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mardi 24 mars 2026

L’enfer des masques, l’enfer démasque



« Quiconque veut laisser une œuvre n’a rien compris. Il faut apprendre à s’émanciper de ce qu’on fait. Il faut surtout renoncer à avoir un nom, et même à en porter un. Mourir inconnu, c’est peut-être cela la grâce. » (Emil Cioran, Cahiers, p. 509)

Banksy dévoilé ? Cf. ICIBanksy ou l’effacement du mystère ? par Jean-Paul Sanfourche

samedi 7 mars 2026

Événements

« Les événements de ce monde sont les traces que laissent dans le temps les pas du Diable. »
(Emil Cioran, Fenêtre sur le Rien, trad. N. Cavaillès, Arcades p. 203)

— > cf. Luc 4, 6b



dimanche 17 août 2025

Être dans le temps comme en exil et bannissement




“Nous commençons à goûter dès ici-bas, dans les bienfaits de Dieu, la douceur de sa bonté, afin que notre espoir et notre désir nous portent à en rechercher la pleine révélation. Lorsque nous aurons compris que la vie terrestre est un don de la bienveillance divine, dont nous avons à être reconnaissants puisque nous la lui devons, il sera temps alors d'en venir à considérer notre malheureuse condition, afin de nous dégager de ce trop grand attachement auquel nous ne sommes que trop portés.” (Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, ix, § 3, éd. Kerygma-Excelsis 2009, p. 648)

Calvin poursuit, référant à Hérodote et Cicéron : “Je reconnais que ceux qui ont jugé que le souverain bien serait de ne pas être né et le second de mourir tôt ont eu raison, d'un point de vue humain. […] Ce n'est donc pas sans raison que le peuple des Scythes pleurait à la naissance d'un enfant et faisait une fête solennelle, avec des réjouissances, lorsque l'un de leurs parents mourait. […] Si le ciel est notre patrie, la vie sur la terre n'est-elle pas qu'une traversée d'une terre étrangère et, comme elle est maudite à cause du péché, ne ressemble-t-elle pas davantage à un exil ou à un bannissement ?” (Ibid. § 4)

Emil Cioran reprend les mêmes références : “Thraces et Bogomiles — je ne puis oublier que j'ai hanté les mêmes parages qu'eux, ni que les uns pleuraient sur les nouveaux-nés et que les autres, pour innocenter Dieu, rendaient Satan responsable de la Création” (De l’inconvénient d’être né, folio 1973, p. 29). (Thraces et Scythes sont des peuples aux traditions assez proches, plutôt nomades pour les uns, sédentaires pour les autres.)

Revendiquant une proximité avec les bogomiles et les cathares, Cioran radicalise la gravité de la chute dans le temps (dont il fait le titre d’un de ses livres), due au mauvais démiurge (titre d’un autre de ses livres). Héritage bogomilo-cathare attribuant au Mal notre exil dans le temps, initié dans le fait, l’inconvénient, d'être né, ce dont on trouve les termes déjà chez Calvin : “Je reconnais que ceux qui ont jugé que le souverain bien serait de ne pas être né et le second de mourir tôt ont eu raison, d'un point de vue humain.”

En commun aux deux, l’héritage souterrain d’Origène, dont le mythe est atténué chez ses héritiers cappadociens du IVe siècle, ou chez Augustin. Le mythe de la chute dans le temps est évacué quant à sa lettre, mais pas quant à sa signification, devenue péché originel chez Augustin — soulignant à juste titre la dimension de dégradation morale de la chute —, et que Thomas d’Aquin reprend en insistant, malgré tout, sur la bonté de la création, pourtant déchue. C’est ce dont hérite Calvin, assumant l’idée d’exil : “la vie sur la terre n'est-elle pas qu'une traversée d'une terre étrangère et, comme elle est maudite à cause du péché, ne ressemble-t-elle pas davantage à un exil ou à un bannissement ?”

En arrière plan commun, le mythe d’Origène : nous sommes des esprits célestes préexistants, déchus, suite à un péché indicible commis en ce ciel originel, et dès lors changés en âmes vouées à occuper des corps conçus comme lieu d’exil, pour une traversée du temps qui nous est imparti ici-bas vers la patrie céleste perdue. Les cathares, allant plus loin en cela qu’Origène, attribuaient ce corps provisoire dans ce temps au Mauvais, concevant une double émanation : la mauvaise création pour ce temps, ce monde, ces corps provisoires, tandis que la bonne création relevait de Dieu — là où pour l'orthodoxie, d'Origène aux Pères anciens, aux médiévaux et aux Réformateurs, on n’en confesse qu’une : un monde émané de Dieu, selon un mystérieux acte volontaire, signifié dans la notion de Création ex-nihilo : Dieu ne produit l'émanation (en accord, pour la bonne création, avec les cathares) que selon un acte libre qui la rend radicalement dépendante — contrairement au néo-platonisme strict pour lequel Dieu ne peut pas ne pas s’émaner. C’est précisément ce qui distingue la création de l’engendrement au sein de la Trinité : il n’y a, au sein de la Trinité, aucune sorte de “à un moment donné” (fût-il éternel !), pas de décision qui ferait advenir à l’être le Fils et l'Esprit saint : ils sont éternellement consubstantiels au Père.
L’émanation comme création, qui culmine en “selon l'image” relève, elle, d’un acte libre qui pose sa dépendance radicale.

Le plan des Sommes théologiques médiévales, notamment de Bonaventure à Thomas d’Aquin, relève clairement de ce processus d'émanation et retour, qui se résume dans une formule d’une prière de l’Église réformée de France et de l’ÉPUdF : “nous venons de toi et nous pouvons aller à toi” — qui dit de la façon la plus brève le schéma développé par Calvin dans ses chapitres ix et x du livre III de son Institution de la religion chrétienne, qui concluent ce que les premiers réformés méditaient comme Traité de la vie chrétienne (les ch. vi à x).

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PS : d'Origène à Bergson et retour. Origène perçoit ce monde et ce corps comme lieu d’exil formé par Dieu pour recevoir les esprits déchus d’une préexistence bienheureuse. Un substrat temporel recevant l’éternité. Où l’on retrouve la date du nouvel an juif comme date depuis la création du monde, donnée en récit et relecture : 5786 ans cette année. Aucune contradiction avec les 13,8 milliards de l’univers. Une date en récit et relecture, comme 2025 en est une autre : après l’entrée dans le temps du nouveau monde initié par Jésus-Christ…
Rien n’interdit d'appliquer cela à l'être humain : quelques millions d’années pour son émergence, quelques centaines de milliers d’années pour le Sapiens : il s’agit de nous, de notre corps, douloureux, fragile, mortel, ce que Bergson a relu dans les découvertes de son époque concernant l’évolution comme lieu d'émergence de l'esprit. Le mythe origénien permettrait d’y lire aussi le lieu de notre exil, tout comme les mythes juifs de la préexistence : depuis la réticence des âmes à venir dans le corps, dans le temps (à nouveau l’inconvénient d'être né), jusqu’à l'idée que malgré tout, dans la préexistence, nous avons choisi notre lieu d’exil !

RP

vendredi 18 juillet 2025

Bergson, la mathématique universelle, Einstein, les anciens Grecs, etc.




“La mathématique universelle, c’est ce que devient le monde des Idées quand on suppose que l’Idée consiste dans une relation ou dans une loi, et non plus dans une chose” (Henri Bergson, “Introduction à la métaphysique”, Revue de métaphysique et de morale, 1903, p. 33, cité par Emil Cioran, in L’intuitionnisme contemporain, mémoire, Cahier de l’Herne Emil Cioran, p. 137)

Bergson critique l’idée d’une mathématique universelle telle qu’elle a été conçue par certains philosophes modernes (comme Descartes ou Leibniz). Pour lui, “le rêve d’une mathématique universelle n’est déjà lui-même qu’une survivance du platonisme” (cit. ibid.). Parlant de “relation”, Bergson vise aussi Einstein. Pour Bergson, l’ambition de réduire la réalité à un système unique, formalisé par des concepts et des mathématiques, repose sur une abstraction excessive qui trahit la véritable nature du réel. Il qualifie la mathématique universelle de “chimère philosophique”, insistant sur le fait que la réalité concrète, notamment l’expérience du temps et de la durée, échappe à l’analyse mathématique car celle-ci procède toujours par division, par abstraction, en négligeant la continuité et l’hétérogénéité propres au vécu.

Bergson distingue ainsi :
- Le temps mathématique, composé par la juxtaposition de points ou d’instants abstraits, mesurables et extérieurs à la conscience. Ce temps est statique, homogène, dénué de qualité ; il ne fait que juxtaposer des moments séparés, à l’image des monuments dans l’espace ou des nombres en arithmétique.
- Et la durée réelle (durée pure), vécue intérieurement, indivisible, qualitative, riche de nuances propres à la conscience. La durée est un flux continu et dynamique, que l’abstraction mathématique ne saurait saisir dans son essence vivante. Elle ne se laisse pas réduire à des instants discrets ou à des mesures universalisables.

Bergson reproche à la méthode scientifique — et à l’idéal d’une mathématique universelle — de vouloir réduire la complexité du réel à des lois générales, en perdant la richesse de la singularité et du vécu. Selon lui, l’essence de la durée et du mouvement ne peut se saisir que par l’intuition, non par l’analyse conceptuelle ou mathématique. Les mathématiques, en cherchant à universaliser la connaissance, finissent par ôter à la réalité son caractère vivant et singulier :
« Elle ne s'acheminera nullement par là à la mathématique universelle, cette chimère de la philosophie moderne. Bien au contraire, à mesure qu'on avance dans cette vue, on sent la nécessité de s'écarter de cette direction ». (Bergson, La Pensée et le Mouvant, PUF 1938, p. 215)

Pour Bergson, la prétention à une science universelle, dont la mathématique serait l’âme et le modèle, ignore la différence radicale entre la quantité, objet mathématique, et la qualité, donnée de l’expérience vivante. Toute démarche universalisante en mathématiques supprime les différences qualitatives, c’est-à-dire la vraie nouveauté et richesse du vécu.

Bergson refuse la mathématique universelle, car elle procède par abstraction, fige et schématise le temps et la réalité, leur retirant toute leur profondeur qualitative et vivante.

Il privilégie l’intuition sur l’analyse, seul moyen, selon lui, d’accéder à la véritable nature de la durée et du réel.

Cette posture le place à contre-courant du scientisme et du rationalisme mathématique de son époque.

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L’équation E=mc² d’Einstein a certes bouleversé les fondements philosophiques (*) d’une éventuelle mathématique universelle :
- Unification conceptuelle : E=mc² révèle que masse et énergie sont deux aspects d’une même réalité, reliés par une loi mathématique simple et universelle. Cela valide l’idée — centrale dans le projet d’une mathématique universelle — qu’il est possible de décrire la diversité des phénomènes via des relations mathématiques cohérentes et fondamentales.
- Principe universel : L’équation incarne le pouvoir des mathématiques à exprimer des lois physiques valables partout dans l’univers. La constante c (vitesse de la lumière) est identique sous tous les référentiels, conférant à la formule une portée universelle, conformément à l’idéal cartésien ou leibnizien d’une science mathématique totale.
- Extension du domaine du calcul : En montrant que la masse est une forme d’énergie (et inversement), E=mc² invite à repenser les notions traditionnelles de substance, de matière et d’énergie, dissolvant ainsi les anciennes barrières conceptuelles grâce à un formalisme mathématique unique. Cette réduction et ce passage par l’abstraction mathématique sont typiques de l’ambition d’une mathématique universelle.

D’un point de vue critique (notamment chez des penseurs comme Bergson), cette universalité mathématique serait aussi source d’abstraction excessive : en mathématisant la matière et l’énergie, l’équation tend à ignorer l’épaisseur qualitative du vécu, la durée et la nouveauté — aspects auxquels le réel échappe selon Bergson. Autrement dit, la force unifiante de la formule actualise et exemplifie le débat sur les limites d’une mathématisation totale de la réalité, en particulier sur ce qui est vécu (la durée, le temps subjectif).

E=mc² étend la loi de conservation de l’énergie à la masse, ce qui oblige à repenser les catégories fondamentales de la physique dans une mathématique qui ne sépare plus substance et processus. Cela va dans le sens d’un raffinement progressif des lois universelles, par leur mise en équation mathématique.

L’équation E=mc² marque une avancée majeure vers une mathématique universelle, puisqu’elle démontre que des réalités apparemment disjointes (masse et énergie) peuvent être unies dans un formalisme mathématique universel. Mais elle met aussi en lumière les débats philosophiques sur les limites d’une telle universalité, en montrant jusqu’où la réalité physique peut (ou non) être saisie par les mathématiques sans reste qualitatif irréductible.

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Bergson et Einstein incarnent deux conceptions radicalement différentes de la relation entre mathématiques, temps et réalité :

Bergson critique l’idée d’une mathématique universelle, considérant qu’elle ne peut saisir la réalité vivante, notamment la durée vécue et la continuité qualitative du temps. Il reproche à la science et aux mathématiques de réduire le réel à un système abstrait de lois quantitatives, perdant ainsi l’essence du devenir et de la nouveauté propre à l’expérience vécue. Pour Bergson, seule l’intuition permet d’accéder à cette dimension fondamentale de la réalité.

Einstein, à l’inverse, voit en la science une tentative de décrire la nature par des théories mathématiques d’universalité maximale. Sa relativité générale en est un exemple marquant : il modélise l’espace-temps comme une variété continue et régie par des lois mathématiques universelles. Cependant, Einstein insiste sur la nécessité d’un lien entre les constructions mathématiques et l’expérience sensible :
« Les théories physiques essaient de former une image de la réalité et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles. Ainsi nos constructions mentales se justifient seulement si (et de quelle façon) nos théories forment un tel lien ». (Einstein et Infeld, L’Évolution des idées en physique, 1938, tr. fr. M. Solovine, Champs Flammarion, 1982, p. 274).

Einstein reste attaché à la continuité, à une certaine forme de réalisme, et à la possibilité d’une connaissance objective et universelle du monde, même s’il reconnaît le caractère essentiellement abstrait des mathématiques comme produit de la pensée humaine. Il interroge la portée universelle de la mathématique : les mathématiques sont-elles fonction de la société qui la construit ou existe-t-il une mathématique universelle ?. Sa réponse est nuancée : il conçoit les mathématiques comme un langage universel possible, mais toujours rattaché à l’expérience.

Bergson demeure sceptique face à l’universalisme mathématique que symbolise le projet einsteinien, car il considère qu’il laisse de côté l’essence même du réel : la vie et la durée. Einstein, quant à lui, poursuit l’idéal d’une construction rationnelle et mathématique du monde, tout en reconnaissant le caractère abstrait de ce langage théorique.

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Là où Bergson parle de la durée dans sa perception intuitive, sensible dans tout processus évolutif, jusqu'aux individus dans le phénomène du vieillissement, la théorie d’Einstein (relativité restreinte et générale) explique cela en reliant l’écoulement du temps aux mouvements des individus et à leur environnement gravitationnel. Selon cette théorie, le temps ne s’écoule pas de manière absolue et universelle : il dépend du référentiel de chaque observateur.

Concrètement, la dilatation du temps veut dire que lorsque quelqu’un voyage à une vitesse proche de celle de la lumière, son temps propre (le temps mesuré par une horloge embarquée avec lui, ou par son métabolisme) ralentit comparé à celui d’un observateur resté immobile. Ce principe est illustré par le "paradoxe des jumeaux" :

Un individu resté sur Terre vieillit normalement. Un autre part en voyage spatial à grande vitesse : il reviendra plus jeune que son jumeau resté sur Terre, car pour lui, tout (rythme cardiaque, division cellulaire, etc.) a ralenti exactement dans les mêmes proportions que ses montres.

Les expériences (par exemple avec des horloges atomiques dans des avions) confirment ce phénomène, même si l’effet est minime à nos vitesses courantes.

La théorie d’Einstein pose donc que le vieillissement biologique dépend du parcours spatio-temporel de chaque individu : plus on se déplace vite (ou plus on se rapproche d’un champ gravitationnel intense), plus le temps s’écoule lentement pour soi-même par rapport à un observateur éloigné.

Cette asymétrie est au cœur du paradoxe des jumeaux : celui qui subit le mouvement/les accélérations "vieillit" objectivement moins vite lors de son parcours par rapport à l’autre.

La théorie assume donc que le vieillissement n’est pas absolu mais relatif, et qu’il est possible, dans l’univers d’Einstein, que deux individus identiques n’aient plus le même âge biologique s’ils ont suivi des parcours différents dans l’espace-temps.

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Bergson critique la théorie de la relativité restreinte, en particulier son traitement du temps : pour lui, le temps d’Einstein n’est qu’un temps “scientifique”, défini par les horloges et la mesure, c’est-à-dire un temps abstrait, extérieur et homogène. Or, Bergson défend l’existence d’un temps vécu, le temps de la “durée”, qualitatif, hétérogène et directement lié à l’expérience consciente : selon lui, cette dimension échappe radicalement à la mathématisation et à la physique relativiste.

Einstein, pour sa part, affirme que le temps pertinent pour la science est uniquement celui qui peut être défini et mesuré objectivement. Il considère la notion bergsonienne de “durée” comme non pertinente pour la physique puisqu’elle ne permet ni prédiction ni vérification expérimentale.

Pour Bergson, le temps des physiciens ne recouvre qu’un aspect du réel, et la réalité de la durée subjective ne saurait être dissoute dans le temps mathématisé de la physique.

Pour Einstein, au contraire, la valeur de la science réside dans sa capacité à formuler des lois mathématiques universelles, indifférentes à la subjectivité individuelle : la philosophie ne comprend pas assez la physique.

Ce débat a eu une portée symbolique importante : il marque la séparation croissante, au XXe siècle, entre le domaine de la science (où domine l’abstraction mathématique universelle) et celui de la philosophie (où subsiste la primauté du vécu et de l’intuition).

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Se pose la question d’un éventuel parallèle, mutatis mutandis, avec la distinction présente déjà chez Aristote entre le Premier moteur immobile, cause première du mouvement de l’univers, sans être lui-même mu ou transformé  et un monde qui, lui, est mu. Le Premier moteur est immobile, éternel, incorruptible et n’est jamais soumis aux processus évolutifs ou temporels qui affectent le monde physique.

Aristote conçoit le Premier moteur comme parfaitement actualisé : il est pur acte, sans potentiel de changement, et extérieur à la matière, il n’évolue pas et ne meurt pas. Ce moteur assure l’ordonnancement perpétuel de la nature, servant de source ultime à tout mouvement mais restant totalement stable et hors du temps.

E=mc² exprime l’unité fondamentale de la matière et de l’énergie : toute masse possède une énergie intrinsèque proportionnelle au carré de la vitesse de la lumière. Cette loi est universelle, mathématique, et s’applique à l’ensemble de la matière soumise à l’espace-temps.

Le vieillissement est un phénomène universel affectant la matière organisée (notamment le vivant) : l’énergie se dégrade, la structure se transforme, la complexité évolue — en accord avec la seconde loi de la thermodynamique (augmentation de l’entropie). Le vieillissement et l'évolution témoignent de l’irréversibilité et du changement au sein de la matière et de la vie.

L’évolution traduit comment, dans ce flux universel d’énergie-matière, surgit la diversité, la complexification, l’adaptation, mais dans un cadre fondé sur la transformation, la mort, la succession des générations.

La science moderne (E=mc², évolution) postule un monde où tout change, se transforme, s’use, vieillit : la matière et l’énergie circulent, se convertissent, la vie apparaît et disparaît, l’univers lui-même a une histoire (Big Bang, entropie croissante).

Les lois mathématiques, même universelles, rendent raison de changements irréversibles et d’une temporalité inscrite dans la structure même du monde.

Le Premier moteur aristotélicien est, à l’inverse, l’instance immobile, éternelle, dont le propre est justement d’échapper à tout vieillissement, change­ment ou histoire : il est le garant de l’ordre immuable qui rend possible la diversité des mouvements, mais sans être jamais affecté par eux.

La physique moderne — dont E=mc² est un symbole — remplace le modèle d’un principe suprême immobile par celui de lois mathématiques universelles, valides pour des réalités en mouvement, en évolution et en vieillissement. La tension principale : l’idée aristotélicienne d’un principe causant sans être affecté (moteur "hors du temps") semble incompatible avec la perception contemporaine d’un univers où tout, sans exception, est pris dans la dynamique de transformations, sous l’empire de lois mathématiques universelles mais qui décrivent, précisément, l’irréversibilité, la naissance et la mort — y compris, peut-être, celle de l’univers lui-même.

Ainsi, E=mc² d’un côté, le vieillissement et l’évolution de l’autre, parlent de la contingence et la plasticité de la matière, là où le Premier moteur d’Aristote décrit un ordre fondé sur l’immuabilité et l’atemporalité.

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Aristote distingue les corps célestes (astres) et les objets sublunaires (toute la réalité matérielle sous la sphère lunaire, dont font partie les êtres vivants et les objets terrestres).

Les corps célestes suivent un mouvement circulaire, éternel, parfait, mus par le Premier moteur immobile : principe éternel, immatériel, cause première, qui met le monde en mouvement sans lui-même être mu ni sujet au temps ni à l’altération.

Les objets sublunaires sont, eux, marqués par la changement, la génération et la corruption, la contingence et l’irrégularité. Vieillissement, mort et évolution font partie de leur condition propre.

« De toute nécessité, ce principe existe ; en tant que nécessaire, il est parfait tel qu’il existe ; et c’est à ce titre qu’il est le principe. Voilà démontrée ainsi l’existence d’une substance éternelle, immobile, séparée de tous les autres êtres que nos sens peuvent percevoir. » (Aristote, Métaphysique, livre Lambda)

E=mc² (Einstein) énonce que la matière et l’énergie sont deux formes d’une même réalité, convertibles l’une dans l’autre. Cette équation exprime une loi mathématique universelle qui s’applique à toute matière — céleste ou sublunaire.

Contrairement à la conception aristotélicienne :
- La physique moderne ne fait plus de distinction ontologique entre le céleste et le terrestre ; les mêmes lois (relativité, thermodynamique, conservation de l’énergie) valent partout.
- Le changement (transformation, vieillissement, évolution) est une réalité universelle : tout ce qui a une masse ou une énergie est soumis à la dynamique du temps, qu’il s’agisse des objets sublunaires, des étoiles ou du cosmos lui-même (Big Bang, expansion, éventuellement "vieillissement" des étoiles).
- Le vieillissement — processus d’accumulation de changements structurels irréversibles — illustre la condition des êtres sublunaires : exposition au temps, à l’entropie, à la mort.
- L’évolution (théorie de Darwin et ses prolongements mathématiques) montre que la variation, la transformation, la sélection, sont des lois dynamiques qui s’appliquent à tous les organismes vivants, mais se fondent sur des principes universels (mutations, sélection naturelle).

La science moderne généralise la contingence du sublunaire : tout ce qui est matériel, vivant ou non, est pris dans le flux évolutif du cosmos.

Pour Aristote, le vieillissement et l’évolution sont des phénomènes limités aux objets sublunaires ; les astres et le premier moteur sont eux éternels, immuables, parfaits.

E=mc² bouleverse cette vision : il n’existe plus de dualité "céleste/sublunaire". La matière des étoiles comme des corps humains suit la même dynamique : elle se transforme, vieillit, évolue, conformément à des lois mathématiques universelles.

La compréhension moderne du vieillissement et de l’évolution s’inscrit donc contre l’ontologie aristotélicienne du double ordre : elle consacre l’universalité du changement et de l’impermanence pour tout ce qui relève de la matière et de l’énergie, y compris les astres.

Autrement dit : ce qui, chez Aristote — restant héritier sous cet angle du monde dual platonicien — était réservé au monde sublunaire (fin, naissance, altération), devient, avec l’avènement de la physique moderne, la condition universelle du réel lui-même.

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Bergson n’en parle pas moins de platonisme à propos de la mathématique universelle. Chez Platon, les Idées sont des réalités intelligibles, pures, éternelles, inappréhendables par les sens, mais accessibles par la pensée rationnelle. Elles sont des « modèles » ou « formes » parfaites dont le monde sensible n’est qu’un reflet imparfait. On ne peut pas les expérimenter empiriquement : elles relèvent strictement du domaine du « pur intelligible ».

Concernant le monde sensible, qui n’est pas celui des Idées, Jung, influencé par ce modèle, transpose la notion d’Idée platonicienne dans le champ de la psychologie, sous la forme de ce qu'il nomme, comme Platon, des “archétypes”.

Si la relecture jungienne des archétypes s’inspire fortement de la théorie platonicienne des Idées, elle en modifie la portée et l’accès.

Pour lui, les archétypes sont des « formes a priori de représentation » : des structures universelles, héritées de l’inconscient collectif, présentes dans toutes les cultures humaines sous des variations symboliques multiples.  (C.G. Jung, L’Homme à la découverte de son âme, trad. Roland Cahen, Albin Michel, p. 296-297)

Ils n’appartiennent pas à l’expérience individuelle : ce sont des matrices préexistantes, modes d’organisation fondamentaux de la psyché.

Leur « essence » demeure en soi inaccessible , transcendants à la conscience, et non saisissables directement par elle.

Différence par rapport à Platon : pour Jung, si l’archétype en soi reste inconnaissable, il apparaît concrètement dans l’expérience humaine : il se manifeste dans les rêves, les mythes, les symboles culturels, les œuvres ou lors de crises et transformations majeures de la vie intérieure. C’est donc par l’étude de ses effets, de ses images et productions symboliques que l’on accède à l’archétype, jamais à l’archétype pur.

En ce sens, l’archétype n’est pas « testable » expérimentalement comme une loi physique, mais il est repérable phénoménologiquement — dans l’analyse des œuvres, des mythologies, des rêves, des productions inconscientes.

Les Idées platoniciennes sont des entités pures, accessibles par la pensée mais hors d’atteinte de l’expérience directe.

Les archétypes jungien sont des structures universelles, inconnaissables en elles-mêmes, mais repérables à travers leurs manifestations psychiques et culturelles (images, récits, symboles), rendant possible, sinon un « test », du moins une exploration indirecte concrète.

Jung conserve la dimension « transcendante » des Idées, mais il la rend vivante dans le tissu de l’expérience humaine et de l’inconscient collectif, permettant ainsi de relier psychologie, anthropologie, histoire des cultures et philosophie.

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Jung s’inspire donc clairement de la théorie des Idées de Platon, en particulier dans la notion d’archétype :

Les archétypes, comme les Idées de Platon, sont des formes universelles, des structures fondamentales donnant forme et sens aux expériences humaines.

Jung s’éloigne du platonisme en ce que, pour lui, l’archétype est dynamique, « manifesté » dans des images, des symboles, des mythes, historiquement situés et sans cesse réinterprétés, alors que chez Platon l’Idée demeure immuable, au-delà du monde sensible.

L’archétype jungien est « psychoïde », c’est-à-dire à la frontière du psychique et du réel : il structure la psyché mais ne se donne jamais « en soi » ; ce sont ses manifestations qui deviennent accessibles dans l’expérience (rêves, mythes, œuvres d’art), et non une essence purement abstraite.

Jung considère donc qu’il ne s’agit pas d’un modèle “hypothétique se tenant derrière les images” mais de « noyaux de signification, historiquement situés, rendus manifestes dans des images qui demandent à être constamment réinterprétées » (Roger Brooke, Jung and Phenomenology, p. 159, cit. in Marcel Gaumond, La saisie existentielle des archétypes).

En somme, là où Platon pose des Idées fixes, Jung leur préfère des archétypes vivants, évolutifs et expérientiels, tout en conservant la portée universelle et structurante de la théorie platonicienne.

Platonisme de la théorie d’Einstein : La formule E=mc² incarne l’idéal platonicien sous plusieurs aspects :

Elle révèle une structure mathématique universelle sous-jacente au réel, accessible à la seule raison, indépendante des conditions particulières d’observation.

Comme les Idées platoniciennes, la loi d’Einstein transcende les manifestations sensibles : elle existe « au-delà » des apparences, invariant dans toute expérience, qu’il s’agisse d’astres ou de particules subatomiques.

Le platonisme scientifique que réalise cette loi consiste dans la conviction que la réalité profonde est ordre, relation, nombre et peut se dévoiler dans la pure abstraction mathématique, alors même que ses manifestations sont multiples, changeantes et imparfaites.

Dans les deux cas, il s’agit de retrouver, derrière la multiplicité des phénomènes, le signe d’un ordre transcendant, que ce soit au plan de l’âme (archétype) ou de la nature (loi physique).

*

E=mc² peut être qualifiée de « platonicienne » à plusieurs titres, mais aussi avec certaines réserves philosophiques.
- Universalité et abstraction : Comme les Idées de Platon, la loi d’Einstein possède une portée universelle, indépendante des situations particulières : elle s’applique partout dans l’univers, à toute matière, et exprime l’unification de deux réalités (masse et énergie) par une relation purement mathématique.
- Réalité mathématique profonde : Pour Platon, la vérité ultime du monde réside dans des structures mathématiques, plus réelles que les phénomènes sensibles ; la physique moderne, avec E=mc², découvre justement que sous les apparences du monde matériel règne une loi mathématique invariante, presque “idéale”.
- Intelligibilité rationnelle du monde : L’équation manifeste la croyance platonicienne selon laquelle l’univers est compréhensible grâce à la raison et à la mathématique, révélant ainsi l’ordre caché de la réalité.

Limites de la comparaison :
- Pour Platon, les Idées sont suprasensibles : elles existent en dehors de l’espace et du temps. Or, la formule d’Einstein, bien que mathématique, concerne directement le monde physique, elle règle le devenir et non l’intemporel. La proximité existe plutôt avec le projet de mathématisation du réel qu’avec la doctrine stricte des Idées.
- E=mc² et empirisme : Cette formule a une validité empirique : elle se vérifie expérimentalement, alors que les Idées platoniciennes relèvent du pur intelligible, accessible par la pensée mais non testable.

La loi d’Einstein relève d’une démarche platonicienne, car :
- Elle révèle une structure mathématique simple, universelle et cachée, qui ordonne tous les phénomènes matériels.
- Elle confirme le rêve platonicien d’un monde intelligible fondé sur des lois rationnelles et immuables.
- Mais elle s’en écarte, car cette loi, même universelle, s’ancre dans la réalité physique expérimentale, alors que les formes platoniciennes sont hors-du-monde et éternelles.

En somme, E=mc² réalise à sa façon le programme platonicien en révélant une structure mathématique universelle au cœur du réel sensible.

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À considérer aussi : les implications philosophiques et mathématiques de la mécanique quantique, qui bouleverse notre vision classique du monde :
- Abandon du déterminisme strict : Contrairement à la physique classique, la mécanique quantique ne permet pas de prédire avec certitude l’évolution d’un système ; elle n’offre que des probabilités pour chaque événement. Cela met en question l’idée d’une mathématique universelle “cartésienne” dans laquelle tout serait calculable et certain.
- Primauté de la mesure et du rôle de l’observateur : L’état d’un système est indéterminé tant qu’aucune mesure n’est faite ; l’acte d’observation “colapse” la fonction d’onde et détermine le résultat. C’est ce qu’on appelle le problème de la “mesure”.
- Superposition, indétermination, non-localité : Un système quantique peut être simultanément dans plusieurs états (superposition). L’intrication (non-localité) implique que deux particules distantes peuvent être instantanément corrélées, ce qui défie l’intuition classique de séparation et de localité spatiale.
- Mathématique universelle et indétermination : Structure mathématique sophistiquée, la mécanique quantique s’appuie sur une formalisation mathématique rigoureuse et universelle (espaces de Hilbert, opérateurs linéaires, matrices, etc.), qui permet de décrire la totalité des phénomènes microscopiques connus.
- Limites de l’universalité prédictive : Si la “loi” est universelle, le caractère probabiliste interdit de déduire un monde strictement déterministe. On passe d’une universalité prédictive (Newton, Einstein) à une universalité statistique : le formalisme mathématique unifie, mais le réel résiste à toute stricte prévision.

Questions philosophiques :
- Quelle réalité ? : La mécanique quantique oblige à repenser la notion même de réalité. Les particules n’ont pas de propriétés fixes indépendamment de l’observation, mais des champs de possibilités.
- Le rôle du sujet : Certains philosophes rapprochent la mécanique quantique de Bergson ou même de Jung (cf. C.G. Jung — en dialogue avec le physicien Wolfgang Pauli —, Synchronicité et Paracelsica, trad. fr. Albin Michel 1988), en insistant sur le fait que la réalité n’est plus indépendante de l’observateur : la temporalité, l’indétermination, l’influence du psychisme sur le champ des possibles deviennent des questions centrales.

Convergence avec Bergson : Bergson pressent certains aspects de la révolution quantique : critique du temps homogène, reconnaissance d’une réalité fondamentalement dynamique, insistance sur la “durée réelle”.

La mécanique quantique, bien que fondée sur une mathématique abstraite, accorde une place majeure à l’indétermination et donc à l’imprévisibilité et au possible, ce qui, paradoxalement, va dans le sens de Bergson contre toute mathématique universelle “totalisante”.

La mécanique quantique marque une rupture radicale : elle propose bien un formalisme mathématique universel, mais celui-ci débouche sur une conception du réel fondamentalement indéterminée, où l’observateur et la subjectivité jouent un rôle essentiel. Elle rejoint ainsi, sur certains points, les intuitions de la philosophie contemporaine (Bergson, Jung), en soulignant la limite de toute mathématisation totale du réel.

(*) Y compris en pratique : l’énergie libérée lors de la fission nucléaire provient de la différence de masse (défaut de masse) entre le noyau initial et les noyaux produits (fission d'uranium 235 - > krypton + baryum) : selon la relation d’Einstein E=mc², cette différence de masse est convertie en énergie.

vendredi 1 septembre 2023

Ne reste que la gratitude




« Nous sommes tous au fond d’un enfer dont chaque instant est un miracle. » (Cioran, Le mauvais démiurge - aphorisme final -, Œuvres p. 1259.)
Éblouissement de l’existant (il y a quelque chose et non pas rien !) — mais un existant miraculeux atrocement griffé par le mal ; du mal métaphysique au mal moral. Vocation de l’humain : réparer le monde, faire apparaître le bien comme transfiguration — « vous aviez pensé me faire du mal, Dieu l’a pensé en bien » (Gn 50, 20), terme du récit de la Création / Genèse.

RP

mardi 22 août 2023

Bonté et création




“La bonté ne crée pas : elle manque d’imagination ; or, il en faut pour fabriquer un monde, si bâclé soit-il. C’est, à la rigueur, du mélange de la bonté et de la méchanceté que peut surgir un acte ou une œuvre. Ou un univers.” (Cioran, Le mauvais démiurge)

La réflexion de Cioran dans cet essai, Le mauvais démiurge, reprend, comme son titre l’indique, un questionnement très ancien, resté incontournable, remontant aux jours où il se lisait en regard du livre biblique de la création : bereshit en hébreu, genesis en grec.
Ce livre, la Genèse, se termine par cette formule : “vous aviez pensé me faire du mal, Dieu l’a pensé en bien” (Gn 50, 20). Terme du récit de la création, passant par la souffrance portée ici par Joseph vendu par ses frères. Méchanceté inhérente au devenir, d’où est sorti un monde dont la bonté est cachée dans la pensée de Dieu… Révélation de la formule que relit 1 Jn 4, 8 et 16, voyant dans la souffrance de Jésus quelque chose de l’ordre de celle de Joseph: “Dieu est (mystérieusement) amour”.
Passage par le Cantique des Cantiques : “Le monde n’avait ni valeur ni sens avant que le Cantique des Cantiques fût donné à Israël” (Rabbi Aquiba), mystérieux chant d’amour qui transfigure le désir créateur (procréateur) en rêve de gratuité, désir physique éventuellement destructeur (eros) transfiguré en agapè (selon la traduction par la Bible grecque d'amour, hahaba en hébreu).

RP

jeudi 1 juin 2023

Apocalypse / violences, fléaux, quelle espérance finale ?…




« Notre anxiété fait écho à celle du Voyant [de l'Apocalypse] dont nous sommes plus près que ne le furent nos devanciers, y compris ceux qui écrivirent sur lui, singulièrement l'auteur des Origines du christianisme [Renan], lequel eut l'imprudence d'affirmer : "Nous savons que la fin du monde n'est pas aussi proche que le croyaient les illuminés du premier siècle, et que cette fin ne sera pas une catastrophe subite. Elle aura lieu par le froid dans des milliers de siècles…" L'Évangéliste demi-lettré a vu plus loin que son savant commen­tateur, inféodé aux superstitions modernes. Point faut s'en étonner : à mesure que nous remontons vers la haute antiquité, nous rencontrons des inquiétudes semblables aux nôtres. La philosophie, à ses débuts, eut, mieux que le pressentiment, l'intuition exacte de l'achèvement, de l'expiration du devenir. »
(Emil Cioran, Écartèlement, Gallimard, 1979, p. 60-61)


Apocalypse 6
‭Je regardai, quand l’agneau ouvrit un des sept sceaux, et j’entendis l’un des quatre êtres vivants qui disait comme d’une voix de tonnerre : Viens.‭
‭Je regardai, et voici, parut un cheval blanc. Celui qui le montait avait un arc ; une couronne lui fut donnée, et il partit en vainqueur et pour vaincre.‭
‭Quand il ouvrit le second sceau, j’entendis le second être vivant qui disait : Viens.‭
‭Et il sortit un autre cheval, roux. Celui qui le montait reçut le pouvoir d’enlever la paix de la terre, afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres ; et une grande épée lui fut donnée.‭
‭Quand il ouvrit le troisième sceau, j’entendis le troisième être vivant qui disait : Viens. Je regardai, et voici, parut un cheval noir. Celui qui le montait tenait une balance dans sa main.‭
‭Et j’entendis au milieu des quatre êtres vivants une voix qui disait : Une mesure de blé pour un denier, et trois mesures d’orge pour un denier ; mais ne fais point de mal à l’huile et au vin.‭
‭Quand il ouvrit le quatrième sceau, j’entendis la voix du quatrième être vivant qui disait : Viens.‭
‭Je regardai, et voici, parut un cheval d’une couleur pâle. Celui qui le montait se nommait la mort, et le séjour des morts l’accompagnait. Le pouvoir leur fut donné sur le quart de la terre, pour faire périr les hommes par l’épée, par la famine, par la mortalité, et par les bêtes sauvages de la terre.‭
‭Quand il ouvrit le cinquième sceau, je vis sous l’autel les âmes de ceux qui avaient été immolés à cause de la parole de Dieu et à cause du témoignage qu’ils avaient rendu.‭
‭Ils crièrent d’une voix forte, en disant : Jusques à quand, Maître saint et véritable, tardes-tu à juger, et à tirer vengeance de notre sang sur les habitants de la terre ?‭
‭Une robe blanche fut donnée à chacun d’eux ; et il leur fut dit de se tenir en repos quelque temps encore, jusqu’à ce que fût complet le nombre de leurs compagnons de service et de leurs frères qui devaient être mis à mort comme eux.‭
‭Je regardai, quand il ouvrit le sixième sceau ; et il y eut un grand tremblement de terre, le soleil devint noir comme un sac de crin, la lune entière devint comme du sang,‭
‭et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme lorsqu’un figuier secoué par un vent violent jette ses figues vertes.‭
‭Le ciel se retira comme un livre qu’on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent remuées de leurs places.‭
‭Les rois de la terre, les grands, les chefs militaires, les riches, les puissants, tous les esclaves et les hommes libres, se cachèrent dans les cavernes et dans les rochers des montagnes.‭
‭Et ils disaient aux montagnes et aux rochers : Tombez sur nous, et cachez-nous devant la face de celui qui est assis sur le trône, et devant la colère de l’agneau ;‭
‭car le grand jour de sa colère est venu, et qui peut subsister ?

*

Dies Irae (en français : Jour de colère), célèbre poème apocalyptique écrit en langue latine (XIIe - XIIIe s.) sur le thème du Jugement Dernier — rattaché au texte liturgique de la messe de Requiem :


Jour de colère, ce jour-là
réduira le monde en poussière,
David l’atteste, et la Sibylle.
Quelle terreur nous saisira,
lorsque le juge apparaîtra
pour tout scruter avec rigueur !
L’étrange son de la trompette,
se répandant sur les tombeaux,
nous jettera au pied du trône.
La Mort, surprise, et la nature,
verront se lever tous les hommes,
pour comparaître face au Juge.
Le livre alors sera produit,
où tous nos actes seront inscrits ;
tout d’après lui sera jugé.
Lorsque le Juge siégera,
tous les secrets apparaîtront,
rien ne restera impuni.
Dans ma misère, alors, que dire ?
Quel protecteur vais-je implorer,
quand le juste est à peine sûr ?
Roi de majesté redoutable,
qui sauves les élus par grâce,
sauve-moi donc, source d’amour.
Rappelle-toi, Jésus très bon,
c’est pour moi que tu es venu,
ne me perds pas en ce jour-là.
À me chercher tu as peiné,
Par ta Passion tu m’as sauvé,

qu’un tel labeur ne soit pas vain !
Tu serais juste en condamnant,
mais accorde-moi ton pardon
avant que j’aie à rendre compte.
Vois, je gémis comme un coupable
et le péché rougit mon front ;
mon Dieu, pardonne à qui t’implore.
Tu as absout Marie de Magdala
et exaucé le malfaiteur sur sa croix ;
tu m’as aussi donné espoir.
Mes prières ne sont pas dignes,
mais toi, si bon, fais par pitié,
que j’évite le tourment.
Parmi tes brebis place-moi,
me gardant des boucs
et m’élevant à ta droite.
Si les méchants, couverts de honte,
sont voués au tourment,
appelle-moi en bénédiction.
En m’inclinant je te supplie,
le cœur broyé comme la cendre :
prends soin de mes derniers moments.
Jour de larmes que ce jour là,
où surgira de la poussière
le pécheur, pour être jugé !
Daigne, mon Dieu, lui pardonner.
Bon Jésus, notre Seigneur,
accorde-leur le repos.
Amen.





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Étude biblique / catéchisme adultes 2022-2023

Violence et guerres : la Bible, l’Histoire et nous



Église protestante unie de France / 2022-2023
(Poitiers, 5 rue des Écossais / Châtellerault, 1 rue Adrienne Duchemin)
Poitiers : à 14h 30 et à 18h 30 le 2e mardi du mois (sauf décembre et février et/ou indications autres)
Châtellerault : à 17h 00 le 4e mardi du mois (sauf indications autres)
Apocalypse / temps des nations, violences, fléaux (Apocalypse 6), quelle espérance finale ?…
Poitiers : 6 juin ; Châtellerault : 27 juin


samedi 22 octobre 2022

"Enseigne-nous à prier"




Emil Cioran, De l'Inconvénient d'être né :
« De quel droit vous mettez-vous à prier pour moi‭ ? Je n'ai pas besoin d'intercesseur, je me débrouillerai seul. De la part d'un misérable, j'accepterais peut-être, mais de personne d'autre, fût-ce d'un saint.‭ »

Charles Finney‭ :
«‭ Désirez-vous que nous priions pour vous‭ ? Non, car je vois que vos prières ne sont pas exaucées.‭ »

Albert Schweitzer‭ :
«‭ Lorsque nous pardonnons à nos ennemis, nous nous glorifions de notre grandeur d'âme‭ ; quand nous rendons service à celui qui a besoin de nous, nous admirons notre générosité.‭ » (Vivre, Albin Michel, 1995, p. 162)
«‭ Une chrétienté prêchant l'amour du prochain n'a pourtant pas protesté immédiatement contre l'esclavage, la torture, les procès en sorcellerie, toutes sortes d'atrocités qu'elle a non seulement cautionnées, mais commises. […] "Ce souvenir devrait […] défendre à jamais [le christianisme] de toute arrogance […]".‭ » (Laurent Gagnebin, Albert Schweitzer, DDB, 1999, p. 113 - cit. Schweitzer, Ma vie et ma pensée, Albin Michel, 1966, p. 261)
Schweitzer parle de faillite de la civilisation. « Quelle est la cause d'une telle situation ? Schweitzer ne se lasse pas de le démontrer et de le répéter : il s'agit d'un vide, d'un refus, d'une perte, d'une chute de… l'esprit. » (Gagnebin, op. cit., p. 70)

Marc 11, 24 :
«‭ Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et vous le verrez s’accomplir.‭ »

Jacques 4, 1-2 :
« ‭Vous […] avez des querelles et des luttes, et vous ne possédez pas, parce que vous ne demandez pas.‭ ‭Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, dans le but de satisfaire vos passions.‭‭ »

Calvin :
« les Psaumes du prophète David, comme l’écrivait Tertullien, [sont] plus sûrs que les improvisations. »

Luc 11, 1-4 :
‭« Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit‭ : Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean l’a enseigné à ses disciples.‭
‭Il leur dit : Quand vous priez, dites‭ : Père‭ ! Que ton nom soit sanctifié‭ ; que ton règne vienne.‭
‭Donne-nous chaque jour notre pain de ce jour‭ ;‭
‭pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous offense‭ ; et ne nous induis pas en tentation.‭‭ »

Matthieu 6, 6-13 :
Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret‭ ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.‭
‭En priant, ne multipliez pas de vaines paroles, comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés.‭
‭Ne leur ressemblez pas‭ ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.‭
‭Voici donc comment vous devez prier‭ : Notre Père qui es aux cieux‭ ! Que ton nom soit sanctifié‭ ;‭
‭que ton règne vienne‭ ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.‭
‭Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour‭ ;‭
‭pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ;‭
‭ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. [Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen‭ !‭]


R. Poupin, Poitiers, 22.10.22
Rencontre des cp / consistoire du Poitou — Église priante

vendredi 5 août 2022

Malentendu universel




« Le monde ne marche que par le malentendu » (Baudelaire)
« Le mieux est peut-être de ne pas s'expliquer » (Cioran)

vendredi 8 février 2013

“Deux grandes institutions de la religion archaïque, les prohibitions et le sacrifice”



Textes du jour : Ps 112, Lév. 18

Psaume 112
1 Louez l’Eternel ! Heureux l’homme qui craint l’Eternel, Qui trouve un grand plaisir à ses commandements.
2 Sa postérité sera puissante sur la terre, La génération des hommes droits sera bénie.
3 Il a dans sa maison bien-être et richesse, Et sa justice subsiste à jamais.
4 La lumière se lève dans les ténèbres pour les hommes droits, Pour celui qui est miséricordieux, compatissant et juste.
5 Heureux l’homme qui exerce la miséricorde et qui prête. Qui règle ses actions d’après la justice.
6 Car il ne chancelle jamais ; La mémoire du juste dure toujours.
7 Il ne craint point les mauvaises nouvelles ; Son cœur est ferme, confiant en l’Eternel.
8 Son cœur est affermi ; il n’a point de crainte, Jusqu’à ce qu’il mette son plaisir à regarder ses adversaires.
9 Il fait des largesses, il donne aux indigents ; Sa justice subsiste à jamais ; Sa tête s’élève avec gloire,
10 Le méchant le voit et s’irrite, Il grince les dents et se consume ; Les désirs des méchants périssent.

*

“Les deux grandes institutions de la religion archaïque, les prohibitions et le sacrifice, ont joué un rôle essentiel dans le passage des sociétés pré-humaines aux sociétés humaines en empêchant précisément les hominidés de se détruire.” (René Girard, Achever Clausewitz, Champs Flammarion, p. 123.)

“L’objet des prohibitions et des sacrifices rituels […] était bien de maintenir la violence en dehors du groupe.” (Ibid.)

“Si l’anthropologie récente cesse de comprendre les prohibitions archaïques, c’est qu’elle ne voit pas qu’elles étaient dirigées contre la violence. On a alors sauté sur la psychanalyse pour dire : ce sont les complexes des législateurs qui ont peur du sexe ! Mais si on considère ces prohibitions on s’aperçoit qu’elles ne sont jamais dirigées contre la sexualité en tant que telle, mais contre les rivalités mimétiques dont la sexualité n’est que l’objet ou l’occasion.” (Ibid., p. 121-122.)

“Les rapports humains, l’humanisme des Lumières les juge stables. (…) Il ne voit pas que la violence est ce qui se développe spontanément entre les hommes lorsqu’ils rivalisent pour un objet.” (René Girard, in Philosophie magazine / hors série nov. 2011)

*

“C’est à bon droit que dans les sectes où la fécondité était tenue en suspicion, chez les Bogomiles et les Cathares, on condamnait le mariage, institution abominable que toutes les sociétés protègent depuis toujours, au grand désespoir de ceux qui ne cèdent pas au vertige commun.” (Cioran, Le mauvais démiurge, nrf, p. 20.)

“Sans son concours [celui du plaisir], la continence, gagnant du terrain, séduirait même les rats.” (Ibid.)

*

Lévitique 18
1 L’Eternel parla à Moïse, et dit:
2 Parle aux enfants d’Israël, et tu leur diras : Je suis l’Eternel, votre Dieu.
3 Vous ne ferez point ce qui se fait dans le pays d’Egypte où vous avez habité, et vous ne ferez point ce qui se fait dans le pays de Canaan où je vous mène : vous ne suivrez point leurs usages.
4 Vous pratiquerez mes ordonnances, et vous observerez mes lois : vous les suivrez. Je suis l’Eternel, votre Dieu.
5 Vous observerez mes lois et mes ordonnances: l’homme qui les mettra en pratique vivra par elles. Je suis l’Eternel.
6 Nul de vous ne s’approchera de sa parente, pour découvrir sa nudité. Je suis l’Eternel.
7 Tu ne découvriras point la nudité de ton père, ni la nudité de ta mère. C’est ta mère : tu ne découvriras point sa nudité.
8 Tu ne découvriras point la nudité de la femme de ton père. C’est la nudité de ton père.


[Etc.]

L’interdit de l’inceste, l’interdit sur les proches, connote aussi le péril de la rivalité :

18 Tu ne prendras point la sœur de ta femme, pour exciter une rivalité, en découvrant sa nudité à côté de ta femme pendant sa vie.
19 Tu ne t’approcheras point d’une femme pendant son impureté menstruelle, pour découvrir sa nudité.
20 Tu n’auras point commerce avec la femme de ton prochain, pour te souiller avec elle.
21 Tu ne livreras aucun de tes enfants pour le faire passer à Moloc, et tu ne profaneras point le nom de ton Dieu. Je suis l’Eternel.

La rivalité débouche sur le bouc émissaire et le sacrifice anarchique.

La sexualité est alors ramenée du désir, toujours en passe de déboucher sur la rivalité, à sa simple dimension procréatrice, et à l’institution matrimoniale qui y est corrélée :

[S’en suit l’interdit sur diverses pratiques sexuelles, dont les relations entre personnes de même sexe - de l'ordre du seul désir (sans visée procréatrice) donc potentiellement chargées avant tout de possibilités de rivalités, et donc de mimétisme : v. 22 Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. […]]

24 Ne vous souillez par aucune de ces choses, car c’est par toutes ces choses que se sont souillées les nations que je vais chasser devant vous.
25 Le pays en a été souillé ; je punirai son iniquité, et le pays vomira ses habitants.
26 Vous observerez donc mes lois et mes ordonnances […].

Apparaît le risque de la destruction, de l’autodestruction.

*

Lévitique 19
1 L’Eternel parla à Moïse, et dit:
2 Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël, et tu leur diras : Soyez saints, car je suis saint, moi, l’Eternel, votre Dieu.
3 Chacun de vous respectera sa mère et son père, et observera mes sabbats. Je suis l’Eternel, votre Dieu.
4 Vous ne vous tournerez point vers les idoles, et vous ne vous ferez point des dieux de fonte.
5 Quand vous offrirez à l’Eternel un sacrifice d’actions de grâces, vous l’offrirez en sorte qu’il soit agréé.


[Etc.]

Le sacrifice régulé est donné comme alternative à l’autodestruction dans la violence. Sacrifice régulé contre le déferlement de la violence contre le bouc émissaire, ou le sacrifice des enfants à Moloc.

Contre la violence, le soin, le regard attentionné envers tous, et notamment les plus faibles…

9 Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner.
10 Tu ne cueilleras pas non plus les grappes restées dans ta vigne, et tu ne ramasseras pas les grains qui en seront tombés. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Eternel, votre Dieu.
11 Vous ne déroberez point, et vous n’userez ni de mensonge ni de tromperie les uns envers les autres.
12 Vous ne jurerez point faussement par mon nom, car tu profanerais le nom de ton Dieu. Je suis l’Eternel.
13 Tu n’opprimeras point ton prochain, et tu ne raviras rien par violence. Tu ne retiendras point jusqu’au lendemain le salaire du mercenaire.
14 Tu ne maudiras point un sourd, et tu ne mettras devant un aveugle rien qui puisse le faire tomber ; car tu auras la crainte de ton Dieu. Je suis l’Eternel.
15 Tu ne commettras point d’iniquité dans tes jugements : tu n’auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice.
16 Tu ne répandras point de calomnies parmi ton peuple. Tu ne t’élèveras point contre le sang de ton prochain. Je suis l’Eternel.
17 Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur ; tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui.
18 Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Eternel.
19 Vous observerez mes lois. Tu n’accoupleras point des bestiaux de deux espèces différentes ; tu n’ensemenceras point ton champ de deux espèces de semences ; et tu ne porteras pas un vêtement tissé de deux espèces de fils.

Le regard favorable, celui de la réconciliation, en place de la rivalité destructrice.

R.P
Pastorale consistoriale,
Poitiers, 8.02.13

vendredi 10 août 2012

« Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde »



Lorsque l’ancien monde s’est effondré, « les puissances des cieux ébranlées » ; lorsque « la lunette de Galilée » — en 1609 — eut fait tomber les anges et vidé de leur substance les anciennes catégories de classification, rangées selon la hiérarchie des cieux désormais effondrée ; lorsque l’homme pensant se fut retrouvé au centre d’un monde à reconstruire, il commença par se proposer de mettre en place de nouvelles classifications.

Et puisque l’homme post-Galiléen était Européen — et chrétien —, et puisqu’il était l’Européen mondialisé d’après 1492, il mit au centre de la nouvelle hiérarchie de classification du monde… l’homme européen d’après 1492 — héritier d’un message d’Église.

Et voilà pourtant l’homme européen auto-proclamé comme sommet d’une « hiérarchie des races » ; voilà finalement au sommet de ses classifications l’homme « racialement » « purement » européen…

Cela en prélude à un nouvel écroulement du monde, lorsqu’il s’avéra que Dieu-même, et pas seulement les hiérarchies célestes, y eut été déclaré indésirable — constat posé lors de la découverte du camp d’Auschwitz — 27 janvier 1945 ; et diagnostiqué par Hans Jonas, dans Le concept de Dieu après Auschwitz. Extrait :

« Avec l’événement qui porte le nom d’ « Auschwitz » […,] ne trouvèrent place ni la fidélité, ni l’infidélité, ni la foi ni l’incroyance, ni la faute ni son châtiment, ni l’épreuve, ni le témoignage, ni l’espoir de rédemption, pas même la force ou la faiblesse, l’héroïsme ou la lâcheté, le défi ou la soumission. Non, de tout cela Auschwitz, qui dévora même les enfants, n’a rien su ; il n’en offrit même pas l’occasion en quoi que ce fût. Ce n’est pas pour l’amour de leur foi que moururent ceux de là-bas […] ; ce n'est pas non plus à cause de celle-ci ou de quelque orientation volontaire de leur être personnel qu'ils furent assassinés. La déshumanisation par l'ultime abaissement ou dénuement précéda leur agonie ; aux victimes destinées à la solution finale ne fut laissée aucune lueur de noblesse humaine, rien de tout cela n'était plus reconnaissable chez les survivants, chez les fantômes squelettiques des camps libérés. Et pourtant - paradoxe des paradoxes -, c'était le vieux peuple de l'Alliance, à laquelle ne croyait plus presque aucun des intéressés, tueurs et même victimes, c'était donc très précisément ce peuple-là et pas un autre qui fut désigné, sous la fiction de la race, pour cet autre anéantissement total […]. Et Dieu laissa faire. Quel est ce Dieu qui a pu laisser faire? »


À Auschwitz se dévoile ainsi au cœur de l’Europe un effondrement immémorial ; c’est ce qu’a saisi Aimé Césaire, dans Discours sur le colonialisme, en 1950. Extraits :

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêt-nam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et "interrogés", de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent.

Et alors un beau jour, la bourgeoisie est réveillée par un formidable choc en retour : les gestapos s'affairent, les prisons s'emplissent, les tortionnaires inventent, raffinent, discutent autour des chevalets.

On s'étonne, on s'indigne. On dit : "Comme c'est curieux ! Mais, Bah! C'est le nazisme, ça passera !" Et on attend, et on espère; et on se tait à soi-même la vérité, que c'est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c'est du nazisme, oui, mais qu'avant d'en être la victime, on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l'a supporté avant de le subir, on l'a absous, on a fermé l'oeil là-dessus, on l'a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s'était appliqué qu'à des peuples non européens ; que ce nazisme là, on l'a cultivé, on en est responsable, et qu'il est sourd, qu'il perce, qu'il goutte, avant de l'engloutir dans ses eaux rougies de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne.

Oui, il vaudrait la peine d'étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d'Hitler et de l'hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXème siècle qu'il porte en lui un Hitler qui s'ignore, qu'Hitler l'habite, qu'Hitler est son démon, que s'il vitupère, c'est par manque de logique, et qu'au fond, ce qu'il ne pardonne pas à Hitler, ce n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme, ce n'est que l'humiliation de l'homme en soi, c'est le crime contre l'homme blanc, et d'avoir appliqué à l'Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu'ici que les Arabes d'Algérie, les coolies de l'Inde et les nègres d'Afrique.

Et c'est là le grand reproche que j'adresse au pseudo-humanisme : d'avoir trop longtemps rapetissé les droits de l'homme, d'en avoir eu, d'en avoir encore une conception étroite et parcellaire, partielle et partiale et, tout compte fait, sordidement raciste.(...) »


*

« Une civilisation qui s'avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte.
Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. »


*

Quand au monde « de l’Est », avant la chute du mur de Berlin, qui s’est voulu comme une alternative à ce débouché fermé, il a su proposer… un mur derrière lequel enfermer les sujets du meilleur des mondes !

Oh ! Il y a bien eu des signes, perçant du cœur des temps totalitaires, comme, entre autres le synode de l’Église confessante en Allemagne à Barmen en 1934 — avec une figure comme celle de Dietrich Bonhoeffer, une, entre autres, des deux figures marquantes, avec un Martin Luther King, du christianisme au XXe siècle —, mais restera de ces temps le signe d’un avènement tragique :

« L’homme, à en croire Hegel, ne sera tout à fait libre "qu'en s'entourant d'un monde entièrement créé par lui".
Mais c'est précisément ce qu'il a fait, et il n'a jamais été aussi enchaîné, aussi esclave que maintenant »
(Emil Cioran, De l’inconvénient d’être né, in Œuvres, p. 1357).

Y aura-t-il une ouverture de ce ciel fermé ? Y aura-t-il un Évangile pour opérer une brèche pour le Règne de Dieu ?


R.P., mai 2007


lundi 30 juillet 2012

Cioran et le passé occulté, une mauvaise fréquentation




On se souvient qu'à la mort de Cioran, s'ouvrait tout le pan roumain de son passé. Ce contre quoi il avait voulu penser à partir de son adoption du français comme « garde-fou ». Cioran avait un passé fasciste.

Il convient de préciser d'emblée que, parlant du passé occulté de Cioran, ou de la honte ultérieure, il ne s'agit pas ici d'en rajouter pour accabler un peu plus Cioran mort quant à ce passé fasciste. Il s'agit simplement de considérer le cas Cioran, pour en venir à se demander dans quelle mesure il peut être une figure typique de la façon dont une survie, voire un exorcisme, est possible suite à un tel type de fourvoiement. Et évidemment cela doit valoir pour d’autres cas de fourvoiement. Mais pour que Cioran puisse fournir une méthode de survie de ce type, encore faut-il montrer au préalable que son œuvre de seconde période consiste effectivement, comme il le revendique, à « penser contre soi », et n'est pas une façon de voiler, pour le perpétuer, un passé inavouable.

Voilà qui est acquis et indubitable ; Cioran a un passé épouvantablement fasciste, des propos insupportables et injustifiables.

Le dévoilement de son passé avait d'ailleurs commencé avant même sa mort, ce qui aurait dû permettre à Cioran de s'expliquer [1]. Puis le dévoilement devenait de plus en plus indubitable, jusqu'après sa mort — où Cioran trouvait enfin son juge [2] ; un juge peut-être quelque peu suspect. Non pas concernant son passé roumain, injustifiable, mais concernant la question de la survivance de ce passé dans son œuvre ultérieure, son œuvre française.

Le passé roumain. Voilà une découverte qui pouvait donner un éclairage nouveau à une œuvre française apparemment bien obscure. Faudrait-il initier une nouvelle affaire Heidegger ? Était-ce les prémices d'une prochaine affaire façon Mitterrand vichyste ? Sont parus des articles et des livres traitant de ce nouveau Cioran ambigu. Des divers articles d'un débat dans Le Monde, en 1995, à Cioran l'hérétique de Patrice Bollon [3], jusqu'aux plus récents ouvrages comme Cioran ou le défi de l'être de Nicole Parfait [4], et le tout dernier, le plus accablant et irréfutable, concernant le passé roumain, Cioran, Eliade, Ionesco : l'oubli du fascisme d'Alexandra Laignel-Lavastine [5].

Dès 1995, la suspicion s'est ainsi installée, l'idée d'une ambiguïté subsistante de Cioran paraît acquise. Pourtant, à l'époque, 1995, après quelques remous, le silence avait semblé retomber : à la différence de Heidegger, on admettait que le fascisme de Cioran n'entrait pas dans la substance de son œuvre — française —, ou plutôt y entrait comme contraire horripilant. Il intervenait dans son œuvre comme le repoussoir secret : un passé qu'il exécrait sans le nier, en l'occultant. Et à la différence de Mitterrand [6], il l'occultait pleinement, ou presque, évitant donc la tentation d'en atténuer la gravité.

Tout au plus, sous cet angle, répond-il évasivement aux questions embarrassantes ou balbutie-t-il quelques propos qui apparaissent à présent comme des esquisses d'excuses — notamment concernant son ancien antisémitisme ; qu'il exècre dorénavant. Un passé que, sans dévoiler clairement le tout de cet antisémitisme, il avoue dans La Tentation d'exister, en 1956, dans un chapitre intitulé « Un peuple de solitaires » ; où l'on doit se demander dès lors s'il est anodin de vouloir rechercher encore quelque antisémitisme, fût-il « ambigu ».

L'expression « antisémitisme ambigu » de Nicole Parfait [7], tout en portant jusque pour La Tentation d'exister, concerne bien sûr principalement la période roumaine pour laquelle même, la qualification d' « antisémites », au sujet des propos de Cioran, reçoit des guillemets. Cet antisémitisme ambigu est réputé valoir aussi pour le Cioran seconde période, notamment suite à l'essai de Patrice Bollon — qui justement, loin d'être un contempteur de Cioran, entend seulement nuancer sa défense. P. Bollon a fourni [8] un rapide mais impressionnant florilège de citations pour étayer l'idée qu' « il serait [...] loisible de confectionner, à partir [du chapitre de Cioran "Un peuple de solitaires"] à la tenue par ailleurs irréprochable, un pamphlet d'une rare vilenie antisémite [9] ». Il y appuie sa conviction que si Cioran, au « plus probable [...,] modifie alors sincèrement son attitude [..., c'est] sans pouvoir arriver toutefois à se dégager des déterminations culturelles et affectives qui l'avaient amené à écrire les pages antisémites de [la période roumaine dans la Transfiguration de la Roumanie] [10] ». C'est la thèse que reprend Alexandra Laignel-Lavastine, qui n'a en outre pas la bienveillance assumée de Bollon.

Il nous resterait à conclure que Cioran en 1956 fait preuve d'un bel aveuglement sur la réalité de l'antisémitisme que bien des intellectuels moins subtils ont su débusquer. À moins qu'au regard de ce qui semble être l'énormité des poncifs antisémites soulignés, on ne se demande si le ciseleur d'expressions qu'était Cioran ne nous met pas au contraire précisément aux prises avec ce qu'il viserait ainsi à dénoncer : un dérapage haineux du sens de l'être et des lieux de la persévérance dans l'être, présent au cœur de l'antisémitisme, dérapage, jusqu'à l'abîme, dont la découverte de son passé a montré de plus à quel point il fût le sien.

Ou bien est-ce dans cet étonnement enflammé, à fondement « livresque [11] », devant le sens vétéro-testamentaire [12] (ce qui est loin de faire un judaïsme autre que « livresque ») de la persévérance dans l'être [13], sens si prégnant dans Job, qu'il faut démasquer l' « ambiguïté » et l'antisémitisme ? Ce sens qui imprègne toutes les traditions issues de la Bible, qui est le fait y compris des chrétiens martyrisés dans l'Antiquité (qui pourtant à côté des juifs, « font figure d'opportunistes [14] ») ; mais qui a moins eu par la suite l'occasion de se dévoiler dans un christianisme devenu majoritaire — sauf chez quelques hérétiques et « opiniâtres » protestants au temps de la Révocation de l'Édit de Nantes — ; faisant place à une fatigue, une mollesse [15], qui ne se subliment que dans l'aspiration à la sainteté (aspiration qui n'a d'ailleurs pas épargné non plus le judaïsme, comme chez les hassidim [16]).

Car à moins qu'on admette que tous les poncifs apparents cités par Patrice Bollon [17] aient échappé comme tels à la lucidité d'un Cioran qui les aurait fait siens tout en s'essayant péniblement et au fond sans succès à se démarquer de l'antisémitisme, ils apparaissent comme termes de la projection haineuse sur ce qui « depuis Job » n'est autre qu'une série des espèces — qui ne sont pas toutes éthérées — de la persévérance dans l'être, et que n'aurait pas reniées un Max Weber concernant les protestants. Pourquoi, par exemple, parlant « [...] du commerce et du savoir », le premier serait-il plus suspect que le second [18] ? Ou quand Cioran fait profession de s'extasier en écrivant que les juifs « [approfondissaient] la Kabbale "au temps où ils vivaient d'usure" [19] » : quel médiéviste ignore que « l'usure » était à peu près la seule activité qui leur était tolérée (à nouveau — mutatis mutandis concernant le type d’activités tolérées — comme pour les protestants sous l'Ancien Régime) ? On pourrait analyser de la sorte les autres citations de P. Bollon [20], dont il n'est pas interdit de penser que sa parfaite connaissance de la Transfiguration de la Roumanie n'ait troublé sa lecture d'un autre texte du même auteur.

Sans compter peut-être le phénomène du contresens nécessaire, né d'une volonté de s'inscrire en faux contre un autre contresens antécédent. Alexandra Laignel-Lavastine ne précise-t-elle pas que le chapitre « Un peuple de solitaires » était perçu jusqu'à la découverte du passé roumain de Cioran comme un « exercice d'admiration envers le peuple juif [21] » ? Lecture étrange d'un texte qui, évidemment, ne parle pas tant des juifs que de Cioran lui-même, considérant aussi bien la question de l'exil, sous différents angles, que son exigence de penser contre soi. Cet aspect-ci tendant à atténuer ce que l'on peut considérer comme une certaine indécence à intégrer dans cet aspect-là la religiosité juive de l'exil — quant on sait le passé de Cioran. Mais précisément, n'est-on pas à nouveau dans la relecture dont participe la dénonciation du dérapage passé telle qu'elle est perceptible dans les poncifs dévoilés ? Alexandra Laignel-Lavastine complète l'analyse de Patrice Bollon qu'elle fait sienne en soulignant l'idée de la persistance d'un essentialisme chez Cioran, remontant à la Transfiguration de la Roumanie, et que l'on retrouverait dans ce chapitre de La Tentation d'exister [22]. Du coup, puisque ce supposé essentialisme, « point de départ ontologique [23] », devient la clef de lecture d' « Un peuple de solitaires », nous voilà nécessairement au cœur d'un traité empreint de « judéophobie [24] » essentialiste ! À moins qu'en cela aussi, l'on considère que Cioran n'est pas dupe. Le contexte d' « Un peuple de solitaires » est celui d'une certaine religiosité de l'exil, où donc « juifs » ne désigne pas quelque « essence », mais les héritiers d'une attitude religieuse, forgée depuis la Bible, et donc devenue quasi-naturelle, dans laquelle Cioran se reconnaît, mais comme un piètre témoin. Un texte, du coup, empreint de l'humilité de celui qui confesse quelque chose de grave, sans préciser clairement la chose.

On sait par ailleurs tout un éventail de raisons pour Cioran de rester évasif : depuis la lâcheté, certes, jusqu'à la crainte d'être jugé injustement : non pas peut-être qu'il craigne une sévérité qu'ultimement il ne voudrait éventuellement pas esquiver, mais plutôt qu'il redoute d'être victime d'une incompréhension de ses véritables motifs passés d'avoir été fasciste et antisémite — incompréhension que par-dessus le marché il juge au fond, vraisemblablement, mériter ! Or en cela, à partir de cette lecture de son passé, qu'à demi-mot, pensant peut-être à son jugement futur, il veut suggérer, Cioran honteux se forge des instruments de survie (« on se suicide toujours trop tard ») — qu'il fournit du coup aux honteux à venir…

Simona Modreanu, commentant le livre des Américains William Kluback et Michaël Finkenthal [25], écrit : « Un aspect particulièrement intéressant dans le concert strident des lectures idéologiques récentes est le regard compréhensif que pose un Juif, Finkenthal, sur les rapports de Cioran avec ce "peuple de solitaires", qui le conduit à la conclusion qu'au fond, le penseur a été un Juif lui-même, dans le sens d'un exilé perpétuel. [26] » Elle écrit cela après avoir constaté cette spécificité française concernant Cioran : l’acharnement dans le malaise concernant le passé de Cioran post-mortem.

Car à l'opposé, se trouve une singulière façon, avec ce nouveau Cioran post mortem, de persister dans la suspicion sur ce qui serait une perpétuation voilée de son passé. Et pour certains peut-être de se prévenir ainsi eux-mêmes en contrepartie de toute potentielle mauvaise fréquentation. Chose d'autant remarquable que, comme le souligne P. Bollon, c'est précisément cette volonté d'occultation quasi totale d'un fondement repoussoir qui fait que la révélation post mortem ne grève nullement la lecture de Cioran. Au contraire, comme le montrait déjà en 1996 le texte édité par Le Messager européen, Cioran dès la fin des années 1940 ou le début des années 1950 [27], se reniant catégoriquement — ce reniement fût-il grevé d'omissions —, fonde son œuvre ultérieure contre ce en quoi il refuse de se reconnaître. Et c'est précisément La Tentation d'exister qui, en 1956, signe littérairement avec le plus de rigueur son opposition à ce qu'il fut, « pensant contre soi [28] » son abjection de ce qu'il fut, et notamment de ce qui fut son antisémitisme [29]. C'est La Tentation d'exister qui donne ce texte « sur les juifs » rejetant la haine qu'il leur voua, cette haine qui fut telle qu'il n'ose même plus avouer à quel point elle exista. Rétrospection honteuse, exempte des déclamations complaisantes possibles encore seulement sur des fautes assumables, plutôt que perpétuation d'un antisémitisme [30], qu'absent ici du propos de Cioran, on chercherait volontiers dans quelque ambiguïté, dans quelque recoin inconscient le retenant encore de se renier. Ou en suspectant cette confession honteuse de motifs uniquement opportunistes (laissant subsister l'essentiel de la Transfiguration) en un temps où le fascisme n'est plus de mise. L'admirateur des cathares — qui n'étaient pas fascistes ! — est alors à son tour victime, comme un étrange marrane ! d'inquisiteurs vigilants sur la pureté de sa conversion. Certes en ce qui le concerne la faute passée est réelle et grave. Raison de plus pour que l'on guette le relaps. Ce faisant, on se purge soi-même, — sauf de la tentation de la fabrication délatrice de suspects à laquelle incitent en tout temps les inquisiteurs.

Mais voilà pourtant que l'abîme indicible dont on ne connaît jamais le fond en lisant Cioran — qui n'accepte de parler que du symptôme de ses insomnies, qui le tenaillent déjà dans sa jeunesse — ; voilà que l'abîme prend à présent un nouveau relief négatif, comme une aspérité du vide contre laquelle il faut batailler, symbole outrancier d'un abîme fondamental, originel, dans lequel on a découvert qu'il a plongé personnellement de façon plus concrète encore qu'on ne le soupçonnait. C'est contre cela qu'il pense, contre lui-même, et cela d'une façon fondamentale au point d'être pressentie hors du temps : il voit toute son œuvre déjà inscrite dans Sur les cimes du désespoir, rédigé en roumain dès 1934. L'œuvre française — dans laquelle s'intègrent des traductions de tels écrits roumains, rouspétanciers mais non politiques — reste le parcours à rebours que l'on savait, contre l'abîme dont le fascisme est l'espèce hideuse que l'on ne peut en aucun cas atténuer, que l'on ne peut confesser qu'au risque de ne vivre autrement qu'en faisant comme Albert Speer : atténuer encore...

La conscience, « poignard dans la chair [31] », ne peut vivre avec l'abîme, ne fût-il que pressenti dans une mauvaise fréquentation. Ce pourquoi la suspicion risque de perdurer : Cioran avec son passé fait aussi pour nous figure de repoussoir — et particulièrement repoussoir de l'histoire collective de l'homme européen — après avoir été le sien propre. Peut-être est-ce son rôle ?

*

Il est au moins imprudent, sinon immoral, de « comprendre » les adeptes des nostalgies comme celle du temps d'où est venu Cioran, comme un certain électoralisme (quand ce n’est que cela) est tenté, quand il le juge opportun, de nous y exhorter. Sans parler de ce que l'on ne nous dit pas exactement ce qu'il s'agit de comprendre : y a-t-il, par exemple, deux d'entre ceux qui apportent leur voix aux extrêmes droites en Europe qui le font pour les mêmes raisons ? Des nostalgiques du nazisme, aux désireux de revanche justificatrice d'un pétainisme refoulé, en passant par les ex-OAS, ceux qui n’ont pas digéré la perte des colonies, ou les simples blessés du paradis perdu de l'Algérie de leur enfance, jusqu'aux victimes de l'insécurité ou des délocalisations d'entreprises... Les causes sont multiples et l'imprudence de la « compréhension » de leur geste est en ce que cette « compréhension » justifie tous ceux qui ressentent (à tort ou à raison) telle ou telle frustration — quant à une pratique électorale ou militante qui demeure coupable, de toute façon, fonctionnant selon le mécanisme du bouc émissaire. Immorale, donc, cette « compréhension », en plus d'être imprudente. Sans compter, que comme l'a bien dit Ionesco, la « rhinocérite » commence précisément avec la compréhension que l’on nous propose périodiquement ! Ou par alternance.

On connaît donc probablement la voie qui conduira à l'érosion de ces troubles nostalgies. C'est le « Non » clair et ferme. Sans doute. Restera alors la question de la survie de leurs anciennes victimes.

C'est là que le Cioran de la période française me semble montrer une issue. Que confesse-t-il explicitement et fortement de son attitude passée ? Qu'exècre-t-il ouvertement et sans détour ? Son enthousiasme, à coloration vitaliste, son fanatisme,... son innocence ! bref, une façon de vivre la politique éminemment dangereuse, et pourtant si commune — cette « innocence » changerait-elle de camp selon les périodes historiques.

C'est à un enthousiasme esthétique (sic !) qu'il prête son adhésion au fascisme et au nazisme. Face aux interviewers insistants, il refuse toute autre concession. Qu'est-ce à dire ? Cioran est bel et bien honteux d'avoir pu connaître un tel fourvoiement avec une idéologie dans laquelle il ne se reconnaît pas. Et pourtant, il s'y est bien fourvoyé. Il recherche donc les points d'ancrage de son basculement, de son dérapage. Le lieu de contact entre d'une part ce qu'en son passé il ne veut à aucun prix renier — c'est constitutif de son être — et d'autre part ce qu'il a partagé et en quoi il ne se reconnaît pas.

C'est à l'évidence ce type de points de contact qui permet de saisir pourquoi un passé stalinien est plus facile à assumer qu'un passé nazi : l'idéologie internationaliste, le désir d'un monde équitable est parfaitement assumable comme participé antécédemment au basculement dans la violence totalitaire. Une innocence antécédente...

Ce qui fait d'ailleurs que les enthousiastes minoritaires situés sur les marges du communisme historique, et qui ne s'embarrassent donc pas d'en assumer le passé, sont aujourd'hui bien plus redoutables que les héritiers repentis du stalinisme. Le côté redoutable de l'innocence prompte à condamner ou à donner des leçons !

Quant au fascisme, ce pôle assumable est nettement moins perceptible, et infiniment plus subjectif. D'où le sentiment persistant d'une plus grande menace potentielle de la part de ses survivants. La confusion entre le fascisme et le point antécédent au basculement est d'autant plus aisée que ce dernier est diffus. Esthétique, a dit Cioran de ce qu'il assume de son passé. Nostalgie d'esthète : nostalgie, en ce qui le concerne, d'une Roumanie rêvée et jamais advenue ; nostalgie d'un jardin d'orangers pour le Pied Noir de Marignane ; d'un temps rêvé où l'on laissait son vélo sans antivol à la devanture de la boutique où l'on vous appelait par votre prénom, pour l'habitant des « quartiers » ; que sais-je encore...

À nouveau le danger qu'il y a ici à « comprendre » celui qui bascule. Danger à la proportion que ce qu'il y a à comprendre est infiniment divers, et que du coup, entre l'avant logique du basculement vers le fascisme et le fascisme rejoint, la confusion est presque nécessaire. Or Cioran permet d'opérer une distinction, pour une attitude d'une extrême prudence, pour un rejet des fanatismes et autres enthousiasmes. Où la politique, plutôt que lieu métaphysique du dévoilement et de la réalisation de l'être, devient gestion du vécu de la cité.

Aux lendemains des dérapages fascistes, c'est probablement la seule attitude de survie envisageable pour les ex-adeptes ; et qui du coup ne vaut pas que pour eux seuls. Retrouver la racine nostalgique antécédente au basculement vers des lendemains innommables, sans y fonder quelque innocence : Cioran y a consacré son œuvre française laissant ainsi un instrument précieux aux enthousiastes fourvoyés d'hier et de demain.


R.P. texte de 2006



[1] Alexandra LAIGNEL-LAVASTINE, Cioran, Eliade, Ionesco : l'oubli du fascisme, Paris, PUF, 2002, p. 125.
[2]Cf. Alain FINKIELKRAUT, "Cioran mort et son juge", in Le Messager européen n° 9, Paris. Gallimard, 1996, p. 63-64.
[3] Patrice BOLLON, Cioran l'hérétique, Paris, Gallimard. 1997.
[4] Nicole PARFAIT, Cioran ou le défi de l'être, Paris, Desjonquères, coll. La mesure des choses, 2001.
[5] Alexandra LAIGNEL-LAVASTINE, Cioran, Eliade, Ionesco..., op. cit.
[6] Mutatis mutandis : le passé de Mitterrand est certes moins grave.
[7] Op. cit., p. 82 sq.
[8] Op. cit., p. 141.
[9] Op. cit., p. 140-141.
[10] Op. cit., p. 141-142.
[11] La Tentation d'exister, in Œuvres, Paris, Gallimard, coll. Quarto, 1995, p. 867.
[12] Ibid,.p. 868.
[13] Ibid. p. 874.
[14] Ibid. p. 861-862.
[15] Ibid. p. 861.
[16] Ibid. p. 859.
[17] Op. cit., p. 141.
[18] C'est P. Bollon (ibid.) qui souligne "commerce" comme vocabulaire antisémite. Jacques Attali a récemment rendu justice de cette façon de dénigrer le commerce, qui est après tout un lieu privilégié du dialogue : Jacques ATTALI, Les Juifs, le monde et l'argent, Paris, Fayard, 2002.
[19] C'est P. Bollon (ibid.) qui souligne "ils vivaient d'usure" comme vocabulaire antisémite.
[20] Ibid.
[21] Alexandra LAIGNEL-LAVASTINE, Cioran, Eliade, Ionesco..., op. cit.. p, 164.
[22] A. LAIGNEL-LAVASTINE, op. cit.. p. 439-449. Inutile de faire de certains raccourcis de vocabulaire plus que des raccourcis communs. Ainsi, par exemple, quand dans les Cahiers 1957-1972 (Gallimard, 1997), qui n’étaient pas destinés à être publiés, il annonce une fin «des Blancs» similaire à celle des «Indiens» d’Amérique (p. 704) : essentialisme ? Voire : deux pages après (p. 706), il redit qu’ «il faut s’arracher à ses origines, à la superstition de la "tribu"» !
[23] Ibid., p. 444.
[24] Ibid.
[25] William KLUBACK, Michaël FINKENTHAL, The Temptations of Emil Cioran, New York, Peter Lang Publishing, 1997.
[26] Simona MODREANU, Cioran, Paris, Oxus, coll. Les Roumains de Paris, 2003, p. 190. Cf. aussi son livre Le Dieu paradoxal de Cioran, Monaco, Le Rocher, 2003.
[27] CIORAN, "Mon pays", in Le Messager européen n° 9. Paris. Gallimard, 1996, p. 65-69 — texte daté de 1949 par A. Finkielkraut (cf. l'introduction d'Alain FINKIELKRAUT. "Cioran mort et son juge", ibid., p. 63-64) ; de fin 1950 par P. Bollon (op. cit. p. 274).
[28] Selon le titre du premier chapitre de La Tentation d'exister. "Penser contre soi", ibid. p. 821 sq.
[29] Ibid. p. 878.
[30] Cf. Nicole PARFAIT, op. cit., p. 83-84. Antisémitisme qu'il perce lui-même, plutôt qu'il ne le perpétue comme semblerait l'induire une identification des deux périodes. L'inversion du propos sur les juifs entre les deux périodes vaut aussi pour la langue française (Nicole PARFAIT, p. 156).
[31] De l'Inconvénient d'être né, in Œuvres, op. cit., p. 1299.


vendredi 22 juin 2012

À propos du "Process"...



"On l'a dit et redit : l'idée de destin, qui suppose changement, histoire, ne s'applique pas à un être immuable. Ainsi, on ne saurait parler du 'destin' de Dieu.
Non sans doute, en théorie. En pratique, on ne fait que cela, singulièrement aux époques où les croyances se dissolvent, où la foi est branlante, où plus rien de ne semble pouvoir braver le temps, où Dieu lui-même est entraîné dans la déliquescence générale." (Cioran, De l'inconvénient d'être né, in Oeuvres, coll. La Pléiade, p. 851.)

"Le progrès n'est rien d’autre qu'un élan vers le pire." (Cioran, L'élan vers le pire, ibid., p. 1294.)

samedi 10 septembre 2011

Cioran et sans étoiles



"Si l'on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ." (Cioran, De l'inconvénient d'être né)



Sundown dazzling day
Gold through my eyes
But my eyes turned within
Only see
Starless and bible black
(*)

Old friend charity
Cruel twisted smile
And the smile signals emptiness
For me
Starless and bible black

Ice blue silver sky
Fades into grey
To a grey hope that oh yearns to be
Starless and bible black


(King Crimson, Starless)



(*) Phrase tirée d'une pièce radiophonique poétique de Dylan Thomas intitulée "Under Milk Wood".