
Le philosophe américain Francis Fukuyama n'a jamais été le prophète béat qu'une caricature superficielle a dépeint ! Dès son article originel de 1989, et de manière centrale dans son livre de 1992 (La Fin de l'Histoire et le Dernier Homme), Fukuyama exprime précisément un doute fondamental. Il ne promet pas une « pacification définitive » idyllique : il met en garde contre l'instabilité intrinsèque de cette Fin de l'Histoire, précisément à cause de la menace du « Dernier Homme ».
La thèse de Fukuyama repose sur une anthropologie hégélienne (relue par Alexandre Kojève) : l'être humain n'est pas mû uniquement par le Désir (les besoins matériels, la consommation), mais aussi par le Thymos : le besoin de reconnaissance, d'estime de soi et de dignité.
Fukuyama divise le thymos en deux formes :
- L'Isothymia : Le désir d'être reconnu comme l'égal des autres (satisfait par la démocratie et les droits fondamentaux).
- La Megalothymia : Le désir d'être reconnu comme supérieur aux autres, de s'imposer, de prendre des risques mortels, de vivre le tragique et la grandeur (la passion des conquérants, des artistes, des révolutionnaires).
L'inquiétude majeure de Fukuyama est la suivante : la démocratie libérale et le marché satisfont peut-être le Désir et l'Isothymia, mais ils embouteillent et étouffent la Megalothymia.
En réduisant l'existence à la recherche (de plus, souvent insatisfaite) du confort, du soin de santé et de la consommation passive, le système fabrique le Dernier Homme de Nietzsche : un être sans ardeur, incapable de grands sacrifices ou de grands desseins.
C'est là que l'idée de « pacification » révèle son piège :
- L'ennui : Privés de grandes causes politiques ou religieuses pour lesquelles lutter, les hommes risquent de s'ennuyer dans l'insatisfaction et la paix libérale.
- Le retour de la violence gratuite : Fukuyama écrit explicitement que si les hommes ne peuvent plus lutter pour des causes justes, ils finiront par lutter contre la paix elle-même, simplement par besoin d'éprouver leur force et de raviver leur megalothymia.
Loin d'avoir manqué cette limite, Fukuyama avait anticipé que l'insatisfaction du thymos provoquerait la résurgence :
- Du nationalisme agressif.
- Des intégrismes religieux.
- Des politiques identitaires et des rivalités tribales.
Le « Dernier Homme », avide de confort mais vide de sens, finit par chercher de nouvelles arènes pour exprimer sa megalothymia contrariée.
Fukuyama n'a donc pas promis l'Éden libéral : il a posé un dilemme.
La démocratie libérale est la fin de l'Histoire au sens où elle est le dernier système politiquement légitime à l'échelle globale (il n'y a pas d'alternative théorique supérieure pour organiser le droit et la prospérité et surtout satisfaire Désir et Thymos inscrits dans la psyché humaine). Mais elle contient son propre poison psychologique : en créant le Dernier Homme, elle sécrète le vide spirituel qui pousse les individus à détruire la pacification même qu'elle a construite.
C'est précisément cette faille — cette megalothymia en manque d'objet dans un monde de Derniers Hommes — qui ouvre la voie au retour du conflit mimétique et du bouc émissaire de René Girard.
Le postulat de départ de Fukuyama (hérité de Hegel) est que le désir d'égalitarisme et de reconnaissance individuelle (Isothymia) n'est pas un biais culturel occidental, mais une composante universelle de la psyché humaine.
Même lorsqu'un régime (qu'il soit une théocratie islamique, une autocratie militaire ou un capitalisme d'État hyper-autoritaire) rejette formellement le modèle libéral :
- Il peut tenter de supprimer les institutions démocratiques, mais il ne peut pas supprimer la structure du désir humain.
- Les individus soumis à ces régimes finissent inévitablement par réclamer ce droit à l'existence propre, à la dignité et à la maîtrise de leur corps (le slogan « Femme, Vie, Liberté » ou le refus du diktat économique et moral en sont l'incarnation pure).
Aucune dictature ne peut être totalement imperméable à cette aspiration : l'illibéralisme porte donc en lui-même le germe de sa propre instabilité.
Lorsque le Thymos des citoyens (l'aspiration à la dignité et à la liberté) se heurte à la structure autoritaire, le régime se retrouve face à un dilemme existentiel.
C'est là qu'intervient la démesure de la répression :
- Le Thymos des gouvernants (Megalothymia) : pour la caste au pouvoir, céder du terrain ne signifie pas seulement négocier un compromis politique, cela équivaut à la ruine de sa propre prétention à la vérité absolue (religieuse ou idéologique).
- La panique du vide : l'autoritarisme sait qu'il ne dispose plus de l'adhésion idéologique réelle des masses (la « foi » s'est dissipée). Il ne lui reste plus que la force brute.
- Le massacre comme réponse systémique : n'ayant plus d'arguments pour satisfaire le besoin de reconnaissance de sa population, le régime n'a d'autre choix pour survivre que d'élever le coût de la contestation à un niveau terrifiant. La violence inouïe des régimes en décomposition (comme les tueries et massacres d'État observés en Iran) est la preuve empirique que le régime n'a plus aucune hégémonie culturelle : il ne règne plus que sur des corps apeurés.
La thèse globale prend alors une forme cyclique tragique :
- L'inévitabilité de la contestation : la quête de dignité humaine fait craquer les dictatures de l'intérieur.
- Le paroxysme de la brutalité : le régime réprime avec une férocité désespérée parce qu'il sait que l'aspiration qui lui fait face est universelle et irréversible.
- Le risque du vide : si le régime s'effondre sous le poids de sa propre violence, la société libérée — traumatisée, désorganisée et privée de repères — court le risque immédiat de retomber dans la rivalité mimétique (Girard) ou de voir émerger de nouveaux illibéralismes opportunistes.
La Fin de l'Histoire n'est donc pas un fleuve tranquille, c'est une succession de convulsions. Le modèle libéral attire par sa capacité à satisfaire le Thymos, mais l'incapacité des régimes autoritaires à satisfaire ce besoin fondamental les condamne soit à l'effondrement, soit à une hyper-violence préventive et convulsive. Les massacres perpétrés par les régimes aux abois ne sont pas les signes de leur force, mais la manifestation sanglante de leur défaite théorique face à la nature même du désir humain.
Lorsque le marché offre à tous les mêmes objets de désir (statut, visibilité, moralité) tout en créant une égalité abstraite, les individus entrent dans une rivalité mimétique généralisée. On ne veut plus la chose pour elle-même, on veut ce que l'autre possède ou incarne.
Faute d'institutions fortes ou de transcendance pour canaliser cette violence intestine, le système social menace d'imploser. La seule échappatoire archaïque que la psyché collective trouve pour rétablir une forme d'unité brisée par l'ennui et la rivalité, c'est le mécanisme du bouc émissaire girardien.
Ce mécanisme explique le glissement du progressisme au bouc émissaire, qui apparaît aussi bien en France (LFI) qu'aux USA avec la gauche radicale (Social Justice Warriors, franges dites « woke »), révélant une dérive structurelle, qui l'empêche de dénoncer clairement les dictatures réelles :
- La panne du logiciel marxiste classique : n'ayant plus la capacité (ou la volonté) de renverser les structures réelles du capitalisme financier — puisque le militant lui-même est un consommateur intégré au système —, cette gauche a glissé de la lutte des classes vers la politique des identités et la concurrence des victimisations.
- Le choix du bouc émissaire : dans la grille girardienne, le bouc émissaire doit cumuler deux caractéristiques : être perçu comme « ultra-puissant » (pour justifier la haine) et être « minoritaire/isolé » (pour pouvoir être sacrifié sans risque systémique majeur).
La dérive vers l'antisémitisme est ainsi la pente glissante avérée. Dans l'imaginaire d'une partie de cette gauche, la figure du « Sioniste », i.e. du « Juif », réactive le fantasme archaïque de la domination occulte, du capitalisme incarné et du privilégié absolu. En désignant Israël ou le « lobby » comme la source unique du mal du monde, on offre à des masses désorientées et en crise d'identité la panacée girardienne : une unanimité retrouvée par la haine d'un tiers désigné.
Le projet démocratique libéral pensait avoir éradiqué la violence archaïque en créant le Dernier Homme. En réalité, il n'a fait que supprimer le sens, laissant l'homme contemporain livré à l'ennui et à la rivalité mimétique.
Faute de pouvoir inventer le Surhomme (la création de ses propres valeurs), la gauche radicale — prise au piège de l'impuissance politique face au marché — retombe dans le plus vieux réflexe de l'humanité : désigner le bouc émissaire pour ressouder le groupe. L'antisémitisme n'est pas un accident de parcours dans ce dispositif : c'est la forme historique la plus rodée du mécanisme sacrificiel.
RP
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