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samedi 22 octobre 2022

"Enseigne-nous à prier"




Emil Cioran, De l'Inconvénient d'être né :
« De quel droit vous mettez-vous à prier pour moi‭ ? Je n'ai pas besoin d'intercesseur, je me débrouillerai seul. De la part d'un misérable, j'accepterais peut-être, mais de personne d'autre, fût-ce d'un saint.‭ »

Charles Finney‭ :
«‭ Désirez-vous que nous priions pour vous‭ ? Non, car je vois que vos prières ne sont pas exaucées.‭ »

Albert Schweitzer‭ :
«‭ Lorsque nous pardonnons à nos ennemis, nous nous glorifions de notre grandeur d'âme‭ ; quand nous rendons service à celui qui a besoin de nous, nous admirons notre générosité.‭ » (Vivre, Albin Michel, 1995, p. 162)
«‭ Une chrétienté prêchant l'amour du prochain n'a pourtant pas protesté immédiatement contre l'esclavage, la torture, les procès en sorcellerie, toutes sortes d'atrocités qu'elle a non seulement cautionnées, mais commises. […] "Ce souvenir devrait […] défendre à jamais [le christianisme] de toute arrogance […]".‭ » (Laurent Gagnebin, Albert Schweitzer, DDB, 1999, p. 113 - cit. Schweitzer, Ma vie et ma pensée, Albin Michel, 1966, p. 261)
Schweitzer parle de faillite de la civilisation. « Quelle est la cause d'une telle situation ? Schweitzer ne se lasse pas de le démontrer et de le répéter : il s'agit d'un vide, d'un refus, d'une perte, d'une chute de… l'esprit. » (Gagnebin, op. cit., p. 70)

Marc 11, 24 :
«‭ Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l’avez reçu, et vous le verrez s’accomplir.‭ »

Jacques 4, 1-2 :
« ‭Vous […] avez des querelles et des luttes, et vous ne possédez pas, parce que vous ne demandez pas.‭ ‭Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, dans le but de satisfaire vos passions.‭‭ »

Calvin :
« les Psaumes du prophète David, comme l’écrivait Tertullien, [sont] plus sûrs que les improvisations. »

Luc 11, 1-4 :
‭« Jésus priait un jour en un certain lieu. Lorsqu’il eut achevé, un de ses disciples lui dit‭ : Seigneur, enseigne-nous à prier, comme Jean l’a enseigné à ses disciples.‭
‭Il leur dit : Quand vous priez, dites‭ : Père‭ ! Que ton nom soit sanctifié‭ ; que ton règne vienne.‭
‭Donne-nous chaque jour notre pain de ce jour‭ ;‭
‭pardonne-nous nos péchés, car nous aussi nous pardonnons à quiconque nous offense‭ ; et ne nous induis pas en tentation.‭‭ »

Matthieu 6, 6-13 :
Quand tu pries, entre dans ta chambre, ferme ta porte, et prie ton Père qui est là dans le lieu secret‭ ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.‭
‭En priant, ne multipliez pas de vaines paroles, comme les païens, qui s’imaginent qu’à force de paroles ils seront exaucés.‭
‭Ne leur ressemblez pas‭ ; car votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez.‭
‭Voici donc comment vous devez prier‭ : Notre Père qui es aux cieux‭ ! Que ton nom soit sanctifié‭ ;‭
‭que ton règne vienne‭ ; que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.‭
‭Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour‭ ;‭
‭pardonne-nous nos offenses, comme nous aussi nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ;‭
‭ne nous induis pas en tentation, mais délivre-nous du malin. [Car c’est à toi qu’appartiennent, dans tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. Amen‭ !‭]


R. Poupin, Poitiers, 22.10.22
Rencontre des cp / consistoire du Poitou — Église priante

samedi 6 juin 2020

La veuve du Temple et l’Évangile libérateur


Et demain dimanche, culte
ici, D'un autre côté :
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Marc 12, 38-44
38 Dans son enseignement, il disait : « Prenez garde aux scribes qui tiennent à déambuler en grandes robes, à être salués sur les places publiques,
39 à occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premières places dans les dîners.
40 Eux qui dévorent les biens des veuves et affectent de prier longuement, ils subiront la plus rigoureuse condamnation. »
41 Assis en face du tronc, Jésus regardait comment la foule mettait de l’argent dans le tronc. De nombreux riches mettaient beaucoup.
42Vint une veuve pauvre qui mit deux petites pièces, quelques centimes.
43 Appelant ses disciples, Jésus leur dit : « En vérité, je vous le déclare, cette veuve pauvre a mis plus que tous ceux qui mettent dans le tronc.
44 Car tous ont mis en prenant sur leur superflu ; mais elle, elle a pris sur sa misère pour mettre tout ce qu’elle possédait, tout ce qu’elle avait pour vivre. »

*


Une veuve pauvre qui, avec ses deux petites pièces, donne en fait beaucoup (même si ça semble peu), puisque cela empiète sur son nécessaire, son minimum vital (à l’époque, une veuve est sans ressources financières) : « gardez-vous des gens à la piété exemplaire… » (v. 38, 40), vient — en résumé — de dire Jésus. Certes ils font de belles offrandes — c’est qu'ils ont les moyens, contrairement à la veuve — c’est en ce sens qu’ils dévorent les biens des veuves, selon les termes de Jésus — ; certes ils font de belles prières, signe d’une belle aisance qui se voit jusque dans les dîners. Ils ont déjà leur récompense : avoir brillé. D’autant qu’ils brillent au cœur d’une institution devenue injuste… à laquelle la veuve donne quand même… C’est de ce décalage que parle Jésus.

Il faut, pour éclairer le propos, se rappeler le sens précis du mot « aumône » dans la tradition biblique. Le terme traduit ainsi renvoie au mot hébreu signifiant « justice ». L’aumône devient la restitution d’un équilibre qui a été rompu. La richesse, sous l’angle où elle est productrice de déséquilibres, est mal notée par les auteurs bibliques. Ne pas le voir est pour nous tout simplement une façon subtile de nous masquer qu’il est un certain déséquilibre, accepté, jugé normal ou fatal, mais qui relève tout simplement du péché. Où l’accumulation des uns spolie les autres. Ce qu’à la suite des prophètes, Jésus dénonce : « ils dévorent les biens des veuves ».

La veuve livre sa richesse, ces piécettes, sans calcul, à une institution à vue humaine déplorable qui à l’époque est perçue comme déplorable ! Mais qu’importe si elle enseigne encore à donner ! Le don qui libère ! En libérant en premier lieu de la peur de manquer. Cette peur qui parle en ces termes : « Dieu pourvoira-t-il à mon lendemain ? Alors au cas où, je m’assure moi-même, je thésaurise ».

Voilà une attitude assez commune. Qui n’a pas été l’attitude de la veuve de notre texte. Elle n’a pas craint de donner de son nécessaire. Cela contre l’attitude assez commune de thésauriser que l’on pardonne peu aux autres. Car l’avarice, on le sait, suscite peu la compassion, et pourtant elle est souffrance. L’Évangile du pardon libérateur est peu passé dans ce domaine. On a peu reçu de pardon sur un domaine où l’on a peu confessé, et où donc on pardonne peu. « Celle à qui il a été beaucoup pardonné a beaucoup aimé », dit ailleurs Jésus, d’une autre femme.

L’Évangile libérant de la peur de manquer est à même d’ouvrir la source commune de tous biens ; selon les termes du prophète Malachie (ch. 3, v. 10) d’ « ouvrir des écluses des cieux », source d’une libération de tout l’être.


RP, 06.06.2020
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Et demain dimanche, culte
ici, D'un autre côté :


vendredi 5 juin 2020

Il siège à la droite de Dieu



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Marc 12, 35-37
35 Prenant la parole, Jésus enseignait dans le temple. Il disait : « Comment les scribes peuvent-ils dire que le Messie est fils de David ?
36 David lui-même, inspiré par l’Esprit Saint, a dit : Le Seigneur a dit à mon Seigneur :
Siège à ma droite
jusqu’à ce que j’aie mis tes ennemis
sous tes pieds.
37 David lui-même l’appelle Seigneur ; alors, de quelle façon est-il son fils ? » ? La foule nombreuse l’écoutait avec plaisir.

*


Psaume 110, 1 de la Bible hébraïque : « Parole de l’Éternel à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite, Jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis ton marchepied. » Ce texte est cité explicitement dans les versets de Marc que nous venons de lire, de même que dans Matthieu (22, 44) et Luc (20, 42) ; puis au livre des Actes des Apôtres (2, 34) ; dans le passage de Paul sur la résurrection, en 1 Corinthiens (15, 25) ; ou dans l’Épître aux Hébreux pour parler de la filiation divine de Jésus (ch. 1, 13 & ch. 10, 13).

Ce verset du Psaume 110 (numéroté 109 dans la Bible grecque des LXX et dans la version latine, la Vulgate), ce verset est aussi mentionné de façon plus allusive en un nombre considérable de textes du Nouveau Testament ; et on le retrouve de la sorte dans Symbole de Apôtres : « Il siège à la droite de Dieu, le Père tout-puissant, et il viendra de là juger les vivants et les morts. » Et dans le Symbole de Nicée-Constantinople : « Il siège à la droite du Père et il reviendra en gloire juger les vivants et les morts, lui dont le règne n'aura pas de fin ».

La citation de ce verset du Psaume que l’on retrouve selon les Évangiles dans la bouche de Jésus a donc une importance considérable, s’inscrivant dans une lecture de ce Psaume qui précède le christianisme, comme le souligne Marc disant : « La foule nombreuse l’écoutait avec plaisir. » La remarque de Jésus n’est pas en soi une nouveauté : le Psaume présente bien le Seigneur, l’Éternel, le Nom imprononçable comme invitant à sa droite celui que le Psalmiste, ici David, appelle « mon Seigneur » — avec un autre terme que le Nom imprononçable, mais qui place bien David dans une position seconde par rapport à celui qui correspond ici au Messie espéré, espéré par David lui-même.

Voilà qui nous dit beaucoup de choses . En premier lieu, la figure de David apparaît dans la Bible hébraïque comme simple moment historique, certes important, mais d’une réalité dont la racine spirituelle le déborde infiniment, et dans laquelle se fonde l’espérance messianique des contemporains de Jésus. En second lieu, Jésus de façon allusive mais non-explicite, suggère ici qu’il pourrait bien incarner lui-même cette figure messianique fondée en Dieu. Et enfin, dès le Nouveau Testament, plusieurs textes reconnaissent clairement en Jésus l’incarnation de cette figure perçue comme préfiguration céleste du Messie — céleste, voire éternelle : son règne étendu jusqu’à ce que tous jusqu’à ses ennemis le reconnaissent, n’a pas de fin, comme le dit explicitement le Symbole de Nicée-Constantinople, cela parce que, dès le Nouveau Testament, il est perçu dans plusieurs textes comme n’ayant pas de commencement, de même que la figure céleste présentée dans le Psaume est perçue comme éternelle.


RP, 05.06.2020
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jeudi 4 juin 2020

Le premier commandement et le Royaume de Dieu



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Marc 12, 28-34
28 Un scribe s’avança. Il les avait entendus discuter et voyait que Jésus leur avait bien répondu. Il lui demanda : « Quel est le premier de tous les commandements ? »
29 Jésus répondit : « Le premier, c’est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur ;
30 tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée et de toute ta force.
31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. »
32 Le scribe lui dit : « Très bien, Maître, tu as dit vrai : Il est unique et il n’y en a pas d’autre que lui,
33 et l’aimer de tout son cœur, de toute son intelligence, de toute sa force, et aimer son prochain comme soi-même, cela vaut mieux que tous les holocaustes et sacrifices. »
34 Jésus, voyant qu’il avait répondu avec sagesse, lui dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » Et personne n’osait plus l’interroger.

*


Le scribe de notre texte interroge Jésus à la suite, a précisé Marc, de la discussion qu’il vient d’avoir avec les sadducéens sur la résurrection des morts ; Jésus faisait sienne l’argumentation rabbinique, celle des scribes. D’où la question de notre scribe. Voulant en savoir plus sur ce qu’enseigne Jésus, il l’interroge sur le principal précepte de la Torah. Et voilà donc à nouveau Jésus en plein accord avec les scribes.

C’est qu’il est question ici du fond des choses. Il est question du texte du Deutéronome qui est au cœur de la foi juive : Sh’ma Israël, « écoute Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être, de toute ta force » (Deutéronome ch. 6, v. 4-5) ; c’est l’appel fondateur, énoncé quotidiennement, écrit symboliquement sur la main, le front, les portes de la maison. Point de discussion évidemment là-dessus.

Quant au second commandement, il est lui aussi au cœur de la Torah, au Lévitique ch. 19, v. 18, « tu aimeras ton prochain comme toi-même », littéralement « pour ton prochain comme toi-même » ; il est perçu par les scribes comme central — au point qu’en Luc (ch. 10), ce n’est pas Jésus qui énonce le double commandement comme ici, mais un scribe.

Sur cela, le cœur de enseignement biblique, il n’y a pas débat. Le scribe interroge Jésus pour savoir s’il est bien au courant, dans le foisonnement des préceptes de la Torah (on sait que la tradition juive en dénombre 613) — de ce qui en est le cœur.

Aimer Dieu, ou se déplacer de soi, se libérer pour le prochain. Dieu, on ne le voit pas, on ne prononce même pas son Nom. Aussi, on l’aimera où il se rend présent, et en premier lieu en celui, celle, qu’il fait approcher de nous, prochaine, prochain, fait selon son image (cf. 1 Jn 4, 20).

Sur cet accord total, celui qui avait été interrogé, Jésus, se présente en une phrase comme le porteur du Règne de Dieu : « tu n’es pas loin du Royaume de Dieu. » Ce Règne s’approche par la lecture de la Torah partagée par Jésus et le scribe, non seulement par sa lecture, mais par sa mise en pratique : il ne suffit pas de s’en réclamer, mais il s’agit de la lire et la pratiquer. Un monde auto-centré, sans amour du prochain, brandirait-il la Bible, mais s’en l’ouvrir pour en découvrir le cœur, s’éloigne du Royaume de Dieu, laissant place, au lieu de l’amour, à l’égoïsme, à la haine, au racisme, et à toutes les dérives équivalentes. Hélas l’histoire et l’actualité ne cessent de le démontrer.

Ouvrir les Écritures et en pratiquer le cœur ; se déplacer de soi vers l’amour de Dieu pour aimer, pour vouloir pour le prochain ce que l’on voudrait pour soi, c’est se rapprocher, et rapprocher la société et le monde du Royaume de Dieu.


RP, 04.06.2020
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mercredi 3 juin 2020

Dieu des vivants



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Marc 12, 18-27
18 Des Sadducéens viennent auprès de lui. Ces gens disent qu’il n’y a pas de résurrection. Ils lui posaient cette question :
19 « Maître, Moïse a écrit pour nous : Si un homme a un frère qui meurt en laissant une femme, mais sans laisser d’enfant, qu’il épouse la veuve et donne une descendance à son frère…
20 Il y avait sept frères. Le premier a pris femme et est mort sans laisser de descendance.
21 Le second a épousé cette femme et est mort sans laisser de descendance. Le troisième également,
22 et les sept n’ont laissé aucune descendance. Après eux tous, la femme est morte aussi.
23 A la résurrection, quand ils ressusciteront, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l’ont eue pour femme ? »
24 Jésus leur dit : « N’est-ce point parce que vous ne connaissez ni les Écritures ni la puissance de Dieu que vous êtes dans l’erreur ?
25 En effet, quand on ressuscite d’entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, mais on est comme des anges dans les cieux.
26 Quant au fait que les morts doivent ressusciter, n’avez-vous pas lu dans le livre de Moïse, au récit du buisson ardent, comment Dieu lui a dit : “Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob” ?
27 Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants. Vous êtes complètement dans l’erreur. »

*


Les sadducéens de notre texte ont soulevé, non sans humour, un problème qui ne pouvait que jeter le trouble dans le jardin des partisans d'une conception un peu matérialiste de la résurrection ; conception dont Jésus montre ici qu'il ne la fait pas sienne. Si les sadducéens, à en croire ce qu’on dit d’eux, n’admettent pas plus d’anges que de résurrection, Jésus leur affirme que les ressuscités sont semblables aux anges ! L'argumentation, en apparence étrange — dans la résurrection on est « comme des anges dans les cieux » — nous déplace de nos compréhensions.

« Quant au fait que les morts doivent ressusciter, dit alors Jésus, n’avez-vous pas lu dans le livre de Moïse » ?… Par ces mots, Jésus reprend à son compte l’argument lisant la résurrection dans les mots de l'Exode (ici au ch. 3), lecture dont on sait qu’elle est celle de la tradition juive rabbinique : on la retrouve dans le Talmud.

S'y résume la certitude que tout repose sur la réalité efficace de la Parole de Dieu, la force créatrice de sa Parole, qui « ne retourne pas à lui sans effet ». La Torah est reçue comme Parole de Dieu. Dieu y nomme les patriarches. Ainsi lorsqu’il nomme Abraham, Isaac et Jacob, qui plus est en les liant à sa présence — « Je serai » —, il les situe dans sa propre éternité ; sa Parole éternelle sur eux les place au-dessus de leur quotidien, elle les place d’emblée dans l’éternité de Dieu : Dieu est éternel, en les nommant, ils les a nommés dans l’éternité, ils sont donc eux aussi dans l’éternité. « Il n’est pas le Dieu des morts, mais des vivants ».

« Je serai » a dit le Dieu d'éternité, qui se présente comme le Dieu d'Abraham, le Dieu d'Isaac et le Dieu de Jacob. À Moïse lui demandant son nom, il le dévoile comme promesse : « Je serai », quoiqu'il arrive. Écho dans les mots du Ressuscité adressés à chacun de nous : « Je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du temps » (Mt 28, 20b).

Notre vie éternelle est fondée dans la Parole par laquelle Dieu nous nomme, dans le regard qu'il porte sur nous, et qui transfigure les méandres de nos quotidiens grisâtres (illustration remarquable dans les jours que nous venons de traverser et dont nous ne sommes pas pleinement sortis) ; notre quotidien dans lequel il nous faut vivre à la suite de Jésus. Y retentit la promesse d'amour d'un Dieu révélé déjà comme amour au buisson ardent, c'est là son être-même. Je serai avec toi quoiqu'il arrive. Même si mon souvenir se perd dans la brume de ta mémoire, de ton esprit, de tes mots en défaut, moi, Dieu d'éternité, je me souviens (c'est au cœur du passage de l'Exode). Dieu d'éternité, Je serai avec toi.


RP, 03.06.2020
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mardi 2 juin 2020

Laissez la vanité à l’idole



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Marc 12, 13-17
13 Ils envoient auprès de Jésus quelques Pharisiens et quelques Hérodiens pour le prendre au piège en le faisant parler.
14 Ils viennent lui dire : « Maître, nous savons que tu es franc et que tu ne te laisses pas influencer par qui que ce soit : tu ne tiens pas compte de la condition des gens, mais tu enseignes les chemins de Dieu selon la vérité. Est-il permis, oui ou non, de payer le tribut à César ? Devons-nous payer ou ne pas payer ? »
15 Mais lui, connaissant leur hypocrisie, leur dit : « Pourquoi me tendez-vous un piège ? Apportez-moi une pièce d’argent, que je voie ! »
16 Ils en apportèrent une. Jésus leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? » Ils lui répondirent : « De César. »
17 Jésus leur dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et ils restaient à son propos dans un grand étonnement.

*


Que de succès la formule de Jésus « rendez à César… » n’a-t-elle pas eu ! Dernier usage connu en date : on en a fait depuis 1905, la racine de la laïcité et de la séparation des Églises et de l’État, certes bienvenue… Sauf que ce n’est pas le propos de Jésus — qui disait cela bien avant 1905 et les autres lois de séparation modernes. Ou alors le christianisme historique est un peu long à la détente !

Le texte annonce la couleur : il s’agit d’un piège… On envoie auprès de Jésus des pharisiens et des hérodiens. Étrange attelage. Les pharisiens, comme les disciples de Jésus, perçoivent les hérodiens comme les tristes pantins des Romains.

Le piège consiste à amener Jésus — soit à dire devant les hérodiens, qui s’empresseront de faire leur rapport aux autorités, qu’il se veut le porte-parole d’un royaume souverain, Israël, et qu’il n’est évidemment pas comme Hérode, à la solde de Rome ; — soit à se défiler et se discréditer auprès des siens en prônant la soumission symbolique à Rome par l’impôt ! Auquel cas, c’est parmi les pharisiens que certains se chargeront de colporter la nouvelle.

C’est pourquoi la réponse de Jésus ne signifie pas ce qu’on a pris l’habitude d’en faire : une réponse qui serait au fond hérodienne, légitimant l’Empire romain. N’a-t-on pas, en effet, fait professer à Jésus une théorie du double pouvoir : le temporel à César, le spirituel aux représentants attitrés de Dieu…

Une telle lecture de ce texte revient — s’en rend-on compte ? — à dire qu’on aurait réussi à montrer aux pharisiens et aux disciples de Jésus qu’il est au fond au service — conscient ou pas — du pouvoir romain. Or ce n’est manifestement pas ce que pharisiens et hérodiens ont compris.

Quand Jésus dit « rendez à César ce qui est à César », il parle de la vanité de ce qu’il s’agit de lui rendre. Sur la pièce est une idole, César figure cette idole — Jésus et ses interlocuteurs ne peuvent que s’y accorder sans peine. Que les affaires d’idoles restent donc des affaires d’idolâtres : laissez leur cela. Pas de quoi satisfaire les hérodiens, traités implicitement de païens.

Quant aux pharisiens, la teneur de la seconde proposition ne leur échappe pas. « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu » n’est aucunement parallèle à « rendez à César ce qui est à César ». Comme si Dieu et César étaient chacun à la tête de deux banques fonctionnant en parallèle, comme les euros qui reçoivent les symboles souverains de chaque État européen.

Les pharisiens ne s’y sont bien sûr pas trompés. Dieu est au-delà de César, infiniment au-delà, et tout lui appartient, César y compris… Quand César n’est plus d’actualité, mais que Mammon, l’argent devenu idole, la vraie idole derrière tous les César, l’est plus que jamais, ce texte vient nous enseigner de rendre à Dieu ce qui est à Dieu en laissant les idoles à leur vanité pour vivre dès à présent une autre réalité, celle du Règne de Dieu, qui n’est pas de ce monde.


RP, 02.06.2020
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lundi 1 juin 2020

La pierre rejetée devenue pierre angulaire



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Marc 12, 1-12
1 Et il se mit à leur parler en paraboles. « Un homme a planté une vigne, l’a entourée d’une clôture, il a creusé une cuve et bâti une tour ; puis il l’a donnée en fermage à des vignerons et il est parti.
2 « Le moment venu, il a envoyé un serviteur aux vignerons pour recevoir d’eux sa part des fruits de la vigne.
3 Les vignerons l’ont saisi, roué de coups et renvoyé les mains vides.
4 Il leur a envoyé encore un autre serviteur ; celui-là aussi, ils l’ont frappé à la tête et insulté. 5 Il en a envoyé un autre – celui-là ils l’ont tué –, puis beaucoup d’autres : ils ont roué de coups les uns et tué les autres.
6 Il ne lui restait plus que son fils bien-aimé. Il l’a envoyé en dernier vers eux en disant : “Ils respecteront mon fils.”
7 Mais ces vignerons se sont dit entre eux : “C’est l’héritier. Venez ! Tuons-le, et nous aurons l’héritage.”
8 Ils l’ont saisi, tué et jeté hors de la vigne.
9 Que fera le maître de la vigne ? Il viendra, il fera périr les vignerons et confiera la vigne à d’autres.
10 N’avez-vous pas lu ce passage de l’Écriture : "La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, c’est elle qui est devenue la pierre angulaire.
11 C’est là l’œuvre du Seigneur : quelle merveille à nos yeux !" »
12 Ils cherchaient à l’arrêter, mais ils eurent peur de la foule. Ils avaient bien compris que c’était pour eux qu’il avait dit cette parabole. Et le laissant, ils s’en allèrent.

*


Qui ces vignerons indignes représentent-ils ? Et par qui seront-ils remplacés ? Serait-on dans la tristement célèbre théologie de la substitution de l’Église à Israël — comme on l’a pensé si souvent à travers l’histoire ? Théologie débouchant à terme sur des violences antisémites. N’est-ce pas l’impression que peut donner ce texte ? La vigne de Dieu confiée à d’autres !

Et bien non, ce n’est pas là une parabole contre les juifs. Ceux qui cherchent à arrêter Jésus sont divers responsables. Ils font cela conformément à une habitude qui n’est pas nouvelle contre les porte-parole que Dieu envoie. Et qui correspond à une manie universelle de rejeter ceux dont le message dérange. Une attitude qui au temps de Jésus n’est donc pas nouvelle, et ne l’est pas plus en Israël qu’ailleurs.

Il n’est qu’à lire ce qui se passait déjà au temps des anciens prophètes. Il n’est qu’à voir aussi la façon dont ont été traités les divers envoyés de Dieu aux époques ultérieures et notamment dans les diverses périodes de l’Église chrétienne, et particulièrement, peut-être, la nôtre (pensons par ex. au cas célèbre de M.-L. King) ; et cela en premier lieu de la part de ceux qui se voient octroyer des tâches et responsabilités, toujours provisoires !…

De tout temps, on a donné des bons points à ceux qui les caressaient dans le sens du poil. Et de tout temps, on a mal noté, critiqué, maltraité, voire physiquement, les prophètes que Dieu envoie, mais qui bien sûr ne disent pas forcément ce que l’on voudrait entendre ; mais, dans la mesure du possible, ce que Dieu dit. À partir de là, c’est une parabole sur la limite d'une période qui nous est donnée : les limites d'un temps qui passe sont atteintes. Et si vous ne changez pas, les choses changeront, malgré vous et contre vous.

Au temps où Jésus parle, et pour plusieurs décennies encore, il n’est pas question d’une Église non-juive et institution de pouvoir qui serait substituée à Israël ! Il est question de responsables d’un pays soumis à Rome, et qui pour garder ce pouvoir reçu de Rome sont prêts à toutes les compromissions et à la violence contre ceux qui remettent cela en question. Tôt ou tard, cela prend terme et ceux qui ont porté la parole de vérité se voient justifiés, la parole de vérité se révèle comme pierre angulaire. Cette parole que porte Jésus, et dont la vérité exclue avec lui aura, malgré les apparences raison d’autorités compromises alors avec Rome, en tout temps avec les faux-semblants qui passeront.


RP, 01.06.2020
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samedi 25 avril 2020

Signes miraculeux


Et demain dimanche, culte
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Marc 16, 15-20
15 [Jésus ressuscité] leur dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création.
16 Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné.
17 Signes, en revanche, [des envoyés] pour ceux qui auront cru, ces [signes des envoyés les] accompagneront en mon nom : [les envoyés] chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles,
18 ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. »
19 Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu.
20 Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

*


Propos potentiellement redoutables que cette annonce des signes accompagnant les envoyés du Ressuscité, en tout cas de la façon dont on les lit trop souvent, à savoir : « Voici les signes qui accompagneront ceux qui auront cru, ceux qui deviendront croyants », bref les destinataires du message des envoyés ! Une telle lecture suppose que nous devrions avoir le pouvoir de faire les miracles qu’opéraient selon les Évangiles Jésus et ses Apôtres.

Prétention redoutable, dont ceux qui s’en réclament pensent que ce serait-là foi en ce qu’aurait assuré le Ressuscité, leur transmettant son autorité ! C’est ainsi qu’on apprend régulièrement que tel ou tel prédicateur connu dans tel ou tel pays, a affirmé « prendre autorité », par exemple actuellement sur le coronavirus, pour des échecs tout aussi réguliers, qui semblent ne pas décourager les fidèles desdits prédicateurs…

Or une telle prétention relève d’une reprise abusive de la promesse du Ressuscité, qui ne concerne que le cercle des Apôtres — élargi par exemple à Paul, qui n’était pas présent lors de l’envoi des disciples (et qui voit notamment le venin d’un serpent le laisser indemne, selon le livre des Actes des Apôtres, ch. 28, v. 3-4).

Dans la promesse de Jésus c’est le cercle élargi des Apôtres qui reçoit ce pouvoir, pas les bénéficiaires de leur prédication, les signes étant, en prémisse, des actes de création du monde nouveau, advenu en Jésus selon la foi du Nouveau Testament.

En parallèle, après coup, l’Épître aux Hébreux rappelle, au passé (ch. 2, 3b-4) : « un pareil salut, qui commença à être annoncé par le Seigneur, […] fut confirmé pour nous par ceux qui l’avaient entendu, et fut appuyé aussi du témoignage de Dieu par des signes et des prodiges, des miracles de toute sorte, et par des dons de l’Esprit Saint répartis selon sa volonté » — où l’on retrouve les derniers mots de notre texte de Marc (v. 19-20) : « le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. » Il faut donc lire la promesse ainsi : signes des envoyés pour ceux qui auront cru, ces signes des envoyés les accompagneront en mon nom : ils opéreront les signes qu’a opérés Jésus. Nul d’entre nous n’est fondé aujourd’hui à se réclamer de ce pouvoir, créateur du monde nouveau venu dans la résurrection du Christ, sans s’exposer à de terribles échec en forme de dévoilement d’une imposture !

Pour nous aujourd’hui, bénéficiaires de la bonne nouvelle portée par les envoyés du Ressuscité, il s’agit depuis leur départ de croire ce que nous n’avons pas vu, mais que eux, ont vu. Aucune autre porte ne nous est donnée que de recevoir en confiance (v. 16) la parole qu’ils ont portée et qui fut accompagnée, selon les Écritures, des mêmes signes qu’avait donnés Jésus en son temps terrestre.


RP, 25.04.2020
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samedi 18 avril 2020

Dans le deuil et les pleurs, la parole de la foi


...
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Marc 16, 9-15
9 Ressuscité le matin du premier jour de la semaine, Jésus apparut d’abord à Marie de Magdala, dont il avait chassé sept démons.
10 Celle-ci partit l’annoncer à ceux qui avaient été avec lui et qui étaient dans le deuil et les pleurs.
11 Mais, entendant dire qu’il vivait et qu’elle l’avait vu, ceux-ci ne la crurent pas.
12 Après cela, il se manifesta sous un autre aspect à deux d’entre eux qui faisaient route pour se rendre à la campagne.
13 Et ceux-ci revinrent l’annoncer aux autres ; eux non plus, on ne les crut pas.
14 Ensuite, il se manifesta aux Onze, alors qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité.
15 Et il leur dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la Création. »

*


L’Évangile de la résurrection est le cœur de l’inouï du message chrétien. C’est cela qui nous est rappelé en ces quelques versets de l’Évangile de Marc, résumant les messages de Pâques de Jean, avec Marie de Magdala, et de Luc, avec les disciples d’Emmaüs annonçant la nouvelle inouïe aux Onze endeuillés. Un point commun, l’incrédulité des disciples, anticipant la nôtre.

Si aucun point du credo n’est recevable hors la foi, depuis la Création de ce monde de douleur par un Dieu bon, père et tout-puissant, jusqu’à la résurrection et à la vie éternelle en passant pas la naissance virginale de Jésus, si aucun de ces points est recevable hors la foi, la résurrection de Jésus en est le cœur le plus inouï. Comment accepter ce qui heurte à ce point notre bon sens ? Cette bonne nouvelle, l’Évangile, c’en est le cœur, n’est recevable que dans la foi.

« Dans le deuil et les pleurs », où, précise le texte, se trouvent les disciples, comment croire cela ? En ces jours d’un confinement où la douleur de la mort de proches devient plus terrible encore que d’ordinaire, quand un accompagnement réel des endeuillés est devenu impossible, un rassemblement de vingt personnes excluant de fait le cercle réel, plus large, des amis ou, au sens fort du mot, de l’Église pour les croyants, l’Église, ce rassemblement de toutes celles et ceux qui ont reçu en partage la foi en la promesse de la résurrection, réduite en ces jours cruels à un ou deux officiants pour la représenter, prêtre, pasteur ou célébrant laïc, — nous voilà fondés à comprendre les disciples, enfermés « dans le deuil et les pleurs », selon les mots du texte, qui ne peuvent percevoir la consolation inouïe, pourtant donnée là, pleinement, dans la parole de ces deux ou trois, Marie de Magdala, les deux disciples d’Emmaüs, devenus à eux seuls l’Église proclamant l’Évangile de la résurrection.

Voilà qui permet de comprendre peut-être pourquoi Jésus « leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité » : c’est qu’après eux, il n’y a plus d’autre consolation que dans cette parole, pour nous, nous qui ne bénéficions pas des apparitions venues les conforter. Cette parole portée depuis le dimanche de Pâques est celle qui, donnée à notre foi seule, retentissant au cœur de tous nos deuils, même non accompagnés comme ils devraient l’être, donne sens à toute la Création. Ce pourquoi, parole du Ressuscité : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la Création. »


RP, 18.04.2020
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mardi 28 janvier 2020

"Ils nous ont témoigné une humanité peu ordinaire"



Actes 27, 18 - 28, 10 ; Psaume 107, 8-9.19-22.28-32 ; Marc 16, 14-20

Actes 27, 18 - 28, 10
(Ch. 27) 18 Le lendemain, comme nous étions toujours violemment secoués par la tempête, on jetait du fret
19 et, le troisième jour, de leurs propres mains les matelots ont affalé le gréement.
20 Ni le soleil ni les étoiles ne se montraient depuis plusieurs jours ; la tempête, d’une violence peu commune, demeurait dangereuse : tout espoir d’être sauvés nous échappait désormais.
21 On n’avait plus rien mangé depuis longtemps quand Paul, debout au milieu d’eux, leur a dit : « Vous voyez, mes amis, il aurait fallu suivre mon conseil, ne pas quitter la Crète et faire ainsi l’économie de ces dommages et de ces pertes.
22 Mais, à présent, je vous invite à garder courage : car aucun d’entre vous n’y laissera la vie ; seul le bateau sera perdu.
23 Cette nuit même, en effet, un ange du Dieu auquel j’appartiens et que je sers s’est présenté à moi
24 et m’a dit : “Sois sans crainte, Paul ; il faut que tu comparaisses devant l’empereur et Dieu t’accorde aussi la vie de tous tes compagnons de traversée !”
25 Courage donc, mes amis ! Je fais confiance à Dieu : il en sera comme il m’a dit.
26 Nous devons échouer sur une île. »
27 C’était la quatorzième nuit que nous dérivions sur l’Adriatique ; vers minuit, les marins ont pressenti l’approche d’une terre.
28 Jetant alors la sonde, ils ont trouvé vingt brasses [une brasse = 1,85 mètre ; soit 37 mètres de profondeur] ; à quelque distance, ils l’ont jetée encore une fois et en ont trouvé quinze [soit env. dix mètres de moins].
29 Dans la crainte que nous ne soyons peut-être drossés [entraînés] sur des récifs, ils ont alors mouillé quatre ancres à l’arrière et souhaité vivement l’arrivée du jour.
30 Mais, comme les marins, sous prétexte de s’embosser [s’attacher] sur les ancres de l’avant, cherchaient à s’enfuir du bateau et mettaient le canot à la mer,
31 Paul a dit au centurion et aux soldats : « Si ces hommes ne restent pas à bord, vous, vous ne pourrez pas être sauvés. »
32 Les soldats ont alors coupé les filins du canot et l’ont laissé partir.
33 En attendant le jour, Paul a engagé tout le monde à prendre de la nourriture : « C’est aujourd’hui le quatorzième jour que vous passez dans l’expectative sans manger, et vous ne prenez toujours rien.
34 Je vous engage donc à reprendre de la nourriture, car il y va de votre salut. Encore une fois, aucun d’entre vous ne perdra un cheveu de sa tête. »
35 Sur ces mots, il a pris du pain, a rendu grâce à Dieu en présence de tous, l’a rompu et s’est mis à manger.
36 Tous alors, reprenant courage, se sont alimentés à leur tour.
37 Au total, nous étions deux cent soixante-seize personnes à bord.
38 Une fois rassasiés, on a allégé le bateau en jetant le blé à la mer.
39 Une fois le jour venu, les marins ne reconnaissaient pas la terre, mais ils distinguaient une baie avec une plage et ils avaient l’intention, si c’était possible, d’y échouer le bateau.
40 Ils ont alors filé les ancres par le bout, les abandonnant à la mer, tandis qu’ils larguaient les avirons de queue ; puis, hissant au vent la civadière [voile carrée à l’avant du navire], ils ont mis le cap sur la plage.
41 Mais ils ont touché un banc de sable et y ont échoué le vaisseau ; la proue, enfoncée, est restée prise, tandis que la poupe se disloquait sous les coups de mer.
42 Les soldats ont eu alors l’idée de tuer les prisonniers, de peur qu’il ne s’en échappe à la nage.
43 Mais le centurion, décidé à sauver Paul, les a empêchés d’exécuter leur projet ; il a ordonné à ceux qui savaient nager de sauter à l’eau les premiers et de gagner la terre.
44 Les autres le feraient soit sur des planches soit sur des épaves du bateau. Et c’est ainsi que tous se sont retrouvés à terre, sains et saufs.

(Ch. 28) 1 Une fois hors de danger, nous avons appris que l’île s’appelait Malte.
2 Les autochtones nous ont témoigné une humanité peu ordinaire. Allumant en effet un grand feu, ils nous en ont tous fait approcher, car la pluie s’était mise à tomber, et il faisait froid.
3 Paul avait ramassé une brassée de bois mort et la jetait dans le feu, lorsque la chaleur en a fait sortir une vipère qui s’accrocha à sa main.
4 A la vue de cet animal qui pendait à sa main, les autochtones se disaient les uns aux autres : « Cet homme est certainement un assassin ; il a bien échappé à la mer, mais la justice divine ne lui permet pas de vivre. »
5 Paul, en réalité, a secoué la bête dans le feu sans ressentir le moindre mal.
6 Eux s’attendaient à le voir enfler, ou tomber raide mort ; mais, après une longue attente, ils ont constaté qu’il ne lui arrivait rien d’anormal. Changeant alors d’avis, ils répétaient : « C’est un dieu ! »
7 Il y avait, dans les environs, des terres qui appartenaient au premier magistrat de l’île, nommé Publius. Il nous a accueillis et hébergés amicalement pendant trois jours.
8 Son père se trouvait alors alité, en proie aux fièvres et à la dysenterie. Paul s’est rendu à son chevet et, par la prière et l’imposition des mains, il l’a guéri.
9 Par la suite, tous les autres habitants de l’île qui étaient malades venaient le trouver, et ils étaient guéris à leur tour.
10 Ils nous ont donné de multiples marques d’honneur et, quand nous avons pris la mer, ils avaient pourvu à nos besoins.

Marc 16, 14-20
14 Ensuite, il se manifesta aux Onze, alors qu’ils étaient à table, et il leur reprocha leur incrédulité et la dureté de leur cœur, parce qu’ils n’avaient pas cru ceux qui l’avaient vu ressuscité.
15 Et il leur dit : « Allez par le monde entier, proclamez l’Évangile à toute la création.
16 Celui qui croira et sera baptisé sera sauvé, celui qui ne croira pas sera condamné.
17 Signes, en revanche, [des envoyés] pour ceux qui auront cru, ces [signes des envoyés les] accompagneront en mon nom : [les envoyés] chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles,
18 ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. »
19 Donc le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu.
20 Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient.

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« Ils nous ont témoigné une humanité peu ordinaire » (Ac 28, 2). Ce sont les mots qu’ont retenus nos frères et sœurs maltais préparant cette célébration œcuménique 2020. « Ils », à savoir, dans le texte, « les autochtones », maltais du 1er siècle donc, accueillant avec une humanité rare des naufragés échoués sur leur terre. Comment ne pas penser, avec nos frères et sœurs maltais, à notre actualité méditerranéenne, avec ses réfugiés, naufragés s’échouant sur les côtes européennes ? Or, ce que nous enseignent les textes que nous avons entendus c’est que nous, humanité, serons sauvés tous ensemble, ou condamnés tous ensemble…

Le texte des Actes des Apôtres nous fait toucher du doigt que l’accueil, avec cette humanité peu ordinaire qu’ont montrée les Maltais, est un bénéfice… pour ceux qui accueillent ! Cela a été un bénéfice pour les Maltais du premier siècle ! Chose que l’on ne sait pas à l’avance, comme les Maltais des Actes des Apôtres ne l’ont d’abord pas su. On ne sait pas par où Dieu nous fait advenir ses dons… L’Épître aux Hébreux le dit ainsi : « certains ont logé des anges sans le savoir » (Hé 13, 2). En écho, le constat des Maltais à propos de Paul en Ac 28, 6 : « c’est un dieu », selon leur vocabulaire propre, c’est-à-dire ; en termes bibliques, un ange, messager de Dieu ! Cela après qu’ils eussent pensé — Ac 28, 4-6 : « Cet homme est certainement un assassin… » Accueille-t-on, avec humanité, une menace, comme le disent certains, comme la menace d’une vipère que l’on réchauffe en son sein, ou accueille-t-on sans le savoir notre salut ? — porté alors par Paul, considéré d’abord comme « un assassin », suite à ce signe néfaste : une vipère.

*

« La chaleur [du feu préparé par les Maltais] en a fait sortir une vipère qui s’accrocha à [la] main [de Paul]. À la vue de cet animal qui pendait à sa main, les autochtones se disaient les uns aux autres : "Cet homme est certainement un assassin ; il a bien échappé à la mer, mais la justice divine ne lui permet pas de vivre." » (Ac 28, 3-4). Mais non ! La vipère ne lui fait aucun mal. C’est donc plutôt « un dieu », un ange. Ce qui se confirme par les guérisons qu’il opère (Ac 28, 3-9) — où, nous, lecteurs de la Bible, retrouvons les signes accompagnant les Apôtres selon Marc (16, 20) : « le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient » — selon la promesse de Jésus (Mc 16, 17-18), dont il convient de la lire comme faisant suite à l’annonce (au verset qui précède, v. 16) de la menace d’une condamnation, pour la renverser : « en revanche, signes pour ceux qui auront cru, ces [signes des envoyés les] accompagneront en mon nom : [les envoyés] chasseront les démons, ils parleront des langues nouvelles, ils prendront dans leurs mains des serpents, et s’ils boivent quelque poison mortel, cela ne leur fera aucun mal ; ils imposeront les mains à des malades, et ceux-ci seront guéris. »

Ce sont bien les envoyés, ici Paul, qui opèrent les signes, pas les Maltais, qui eux, en sont bénéficiaires (« signes pour ceux qui auront cru », rapporte Marc 16, 17-18).

En parallèle, comme après coup, l’Épître aux Hébreux rappelle, au passé (ch. 2, 3b-4) : « […] un pareil salut, qui commença à être annoncé par le Seigneur, puis fut confirmé pour nous par ceux qui l’avaient entendu, et fut appuyé aussi du témoignage de Dieu par des signes et des prodiges, des miracles de toute sorte, et par des dons de l’Esprit Saint répartis selon sa volonté » — où l’on retrouve notre « finale longue » de Marc, ch. 16, 19-20 : « le Seigneur Jésus, après leur avoir parlé, fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Quant à eux, ils partirent prêcher partout : le Seigneur agissait avec eux et confirmait la Parole par les signes qui l’accompagnaient. »

Bref, on a affaire à des signes de la fin (i.e. eschatologiques). Des signes de ce que le Royaume qui s’est approché en Jésus s’est approché de nous par la Parole de ses envoyés : des signes miraculeux accompagnent dans la Bible les temps où le Royaume s’approche. Ils n’adviennent qu’en ces temps-là, depuis Moïse et les Prophètes : lors du don de la Loi (signes opérés par Moïse et ses successeurs), au temps des Prophètes bibliques (Élie, puis Élisée), lors de la venue du Règne de Dieu en Jésus (par Jésus, puis les Apôtres).

Signes du Royaume. Ce qui se confirme par le texte des Actes des Apôtres que nous avons entendu — où nous est montré un Paul devenu quasi « capitaine » du navire dans la tempête pour le conduire à bon port ! Dans l’espérance du Royaume promis.

*

Vous êtes-vous posé la question ? Actes ch. 27 à 28 : Où est passé le capitaine ? C’est Paul, prisonnier, captif de l’armée romaine, qui prend les commandes ! Cf. ch. 27, 9-12 : « […] il devenait désormais dangereux de naviguer, puisque le Jeûne [Yom Kippour — septembre : Paul est juif et Actes un texte juif] était déjà passé. Paul a voulu donner son avis : "Mes amis, leur a-t-il dit, j’estime que la navigation va entraîner des dommages et des pertes notables non seulement pour la cargaison et le bateau, mais aussi pour nos personnes." Le centurion néanmoins se fiait davantage au capitaine et au subrécargue [i.e. l’agent de l’affréteur du navire] qu’aux avertissements de Paul [et on peut le comprendre ! Paul, un prisonnier : de quoi se mêle-t-il ?!]. Comme le port, en outre, se prêtait mal à l’hivernage, la majorité a été d’avis de reprendre la mer ».

Et voilà que plus loin, dans le texte que nous avons entendu, c’est carrément le prisonnier qui prend les commandes. Annonce d’un monde nouveau et pas prise de pouvoir — Paul reste un prisonnier !

Ac 28 v. 20 : « la tempête, d’une violence peu commune, demeurait dangereuse : tout espoir d’être sauvés nous échappait désormais ». (Et on peut penser à d’autres tempêtes, comme la menace écologique actuelle, en lien avec la crise entraînant des guerres et des réfugiés.)

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Cf. Mc 16, 16 : « qui croira […] sera sauvé, qui ne croira pas sera condamné ». Croire ce que l’on n’a pas vu, mais que d’autres ont vu (Mc 16, 14). Aujourd’hui croire aussi par la Parole qui nous vient par l’autre Église, par les autres Églises. Au-delà de chacun, cela concerne toute la création (v. 15) — pour les deux aspects : être sauvé ou être condamné ! Cela se confirme par la précision du texte mentionnant le baptême : « qui croira et sera baptisé sera sauvé, qui ne croira pas sera condamné ». La précision concernant le baptême, « et sera baptisé », indique une participation : être baptisé signifie participer à un corps, et en l’occurrence, pour une mission, si ce corps est l’Église, puisque le mot traduit dans la Bible grecque l’hébreu Qahal, signifiant « appelée », appelée pour une mission concernant toute la création (v. 15) — menacée d’être condamnée, mais appelée à être sauvée. Dans Actes 28 : « aucun d’entre vous n’y laissera la vie ; seul le bateau sera perdu » (ch. 28 v. 22). Condamnés ou sauvés tous ensemble, pour traverser la même tempête, dans le même bateau provisoire. Rassasiés par un même pain rompu, comme au jour de la Pâque, pour la traversée de la mer au jour de l’Exode, la traversée de la mort au jour de la croix : Paul « prit du pain, rendit grâce à Dieu en présence de tous, le rompit et se mit à manger. Tous alors, reprenant courage, s’alimentèrent à leur tour » (ch. 28 v. 35-36).

Tous dans le même bateau, Actes 28, 30-32 : « comme les marins, sous prétexte de s’embosser [s’attacher] sur les ancres de l’avant, cherchaient à s’enfuir du bateau et mettaient le canot à la mer [i.e. pour se sauver seuls !], Paul a dit au centurion et aux soldats : "Si ces hommes ne restent pas à bord, vous, vous ne pourrez pas être sauvés. Les soldats ont alors coupé les filins du canot et l’ont laissé partir." » Écho à nouveau dans l’Épître aux Hébreux (ch. 12 v. 14) : « sans la sanctification, nul ne verra le Seigneur » — la sanctification des uns vaut ici pour tous : sans elle, personne ne verra le Seigneur…

Plus loin, au livre des Actes, ch. 28 v. 41-44 : « tandis que la poupe se disloquait sous les coups de mer, les soldats ont eu alors l’idée de tuer les prisonniers, de peur qu’il ne s’en échappe à la nage. Mais le centurion, décidé à sauver Paul, les a empêchés d’exécuter leur projet ; il a ordonné à ceux qui savaient nager de sauter à l’eau les premiers et de gagner la terre. Les autres le feraient soit sur des planches soit sur des épaves du bateau. Et c’est ainsi que tous se sont retrouvés à terre, sains et saufs. » — Saufs ! Sauvés ! Tous… Telle est la promesse qui nous est renouvelée dans les textes que nous avons lus, et les signes qui nous y sont relatés : nous n’échapperons à la menace qui pèse sur nous tous ; nous ne traverserons l’épreuve qui nous concerne tous que par la confiance en la Parole qui peut nous sauver, et cela concrètement, via les signes que nous en ont donnée les premiers témoins du Christ, et nous ne recevrons ce salut que tous ensemble, comme témoins ensemble et œcuméniques, pour le bénéfice de tous.


RP, Châtellerault, Semaine de l’Unité, 20 janvier 2020



Samuel Barber - Adagio for Strings | Leonard Bernstein / New York Philharmonic