lundi 16 mars 2015

Les développements christologiques




Dès le Nouveau Testament, apparaissent les difficultés que pose le paradoxe de la manifestation de Dieu en un être humain, le paradoxe de l’Incarnation de la Parole de Dieu en Jésus-Christ, donc, qui reçoit toute son acuité dans la crucifixion de Jésus.

Les tensions intellectuelles que crée ce paradoxe déboucheront sur des controverses qui apparaissent très rapidement, et dont la plus célèbre aux tout premiers siècles est celle autour de ce que l'on a appelé le « docétisme », du grec dokein, qui signifie « sembler » : la tension paradoxale est si vive que des pans entiers de l’Église primitive en viennent à tenir qu'il a semblé seulement que la Parole de Dieu avait été faite chair.

Cette tension non-résolue se poursuit après la conversion de l'Empire romain au début du IVe siècle, et, aux yeux des empereurs, la menace sur l'unité de l’Église, menace l'unité de l'Empire. Des conciles sont donc convoqués, carrefour d'intérêt pour l’Église, qui, par des définitions doctrinales, y clarifiera des postions de foi, et pour l'Empire qui y assoira son unité. Le premier de ces grands conciles anciens est convoqué par l'Empereur Constantin, qui ne joue pas de rôle dogmatique, mais qui se contente d'enjoindre les Églises de l'Empire de s'en tenir à ce qui a été proclamé (Constantin lui-même et plusieurs de ses successeurs auraient préféré que le Concile adoptât des positions plus souples, plus propices à la question politique de l'unité de l'Empire). Mais pour les évêques et théologiens présents au Concile (et aux Conciles suivants) c'est la question théologique qui leur importe.


CONCILE DE NICÉE (325)

Tenu en 325, ce premier concile œcuménique fut donc convoqué par Constantin Ier , empereur de Rome, pour régler le conflit d'alors sur la divinité du Christ. Arius et ses disciples, les ariens, affirment que le Fils a une nature différente de celle du Père (une nature créée). Face aux ariens, Athanase, dont le Concile retient la position. Le symbole de Nicée déclare que le Fils est de même nature (en grec homoousios – consubstantiel / littéralement co-essentiel) que le Père : « engendré non pas créé ».


CONCILE DE CONSTANTINOPLE I (381)

Deuxième concile œcuménique, il fut convoqué par Théodose Ier, empereur romain.
Ce Concile réaffirme les résolutions adoptées au concile de Nicée.
Il affirme que le Saint-Esprit est consubstantiel au Père et au Fils. Définition donc de la Trinité du Père du Fils et Saint Esprit, trois personnes consubstantielles.
Rédaction du Symbole de Nicée-Constantinople.


CONCILE D'ÉPHÈSE (431)

Troisième concile œcuménique, il s'est tenu à Éphèse en 431. Présidé par Théodose II, empereur d'Orient, et Valentinien III, empereur d'Occident, il vise à résoudre la controverse suscitée par la doctrine dite « nestorienne ».
Nestorius, patriarche de Constantinople, refusait le titre de « mère de Dieu » à Marie, mère de Jésus-Christ. Les adeptes de la doctrine de Nestorius, dits nestoriens, distinguant strictement en Christ la nature divine et la nature humaine, considèrent Marie comme la mère de l'homme Jésus et non du Fils de Dieu.
Le Concile affirme que le Christ est une seule et même personne, à la fois Dieu et homme.
Cyrille, patriarche d'Alexandrie, y joue un rôle doctrinal important. Le concile déclare que Jésus-Christ est vrai Dieu et vrai homme, deux natures distinctes (l'une humaine et l'autre divine) unies en une seule personne. Par extension, le concile approuve le titre de « mère de Dieu » (en grec theotokos) accordé à Marie.


CONCILE DE CHALCÉDOINE (451)

Quatrième concile œcuménique , réuni en 451 par l'empereur d'Orient Marcien pour mettre un terme à la controverse eutychienne, du nom d'Eutychès. Le concile condamna l'eutychianisme, également appelé monophysisme, doctrine perçue comme affirmant qu'en Jésus-Christ la nature humaine est en quelque sorte « dissoute » dans la nature divine. La définition chalcédonienne, fondée sur la formulation de l’évêque de Rome Léon Ier dans son Tome à Flavien, évêque de Constantinople, et les lettres synodales de Cyrille d'Alexandrie à Nestorius, affirme que le Christ est pleinement Dieu et pleinement homme, sans confusion ni séparation.


CONCILE DE CONSTANTINOPLE II (553)

Cinquième concile œcuménique, il fut convoqué par l'empereur byzantin Justinien Ier pour étudier les Trois Chapitres, nom donné à trois ouvrages de théologiens grecs, Théodore de Mopsueste, Théodoret de Cyr et Ibas d'Édesse, sur la base desquels, la logique du Concile de Chalcédoine était poussée dans un sens qui rendait difficilement compte de l'unité des deux natures du du Christ en une seule personne. Le concile de 553 condamna les Trois Chapitres et affirma l'unité de personne en Christ par une formule : « anhypstasie-enhypostasie », à savoir « impersonnalisation » de la nature humaine, « empersonnalisée » comme personne divine : bref, le « je » du Christ s'exprimant est Dieu.


CONCILE DE CONSTANTINOPLE III (680)

Sixième concile œcuménique, il se réunit à la demande de Constantin IV, empereur byzantin (668-685), pour condamner le monothélisme, doctrine qui tenait que Jésus-Christ n'avait qu'une seule volonté, la volonté divine, même s'il avait deux natures (humaine et divine). Le Concile reconnaît en Christ deux volontés, humaine et divine.

*

Six Conciles qui produisent les développements christologiques qui reviennent, à y regarder de près, à s'efforcer à la plus grande sobriété pour parler des relations du Père, du Fils et de l'Esprit saint d'une part, de la divinité et de l'humanité en Christ d'autre part. Ces développements et les formulations qu'ils ont produites sont retenus globalement jusqu'à aujourd'hui par les principales grandes Églises chrétiennes.


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lundi 9 mars 2015

Esther




Un regard sur la figure d'Esther avec en perspective celle de Ruth parcouru précédemment (deux livres des « cinq rouleaux » de la Bible hébraïque). Deux exilées, une de Moab vers Israël, l'autre de la Judée vers Babylone et la Perse. Deux épousées par des personnages du pays d'exil — pays d’adoption pour Ruth qui y épouse un notable et qui reviendra grand-mère du roi David. Esther, qui épouse le roi de Perse, pays d'exil. Dans les deux cas, leur charme joue pour une suite pratique heureuse. Pour Esther, se dessine une dimension providentielle qui débouchera sur le salut du peuple juif menacé d'extermination par ses ennemis en terre d'exil.

*

Le livre ou rouleau d’Esther (hébreu : Meguilat Esther) est le vingt-et-unième livre de la Bible hébraïque. Il fait partie des Ketouvim selon la tradition juive et des Livres historiques de l’Ancien Testament selon la tradition chrétienne. Sa rédaction est généralement approximativement datée au IVe siècle AEC. (extraits de Wiki, articles Livre d'Esther –  ; et Pourim)

Il rapporte une série d’événements se déroulant sur plusieurs années : Esther, d'origine juive, est la favorite du plus puissant souverain de son époque - Xerxès Ier. Or, sous son règne, le grand vizir - Haman - intrigue et obtient de pouvoir exterminer toute la population juive. Devant pareille menace, l'oncle d'Esther - Mardochée - fait appel à sa nièce afin qu'elle obtienne du roi l'annulation du décret qui les condamne. Xerxès Ier - informé par Esther - prend toutes les mesures nécessaires pour protéger la population juive, et condamne le vizir, ainsi que tous ses fils, à être pendus au poteau destiné initialement à Mardochée. Enfin, les Juifs instaurent une fête annuelle, appelée Pourim (cf. infra *), afin de commémorer ce miracle.

Selon le livre d’Esther, le roi Assuérus prend pour femme Esther bat Avihaïl, une belle jeune femme qui tient secrètes ses origines judéennes sur les conseils de son oncle Mardochée. Celui-ci sauve le roi d'un complot.

Peu après, Haman, fils de Hamedata l'agaggite, monte en faveur auprès du roi. Outré par le fait que Mardochée ne s'incline pas devant lui alors que le protocole établi par le roi l'y oblige, il fait publier au nom du souverain et avec son accord un décret d'extermination de tous les Juifs vivant dans les 127 provinces de l'empire achéménide (où vit la quasi-totalité de la population juive de l'époque). La date d'application du décret est fixée par tirage au sort (hébreu : pour, cf. l'akkadien pûrû) au 13e jour du douzième mois, c'est-à-dire le mois d’adar.

Sur l'insistance de Mardochée, Esther vient trouver le roi (au péril de sa vie). Elle l'invite à un festin avec Haman sans dévoiler ses motifs où elle les convie à un second festin. Troublé, Assuérus se fait lire les annales royales pour occuper ses insomnies et prend connaissance de sa dette envers Mardochée. Il le récompense par des honneurs devant un Haman dépité. Lors du second festin, Esther dévoile son identité juive et le complot qui vise les siens. Haman est pendu à la potence même qu'il réservait à Mardochée et les Juifs sont autorisés à se défendre contre leurs assaillants. Après un jour de batailles (deux à Suse), les Juifs célèbrent dans l'allégresse ces retournements du sort et une fête est instituée pour les générations à venir.

Les innovations de Mardochée, devenu grand vizir du roi, ont une nature davantage sociale que religieuse : en effet, il ne demande pas d'offices de prières ni de retourner en terre d'Israël afin de réaliser quelque offrande mais de faire de grands festins, de s'échanger des colis alimentaires et de faire des dons généreux aux démunis.


* Pourim (« Sorts »)

Pourim est une fête juive d’origine biblique et d’institution rabbinique, qui commémore les événements relatés dans le Livre d’Esther.

Ceux-ci ont été vécus par les Juifs comme la délivrance miraculeuse d’un massacre de grande ampleur, planifié à leur encontre par Haman l’Agaggite dans tout l’Empire perse au temps de sa splendeur.

La fête est célébrée chaque année à la date du 14 adar (qui correspond, selon les années, au milieu des mois de février ou mars dans le calendrier grégorien).

Aux pratiques traditionnelles, consignées dans le Livre d’Esther et ordonnancées par les Sages de la Mishna, se sont ajoutées diverses coutumes, notamment culinaires, ainsi que des manifestations joyeuses, l’usage de crécelles à l’évocation du nom de Haman ou l'usage de déguisements.


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lundi 16 février 2015

Le Christ de la Parousie




« Le ciel se retira comme un livre qu’on roule. » (Apocalypse 6, 14)
«  On verra le Fils de l’homme venant sur les nuées
avec une grande puissance et avec gloire »
(Marc 13, 26)


Le mot « parousie » vient du grec ancien παρουσία / parousía qui signifie « présence » (ou encore « arrivée », « venue »). Le mot désignait dans le monde gréco-romain la visite officielle d'un prince. Les premiers écrits chrétiens, notamment ceux de Paul, emploient ce mot pour désigner la prochaine venue du Christ, son avènement glorieux inaugurant, à la fin de l'ère, les temps messianiques.

Matthieu 24
21 alors, la détresse sera si grande qu’il n’y en a point eu de pareille depuis le commencement du monde jusqu’à présent, et qu’il n’y en aura jamais. [...]
29 Aussitôt après ces jours de détresse, le soleil s’obscurcira, la lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées.
30 Alors le signe du Fils de l’homme paraîtra dans le ciel, toutes les tribus de la terre se lamenteront, et elles verront le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel avec puissance et une grande gloire.
31 Il enverra ses anges avec la trompette retentissante, et ils rassembleront ses élus des quatre vents, depuis une extrémité des cieux jusqu’à l’autre.
32 Instruisez-vous par une comparaison tirée du figuier. Dès que ses branches deviennent tendres, et que les feuilles poussent, vous connaissez que l’été est proche.
33 De même, quand vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l’homme est proche, à la porte.
34 Je vous le dis en vérité, cette génération ne passera point, que tout cela n’arrive.
35 Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.
36 Pour ce qui est du jour et de l’heure, personne ne le sait, ni les anges des cieux, ni le Fils, mais le Père seul.


Marc 13
25 les étoiles tomberont du ciel, et les puissances qui sont dans les cieux seront ébranlées.
26 Alors on verra le Fils de l’homme venant sur les nuées avec une grande puissance et avec gloire.


Luc 21
26 les hommes rendant l’âme de terreur dans l’attente de ce qui surviendra pour la terre ; car les puissances des cieux seront ébranlées.
27 Alors on verra le Fils de l’homme venant sur une nuée avec puissance et une grande gloire.
28 Quand ces choses commenceront à arriver, redressez-vous et levez vos têtes, parce que votre délivrance approche.


(Délivrance : cf. Ro 8, 18 sq. : 18 J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous.
19 Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu.
20 Car la création a été soumise à la vanité, — non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, (8-21) avec l’espérance
21 qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu.
22 Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement.
23 Et ce n’est pas elle seulement ; mais nous aussi, qui avons les prémices de l’Esprit, nous aussi nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l’adoption, la rédemption de notre corps.
)

1 Pierre 3, 22 : Il est à la droite de Dieu, depuis qu’il est allé au ciel, et que les anges, les autorités et les puissances, lui ont été soumis.

* * *

70 : destruction du Temple – superposée à l'avènement de l'ère nouvelle attendue, scellant de fait le « déjà » et le « pas encore », pas encore l'ère à venir, pour déjà là ! « Le royaume au milieu de Vous ».

Cf. Jean 2 :
19 Jésus leur répondit: Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai.
20 Les Judéens dirent : Il a fallu quarante-six ans pour bâtir ce temple, et toi, en trois jours tu le relèveras !
21 Mais il parlait du temple de son corps.

Où la Parousie, la présence du Christ, est en rapport sa résurrection, son omniprésence corporelle, mais jusqu'alors non-visible par tous… L’Église primitive attend sa manifestation glorieuse inaugurant le rétablissement du Royaume pour Israël (cf. Actes 1). De nombreux courants parleront rapidement d'un règne de mille ans (cf. Apocalypse 20). L’histoire verra les relectures se démultiplier. (Pour le retour des lectures millénaristes – « pré-millénaristes » (le Christ glorieux paraissant avant l’inauguration d'un Royaume millénaire) – à l'époque moderne et contemporaine, voir exemple ici.

*

Un moment symbolique significatif d'un nouveau déploiement de la compréhension de la parousie est-il à trouver en 312 avec la vision de Constantin – inaugurant bientôt le futur empire chrétien ? (Cf. Matthieu 24, 30 : le signe du Fils de l’homme paraîtra dans le ciel.) Un Royaume entrant dans l’histoire avant la Parousie ? Certains théologiens contemporain parlent à ce propos de « post-millénarisme ». Vu la déception quant à la dimension « paradisiaque » qu'entraînent tour à tour les pouvoirs « chrétiens », la position qui finira par devenir commune consiste à ne pas attendre de Royaume terrestre, historique, et à reporter la plénitude paradisiaque à un au-delà (position appelée parfois aujourd’hui « a-millénariste » : pas de Royaume millénaire à attendre.
La présence universelle du Christ est alors à percevoir comme relevant dans l’histoire d'un processus de déploiement intérieur du « Dieu sera tout en tous » de 1 Corinthiens 15. Une révélation de la présence universelle du Christ incarnant Dieu dans le temps...

*

Les 20 derniers siècles ont vu bien des réflexions sur la fonction révélatrice de l' histoire. Des moments célèbres de ces lectures peuvent être signalés, comme l’œuvre de Joachim de Flore au Moyen Age, ou plus récemment Hegel et son héritage, entre autre marxiste.

Il est toujours stimulant dans cet héritage de relire la prophétie concernant l' an 70 et la destruction du temple dans la perspective de la perte de la présence de Dieu qui se signifiait au Temple comme point d'insertion terrestre de la hiérarchie des cieux symbolisée par les sphères célestes.

*

À titre de réflexion deux moments symboliques de l'histoire de moderne et du bouleversement qui s'en est suivi quant à notre vision du monde :

1609 – Matthieu 24, 29 : les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées.
Galilée, Sidereus nuncius (traduit en français sous le titre Le Messager des étoiles) est un court traité d'astronomie, écrit en latin par Galilée en mars 1610 suite à ses observations de 1909, et publié le mois suivant.

Effondrement littéral de la dimension spatiale des puissances des cieux, avec les répercutions symboliques quand à la compréhension « des cieux ».


1859 – Apocalypse 6, 14 : Le ciel se retira comme un livre qu’on roule.
Charles Darwin, De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la Préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (titre anglais original : On the origin of species by means of natural selection, or the Preservation of favoured races in the struggle for life), publié le 24 novembre 1859.

Fermeture de la porte historiale de l'ouranien (= céleste) : dans la réflexion sur l’origine de l'homme dans l'histoire et la pré-histoire (l'historial), ne subsiste que la perspective chtonienne (= terrestre – le mot a donné « autochtone » : l'homme est désormais radicalement autochtone à la terre) ; avec les répercutions symboliques de la lecture de ce qu'est l'homme. Tout un tragique en est issu dans l'histoire ultérieure en termes d’autochtonie et de « cieux fermés » – cf. le tableau de Picasso « Guernika »…
Tandis que la philosophie s'attache depuis à retrouver au-delà de ce tournant la dimension céleste de l'homme – pensons à l’œuvre de Henri Bergson et aux réflexions qui en sont issues, sur l'esprit empruntant les voies chtoniennes de l’évolution jusqu'à l’auto-compréhension de sa présence comme source divine – sorte de « parousie » donc…
On pourrait alors penser à un retour du discours symbolique dans la psychologie des profondeurs (de Freud à Jung) et les courants de pensées qui directement ou indirectement, en héritent, jusqu'à René Girard proposant de lire au cœur de l'anthropologie des choses cachées dévoilées par le Christ, rendues présentes par sa révélation...


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lundi 9 février 2015

Histoires de Ruth et Bathshéva




(Pour Ruth, lire le livre de Ruth)

Batshéva :

2 Samuel, 11, 2-27
2 Un soir, David se leva de son lit et alla se promener sur le toit en terrasse de la maison du roi ; de là il aperçut une femme qui se baignait ; elle était très belle. 3 David envoya prendre des informations sur cette femme. On lui dit : C'est Bethsabée, fille d'Eliam, femme d'Urie, le Hittite. 4 David envoya des messagers la chercher. Elle se rendit auprès de lui, et il coucha avec elle alors qu'elle se consacrait pour se purifier de son impureté ; puis elle rentra chez elle. 5 La femme fut enceinte ; elle fit dire à David : Je suis enceinte.
6 Alors David fit dire à Joab : Envoie-moi Urie, le Hittite ; et Joab envoya Urie à David. 7 Urie se rendit auprès de David, qui lui demanda comment allait Joab, comment allait le peuple et comment allait la guerre. 8 Puis David dit à Urie : Descends donc chez toi te laver les pieds. Urie sortit de la maison du roi, suivi d'un présent du roi. 9 Mais Urie se coucha à l'entrée de la maison du roi, avec tous les hommes de la garde, et il ne descendit pas chez lui. 10 On vint dire à David : Urie n'est pas descendu chez lui. Alors David dit à Urie : N'arrives-tu pas de voyage ? Pourquoi n'es-tu pas descendu chez toi ? 11 Urie répondit à David : Le Coffre, Israël et Juda habitent dans des huttes, mon maître Joab et les hommes campent en rase campagne, et moi, je rentrerais chez moi pour manger et boire et pour coucher avec ma femme ! Par ta propre vie, je ne ferai pas une chose pareille ! 12 David dit à Urie : Reste encore ici aujourd'hui, et demain je te renverrai. Urie resta à Jérusalem ce jour-là et le lendemain. 13 David l'invita à manger et à boire devant lui et il l'enivra ; le soir, Urie sortit et se coucha avec les hommes de la garde, mais il ne descendit pas chez lui.
14 Au matin, David écrivit une lettre à Joab et l'envoya par l'intermédiaire d'Urie. 15 Il écrivit dans cette lettre : Placez Urie à la pointe du combat le plus violent et retirez-vous derrière lui, afin qu'il soit frappé et qu'il meure.
16 Joab, qui avait observé la ville, plaça Urie à un endroit où il savait qu'il y avait des adversaires aguerris. 17 Les hommes de la ville firent une sortie pour combattre Joab ; il en tomba parmi la troupe, parmi les hommes de David, et Urie, le Hittite, mourut aussi. 18 Joab envoya un messager faire un rapport à David sur tout ce qui s'était passé lors du combat. 19 Il donna cet ordre au messager : Quand tu auras achevé de raconter au roi tous les détails du combat, 20 si la fureur du roi éclate et qu'il te dise : « Pourquoi êtes-vous allés combattre si près de la ville ? Ne savez-vous pas qu'on lance des projectiles du haut de la muraille ? 21 Qui a tué Abimélek, fils de Yeroub-Bésheth ? N'est-ce pas une femme qui a lancé sur lui, du haut de la muraille, une meule de moulin ? N'est-ce pas ainsi qu'il est mort à Tébets ? Pourquoi vous êtes-vous approchés de la muraille ? » Alors tu diras : « Ton serviteur Urie, le Hittite, est mort aussi. »
22 Le messager partit. A son arrivée, il fit un rapport à David sur tout ce pour quoi Joab l'avait envoyé. 23 Le messager dit à David : Ces hommes ont eu l'avantage sur nous ; ils ont fait une sortie contre nous, à l'extérieur, et nous les avons repoussés jusqu'à l'entrée de la porte de la ville ; 24 on a lancé des projectiles sur tes hommes du haut de la muraille, et certains de tes hommes sont morts ; ton serviteur Urie, le Hittite, est mort aussi. 25 David dit au messager : Tu parleras ainsi à Joab : « Que cela ne te déplaise pas ; l'épée dévore tantôt l'un, tantôt l'autre. Attaque courageusement la ville et rase-la ! » Et toi, encourage-le.
26 La femme d'Urie apprit que son mari était mort, et elle se mit à se lamenter sur son époux. 27 Quand le deuil fut passé, David l'envoya chercher et la recueillit chez lui. Elle devint sa femme et lui donna un fils. Ce que David avait fait déplut au SEIGNEUR.


*

Cf. les développements talmudiques et cabalistiques. Un intéressant aperçu dans Tobie Nathan, Le philtre d'amour, éd. Odile Jacob, 2013, p. 155-169 (extraits) :

[…] Depuis lors, les juifs ne cessent de commenter le comportement inouï de leur roi le plus sacré. Alors, comment cela ? L'homme désigné par Dieu pour diriger son peuple, cet homme gratifié de tous les dons, celui de la guerre et celui de la sainteté, ce poète inspiré à qui l'on attribue la rédaction des psaumes, cet homme serait allé sans hésiter un instant, se débarrasser de son rival pour lui ravir sa femme? En agissant ainsi, il avait non seulement commis les deux crimes les plus odieux, les plus sévèrement condamnés par la loi, l'adultère et le meurtre, mais il avait de plus usé de son pouvoir discrétionnaire pour ce faire. Et c'était cet homme au comportement pervers que l'on présentait au peuple comme modèle, plus encore, comme guide? Les juifs ont toujours pensé qu'il devait se cacher là un mystère.
Le texte biblique s'appesantit néanmoins sur la faute de David. Et les commentaires d'affluer en ce sens. […] C'est même, on le sait, le contenu du Psaume 51, qu'on attribue à David lui-même :
« Lorsque Nathan, le prophète, vint à lui, après que David fut allé vers Batshéva...
Ô Dieu ! Aie pitié de moi dans ta bonté ; selon ta grande miséricorde, efface mes transgressions ;
Lave-moi complètement de mon iniquité, et purifie-moi de mon péché.
Car je reconnais mes transgressions, et mon péché est constamment devant moi »
(Psaume 51, 2-4).
Si le récit de son repentir laisse place à des idées pieuses sur l'obligation de reconnaître sa propre faute, dressant très tôt le modèle d'une morale absolue, qui ne tolère aucune exception, même s'il s'agit des puissants, il n'explique l'acte en rien. Le mystère reste donc entier. Quelle force, plus puissante que la crainte de Dieu dont David était entièrement habité, s'était-elle emparée de lui ? Le Talmud a évidemment traité de cette question à de nombreuses reprises.
[...] Oui, David était préparé à sa chute, répète [le commentateur Rabba], mais il ne pouvait l'éviter. Il lui était impossible de résister, soumis à une puissance, un magnétisme, infiniment plus fort que sa volonté. Car, nous apprend Rabba, « Batshéva était destinée à David depuis la création du monde », et il ajoute : « Mais c'est avec la souffrance qu'elle est arrivée jusqu'à lui » (Talmud Bavli, traité Sanhedrin, 107 A). » […] [Elle] « lui était destinée depuis la création du monde », autrement dit [elle est] son âme sœur. […]
Si l’on est mis en présence de son âme sœur […], rien ne pourra alors s’opposer à l’élan qui nous portera vers elle, ni la loi, ni la morale, ni le regard des autres, ni même la parole de Dieu. […] D’après [Joseph Gikatila (1248-1325), Le secret du mariage de David et Bethsabée, éd. de L’Éclat, 2003.], David ne pouvait échapper à la force qui s’était emparée de lui car il avait reconnu Batshéva, sa jumelle, son épouse parfaite […]. Ce que ressentit David ? À la fois une douleur, une tension et un élan, puisqu’il avait perçu dans le même temps son incomplétude intrinsèque et la promesse de la combler (Tobie Nathan, p. 161-162). […]
« Et quand un mâle est créé, nécessairement, sa partenaire féminine est créée en même temps que lui, parce que l'on ne fabrique jamais d'en haut une demi-forme, mais seulement une forme entière. » [...] On pourrait la résumer ainsi : les hommes, les femmes ne sont que des demi-êtres. Leur inquiétude à vivre, cette inquiétude à la fois philosophique et morale que Kierkegaard appelait l' « angoisse », provient de leur incomplétude primordiale. En ignorant sa cause, ils se condamnent à une existence perpétuellement tourmentée. La seule possibilité qui leur est offerte de se constituer en être total est la rencontre avec leur âme sœur, leur moitié. […] Si la prémisse de cette théorie est stupéfiante, ses conséquences sont capitales et se ressentent jusqu'à l'expression des amours modernes.


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samedi 17 janvier 2015

Le crucifié




La mort de Jésus est l'aboutissement d'un procès qui a largement révélé la disproportion entre la promesse accomplie et une attente qui n'était pas à la mesure.

Cela atteint son comble dans le contraste entre des moqueurs et les premiers signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire, selon le Nouveau Testament qui les donne comme à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des tombeaux s'ouvrent.

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27:45).

*

Quelque chose n’est pas à la mesure ordinaire. Déjà lors du procès qui a conduit ici, éclatait le quiproquo. Comme le disait le Psaume 2, tous se sont ligués contre le Messie ; et, au jour de la crucifixion, c'est là le comble, sans vraiment s'en rendre compte. Les responsables d'Israël, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée au paganisme romain, se montrent fort proches des Romains !

Le conflit semble être ainsi dans une large mesure celui qui oppose ceux qui ont des positions élevées et bien assises, au peuple dont l'espérance qu'il porte en Jésus commence à être jugée par trop dangereuse. Et finalement, devant le décalage qui va s'avérer exister entre le Royaume du Christ et les espérances populaires, les chefs religieux parviendront à retourner le peuple sans trop de difficultés contre celui qui est porteur de quelque chose de bien plus grand que ses faibles espérances.

On connaît le prétexte religieux qu'ont invoqué les prêtres pour livrer Jésus : le blasphème : il s'est identifié au Fils de l'Homme de Daniel (Mt 26:64-65, Mc 14:62-63, Lc 22:69-71). Le Fils de l'Homme est alors un personnage céleste, image éternelle de Dieu (cf. Daniel Boyarin, Le Christ juif, éd. du Cerf).

Il est fort probable qu'en fait, les Sadducéens, dont sont les prêtres en général, ne croient pas à ces traditions populaires sur le "Fils de l'Homme" des apocalypses. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même une citation de Daniel sur le Fils de l'Homme, le grand prêtre crie au blasphème. Il y a là vraisemblablement une bonne part d'intention démagogique, comme dans son geste spectaculaire — déchirer son vêtement. Par "réalisme", les prêtres et les Hérodiens, plus ou moins à la botte des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance populaire au personnage céleste du Fils de l'Homme.

Mais cet être céleste devient concret, en Jésus Christ (Apocalypse 1:8) : la chose peut devenir dangereuse, subversive, surtout si ce Jésus rassemble les espérances messianiques du peuple ; et d'autant plus que les Romains s'en inquiètent.

Or, le sous-entendu de Caïphe peut porter : le Fils de l'Homme auquel croit le petit peuple est un personnage céleste. On s'attend à le voir descendre du ciel dans le Temple ; Jésus, déjà au désert selon le NT, a refusé la tentation de se présenter ainsi, en héros triomphant (Mt 4:5-7).

Ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Sa prétention à la filiation divine, sa référence au titre divin de Fils de l'Homme peut sembler on ne peut plus blasphématoire : ce prétendu Fils de l'Homme n'a pas fière allure !

Et le comportement du grand prêtre porte sans doute son effet. Car au fond, Jésus affole, et plus que les seuls prêtres et autres Hérodiens, assimilés, eux, aux Romains (Matthieu ne mentionne même pas Hérode au procès). Jésus n'admet aucune concession : surtout, certes, pas aux Romains et à leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus aux zélotes, dont il semble pourtant plus proche, dont il ne se sépare, apparemment, que sur les moyens : ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu et par la douceur que le Royaume espéré sera instauré.

La crainte la plus nette n'en est pas moins le fait des prêtres : "s'il continue les Romains vont nous détruire". On le livrera donc aux Romains.

*

Et de cette façon s'explique l'attitude de Pilate. Pilate ne comprend pas : "qu'as tu fait, que les tiens te livrent à moi ?" Ou : "qu'en saurais-je de ta messianité, de ta royauté ? moi je ne suis pas juif... vous avez votre Loi, etc." Sous-entendu : "réglez donc cela entre vous !"

Et Pilate s'affolera de plus en plus. Les grands prêtres d'une nation censée être fort anti-romaine iront jusqu'à confesser n'avoir de roi que César, selon Jean (19:15) ! Pilate ne peut qu'y trouver confirmation dans son sentiment qu'il y a mystère derrière le procès de cet homme.

*

Dans cette fuite en avant, dans ce dévoilement des cœurs, le nœud du problème est manifesté : Jésus porte l'épée qui tranche, là où s'effectue le partage entre le confort de ce monde et le mystère déroutant de la Vérité.

Et c'est là le problème que pose Jésus par son silence devant ce Pilate perplexe : son Royaume n'est pas de ce monde. En d'autres termes : les grands prêtres, quoique Judéens, qui me livrent à toi, et les Romains, même combat.

La Vérité est d'au-delà des attentes mesquines et des pouvoirs passagers de ce monde qui passe. La Vérité ne peut qu'être exclue, condamnée, mais pour une condamnation qui est son triomphe, triomphe par rapport au monde.

Car dans cette condamnation éclate le fait que la Vérité exclue est la condamnation du monde. Lorsque le Christ est exclu, c'est le monde et celui qui le séduit qui est jeté hors de sa lumière : "il y eut des ténèbres sur toute la terre". Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence, et des pouvoirs transitoires, s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train d'élever Jésus dans sa gloire, par le mystère de cette crucifixion, selon Jean (12:32-33).

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre, la terre entre dans les ténèbres (Mt 27:45). Alors éclate la Vérité, qui dépasse infiniment les préoccupations de toutes les fausses vérités. Mieux peut-être que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : "Il était vraiment le Fils de Dieu" (Mt 27:54).

Au milieu du chaos, des cris et des moqueries, s'esquisse un autre ordre, irréfutable : c'est là que Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est son parti : la justice, fût-elle voilée dans les sarcasmes : là est la puissance de Dieu.

*

C'est ainsi que selon la foi des disciples, apparaît dans l'Histoire cette Vérité qu'a perçue Daniel dans la vision céleste. L'Apocalypse nous le dévoile comme l'être mystérieux dont Jésus ne cessait de parler à ses disciples : le Fils de l'Homme. Il est dans les cieux, selon la Révélation prophétique, un être céleste, comme un Fils d'Homme, qui reçoit la domination sur toutes choses, une domination éternelle, une domination qui est celle de Dieu.

Et Jésus ne cessait de parler de ce Fils de l'Homme, mais d'une façon dont certains hésitent à penser qu'il s'agisse de lui : il en parle à la troisième personne. Avec des allusions pourtant de plus en plus claires : "il faut que le Fils de l'Homme soit élevé" (Jean 12:34). On commence à comprendre alors qu'il parle peut-être de lui-même. L'élévation en question ici s'avèrera alors être sa crucifixion : les disciples le relèveront après : "il disait cela pour indiquer de quelle mort il devait mourir" (dira Jean 13:33).

Caïphe ne s'y est pas trompé : "vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées" lui a dit Jésus. Il blasphème a répondu Caïphe (Matthieu 26:64-65).

L'Apocalypse a compris la même chose que Caïphe, mais y croit. Il est l'Alpha et l'Omega, celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, voici qu'il vient sur les nuées" (Apocalypse 1:5-8). Il est le rédempteur qu'a vu le Livre de Job, celui qui se lève au dernier jour, présent avant même la fondation du monde. C'est pourquoi il est l’exaucement de toutes nos prières, le dévoilement de sa propre prière au Gethsémani.

C'est ainsi son sang est notre salut, selon le vrai sens de ce qu’a dit le peuple : "Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants !" (Mt 27:25). Malgré l’affreux contresens de la lecture historique de cette prière du peuple, il n’y a en effet rien d’autre que salut et bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie. On peut renvoyer ici aux travaux de René Girard.

*

Se dessine le fond du dévoilement, "de l'Apocalypse" du Fils de l'Homme : l'élévation dans l'abaissement — la croix (Jean 12:32-33). Le Fils de l'Homme qui est dans les cieux est cet humble témoin de la Vérité dans le concret.

Loin de nos vanités, inaccessible, il nous est, étrangement, infiniment proche, lui qui est cette Parole éternelle demeurant avec Dieu avant la fondation du monde. Or c'est cette Parole dont Paul écrit à l'Église de Rome (Romains 10) qu'elle est toute proche, celle de la foi : "Quiconque croit en lui ne sera pas confus... quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé" (Ésaïe 28:16, Joël 3:5, Romains 10:11,13).


RP
« Qui dites-vous que je suis ? »
Un parcours non-exhaustif de la perception de Jésus


Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
4) 19 & 22 janvier 2015 Le crucifié (PDF)


lundi 12 janvier 2015

Déborah et le ministère prophétique féminin




Lire au livre des Juges les chapitres 4 et 5.

La figure de Déborah, qui y est présentée comme « prophétesse », est significative d'un en-deçà ou au-delà de l’institution, mâle en ce temps-là. L'Esprit (notion féminine en hébreu) investit ses portes-paroles indépendamment de toute qualification institutionnelle ou légitimation telle que la masculinité. Une « anomalie » vouée toutefois à faire ultérieurement institution, institution autre, incluant le ministère des femmes.

Car cela dit, il ne s'agit pas pour autant, avec Déborah prophète (comme avec les autres prophètes) d’auto-proclamation : dans le texte de Juges 4 et 5, la position de Barak en atteste (chef de guerre officiel) — qui confirme cependant la primauté de Déborah comme prophète.

Un mot sur la dimension guerrière, qu'il n'est pas à légitimer ou à délégitimer : elle est liée à un contexte, qui n'est pas forcément à reproduire ! La transposition à un plan de combat spirituel y est induite : comme pour tout moment historique, les combats se légitiment à un plan moral et spirituel, où la violence du temps devient symbole. Pour prendre un exemple : aujourd'hui, quand on parle en France en contexte politique de « couper des têtes », il ne s'agit plus, malgré la référence à la Révolution française, de décapitations littérales !... On a transposé à un autre plan. Il est tout aussi légitime d'opérer cette transposition pour notre texte, et donc de transposer la fonction prophétique à notre conception du ministère prophétique, jusque dans l’Église...

*

Excursus : Ministère prophétique et ministère féminin

Le ministère féminin, y compris ministère de responsabilité, tel le ministère pastoral, s'avère n'être pas un phénomène récent. Seule son institutionnalisation officielle est récente dans le monde moderne. L'action missionnaire, par exemple, a été, et de longue date souvent dirigée par des femmes, remplissant ainsi, sans en avoir le titre, un rôle incontestablement pastoral, voire apostolique. Aussi, n'est-il pas acquis que ce soit les partisans du ministère pastoral féminin qui aient été les novateurs ; ce que pourrait s'avérer confirmer la pratique de l'Église primitive.

Toutefois, le ministère institutionnel féminin, lui, est inexistant depuis fort longtemps. L'inexistence du ministère pastoral féminin remonte à la nuit des temps ecclésiaux, l'inexistence du ministère diaconal féminin date du VIe siècle, pour l'Église latine, lors de sa suppression par les conciles d'Épaone (517) et d'Orléans (539). Les diaconesses ont survécu un peu plus longtemps en Orient. Les raisons de l'inexistence institutionnelle du ministère féminin, inexistence institutionnelle reprise longtemps par le protestantisme, qui connaissait pourtant des ministères féminins non officiels, ne sont pas aussi limpides que le soutiennent les adversaires de l'accession des femmes à des postes de responsabilité ecclésiastique. Ces derniers y voient volontiers une interdiction néo-testamentaire, et de citer à cet effet des textes forts impressionnants — tendant ainsi à l'abolition d'une pratique traditionnelle au profit d'une institution traditionnelle. Car la question doit être posée : est-ce vraiment là l'enseignement néo-testamentaire ?

Les Églises les plus attachées à l'exclusivité masculine de l'accession au ministère sont les Églises regardant explicitement le ministère comme d'ordre sacerdotal ; et qui, pour cela, arguent de la symbolique des sexes — ce qui est étranger au Nouveau Testament. On peut se demander si le refus du ministère féminin, dans la mesure où l'on sait — clairement pour le diaconat — qu'il a été abandonné, n'est pas à chercher dans ce type de décalage par rapport au Nouveau Testament, éventuellement projeté sur le Nouveau Testament, plutôt que dans l'enseignement du Nouveau Testament lui-même.

La « sacerdotalisation » du ministère, accompagnée à terme de sa masculinisation exclusive, remonte, il est vrai, à très haute époque, puisqu'on la trouve déjà en germe chez Clément de Rome (fin Ier siècle). Clément trace un parallèle entre le ministère ecclésiastique et l'institution lévitique, clairement sacerdotale et mâle — et héréditaire, ce qui distingue nettement cette institution de la vocation prophétique, et n'est pas sans importance. Pour Clément, les diacres représentent les lévites ; les presbytres (les desservants mosaïques) ; et l'évêque, le grand desservant (Clément, 1 Corinthiens 40:5).

La logique d'une telle vision fait déboucher l'Église sur l'exclusion du ministère féminin. On peut penser que ces raisons se sont pas sans rapport avec l'abolition du diaconat féminin : on sait que les diacres ont un rôle à jouer en ce domaine ; dans le livre des Actes on les voit « servir aux tables » (Ac 6:2), service qui vraisemblablement, à l'époque, n'est pas sans rapport avec la Sainte Cène. On les voit au moins décider de l'administration de baptêmes non urgents (Ac 8). Il ne faut cependant pas prêter ces développements ultérieurs à Clément, qui écrit dans un contexte de remise en question de l'autorité des ministres de l'Église de Corinthe, et qui use pour sa polémique du parallèle de l'institution mosaïque. La dérive n'en est pas moins amorcée, qui éloigne l'Église de la tradition des Apôtres, qui situait le ministère dans une perspective prophétique, et non sacerdotale, ministère de la Parole, de la libre Parole.

Il s'agit de ne pas perdre de vue cette perspective lorsqu'on lit les propos du Nouveau Testament. Il s'agit de tenter de redessiner le contexte historique qui est le leur, plutôt que de les lire à travers la projection d'un cadre institutionnel forgé par l'histoire ultérieure. Quant à l'Église primitive, il n'est point très mystérieux de savoir d'où elle hérite sa structure : non d'une institution sacerdotale, mais de la Synagogue ; en laquelle il faut naturellement chercher les fameuses coutumes universelles des Églises (1 Co 11:16, 14:33, Ac 15:21) - composées majoritairement de populations gravitant autour de la Synagogue (cf. Ac).

Exemple de ces coutumes : l'attitude des chrétiens à l'égard des viandes sacrifiées aux idoles. Jacques a dit (Ac 15:19-21), Paul raisonne (Ro 14, 1 Co 8, 10), la pratique commune demeure la coutume universelle, celle de la Synagogue : on s'abstient. Cette coutume est largement abandonnée depuis, malgré l'ordre de Jacques et le conseil de Paul : rares sont les chrétiens qui, aujourd'hui, mangent casher !

Quant au voile ou au silence des femmes - autres de ces coutumes, - nul besoin de chercher chez les païens des mœurs qu'ils n'avaient pas : la Synagogue, depuis des temps immémoriaux, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elle peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte — on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité (certaines grandes Églises américaines ont aujourd'hui, par le moyen de l'audiovisuel, introduit une pratique similaire pour les parents d'enfants jeunes : ils peuvent assister au culte tout en gardant leurs enfants, et sans être proprement dans le lieu du culte).

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, du fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes — quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls... Pour paraphraser Paul : « que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent, et obtiennent les éclaircissements, qu'éventuellement elles souhaitent, une fois à la maison, plutôt que d'entamer entre elles des discussions théologiques propres à perturber ce qui se déroule dans la partie centrale » (1 Co 14:34-35). « Qu'elles demeurent dans le silence et s'occupent de leur rôle par excellence, la maternité » (1 Ti 2:9-15).

C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de sa revendication prophétique, le Nouveau Testament se spécifie par rapport à l'habituel de la Synagogue dont il n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.On est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique ou du miraculeux, de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit d'une communauté naissante, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin jusqu'au VIe siècle et plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12:28-30, Ép 4:11). La Didaché (11-12) nous apprend qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didaché 15:1-2). Et rien n'indique dans le N.T. qu'il faudrait distinguer un ministère prophétique d'une fonction portant le même nom et qui ne serait jamais reconnue dans l'institution (et qui serait réservée aux prophétesses ?).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par « ministresse », puisqu'on traduit le même mot par « ministre », pour Paul, sans nier que le ministère en question soit celui d'apôtre. Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, alors, les distinguait : le voile... ou ce que peut signifier kaluma (dont les hommes portaient un équivalent : le châle de prière, le talith). C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée majoritairement juive.

Il demeure que, même dans le cadre d'une structure synagogale, il est difficile, au regard des écrits apostoliques, de soutenir que le ministère féminin, ministère d'enseignement, prophétique, n'avait pas sa place. Prophétique, une telle fonction n'a pu disparaître que lorsque le ministère a été conçu comme sacerdotal, pour des raisons symboliques dont on peut douter du bien fondé.

… Ancêtre lointaine de cette dimension prophétique concernant aussi les femmes, la figure de Déborah.


RP
Du féminin et de quelques
figures féminines dans la Bible


Église protestante unie de France / Poitiers
Etude biblique 2014-2015
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
4) 13 & 15 janvier 2015 Déborah (PDF)


dimanche 11 janvier 2015

Solidaire...



« Je suis Charlie »

... Slogan solidaire s'il en est, que l'on a entendu depuis quelques jours, avec « je suis Ahmed », « je suis juif », slogans solidaires de toute victime, quoiqu'il en soit par ailleurs de nos croyances, non-croyances, appartenances diverses, et sans que quiconque ne soit fondé à se sentir en supériorité par rapport à quiconque, fût-ce par rapport aux bourreaux !... À l'instar de Jésus se repentant de ce qu'il n'a pas commis, dans le signe d'un baptême de repentir, en solidarité humaine, solidarité y compris avec ceux qui le haïssent, de fautes qu'il n'a pas commises.