Reconnaître sa dette envers elle, c'était d'une certaine manière valider l'environnement intellectuel de son rival.
Le patriarcat analytique : À cette époque, les femmes étaient souvent considérées comme des "muses" ou des fournisseuses de matériau brut, mais rarement comme des théoriciennes de premier plan.
Le déni de l'anima : Freud a utilisé Sabina Spielrein comme une "révélatrice" sans vouloir l'admettre. Il a pris le concept (la destruction comme moteur) mais a rejeté la personne.

5. La "révélatrice" sacrifiée Sabina Spielrein occupe une place tragique : elle a révélé à Jung son Anima et à Freud sa pulsion de mort. Elle a offert aux deux pères de la psychologie contemporaine les clés de leurs systèmes respectifs, et tous deux l'ont repoussée dans l'ombre pour préserver leur autorité.
Dans le film, sa fierté face à Jung ("Je ne lui ressemble pas") est aussi une réponse rétrospective à Freud. Elle sait qu'elle possède une profondeur que ces hommes ne font que théoriser, alors qu'elle, elle la vit (à travers sa maternité, son mariage et sa pratique médicale en Russie).

Si l'on compare leurs deux textes (celui de Spielrein et celui de Freud), la clarté de Sabina Spielrein réside dans son ancrage biologique et clinique, là où Freud s'égare dans une métaphysique spéculative parfois difficile à suivre.

1. Sabina : La destruction comme vitalité
Dans son article de 1912, Spielrein est d'une clarté limpide sur un point que Freud refusera longtemps d'admettre :
La fusion : Pour elle, l'acte de création (sexuel ou intellectuel) nécessite la "déconstruction" des unités précédentes. Pour faire "Un" à deux, il faut que le "Moi" accepte de mourir partiellement.
Le devenir : La mort n'est pas une fin, c'est une composante du changement. Elle appelle cela une "pulsion de transformation".
L'observation : Elle s'appuie sur des faits biologiques (la cellule qui se divise, l'ovocyte et le spermatozoïde qui "meurent" en tant qu'individus pour créer l'embryon).

2. Freud : Thanatos comme Inertie
En 1920, dans Au-delà du principe de plaisir, Freud complexifie (et obscurcit) le concept :
Le retour à l'inorganique : Pour Freud, la pulsion de mort est un désir de la matière vivante de revenir à l'état minéral, une sorte d'inertie absolue.
Il oppose frontalement Éros (la vie) et Thanatos (la mort), là où Sabina Spielrein les voyait comme entrelacés de manière organique.
Freud lui-même admet dans son texte qu'il "spécule" et qu'il ne sait pas si ses conclusions sont solides. C'est là que l'accusation d'obscurité qu'il lance à Spielrein est ironique : c'est son propre texte qui est une errance théorique.

3. Pourquoi Freud a-t-il dit qu'elle n'était "pas claire" ? C'est une technique classique de rhétorique (souvent qualifiée aujourd'hui de mansplaining historique) :
Pathologiser l'idée : En suggérant que Sabina Spielrein est confuse, il sous-entend que sa théorie est le produit de sa maladie (sa schizophrénie passée) plutôt que de son génie.
S'approprier la structure : En "clarifiant" (selon lui) l'idée, il la fait sienne. Il transforme une intuition organique et cyclique en un système binaire qui s'intègre mieux à son édifice théorique.

4. La révélatrice contre le maître
Il est nécessaire de réhabiliter Sabina Spielrein non pas comme une patiente douée, mais comme une théoricienne supérieure.
Elle accepte la mort comme partie intégrante de la vie (le "devenir").
Freud, hanté par sa propre finitude et ses deuils personnels, transforme la mort en un ennemi intérieur, une pulsion obscure et destructrice.
En fin de compte, l'article de Spielrein est plus "clair" car il est vivant. Il décrit une expérience que tout être humain peut ressentir dans l'amour ou la création. Freud, en voulant tout rationaliser, a créé un concept froid et abstrait qui a mis des décennies à être accepté par ses propres disciples.


Le fleuve de sang (intuition de la guerre de 14) et l'ombre de l'anima de Jung comme relevant de la synchronicité / inconscient collectif

C’est ici que nous touchons au point de bascule entre la psychiatrie classique et ce qui deviendra la "psychologie analytique" de Jung. Cela lie de manière organique la psyché individuelle (l'Anima) et la psyché collective (l'Histoire) à travers le concept de synchronicité.
Dans cette scène de Cronenberg, Jung est terrifié parce qu'il ne parvient plus à distinguer ses propres démons de la marche du monde.

1. La synchronicité : Le pont entre l'intérieur et l'extérieur
Pour Jung, la synchronicité est une "coïncidence significative" entre un état psychique et un événement extérieur sans lien de causalité physique.
L'état psychique : La destruction de son monde intérieur suite au départ de Sabina (l'Ombre de son Anima qui dévaste son Ego).
L'événement extérieur : La Première Guerre mondiale qui s'apprête à anéantir la civilisation européenne.
Jung réalise que sa propre "pulsion de mort" (théorisée par Sabina) n'est pas qu'une névrose personnelle, mais une vibration de l'inconscient collectif. Le fleuve de sang qu'il voit n'est pas seulement le sien, c'est celui de l'Europe.

2. L'Ombre de l'Anima comme "Sirène de l'Apocalypse"
Si Sabina est la révélatrice de l'Anima, elle est aussi celle qui a "ouvert les vannes".
En refusant de rester le "contenant" des fantasmes de Jung, elle le laisse sans protection face à l'inconscient.
L'Anima, lorsqu'elle est rejetée ou mal intégrée (comme c'est le cas pour Jung qui choisit la sécurité d'Emma et le confort de Toni), se transforme en figure de mort.
Par synchronicité, cette "mort de l'âme" individuelle de Jung résonne avec la "mort de l'humanité" qui arrive en 1914.

3. La pulsion de mort : De la cellule à la tranchée
C'est là que le lien avec la théorie de Sabina est le plus fort :
Elle disait : "Pour que le nouveau naisse, l'ancien doit être détruit." Jung voit la destruction totale de l'Europe (le fleuve de sang) comme la phase nécessaire à une nouvelle ère.
La synchronicité, c'est de s'apercevoir que le "travail de destruction" dont parlait Sabina à l'échelle d'une cellule ou d'un couple est en train de se jouer à l'échelle d'un continent. Jung est le récepteur de cette onde de choc parce qu'il est, à ce moment-là, "écorché vif" par son deuil de Sabina.

4. Le destin de Sabina : L'ultime synchronicité ?
Il y a une synchronicité tragique et historique que le film suggère :
Sabina, qui a théorisé la destruction, finira elle-même détruite par la barbarie nazie (le paroxysme de cette pulsion de mort européenne). C'est comme si sa vie entière avait été une "mise en corps" de sa propre théorie.
Jung, sur son banc, pressent que le départ de Sabina n'est pas seulement la fin d'une liaison, mais le signal que les forces de l'irrationnel (l'Anima/l'Ombre) ont pris le pouvoir sur la Raison (Freud/Vienne).
Jung n'est pas "fou" : il est simplement le premier homme à vivre consciemment la synchronicité entre son désastre intime et le désastre mondial. Sabina lui a donné les yeux pour voir le sang avant qu'il ne coule.


Parallèle avec la bigamie de Karl Barth

Si Jung (1875-1961) et Karl Barth (1886-1968) appartiennent à des domaines différents (la psychologie des profondeurs pour l'un, la théologie dialectique pour l'autre), leurs vies privées présentent une symétrie presque parfaite : une "nécessité" bigame vécue comme une croix autant que comme un moteur de leur œuvre. Avec en outre le paralèle (synchronique ?) du choc de la guerre de 14 (cf. son commentaire de l'Épître aux Romains)...
Chez Barth, comme chez Jung, on retrouve cette structure bipartite : l'épouse (Nelly Barth / Emma Jung) et la muse/collaboratrice (Charlotte von Kirschbaum / Toni Wolff).

1. La muse comme "organe de pensée"
Pour Karl Barth, Charlotte von Kirschbaum (surnommée "Lollo") n'était pas qu'une maîtresse. Elle a vécu sous le toit familial des Barth pendant 35 ans.
Tout comme Toni Wolff pour Jung, Charlotte était celle qui rendait l'œuvre possible. Elle tapait les manuscrits, corrigeait le grec et le latin, et discutait chaque concept de la Dogmatique ecclésiale.
Le leurre : Barth, comme Jung, affirmait qu'il ne pouvait pas produire sa théologie sans cette "féminité" à ses côtés. Ils ont tous deux utilisé une femme réelle comme une prothèse pour leur propre fonction créatrice (l'anima). Or pas plus qu'en Emma, Sabina ou Toni pour Jung, l'anima n'est pour Barth ni en Nelly ni en Charlotte, mais en lui-même. Cette ignorance dans la quête de l'anima — recherchée dans une femme ou une autre, reste source du même leurre aux conséquences redoutables pour les deux, et blessantes pour chacune des femmes.

2. Le "ménage à trois" : Une institution du déni
Dans les deux cas, on observe une forme de cruauté intellectuelle :
Barth a imposé la présence de Charlotte à sa femme Nelly et à ses enfants, justifiant cette situation par une sorte de "nécessité théologique" ou de destin supérieur.
Jung a fait de même avec Toni Wolff, l'intégrant aux repas de famille. C'est ici que l'idée d'un leurre est la plus forte : en installant la "muse" au foyer, ils tentent de domestiquer l'Anima. Ils transforment la "révélatrice" (le rôle de Sabina) en une collaboratrice stable. Ils refusent le vide du manque.

3. La différence Sabina / Charlotte : L'étincelle contre le confort
La grande différence, c'est que Sabina Spielrein (dans le film et dans l'histoire) refuse ce rôle de "seconde épouse" subalterne.
Charlotte von Kirschbaum a sacrifié sa vie et sa propre carrière pour l'œuvre de Barth.
Sabina, elle, part. Elle exige son propre destin (médecin, mère, théoricienne).
L'ironie de Sabina face à Jung est précisément ce qui manque à la relation Barth/Kirschbaum. Sabina voit le piège de la bigamie : elle comprend que Jung veut faire d'elle un rouage de son confort psychique. En partant, elle préserve sa fonction de Révélatrice, car elle reste celle qui manque.

Au fond, ces deux figures de la pensée du XXe siècle ont illustré la même limite : l'incapacité de l'intellectuel masculin à intégrer sa part féminine sans l'incarner dans une "esclave consentante" (Charlotte) ou une "assistante dévouée" (Toni).
Sabina Spielrein est la seule figure, dans ce paysage de grands hommes, qui brise le miroir. Elle refuse d'être le support de l'Anima d'un autre. En cela, elle est plus "jungienne" que Jung lui-même.


La confusion entre la maîtresse et l'anima (la muse, l'inspiratrice, l'intériorité) explique la quête d'une autre femme (pour la grande blessure de deux femmes : évidence d'un comportement patriarcal) à considérer, quand on sait ce travers chez nombre de successeurs des deux : pour Jung, les psys "victimes" d'un transfert "réalisé", pour Barth, après lui, par ex. le côté "papillonage" d'un Tillich, et de nombre de pasteurs et théologiens jusqu'à nos jours... Confusion de telle ou telle femme(s) avec l'anima, qui n'est pas une femme extérieure ! Nécessité de relire le Cantique des Cantiques...



https://www.dailymotion.com/video/xs4huk ... à 39:57 :



mardi 24 mars 2026

L’enfer des masques, l’enfer démasque



« Quiconque veut laisser une œuvre n’a rien compris. Il faut apprendre à s’émanciper de ce qu’on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c’est peut-être cela la grâce. » (Emil Cioran, Cahiers, p. 509)

Banksy dévoilé ? Cf. ICIBanksy ou l’effacement du mystère ? par Jean-Paul Sanfourche

samedi 7 mars 2026

Événements

« Les événements de ce monde sont les traces que laissent dans le temps les pas du Diable. »
(Emil Cioran, Fenêtre sur le Rien, trad. N. Cavaillès, Arcades p. 203)

— > cf. Luc 4, 6b



samedi 7 février 2026

Pourquoi cette indignation sélective ?...

… Après le massacre inoui des manifestants en Iran… pourquoi ce silence ?
Et quid de l'Afghanistan (le nouveau code pénal des talibans a légalisé l'esclavage et instauré en Afghanistan l’inégalité des citoyens selon le sexe, la classe sociale et la religion, révèle Shaharzad Akbar, directrice de l’ONG afghane Rawadari.org) ?

Pourquoi ce lourd silence des indignés sélectifs sur ce qui se passe partout dans le monde sous l'islam politique, i.e. partout où l'islam parvient au pouvoir ?




"Tout silence aujourd'hui, à n'importe quel endroit du monde, devra un jour répondre face à l'histoire." (Jafar Panahi, réalisateur iranien — source)



vendredi 6 février 2026

“Un antisémite est forcément négrophobe”

« De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celle du négrophobe. C’est mon professeur de philosophie, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : “Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous.” Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendant par là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : “un antisémite est forcément négrophobe.” Et il précisait : “Chacun de mes actes engage l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifeste l’homme.” » (Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, 1952 [Points Seuil 2015 p. 119])


mercredi 28 janvier 2026

Message d'une Iranienne (à méditer)



Probablement plus de 30000 morts : sacs mortuaires, lors d’un reportage à Ispahan, 24 janvier 2026. (Photo AKASBASHI/SIPA)


« Les médias libéraux occidentaux ignorent le soulèvement iranien car l’expliquer reviendrait à admettre une chose qu’ils cherchent désespérément à éviter : le peuple iranien se rebelle contre l’islam lui-même, et ce fait ébranle le cadre moral à travers lequel ces institutions appréhendent le monde. Idéalement, couvrir un soulèvement ne se limite pas à montrer des foules et des slogans. Il faut répondre à une question fondamentale : pourquoi des gens risquent-ils leur vie ? En Iran, la réponse est simple et incontournable. Le peuple se soulève parce que la République islamique d’Iran étouffe depuis des décennies tous les aspects de la vie — la liberté d'expression, le travail, la famille, l’art, les femmes et la survie économique — sous un système clérical qui criminalise la liberté. Il est impossible de raconter cette histoire sans affronter la nature du régime. Les médias occidentaux refusent de le faire car ils ont fondamentalement mal compris l’islam. Pire encore, ils ont choisi de ne pas le comprendre. Dans le discours progressiste occidental, l’islam est racialisé. Il n’est pas considéré comme un système de croyances ou une idéologie politique, mais comme un substitut à la race ou à l’ethnicité. Critiquer l’islam est souvent perçu comme une attaque contre les “personnes de couleur”, les Arabes ou le “Moyen-Orient”, comme si l’islam était une couleur de peau plutôt qu’une doctrine. Cette confusion trouve son origine dans une méconnaissance de l'histoire. Les médias libéraux occidentaux réduisent systématiquement des civilisations entières à un seul stéréotype : “tous les habitants du Moyen-Orient sont arabes”, “tous les Arabes sont musulmans” et “tous les musulmans forment un groupe monolithique et opprimé par les colonisateurs européens blancs”. Dans ce cadre, les Iraniens disparaissent complètement. Leur langue, leur histoire et leur culture — persanes et non arabes ; anciennes et non coloniales ; distinctes et non interchangeables — sont effacées.
En traitant l’islam comme une identité raciale plutôt que comme une idéologie, les médias occidentaux privent des millions de personnes de la possibilité de le rejeter. Les manifestants iraniens deviennent inintelligibles. Leur rébellion ne peut être comprise sans enfreindre la règle selon laquelle l’islam ne doit pas être critiqué. […]
Les médias libéraux occidentaux préfèrent ignorer cette réalité. La reconnaître exigerait d’abandonner les catégories morales simplistes qui dominent le discours moderne : oppresseur et opprimé, colonisateur et colonisé, blanc et non-blanc. Les manifestants iraniens ne correspondent pas à ces catégories. Ils démontrent que l’autoritarisme n’est pas une invention occidentale imposée de l’extérieur, mais un système dont de nombreuses sociétés cherchent activement à se libérer.
Voilà ce qui terrifie les médias libéraux occidentaux. Et voilà pourquoi le peuple iranien est ignoré.
Le silence persiste. […] »

… Source et texte entier ICI — avec un message : « Le peuple iranien mène l’un des mouvements anti-tyrannie les plus courageux de notre époque contre la République islamique.
Le silence des médias est honteux.
Ce régime tombera, et l’histoire se souviendra de ceux qui ont défendu la liberté et de ceux qui ont détourné le regard. » (Tahmineh Dehbozorgi)

mardi 20 janvier 2026

Les ténèbres ne régneront pas toujours



Le Massacre des Innocents (1615), par le peintre flamand Louis Finson


Ésaïe 8, 23-9, 4 
[…] Les ténèbres ne régneront pas toujours sur la terre de la détresse : si les temps passés ont couvert de mépris le territoire de Zabulon et de Nephthali, les temps à venir couvriront de gloire la région voisine de la mer, la région située à côté du Jourdain, la Galilée des nations.
Le peuple qui marchait dans les ténèbres Voit une grande lumière ; Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre de la mort Une lumière resplendit.[…]

Matthieu 4, 12-22
12 Ayant appris que Jean avait été livré, Jésus se retira en Galilée.
13 Puis, abandonnant Nazara, il vint habiter à Capharnaüm, au bord de la mer, dans les territoires de Zabulon et de Nephtali,
14 pour que s’accomplisse ce qu’avait dit le prophète Ésaïe :
15 Terre de Zabulon, terre de Nephtali, route de la mer,
pays au-delà du Jourdain, Galilée des Nations !
16 Le peuple qui se trouvait dans les ténèbres
a vu une grande lumière ;
pour ceux qui se trouvaient dans le sombre pays de la mort,
une lumière s’est levée.
17 À partir de ce moment, Jésus commença à proclamer : « Convertissez-vous : le Règne des cieux s’est approché. »
18 Comme il marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères, Simon appelé Pierre et André, son frère, en train de jeter le filet dans la mer : c’étaient des pêcheurs.
19 Il leur dit : « Venez à ma suite et je vous ferai pêcheurs d’hommes. »
20 Laissant aussitôt leurs filets, ils le suivirent.
21 Avançant encore, il vit deux autres frères : Jacques, fils de Zébédée, et Jean son frère, dans leur barque, avec Zébédée leur père, en train d’arranger leurs filets. Il les appela.
22 Laissant aussitôt leur barque et leur père, ils le suivirent.

*

« Toutes les familles de la terre seront bénies en toi » (Gn 12, 3), promettait à Abraham Dieu scellant l’Alliance. Pour l’Évangile de Matthieu, cet élargissement de l’Alliance à toutes les nations prend place désormais définitivement, préfiguré par la venue des Mages, zoroastriens préfigurant eux-mêmes les futurs rois des nations, devenues autant de disciples (Mt 28, 19) !

De facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur de l’Alliance reste juif, de facto son élargissement aux nations reste chrétien, cet élargissement reconnu et véhiculé en premier lieu par les monothéistes Mages d’Iran zoroastrien. Pas de christianisme sans judaïsme (Mt 2, 2 : “où est le roi des Judéens qui vient de naître ?” demandent les Mages), pas d’envoi aux nations des disciples par le Ressuscité et par suite du christianisme, pas non plus d’islam ! — cet islam au Messager mué par les anciens califes en figure de pouvoir, et aujourd’hui fourvoyé en islam politique, qui dans l’Iran des Mages, massacre ses propres enfants, nouveau massacre des Innocents, démultiplié par rapport à celui d’Hérode au temps des Mages de Matthieu.

« Je vous ferai pêcheurs d'hommes » (v. 19), promet Jésus aux disciples aujourd’hui recrutés, bientôt envoyés aux nations pour l'accomplissement de la promesse à Abraham — « pêcheurs d'hommes », un jeu de mots sur ces pêcheurs de poissons. Un jeu de mot qui dit peut-être beaucoup. Les poissons, on les retire de la mer où ils ne se noient pas ! En repêcher les hommes, au sens strict de l’image, c’est les sauver de la noyade… Et si c’était là la vocation de disciples ? Ces artisans pêcheurs « laissant aussitôt leurs filets, le suivirent », dit le texte. Est-ce que la pêche n'est plus ce qu'elle était ? Est-ce que les entreprises des frères Pierre et André et celle des Zébédée & Co battent de l'aile ?

Non, on est simplement dans l’urgence de toute vocation. Dans la radicalité de la rupture entre la vie et le quotidien des disciples et leur appel radical… Radicalité qui nous concerne aussi et sans laquelle il n'y a pas de vraie relation avec le Vrai vivant. Pierre et André, Jacques et Jean, sont en train de pêcher. Ils exercent leur activité habituelle. C'est leur gagne-pain. « Suivez-moi, dit Jésus, et je vous ferai pêcheurs d'hommes ». À travers ce jeu de mot est introduite une rupture après laquelle plus rien ne sera comme avant : aussitôt, laissant filets et barques, « ils le suivirent »

*

Nous sommes en Galilée, cette Galilée dont le Ressuscité dira à la fin de ce même évangile de Matthieu qu’il y précède les disciples. Si le ministère de Jésus est inauguré de façon officielle, avec son baptême par Jean, en Judée (à la frontière qu’est le Jourdain entre la Judée et la Pérée d’Hérode Antipas qui fera mourir Jean), le véritable départ a lieu en Galilée. Et Matthieu y insiste de façon suffisante, à l’appui d’Ésaïe (ch. 9 / Mt 4, 15-16 : Galilée dans les ténèbres), pour que ce ne soit pas indifférent. La Galilée est réputée être une terre à la foi douteuse aux yeux des Judéens, qui ont le Temple, le centre religieux, la bonne doctrine, etc.

Chacun d’entre nous considère volontiers être de la bonne façon de penser et de vivre, réputant volontiers les autres d’être dans une sorte de semi-pénombre spirituelle. Tentation qui, comme les disciples Galiléens désormais éclairés, atteint chacun de nous, faisant à notre tour des prosélytes pour les enténébrer, courant mer et terre pour les rendre pires que nous (Mt 23, 15) !

Recrutant ses disciples dans le camp douteux, celui de la Galilée des païens, plongée dans la nuit, selon Ésaïe, comme les poissons au fond de son lac, voilà un homme, Jésus, portant un regard plus favorable qu’on ne le voudrait sur ceux qui semblent douteux au camp du bien, ou héritiers d’un passé douteux. Or cet homme est devenu l’un d’eux, Galiléen. Dieu est toujours en situation de faire toutes choses nouvelles.

Des textes comme celui-ci, qui insistent tant sur l’importance de la Galilée, terre juive elle aussi, comme la Judée, font qu’il faut voir dans ces tensions au cœur des Évangiles, aussi des tensions régionales, voire quelque peu régionalistes, concernant des revendications de primauté d’un lieu sur l’autre, d’une pratique religieuse sur l’autre, etc. Trois tendances régionales se font concurrence alors, celle de la Judée, celle de la Galilée, celle de la Samarie.

La mieux vue, parce que celle de la capitale, avec son Temple superbe, est celle de la Judée, qui a donné son nom finalement à tous les autres, au point qu’à l’étranger, hors d’Israël, on appelle tout le monde des juifs — nom, au sens strict et originel, des habitants de la Judée — distinguant mal entre les Judéens et les Galiléens, voire autres Samaritains.

Or, comme l’Évangile s’est largement répandu hors des frontières d’Israël, on en est venu à prendre des querelles régionales internes pour une opposition de Jésus contre les juifs en général, même d’hors de la Judée (troublante actualité quand l’ “antisionisme” se révèle antisémitisme… Et quand ceux qui glissant à ce vieil antisémitisme originé comme antijudaïsme hurlent contre Israël et se taisent quand sont massacrés les enfants des Mages).

Car, puisque le courant pharisien, si caricaturé, était fort dans les tendances juives, on est est venu à tout confondre : Jésus faussement censé être contre eux, les chrétiens feront de même. Ça en serait presque à se demander si Jésus était juif lui-même !

Ce nœud de confusions s’estompe si on perçoit mieux les tensions régionales internes, non pas entre juifs et chrétiens, qui n’existent pas encore, mais — sans compter les Samaritains — entre Judéens et Galiléens.

Et voilà que Jésus offre à ces Galiléens à moitié dans la nuit — à l’appui de la citation que fait Matthieu d’Ésaïe « le peuple qui marche dans les ténèbres » — la primeur de son message… Peuple peut-être même complexé face à ceux qui sont en vue, peuple de Galilée que Jésus prend en affection, n’ignorant pas que dans les temps de crise, il se retournera éventuellement contre lui — cela à l’appui de complexes d’infériorité, et en mal de soulagement des ressentiments qui en naissent.

Jésus n’en comprend pas moins leurs difficultés, apportant autant que possible ce qu’ainsi ils n’auront pas besoin d’aller chercher ailleurs. « Tu brises aujourd'hui le joug de l'oppression qui pèse sur ton peuple, la barre qui écrase ses épaules, le bâton dont on le frappe » (És 9, 3). Ce faisant Jésus court le risque, bientôt avéré, qui verra cela se retourner contre lui, ou être simplement lâché (cf. Pierre).

Son message n’est pas dans les illusions auxquelles on succombe si facilement. Son message, lumière éblouissante, est chargé d’une croix : la vie qu’offre Jésus à ces artisans pêcheurs n’est pas cette auberge espagnole où chacun amène tous ses désirs et les voit enfin comblés.

*

On imagine combien Pierre, André, Jacques, qui aujourd’hui quittent leur barque, tous trois morts martyrs, peuvent, eux comme Jean, faire leurs de telles paroles à la fin de leur vie.

La paix qu’amène Jésus est une paix que le monde ne connaît pas, un bien-être qui n’est pas forcément celui de voir tout réussir à tous les plans. Une paix qui ouvre sur la joie qui est celle de savoir que l’on a répondu à l’appel de la vérité. C’est là le bonheur, le salaire nouveau des disciples qui abandonnent tout pour lui, pas comme on abandonne tout pour un « gourou ». Aucune illusion : demain ne sera pas facile. C’est aussi cela être disciple. Demain, il faudra encore manger à la sueur de son front, mais une route est commencée, qui mène, via la croix, à la vraie vie, au Royaume, qui s’accomplira dans la Résurrection.

Dès lors et déjà, le Ressuscité dévoile la substance éternelle de l’Alliance, dont de facto, jusqu’à la fin du temps, le cœur reste juif, quand de facto son élargissement aux nations reste chrétien. À nouveau : pas de christianisme sans judaïsme, pas de christianisme et pas d’islam non plus sans l’envoi des disciples aux nations par le Ressuscité. Premiers témoins les Mages d’Iran zoroastrien, dont les enfants sont aujourd’hui massacrés comme les enfants de Bethléem par la tyrannie d’un pouvoir refusant de se démettre. Le monde nouveau déjà advenu se marque en regard de ces jours de Bethléem de façon commune comme date de la naissance de la future délivrance (ce que, dans le signe de cet enfant, souligne la façon devenue habituelle de dire : “l’ère commune”).

Venu à nous jusqu’à la croix, où, dit le Psaume 69 relu comme annonçant la croix, on est plongé dans des eaux qui « viennent jusqu'à la gorge » (v. 2). Vocation de disciples appelés à être pêcheurs d’hommes, au nom de celui qui les a rejoints — qui nous a rejoints jusqu’au fond des abîmes où nous sommes engloutis… Il n’est pas d’émergence dans la lumière de la résurrection, d’émergence à la vie qui ne soit repêchage depuis l’abîme de la croix.


samedi 17 janvier 2026

Iran




Pas d'internet ni de communications pendant plus d'une semaine. Des milliers de morts…

Cf. Unpacked Media — via

Vers la fin de l'islam politique…
« Si le spirituel est investi par le politique, il est perdu. » (Henry Corbin, Entretiens avec Philippe Nemo)

Avec UNE QUESTION :
« Bonjour, je suis iranienne. On me pose sans cesse la même question :
Qu’est-ce qui ne va pas avec la gauche ?
Pourquoi fait-elle autant de bruit, pourquoi soutient-elle Gaza, mais reste-t-elle complètement silencieuse sur le sujet de l’Iran ?
La réponse est simple : parce que la vérité finit toujours par démasquer le mensonge. Parce que reconnaître l’Iran détruirait le fantasme idéologique qu’elle s’est construit.
Soyons clairs : la République islamique d’Iran n’est pas victime de l’impérialisme occidental.
C’est un régime théocratique autoritaire qui se maintient en exportant la violence, en finançant des groupes islamistes et en réprimant son propre peuple…
(SUITE ICI)

mercredi 7 janvier 2026

“Les cathares ont-ils existé ?”




À propos du livre d’Arnaud Fossier, Les cathares, ennemis de l'intérieur (éd. La fabrique, 2025), en son chapitre “Les cathares ont-ils existé ?” (p. 23-33)

M. Fossier parle d’emblée d’un “traitement beaucoup trop cavalier des sources à disposition” (p. 24), affirmant qu’il n’y a “aucun témoignage direct ou presque — exception faite d’un Rituel cathare provençal écrit à Lyon [sic !] vers 1250 et de deux autres plus tardifs” (ibid.). Manifestement, question Rituels, il n’a dû lire que très distraitement la chartiste Anne Brenon (quid de son dernier livre — de 2022 ?), Anne Brenon qu’il range probablement dans la lignée de la liste sur laquelle il ironise en entrée de chapitre (p. 23), avant de se ranger lui-même dans la lignée des “historien·nes spécialistes de la question” (ibid.) issus de la fameuse “École de Nice” (p. 31) — outre les références abondantes à l'écrivain australien Mark G. Pegg, traduit par Julien Théry, sur l’autorité duquel M. Fossier atteste qu’il existe une “hypothèse selon laquelle des livres de théologie cathares auraient existé mais auraient été perdus [, qui] est donc ‘contre factuelle’ et relève du fantasme d’une ‘histoire secrète de l’Occident’. Si ‘les médiévistes sont souvent confrontés au problème de la destruction ou de la perte de documents’, ‘tel n’est pas le cas pour les livres perdus des cathares qui sont aussi fictifs que le catharisme lui-même’” (sic). Et M. Fossier d’enchaîner de la thèse centrale de ladite “École de Nice”, qu’il fait sienne sans réserves : “Il faut s’y résigner : nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” (p. 24-25).

Pour nous donner cette affirmation péremptoire, il fait comme ses deux ou trois collègues invariablement présentés de nos jours comme “majoritaires” : il ignore les factuels textes indubitablement issus des hérétiques. “Il convient donc de ‘déconstruire l’hérésie’”, écrit-il (p. 28), étant de ceux qui “n’ont eu de cesse de répéter qu’ils n’avaient jamais nié l’existence de groupes dissidents, mais uniquement celle d’une doctrine spécifique” (ibid.). “Déconstruction” du fait cathare qui s’appuie sur l'idée de l’absence de “doctrine spécifique”. Postulat qui passe par l'affirmation que “nous ne connaissons les cathares que par le biais de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs”.

Passant donc sur les Rituels comme sur quantité négligeable, se trompant sur celui dit de Lyon en affirmant que cela signifie qu’il y a été écrit ! (sic), gageons que s’il ne rangeait pas celui de Dublin parmi les insignifiants “deux autres plus tardifs” (p. 24), il nous assènerait qu'il a été écrit à Dublin !, ce qui lui permettrait d’appuyer la thèse qu’il partage avec ses deux ou trois collègues “majoritaires”, que tout ce qu’on a vient “de leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” (p. 24-25) — sauf que ce n’est pas le cas du Rituel conservé à Dublin, qui vient d’un recueil de textes conservés par les vaudois passés au protestantisme (des ennemis de “leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs”), témoins en fait de la solidarité hérétique soulignée par les spécialistes des vaudois que furent Giovanni Gonnet et Amadeo Molnar, outre Anne Brenon, dont M. Fossier, qui l’a lue décidément apparemment très vite, ignore qu’avant d’écrire sur les cathares elle a d'abord été spécialiste des vaudois — “Anne Brenon n’y fait […] jamais référence et ne compare les cathares du Languedoc à rien ni personne”, écrit M. Fossier (sic, p. 27) !

Si M. Fossier avait fait ne serait-ce qu'un pas de côté par rapport à la, décrétée “majoritaire”, fameuse “École de Nice”, il aurait appris que, accompagnant ce même Rituel de Dublin, on a (conservés par des vaudois) des développements théologiques issus des cathares eux-mêmes et auxquels “leurs détracteurs, clercs et inquisiteurs” ne peuvent rien.

Il aurait du coup pu s’interroger sur le Livre des deux Principes, au titre éloquent, traité latin clairement cathare et accompagné de l’équivalent latin des Rituels occitans… certes trouvé dans une bibliothèque dominicaine, à Florence, mais développant un complexe dualisme que les “détracteurs, clercs et inquisiteurs” ont bien de la peine à réfuter, à l’instar du Contra manicheos, latin aussi, mais d’origine occitane, qui reproduit pour une réfutation (laborieuse) un “Traité anonyme” (de théologie complexe équivalente au Livre des deux Principes) produit par des “manichéens” que le Contra manicheos appelle “cathares” (en Occitanie !) — ledit Traité anonyme étant cité par l'auteur du Contra manicheos comme Origène cite, là aussi pour réfutation, un Celse dont, sinon, on ne connaîtrait pas l’argumentation. Jusque là, à ma connaissance, personne n’a soutenu qu'Origène a inventé Celse !, comme “l’École de Nice” nous suggère, point d'interrogation à l’appui, que ses “détracteurs, clercs et inquisiteurs” ont ”inventé l’hérésie”.

À partir de cette ignorance des sources proprement cathares, M. Fossier peut épiloguer, concédant, bon prince, que “de là à conclure qu’ils furent le pur produit de l’imagination de ces derniers, il y a cependant un pas que l’on ne saurait franchir” (p. 25).

Et M. Fossier de citer à nouveau M. Pegg, un des “majoritaires”, pour en reprendre cette fois, l’idée de bons-hommes laïques de “la bourgeoisie urbaine”“‘bons hommes’ ou ‘bonnes femmes’, “un terme qui n’avait absolument aucune signification religieuse particulière puisqu’il désignait couramment la bourgeoisie urbaine”. Les deux spécialistes semblent ici confondre laïcs et laïques : un laïc, avant la Révolution française et la loi française de 1905, n’est pas laïque, mais, au Moyen Âge, toujours religieux, les bons-hommes et bonnes-femmes inclus, comme les rois (cf. “saint” Louis, mais pas que lui et pas que ses pairs). Laïcs alors se distingue de clercs, les fameux “détracteurs, clercs et inquisiteurs” qui s’attaquent aux cathares, non sans les considérer (pour non-clercs qu’ils soient aux yeux de l’Église romaine) comme religieux, ce qu’ils sont surtout aux yeux de leurs croyants.

Et M. Fossier d’ignorer souverainement le dernier livre de la chartiste Anne Brenon (2022), extrêmement fouillé et précis, basé sur l’étude approfondie des textes cathares dont nous disposons, reproduits et traduits à nouveaux frais dans la deuxième partie du livre, expliquant l'importance des Rituels. Mais elle semble être d'ores et déjà classée dans les non-“majoritaires”, à laisser de côté, parmi lesquels (liste non-exhaustive) : David Zbiral (Université de Masarik), Georg Feuchter (Université de Berlin), Ylva Hagman (Université d’Uppsala), Beverly Kienzle (Université de Harvard), Peter Biller (Université de York), ou encore Jacques Paul (Université d’Aix-Marseille), Daniela Müller (Université de Radboud), Francesco Zambon (Université de Trente), Enrico Riparelli (Université de Padoue), Annie Cazenave (CNRS émérite), Edina Bozoky (Université de Poitiers), le regretté Martin Aurell (Université de Poitiers), qui présidait le colloque de Foix en hommage à Jean Duvernoy (dont les travaux ont inspiré ceux de Emmanuel Le Roy Ladurie sur Montaillou, disqualifié aussi pour avoir admis qu’il y avait bien des cathares en Occitanie — car parmi les trois ou quatre “majoritaires”, il y a aussi Mme Trivellone, qui — à l’instar de M. Pegg et ses cathares aux livres imaginaires “aussi fictifs que le catharisme lui-même” — laquelle assurait main sur le cœur : “Je ne peux pas cautionner une histoire qui verrait des Cathares dans le Midi” (L’Indépendant 04/10/2018).

Il est vrai que depuis cette déclaration fracassante d’une des trois ou quatre “majoritaires”, ladite école “majoritaire” semble avoir découvert l'existence d’un concile tenu au Latran (1179, 3e du nom, œcuménique pour Rome), consacrant son canon 20 au combat contre les cathares qui sévissent en Toulousain, Gascogne et Albigeois (dans le “Midi”, semble-t-il)… Et on constate que M. Fossier est moins radical et garde finalement le nom “cathares”, jusque dans le titre de son livre. Il nous assure (p. 23) que ça promet “un succès colossal […] jamais démenti”.

Avant cela, il convient peut-être aussi de ne pas négliger le fruit du concile de Latran III jusque chez un Alain de Lille / de Montpellier, qui explique “étymologiquement” pourquoi les cathares sont nommés ainsi. Alain était bien présent au concile de Latran III, où la prise en compte des cathares, et l'application du terme à l’Occitanie n’est sans doute pas sans dette aux Rhénans représentés aussi au concile et chez lesquels le jeu de mot Ketzer (hérétique) Katze (chat) se retrouve à Montpellier concernant les hérétiques d’Oc, chez Alain, qui le latinise : catharus / catus, parce que dit-il, ils baisent le derrière d’un chat en lequel le diable leur apparaît

Bref, gageons qu’on pourrait voir se raréfier les intitulés comme “Les cathares une idée de reçue” pour l’exposition donnée en 2018 par la même Mme Trivellone, pourtant cheville ouvrière de la récente explosion de Toulouse où les “cathares” réapparaissent, “entre-guillemets”. M. Fossier nous assure que ça promet le succès…

Mais qu’est-ce que le catharisme, sans guillemets, sinon cette “doctrine spécifique” dont M. Fossier insiste (p. 28) pour nier qu’elle ait existé ? M. Fossier dénonçant “Peter Biller [qui, dit-il] écrivait par exemple que là où ‘l’Église a détruit les œuvres théologiques et liturgiques des hérétiques’, et là où elle ‘s’est assurée de leur mort au Moyen Âge’, Moore ‘va plus loin encore en effaçant leur réalité passée’” (p. 27-28). (Robert Moore dont l’œuvre de départ sur la société persécutrice a été utilement productive : dans un premier temps il admettait sans problème l’existence d’un catharisme doté de doctrines spécifiques, et était très proche d’Anne Brenon, Jean Duvernoy, Michel Roquebert, au point d'être invité à présider le colloque Heresis de 1993. Puis il a rejoint la thèse de la déconstruction qui lui semblait aller dans son sens et a été traduit durant ce second temps par M. Théry. Robert Moore semble, si l’on suit son dialogue avec son collègue Peter Biller, avoir fini par nuancer la position extrême qu’il avait rejointe.)

Car M. Fossier dénonce ceux qui, comme Peter Biller, admettent l'existence du catharisme, c'est-à-dire d’un mouvement doté de doctrines spécifiques, et constatent que nier ce fait est au cœur de la démarche visant à “déconstruire l’hérésie” (selon l'expression de M. Fossier), la réduisant à une simple forme de dissidence catholique, selon le bel anachronisme référent au “dissent” britannique ou aux “dissidents” de la sphère soviétique qu’admet M. Fossier (p. 26-27).

Les tenants de “l’École de Nice”, qui entendent “déconstruire l’hérésie” comme ils le revendiquent, entendent donc bien nier l’existence d’un catharisme doté en tant que tel des doctrines spécifiques qu’attestent leurs propres textes, pour peu qu’on s’y intéresse.

M. Fossier considère ce constat partagé par Peter Biller ou avant lui, Michel Roquebert, comme des “accusations […] obscènes” (p. 29) !… cela appuyé par une citation de Michel Roquebert au biais d’un contresens. On se demande comment M. Fossier lit ce qu’il cite : dans l’extrait cité Michel Roquebert parle explicitement et précisément de “méthode”, de la méthode “déconstructionniste”, qui consiste à “faire passer pour des conclusions des propositions” pour en venir à “disqualifier systématiquement la preuve” (p. 29). Les documents provenant du catharisme lui-même ne sont-ils pas systématiquement disqualifiés ? : le Livre des deux principes, le Traité anonyme, les développements théologiques du manuscrit de Dublin totalement ignorés, ou supposés inventés par l’Église catholique, n’est-ce pas “faire passer pour des conclusions des propositions”, propositions jamais vérifiées ?… Les Rituels, essentiels (comme le démontre brillamment le dernier livre d’Anne Brenon), considérés comme quantité négligeable…

Et M. Fossier, à l’instar de tel tenant de “l’Ecole de Nice” qu’il cite, de s’offusquer : “Ces accusations sont d’autant plus obscènes que ‘nier la réalité du catharisme ne signifie pas dénier que des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ont été tués par les croisés et persécutés par les inquisiteurs’” (p. 29). Mais (lecture superficielle ou mauvaise foi ?), questionner les postulats de ceux qui prétendent “déconstruire l’hérésie” n’a jamais conduit personne à accuser lesdits “déconstructeurs” de nier les violences des persécuteurs ! Au contraire, on peut lire régulièrement un questionnement sur le portrait que les “déconstructeurs” dessinent d’une Église catholique qu’ils font apparaître comme sujette à une paranoïa particulièrement perverse : inventer une hérésie inexistante jusque là pour persécuter des hérétiques imaginaires ! qu’est-ce d’autre si les cathares n’existent pas, n’ont pas de doctrines spécifiques, avant que leurs persécuteurs ne les inventent pour les persécuter ?

Michel Roquebert, au colloque de Foix ne parle, jusque dans la citation qu'en donne M. Fossier, que de “méthode”, qui est aussi celle des “Rassinier et Faurisson [qui] n’ont pas fait autre chose que du déconstructionnisme, quand ils affirmaient que la Shoah était une pure production du discours sioniste.”

En disant cela, M. Roquebert parlait encore de méthode. Je le sais, j’y étais : l’évocation de ces personnages niant la Shoah a alors conduit le participant convaincu à l’amitié judéo-chrétienne que je suis à mettre en garde contre le contresens qui pourrait être fait par quelqu’un qui voudrait comparer les violences contre les cathares à la Shoah, précisant : “les juifs sont toujours là, mais […] les cathares ce n’est pas le cas : on ne risque pas de les persécuter à nouveau” (p. 99 des actes du colloque de Foix, mai 2003). Après la parution des Actes, en 2005, M. Julien Théry — dont on sait son souci pour les juifs depuis que son université, Lyon II, a jugé préférable de le suspendre de son enseignement à titre conservatoire et de faire un signalement auprès du procureur de la République —, à l'époque M. Théry avait jugé bon de “s’appuyer” sur mon intervention, au prix d’un parfait contresens (me faisant dire exactement l'inverse de ce que je disais), pour dénoncer le colloque, et nommément Michel Roquebert et Anne Brenon comme comparant la persécution des cathares et la Shoah (ce qu'évidemment le colloque ne faisait pas !).

Aujourd'hui, certes en plus modéré, M. Fossier fait à nouveau dire à Michel Roquebert quelque chose “d'obscène”, à savoir qu’il parlerait d’autre chose que de méthode, malgré le texte explicite qu’il cite ! Encore une fois Michel Roquebert n’a jamais accusé, lui ni personne, les tenants de la “déconstruction de l’hérésie”, de nier les violences exercées par l’Église catholique, le pouvoir croisé, puis le pouvoir royal. Au contraire, les tenants de ladite déconstruction présentent une Église particulièrement perverse, jusqu’à persécuter violemment des hérétiques inexistants et imaginaires, inventés pour cela !

Aujourd’hui M. Fossier dans une tribune du Nouvel Observateur, reprend l'argument à propos des châteaux où se sont réfugiés les cathares, reconstruits en “forteresses royales” après la croisade, pour nous expliquer que “cela n’est pas du révisionnisme”… Voire ! Certes les cathares n’ont pas bâti de châteaux, mais ça peut rester troublant de voir baptiser leurs lieux de refuge du nom des persécuteurs qui ont substitué leurs “forteresses royales” à ces lieux-refuges.

Mais revenons à notre sujet, les cathares, dont les livres les évoquant connaissent un “succès […] jamais démenti” nous dit M. Fossier (p. 23). Il sait prendre la leçon qu’il donne, semble-t-il, et ça marche : le voilà connaissant, suite à son livre sur les cathares, ledit succès : invité par Radio-France (plusieurs émissions sur France-Inter) (il est vrai que Radio-France n’est pas à son coup d’essai pour ce qui est d’inviter les tenants de la “déconstruction de l'hérésie” : on a déjà eu sur France-Culture et France-Inter les explications de Mme Trivellone et M. Théry), M. Fossier est invité à donner une tribune sur Le Nouvel Observateur et last but not least une interview sur Le Média lfiste de M. Théry, entre deux attaques contre les juifs “génocidaires” et une laborieuse tentative d'expliquer que (comme les cathares qui n'existent pas) l’antisémitisme de gauche n’existe pas

Succès indubitable… Avant que la thèse universitaire officielle ne s'inscrive dans le “décontructivisme”, on en était à la secte “manichéenne”, témoin le “Que sais-je” sur les cathares, dû à Fernand Niel, qui présentait Montségur comme temple solaire cathare. Apparemment M. Théry a été pressenti pour remplacer le “Que sais-je” de M. Niel. Un nouveau succès était en perspective, mais peut-être pas beaucoup plus probant…

Lorsque cette nouvelle exaltation sera retombée et que l’on réalisera que ladite application de la philosophique déconstruction à l'histoire des cathares ne donne pas ce qu’elle a annoncé : déconstruire ne signifie pas scier la branche sur laquelle on est assis, sur laquelle on connaît le succès, en effaçant les sources par lesquelles on y a accès. Lorsque cela sera retombé, il sera temps de relire les Nelli, Duvernoy, Brenon, Roquebert, vrais connaisseurs des sources, sachant les lire et sachant leur valeur, distinguant, pour des cathares, qui existaient, les sources cathares des sources inquisitoriales et polémiques et leur aspect caricatural…

RP


Articles sur les cathares ICI, ICI, et ICI.