jeudi 21 août 2025

Deux réflexions qui restent sans réponse…




« S’il existait aujourd’hui un État palestinien, il serait dirigé par le Hamas et nous aurions un État de type taliban. Un État satellite de l’Iran. Est-ce ce que les mouvements progressistes de la gauche occidentale [et aujourd'hui du “centre”] veulent créer ? » (Salman Rushdie, interview au journal allemand Bild, 19.05.2024).

« Si les Arabes déposaient leurs armes aujourd’hui, il n’y aurait plus de violence. Si les Juifs déposaient leurs armes aujourd’hui, il n’y aurait plus d’Israël » (Golda Meir, années 1970)

« Il n’y a pas beaucoup de réflexions profondes [au] sujet [d'un État palestinien aujourd’hui], mais surtout une réaction émotionnelle aux morts à Gaza. C’est normal. Mais quand cela dérape vers l’antisémitisme et parfois même vers le soutien au Hamas, cela devient problématique. » (Salman Rushdie, ibid.)

mercredi 20 août 2025

Questions d’action (de Calvin à Weber et retour)


Décalogue de Chamerolles (Loiret)


1) Des philosophies de l’action sont apparues en lien avec les réflexions sur la transformation du monde par le protestantisme — notamment suite à l’œuvre de Max Weber (1864-1920), L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, 1904-05/1920.

Qu’en est-il alors de l’impulsion initiale de la Réforme, le salut par la grâce seule, reçue par la foi seule indépendamment des œuvres ?

Le christianisme protestant est-il une religion sans œuvres, ou une religion de l’action effrénée ?

On retrouve là les deux attaques classiques et contradictoires du protestantisme.

D’un côté, une religion amorale, qui sous prétexte de salut par la foi sans les œuvres, se dispense d’exigences morales : ainsi le reproche classique porté en premier lieu à Luther, prêtre et moine, qui rejette ses vœux comme illégitimes et épouse une nonne ! Salut par la foi seule a affirmé Luther suite à Paul. Et en conséquence, a-t-il assumé, pas question pour le salut d’une ascèse quelconque. Pas question a fortiori d’une ascèse imposée dès lors illégitimement par une Église demandant ce que la Loi de Dieu exprimée dans la Bible ne demande pas : le célibat. Voilà donc un salut gratuit qui déboucherait sur un amoralisme ?

À l’inverse, on a reproché au protestantisme, plus souvent dans sa branche calviniste, un légalisme tatillon, une rigidité morale excessive.


2) Ce paradoxe apparent se résout en fait assez facilement :

Selon la foi de la Réforme, le chrétien est libéré par la foi seule… pour agir dans la liberté. Libéré pour être libre d’agir en se tournant vers le monde. Aucun salut à acquérir : il est donné, pour une action de responsabilité, un envoi, selon les dons propres de chacun au bénéfice du monde.


3) Max Weber — au-delà de ses trop nombreuses et trop considérables approximations (cf. Philippe Besnard, Protestantisme et capitalisme. La controverse post-wéberienne, Armand Colin, 1970 ; cf. aussi André Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, Genève, 1959), Max Weber est de ceux qui se penchent sur les effets et les particularités de ce débouché de la foi de la Réforme sur l’action.

Au-delà des approximations qui ont fortement grevé sa thèse — il reste de Max Weber l’idée d’ « innerweltliche ascese », expression allemande que l’on peut traduire par « ascèse à l’intérieur du monde ».

Il faut cependant réinterpréter cette notion. Certes, la liberté risque de se dissoudre dans l’action qui en ressort — les fruits de l’action étant alors censés prouver que la libération a bien été reçue ! C’est un des travers qui a été reproché au protestantisme (caricature 2e version : légalisme tatillon) et que reprend Weber.

L’essentiel de la notion d’ « innerweltliche ascese », dans ce qu’elle a d’exact, est que la libération par la foi débouche sur une sortie de la stricte intériorité — illustrée par la sortie de Luther du couvent comme lieu de salut obligatoire. Désormais la pratique du combat éthique va s’exercer dans la société.

D’autres aspects du développement de Weber sont sujets à caution. Par exemple :

— Sa compréhension de la prédestination et de ses effets relève du contresens : loin de produire une inquiétude qui verrait les croyants amenés à se prouver leur salut par le fruit de leurs œuvres et la multiplication de leurs productions et de leur richesse comme signe de bénédiction, la prédestination ancre la conscience dans la paix ! Le seul signe du salut est la foi (pas la richesse !) ! (Cf. Wesley qui confie dans son Journal qu’avant sa conversion il avait “appris à mépriser comme ‘presbytériens’” ceux qui du fait de la prédestination se reposent sur la foi : l’inverse de ce que comprend Weber, qui semble n’avoir pas lu Wesley. Cf aussi Liliane Crété — Les Puritains : Quel héritage aujourd'hui ?, Olivétan, 2012, p. 54 & 57-58 — qui précise que le capitalisme tel que le présente le sociologue se développe au contraire malgré le calvinisme ; ou Monique Cottret — sur France culture, “Jansénisme, les racines du Tartuffe” - à 29 mn —, qui parle d’une confusion à ne pas faire avec le jansénisme, qui lui peut produire l’angoisse en ne posant pas de certitudo salutis.) Cette doctrine classique, la prédestination, signifie pour la Réforme (au contraire de ce qu’en comprend Weber) que le salut est nécessairement donné gratuitement parce que, condamné par ses œuvres on est incapable d’obtenir le salut. Le salut est donc le fruit d’un acte souverain de Dieu, décidé indépendamment des actions humaines, et donc relevant d’une décision mystérieuse, précédant même le temps : prédestination ! Prouver sa prédestination au salut par l’action, quand la grâce ne connait de signe que la foi seule, est dès lors contradictoire et n’a pu être éventuellement que le fait de groupes trop ultra-minoritaires pour être représentatifs ou significatifs.

— Autre malentendu, la question de la libéralisation du prêt à intérêt par Calvin. Il est vrai que Calvin constate que la Loi biblique contre l’usure dit strictement qu’il est illégitime de retirer un intérêt de quelqu’un qui aurait besoin d’un prêt pour vivre. Cela ne vaut pas lorsqu’un entrepreneur obtient un prêt en vue d’un gain financier. Par exemple dès la fin du Moyen Âge (avant Calvin), on pouvait constater qu’un commerçant qui se faisait prêter de l’argent pour obtenir un navire qui reviendrait chargé d’épices, pourrait connaître un enrichissement montrant que l’argent investi « travaille » ; et qu’il est donc légitime que le prêteur en ait sa part. Calvin considère ces faits économiques dans son interprétation de la loi interdisant l’usure. Mais la libéralisation du prêt à intérêt a été aussi (d’une autre façon) le fait des Jésuites alors dominants (cf. la critique de Pascal — « proche » des calvinistes !). En outre, déjà avant la Réforme la pratique bancaire est un élément essentiel à la naissance du capitalisme, qui de fait se développe considérablement dès la Renaissance italienne.

Reste un point indubitable, le seul : l’idée d’ « innerweltliche ascese » — « ascèse à l’intérieur du monde » — couplée à la relecture protestante, que constate Weber, de la notion de vocation — « Beruf » en allemand. La vocation, dans la perspective que souligne Luther, n’est pas spécifiquement la vocation « religieuse », ou la vocation au couvent. La vocation comme appel de Dieu, se vit dans le monde. C’est une vocation à un combat (sens premier de « ascèse »), et un combat éthique en fonction de ce que chacun est profondément devant Dieu : une vocation à s’accomplir dans l’action que l’on va mener. « Beruf » signifie ainsi vocation, ou simplement « travail », « métier » : il s’agit de découvrir ce qui correspond au fond de notre être : ce à quoi Dieu nous appelle dans tous les domaines de la vie, professionnelle, matrimoniale, etc., et fondamentalement, éthique. On est loin de l’otium antique, où une espèce de saine oisiveté est signe de noblesse. Ici, le travail est valorisé comme lieu d’épanouissement, de réalisation de ce que l’on est au fond de soi. Ce faisant, on retrouve probablement le sens biblique de l’être humain comme agent responsable dans la création divine dès le récit de la création, sens renouvelé dans l’envoi des disciples au monde à la suite du Christ incarné.

Avec ce changement de perspective, de la valorisation de l’otium à la valorisation du travail, se met en place, et bientôt de façon de plus en plus systématique, avec les travers inhérents à tout développement, un véritable développement économique, avec création et expansion d’entreprises vouées à croître exponentiellement. Le capitalisme, apparu en Occident à la fin du Moyen Âge et à la Renaissance, et parfois bloqué par la Contre-réforme, prend alors la coloration qui sera la sienne.

Le constat de l’enrichissement général apparaît, et est théorisé. On a nommé le libéralisme économique. Ainsi Adam Smith - 1723-1790 (en défaut pour sa part de compréhension de la notion de péché originel, qui suffit à expliquer que le “ruissellement” espéré par certains de nos jours ne se produit pas).

Tout cela n’est pas sans revers…


4) Le travail est lieu de réalisation de soi pour ceux chez qui il répond à une vocation. Pour ceux qui deviennent les employés d’entreprises à grande échelle, il peut être tout autre chose !

Karl Marx (1818-1883 ; cf. Le Capital) parlera d’aliénation. Un tout autre aspect du travail, de l’action humaine.

Aliénation. Comment parler de réalisation de soi quand le travail peut être le fait de personnes carrément réduites en esclavage — on sait que dès la Renaissance, les développements industriels ont causé des réductions massives en esclavage (liées à l’“accumulation primitive du capital”). Des déportations sont avérées dès le Moyen Âge pour le continent africain (traite transsaharienne par le monde musulman, puis reprise portugaise, puis transatlantique concernant l'essentiel du continent européen) — antérieurement les mises en esclavage concernaient les Slaves : à partir des développements coloniaux consécutifs à la “découverte de l’Amérique”, et suite aux massacres et à la diminution drastique des populations “indiennes”, le continent africain sera littéralement saigné de ses forces vives. (On pourrait aussi consulter Le livre noir du capitalisme, Gilles Perrault, dir., éd. Le temps des cerises 1998, qui entend montrer qu'en nombre de victimes le capitalisme n'a pas grand chose à envier aux marxismes — du soviétisme au maoisme avec le débouché khmer rouge. Le livre entend répondre au Livre noir du communisme, Stéphane Courtois dir., éd. Robert Laffont 1997.)

Pour rester à des cas moins extrêmes, comment parler de l’action, du travail comme lieu d’épanouissement, quand il est question de travail à la mine, concernant jusqu’aux enfants, dans le cas du prolétariat ? Comment parler d’épanouissement pour un travailleur à la chaîne qui ne voit pas le produit fini de son geste répétitif ? Cela a été remarquablement illustré par Chaplin, dans Les temps modernes, critique de l’organisation du travail telle que développée par Henry Ford. Comment parler d’épanouissement quand les familles reproduisent la hiérarchie industrielle à petite échelle, réduisant les femmes à un statut mineur ?

On est au cœur du débat moderne occidental entre libéralisme et socialisme, et au cœur des théories de l’action. Philosophe de l’action, on a nommé Karl Marx, et la dialectique matérialiste historique.

Marx s’inscrit dans la lignée de Hegel dont la réflexion sur l’histoire est réflexion sur la réalisation de l’esprit dans l’histoire : l’idée en soi, ou idée absolue, ne peut se concevoir qu’en se manifestant comme matière, où elle se réalise dans l’histoire en s’y niant. Car la matière est comme l’inverse de l’idée, elle en est en quelque sorte la négation. Et pourtant dans ce vis-à-vis, inverse d’elle-même, l’idée se réalise, se conçoit dans l’esprit qui advient dans l’histoire : dans la pensée humaine qui rend compte de ce processus. La contemplation humaine du processus historique en est l’aboutissement.

Marx entend « remettre cette théorie à l’endroit ». En l’absence d’idée en soi qui soit concevable, la matière est la réalité première dont émane la pensée et l’histoire humaines. L’histoire est le fruit de la confrontation des groupes humains, des classes sociales : « la lutte des classes est le moteur de l’histoire ». Il s’agit d’un processus dialectique, celui du « dialogue » conflictuel des intérêts divergents qui débouche sur des révoltes, qui organisées, donnent des révolutions. La bourgeoisie contre l’aristocratie, ce qui débouche sur la Révolution française. Le prolétariat contre la bourgeoise capitaliste : sa révolte débouchera sur la Révolution qui verra le débouché de l’histoire : la société sans classes.

On est alors passé de la contemplation du processus historique à l’action comme processus historique : il ne s’agit plus de penser le monde, mais de le transformer.

Est apparu quelque chose de nouveau depuis l’Antiquité jusqu’à Hegel, où la philosophie consistait à connaître le monde, à approcher de la vérité, pour y conformer la sagesse humaine. Se conformer à l’ordre des choses.

Il s’agit dorénavant de le transformer. On parlera dorénavant de théories de l’action. Dans une perspective marxiste ou non. Dans le cadre du débat socialisme – libéralisme, on trouve d’autres théories.

On parlera — théorie de l’action — de praxéologie. Le terme introduit en 1890 par Alfred Espinas (1844-1922) est revendiqué plus tard, notamment, par l'économiste autrichien Ludwig von Mises (1881-1973), L'Action humaine, Yale, 1949 – trad. française 1985.


5) Tout comme la valorisation du travail comme vocation à agir dans le monde a ses revers, les théories post-marxistes de l’action ont les leurs. On sait que la structuration révolutionnaire de l’idée marxiste de transformation du monde débouchera sur des régimes totalitaires.

Où se pose la question de l’action et de sa pertinence. Quelle est la nature de nos entrées en action ? En regard des conséquences parfois catastrophiques de nos actions, est-il possible d’opter pour un retrait ?

Les philosophies de l’action ont fait apparaître que l’action est inéluctable : le non-agir est aussi action ! Celui qui choisit de ne pas agir est en train d’agir, peut-être même de mener une mauvaise action, en se taisant où il faudrait parler, laisser s’accomplir un mal où il faudrait le combattre.

Où se repose la vieille opposition de la praxis et de la theoria — l’action et la contemplation. Ou, en parallèle, de logos et de thelema — la raison et la volonté.

L’Antiquité avait débouché sur une valorisation de la contemplation. Pour Platon, la contemplation des Idées, du Bien, du Beau et du vrai, avait pour finalité de s’appliquer en vie politique, en gestion de la Cité. Pour les néo-platoniciens plus tardifs, la contemplation deviendra une sorte de fin, type religieux, débouché humain sur une sagesse de type mystique — contemplatif, pour une vie heureuse.

L’acquis moderne permet de souligner que la contemplation ne saurait être séparée de l’action, la raison ne saurait être séparée de sa mise en œuvre par la volonté, au point que se pose même la question de savoir laquelle est première.

On rejoint ici le vieux débat médiéval sur l’intellect et la volonté. Qu’est ce qui prime : l’intellect ou la volonté ?

Le débat a été repris par Schopenhauer contre Hegel, qui, estimait-il, contournait indûment l’acquis de Kant selon lequel la chose en soi (noumène) est radicalement et définitivement inconnaissable. Nous ne connaissons que ce qui nous est manifesté (phénomène), ce qui nous apparaît, comme un intermédiaire entre notre raison et la chose en soi.

Il est donc illégitime de développer une théorie du déploiement de la Raison dans l’histoire. Le fondement de ce qui apparaît n’est pas à chercher dans l’intellect, mais dans la volonté, obscure par nature, dans le sombre vouloir vivre, dont nous sommes les acteurs. Notre action, mue par ce vouloir vivre qui nous traverse, n’est donc pas rationnelle : elle est pensée, relue dans un second temps, comme représentation.

Voilà donc un agir qui n’a rien d’enthousiasmant, étant nécessairement frénétique et violent. La sagesse serait de s’en dégager le plus possible… ce qui est toutefois encore agir !… mais de la façon la plus lucide possible… ?

*

L’impossibilité de séparer la raison et l’action nous permet de mettre en regard les notions grecque et hébraïque de logos et de davar, qui ont vocation à entrer en action, davar étant dans la Genèse le fondement de la création, le logos, dans l’Évangile de Jean, devenant chair.

Où l’on trouve la parole biblique donnée comme Loi. Calvin soulignait qu’il est trois usages de la Loi :

— Un usage « politique » : la Loi comme structure de gestion de la Cité : pour vivre ensemble, ne pas porter atteinte et prévoir les sanctions quant aux atteintes à l’intégrité et aux biens d’autrui.
— Un usage pédagogique : prendre conscience en regard de la Loi que l’on n’en est pas un observateur irréprochable quant au fond de soi-même, quant à la radicalité de ses exigences. Et donc être contraint à recourir au pardon de Dieu, à la possibilité de recommencer suite aux échecs ; pouvoir donc se repentir et agir à nouveau dans le cadre de cette liberté nouvelle.
— Un usage normatif. La loi comme source d’action, comme injonction, comme moteur d’une entrée en action : Abraham recevant la Loi de Dieu comme vocation à aller : « va pour toi ». Ce que souligne à nouveau pour tout le peuple la première parole du décalogue : je suis le Seigneur ton Dieu qui t’ai libéré de l’esclavage.

RP
Repris et adapté d’une conférence
donnée à Cannes le 27 novembre 2007

dimanche 17 août 2025

Être dans le temps comme en exil et bannissement




“Nous commençons à goûter dès ici-bas, dans les bienfaits de Dieu, la douceur de sa bonté, afin que notre espoir et notre désir nous portent à en rechercher la pleine révélation. Lorsque nous aurons compris que la vie terrestre est un don de la bienveillance divine, dont nous avons à être reconnaissants puisque nous la lui devons, il sera temps alors d'en venir à considérer notre malheureuse condition, afin de nous dégager de ce trop grand attachement auquel nous ne sommes que trop portés.” (Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, III, ix, § 3, éd. Kerygma-Excelsis 2009, p. 648)

Calvin poursuit, référant à Hérodote et Cicéron : “Je reconnais que ceux qui ont jugé que le souverain bien serait de ne pas être né et le second de mourir tôt ont eu raison, d'un point de vue humain. […] Ce n'est donc pas sans raison que le peuple des Scythes pleurait à la naissance d'un enfant et faisait une fête solennelle, avec des réjouissances, lorsque l'un de leurs parents mourait. […] Si le ciel est notre patrie, la vie sur la terre n'est-elle pas qu'une traversée d'une terre étrangère et, comme elle est maudite à cause du péché, ne ressemble-t-elle pas davantage à un exil ou à un bannissement ?” (Ibid. § 4)

Emil Cioran reprend les mêmes références : “Thraces et Bogomiles — je ne puis oublier que j'ai hanté les mêmes parages qu'eux, ni que les uns pleuraient sur les nouveaux-nés et que les autres, pour innocenter Dieu, rendaient Satan responsable de la Création” (De l’inconvénient d’être né, folio 1973, p. 29). (Thraces et Scythes sont des peuples aux traditions assez proches, plutôt nomades pour les uns, sédentaires pour les autres.)

Revendiquant une proximité avec les bogomiles et les cathares, Cioran radicalise la gravité de la chute dans le temps (dont il fait le titre d’un de ses livres), due au mauvais démiurge (titre d’un autre de ses livres). Héritage bogomilo-cathare attribuant au Mal notre exil dans le temps, initié dans le fait, l’inconvénient, d'être né, ce dont on trouve les termes déjà chez Calvin : “Je reconnais que ceux qui ont jugé que le souverain bien serait de ne pas être né et le second de mourir tôt ont eu raison, d'un point de vue humain.”

En commun aux deux, l’héritage souterrain d’Origène, dont le mythe est atténué chez ses héritiers cappadociens du IVe siècle, ou chez Augustin. Le mythe de la chute dans le temps est évacué quant à sa lettre, mais pas quant à sa signification, devenue péché originel chez Augustin — soulignant à juste titre la dimension de dégradation morale de la chute —, et que Thomas d’Aquin reprend en insistant, malgré tout, sur la bonté de la création, pourtant déchue. C’est ce dont hérite Calvin, assumant l’idée d’exil : “la vie sur la terre n'est-elle pas qu'une traversée d'une terre étrangère et, comme elle est maudite à cause du péché, ne ressemble-t-elle pas davantage à un exil ou à un bannissement ?”

En arrière plan commun, le mythe d’Origène : nous sommes des esprits célestes préexistants, déchus, suite à un péché indicible commis en ce ciel originel, et dès lors changés en âmes vouées à occuper des corps conçus comme lieu d’exil, pour une traversée du temps qui nous est imparti ici-bas vers la patrie céleste perdue. Les cathares, allant plus loin en cela qu’Origène, attribuaient ce corps provisoire dans ce temps au Mauvais, concevant une double émanation : la mauvaise création pour ce temps, ce monde, ces corps provisoires, tandis que la bonne création relevait de Dieu — là où pour l'orthodoxie, d'Origène aux Pères anciens, aux médiévaux et aux Réformateurs, on n’en confesse qu’une : un monde émané de Dieu, selon un mystérieux acte volontaire, signifié dans la notion de Création ex-nihilo : Dieu ne produit l'émanation (en accord, pour la bonne création, avec les cathares) que selon un acte libre qui la rend radicalement dépendante — contrairement au néo-platonisme strict pour lequel Dieu ne peut pas ne pas s’émaner. C’est précisément ce qui distingue la création de l’engendrement au sein de la Trinité : il n’y a, au sein de la Trinité, aucune sorte de “à un moment donné” (fût-il éternel !), pas de décision qui ferait advenir à l’être le Fils et l'Esprit saint : ils sont éternellement consubstantiels au Père.
L’émanation comme création, qui culmine en “selon l'image” relève, elle, d’un acte libre qui pose sa dépendance radicale.

Le plan des Sommes théologiques médiévales, notamment de Bonaventure à Thomas d’Aquin, relève clairement de ce processus d'émanation et retour, qui se résume dans une formule d’une prière de l’Église réformée de France et de l’ÉPUdF : “nous venons de toi et nous pouvons aller à toi” — qui dit de la façon la plus brève le schéma développé par Calvin dans ses chapitres ix et x du livre III de son Institution de la religion chrétienne, qui concluent ce que les premiers réformés méditaient comme Traité de la vie chrétienne (les ch. vi à x).

*

PS : d'Origène à Bergson et retour. Origène perçoit ce monde et ce corps comme lieu d’exil formé par Dieu pour recevoir les esprits déchus d’une préexistence bienheureuse. Un substrat temporel recevant l’éternité. Où l’on retrouve la date du nouvel an juif comme date depuis la création du monde, donnée en récit et relecture : 5786 ans cette année. Aucune contradiction avec les 13,8 milliards de l’univers. Une date en récit et relecture, comme 2025 en est une autre : après l’entrée dans le temps du nouveau monde initié par Jésus-Christ…
Rien n’interdit d'appliquer cela à l'être humain : quelques millions d’années pour son émergence, quelques centaines de milliers d’années pour le Sapiens : il s’agit de nous, de notre corps, douloureux, fragile, mortel, ce que Bergson a relu dans les découvertes de son époque concernant l’évolution comme lieu d'émergence de l'esprit. Le mythe origénien permettrait d’y lire aussi le lieu de notre exil, tout comme les mythes juifs de la préexistence : depuis la réticence des âmes à venir dans le corps, dans le temps (à nouveau l’inconvénient d'être né), jusqu’à l'idée que malgré tout, dans la préexistence, nous avons choisi notre lieu d’exil !

RP

lundi 11 août 2025

Modernité et islam


Le Génie, personnage du film d'animation de Disney, Aladdin sorti en 1992


Le texte ci-dessous est celui d’une conférence donnée à Montpellier le 17 novembre 1999 sous le même titre. La seule modification qu’il porte est le retrait de l'introduction de 1999 (contexte : guerre en Tchétchénie). On est alors deux ans avant le 11 septembre, 25 ans avant le 7 octobre, deux moments qui semblent confirmer le triomphe d’un islam imperméable à la modernité, deux moments qui marquent paradoxalement l’effondrement de l’islam politique, perte définitive d’une modernité arabo-persane antique, qui ne connait désormais que nostalgie d’un passé rêvé qui ne se concrétise aujourd’hui que comme cauchemar…

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Texte de 1999 - Roland Poupin / Sociétés et religions, Montpellier, 17 novembre 1999 :

On se souvient des condamnations récentes par tel dirigeant musulman (1) contre une littérature que l’on croyait pourtant relever de la tradition musulmane, comme celle des Mille et une nuits. Et on se demande ce qu’est cette étrange volonté d’éteindre la lampe d’Aladin.

C’est en ayant en tête ce genre de faits que lorsque l’on aborde la question des relations entre modernité et islam, on pressent volontiers celle de savoir comment la modernité va être assumée, intégrée, par un islam perçu comme étant globalement hétérogène à ses valeurs, illustrées notamment, justement, par la liberté de création - modernité à intégrer... quand on ne se demande pas carrément si une telle intégration est possible.

Si l’islam paraît parfois à même d’assimiler tant bien que mal (et même plutôt bien que mal) de larges pans de l’aspect technologique de la modernité (comme l’ordinateur, Internet, etc.), il apparaît en revanche beaucoup plus difficilement apte à en recevoir la dimension politique, identifiée globalement, pour la France, à la laïcité. Pour les plus optimistes, une telle réception serait éventuellement possible, à espérer de toutes ses forces même, mais à un coût non négligeable pour l’islam, ou pour la modernité.

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Pour questionner ces approches, remarquons tout d’abord que l’on peut se demander pourquoi on n’entend pas “modernité et islam” d’une autre façon. Par exemple : “rôle de l’islam” dans la naissance de la modernité ? On peut le vérifier à travers un exemple : si au lieu d’“islam” on disait “protestantisme et modernité”, on entendrait presque immédiatement le lien comme étant causal : le protestantisme aux sources de la modernité - admise comme d’abord occidentale. Pour l’islam, non seulement un tel rapprochement n’est pas réflexe, mais paraît même souvent incongru.

Réactualisant Hegel, l’universitaire américain Francis Fukuyama (2) annonce la fin de l’Histoire dans la mondialisation démocratique. Ici, la modernité apparaît comme clairement “occidentalo-occidentale”. Mais à l’inverse, de même les lectures critiques de la modernité, issues de la pensée de Hannah Arendt (3), ne manquent pas de l’appréhender de son propre intérieur, occidental aussi.

Point question de rejoindre un certain goût assez commun à mettre en cause la modernité, ni d’ailleurs à l’inverse d’appuyer le présupposé assez commun lui aussi qui au bout du compte la fait juger de façon invariablement positive ; il s’agit simplement de l’aborder comme étant un fait, d’autant plus inévitable qu’il est devenu quasiment mondial. Mais, puisque l’on parle aussi de l’islam, il faut commencer par donner de la modernité une approche qui fonctionne aussi quand on se situe hors de son évidence occidentale. Ce n’est pas pour rien que tel intellectuel musulman contemporain (4) s’efforce précisément de distinguer Occident de modernité, concédant par cet effort même que la distinction ne s’impose pas spontanément. Et d’appeler de ses vœux une autre modernité que l’occidentale, une modernité qui n’aurait pas succombé comme cet Occident à ce qu’il considère comme sa dérive moderniste. On sait que cette attitude n’est pas rare en islam ; elle n’y est pas la seule. Le choc de la modernité occidentale entraîne sans doute une nouvelle multiplication des islams.

Modernité occidentale. Pour mettre les choses à plat, je propose une compréhension simple de la notion de modernité et qui ici fonctionne très correctement : une définition qui nous fait côtoyer le sens originel du terme, lorsqu’il est apparu au Moyen Âge ; presque une tautologie : la modernité est ce qui est à la mode - bien sûr sans la connotation péjorative qui y lie la notion de futile. Mode : d’où forcément plusieurs modernités successives, voire simultanées. Modernité comme mode, ce qui revient à dire : la modernité est désormais ce qui est culturellement dominant à un moment donné, en un lieu donné, voire universellement, auquel cas la modernité pourrait cesser à terme, comme elle tend de toute façon à le revendiquer, d’être plurielle.

Cette définition par la domination culturelle s’avère tout à fait fonctionnelle. Quand une culture a réussi à s’imposer de façon suffisamment universelle - d’une extension plus ou moins large - elle représente, depuis la fin du Moyen Âge, la modernité. Pour cela il faut à ladite culture une assise identitaire suffisante pour pouvoir assimiler le plus largement les apports extérieurs. Cela dit sans nier qu’à l’intérieur d’une culture donnée, fût-elle dominante, il y ait aussi les pôles “ancien et moderne”. Mais ce faisant, en s’en tenant à cette définition, on laisse provisoirement de côté, et en connaissance de cause, cet aspect des choses, ainsi que la question des caractéristiques qui distinguent la modernité actuelle - principalement technologiques et politiques (voire crypto-religieuses) (5) - caractéristiques qui ont fait l’objet de moult analyses, essentiellement internes, donc, à cette modernité.

En l’abordant selon cette définition, culture dominante à un moment donné, on saisit pourquoi, au regard notamment de l’observateur qui se pose depuis l’islam, la modernité actuelle est essentiellement l’“occidentalité” ou l’“américanité”, et comme telle pour lui éminemment critiquable, bien que l’observateur critique en question ne donne pas vraiment les moyens concrets de repérer quelle alternative moderne il propose à cette modernité-là.

Modernité occidentale donc, plus précisément américaine, qui revendique sans difficulté ce dont on l’accuse, à savoir sa position de culture dominante et universelle. Il suffit pour s’en assurer d’entendre un de ses éminents représentants, Peter Schneider, le président des Studios Disney - je le cite - : “notre succès vient [...] en partie de notre capacité à faire notre miel de l’inconscient collectif des peuples”... Ou encore : “nous traitons de problèmes universels vieux comme le monde” (6). Une telle capacité à assumer les mythes de tous les peuples depuis Aladin - au moment où en islam, on tente de l’étrangler, lui et son génie - jusqu’à Hercule, en passant par Notre-Dame de Paris, et à “en faire son miel”, suppose une assise identitaire passée à l’abri du doute. Ce qu’à l’étranger, on juge volontiers “arrogant”. “Arrogance” que la culture dominante ne perçoit pas : elle se contente d’être, et en l’occurrence, d’être dominante. Et ainsi radicalement universaliste. Cela dit, parlant d’absence de doutes, sans nier que cela soit relatif : les inquiets et les critiques ne manquent pas, aux États-Unis même ! Ils n’empêchent pas et contribuent même paradoxalement au rayonnement universaliste de leur culture.

C’est en ironiste que le président de Disney, à la question de l’importance du marché étranger, répond qu’elle est pour lui “déterminante” et lorsque l’interviewer lui renvoie l’absence au festival de Cannes de son collègue et concurrent George Lucas, réalisateur de La Guerre des Étoiles, il répond que celui-ci n’avait pas à “risquer de se faire éreinter par une critique et une intelligentsia européennes qui n’aiment pas la culture populaire”. Et de préciser : “de toute façon cela ne changera rien [...] à son succès” ; sous-entendu : en Europe même. “L’intelligentsia européenne” en question désigne simplement ceux qui en Europe ont pris conscience de ce que la culture dominante actuelle est américaine et ne s’en réjouissent pas spontanément. Au lieu de “culture dominante”, un adolescent amateur de Disney, Lucas ou Spielberg, européen ici, ou arabe dans le reste du bassin méditerranéen, dirait “ce qui est à la mode”, “pas démodé”, “moderne” - autant dire donc : ce qui relève de la “modernité”. Cela allant de la musique forcément anglo-saxonne, à la consommation de boissons gazeuses américaines, au port du “jean” et donc aux héros de cinéma hollywoodiens, fussent-ils empruntés à Bagdad, la Bagdad des Mille et une nuits, comme l’Aladin de Disney.

L’exemple est significatif de ce que la modernité, en un sens qui n’est pas celui qu’elle se donne elle-même depuis l’intérieur d’elle-même, apparaît comme le fait d’une culture dominante à un moment donné, suffisamment assise au plan de son identité pour assumer et transformer, “faire son miel”, d’apports culturels dès lors universels. “Son miel”. D’où des développements technologiques en pointe, y compris militaires, cela en lien avec un fonctionnement politique assimilateur, aujourd’hui la démocratie.

Si on a compris qu’en ce sens, la modernité est aujourd’hui américaine, il faut voir qu’il n’en a pas toujours été ainsi. L’Europe a représenté, ou a participé à plein à la modernité jusqu’à il y a peu, en participe encore largement, mais pressent par son “intelligentsia” que ce pôle européen est fragilisé. N’oublions pas, toutefois, que pour un regard non occidental, “américanité” ou “européanité” reviennent à peu près au même. On voit en tout cas pourquoi, à la différence d’”islam et modernité”, “protestantisme et modernité” sonnent comme deux notions familières l’une à l’autre. C’est qu’à une échelle non simplement occidentale, la modernité, sous sa forme dominante anglo-saxonne ou pour ce qui nous concerne sous sa forme laïciste à la française, est une réalité développée en chrétienté, et plus précisément en chrétienté d’héritage protestant (quand on en perçoit la spécificité) - cela vaut même paradoxalement pour la France. Je dis même pour la France, où ce n’est qu’un double effet d’optique qui y fait nier le caractère culturellement chrétien de la chose et plus précisément son caractère culturellement issu du protestantisme : on sait que la France est un pays à tradition d’origine catholique où le système moderne actuel, d’origine, ignorée, protestante et puritaine, s’est mis en place dans un cadre conflictuel, d’opposition à la religion, en l’occurrence catholique. Conflit avec le religieux inscrit dans les mémoires. D’où la modernité y apparaît comme étrangère à tout cadre culturel religieux. On verra cependant que si c’est là largement une illusion, cette illusion française d’une origine neutre de la modernité laïque peut être extrêmement féconde pour le sujet qui nous concerne.

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Pour ce sujet, donc, la modernité contemporaine n’est pas la première et n’est pas le seul type de modernité. Le terme de “moderne” remonte au Bas Moyen Âge latin où il désigne la culture d’origine musulmane. C’est là pourquoi la façon dont on entend couramment l’évocation d’“islam et modernité” dénote une certaine inculture.

Et ce qu’on appelle effort dans le sens de l’universalité - au sens où en parle le président des Studios Disney - correspond d’assez près à ce qui se vit dans l’ijtihâd. Comment l’islam en est-il venu, quasiment dès sa naissance et au bas mot jusqu’à nos XIIIe-XIVe-XVe siècles, à représenter ce qu’on appelle aujourd’hui la modernité - puis à devenir aujourd’hui le symbole actif du passéisme ?

L’Islam est devenu au Moyen Âge la civilisation dominante. L’Occident est alors culturellement quasiment inexistant, à tout le moins sous-développé. Le seul vis-à-vis culturel universaliste impressionnant est alors pour l’islam la puissance romaine byzantine. C’est en quelque sorte l’ancienne modernité (bien qu’à l’époque un tel terme n’ait pas cours pour désigner la culture dominante, puisqu’il date de la fin du Moyen Âge occidental) ; la culture byzantine est la culture dominante précédente, celle de l’empire romain, gréco-romain, et de l’Empire gréco-romain devenu chrétien. Le fruit de l’union de deux universalismes qui se sont fécondés l’un l’autre. L’héritage biblique et la philosophie grecque. Puis le temps de cet élargissement a pris fin. Telle la concubine du latin Augustin, la servante philosophique grecque a été répudiée non certes sans avoir été mûrie, enrichie, au cours de l’union - et elle attend une nouvelle union ! L’école philosophique d’Athènes a été fermée en 529 par l’empereur Justinien. C’est le temps de la consolidation identitaire, autant dire le temps du repli - on se pose alors la question de sa propre identité. L’assimilation universaliste cesse. Les écrits des païens sont déportés hors Byzance. Certains au dehors seront sensibles au charme de la répudiée...

Est né l’islam, qui, sûr de sa vocation, ne se pose pas le problème introspectif de son identité. Son identité, j’allais dire sa virilité, est suffisamment assise dans sa foi, comme celle du christianisme romain avant ses querelles byzantines. L’assimilation des richesses étrangères s’effectue très vite à travers la conquête, assimilation essentiellement économique jusqu’au temps des Omeyyades de Damas, et déjà et de plus en plus assimilation culturelle, qui culmine à l’apogée du califat abbasside de Bagdad. Les intellectuels arabes - et pas seulement musulmans - recueillent notamment les écrits de la philosophie répudiée par Byzance, mais pas uniquement. L’accueil est large, qui va de la culture indienne à la grecque en passant par la persane, les anciens écrits alchimiques, etc. L’islam a alors l’assise identitaire qui lui permet d’être la dominante culturelle universaliste du temps, d’assimiler, de digérer, de transformer le matériel culturel le plus large possible ; pour le dire comme le président de Disney, d’en “faire son miel”. Ce travail, cet effort d’assimilation et de transformation correspond tout simplement alors, au plan théologique, à l’ijtihâd.

Par où l’apport connu de l’aristotélisme arabe au Moyen Âge latin n’est pas simplement la livraison d’un aristotélisme vierge, comme on tend souvent plus ou moins innocemment à le faire croire, mais est l’apport d’une philosophie originale, où à n’en pas douter, Aristote aurait eu de la peine à reconnaître ses petits. L’Aristote en question n’est pas pour autant dégénéré au gré de ce qui serait l’obscurantisme théologique de ses déformateurs, mais bel et bien fécondé, enrichi, chargé de notions nouvelles et décisives comme par exemple la fructueuse distinction de l’essence et de l’existence, qui apparaît dans le monde arabe dès notre Xe siècle, avec Al Farabi, pour être transmise à l’Occident via Avicenne. Un Aristote que l’orientalisme moderne dérouté a si peu reconnu qu’il l’a souvent jugé fortement néoplatonicien, ne parvenant pas toujours à le trouver tout simplement arabo-persan, lui comme le néoplatonisme d’alors d’ailleurs, puisqu’il serait censé n’y avoir que vide entre l’Antiquité grecque et la pensée moderne occidentale.

Or c’est là la culture dominante, universelle, de l’époque, qui comme l’a bien pressenti Ibn Khaldûn au XIVe siècle, va bientôt échapper à ses initiateurs, les Arabes, pour se survivre quelques autres siècles chez les Turcs. Et surtout pour être reçue bon an mal an en Occident latin, malgré les protestations cléricales. L’Europe d’alors perçoit bien la nouveauté, et la supériorité, quant à l’efficacité logique et conceptuelle, de cette nouvelle culture, à propos de laquelle vont s’opposer les Anciens, qui sont contre, et les Modernes par qui elle va ensemencer l’avenir.

Cela tandis que, dans le monde arabe, l’ébranlement identitaire commence, suite donc principalement aux invasions turco-mongoles. On assiste alors à un phénomène similaire à celui qu’a connu Byzance et qui aboutissait à la fermeture de l’École philosophique d’Athènes : le repli culturel, l’engourdissement, comme dans une paresse. S’annonce la cessation d’un effort intellectuel devenu trop lourd - la clôture de l’ijtihâd. L’historien René Kalisky (7) parle de l’Histoire de l’islam comme de celle d’“une fécondité qui n’aboutit pas”. Peut-être doit-on dire plutôt : “qui a perdu sa position dominante”.

En Occident d’alors, la modernité, héritière de cette culture arabe, est aux prises, et pour longtemps, à la culture ancienne, admise, qui résiste si péniblement qu’elle assimilera malgré elle des pans entiers de l’arabité. Au point que cet Aristote peaufiné par les Arabes deviendra même plus tard le critère de ce qui est classique ! en matière d’art dramatique par exemple, mais aussi de logique, ou de cosmologie, fût-ce contre Galilée... Le poids de la modernité est toujours, à toutes les époques, si énorme qu’il emporte inévitablement ceux-là même qui lui résistent.

Cette opposition de la modernité arabe et du pouvoir en Occident, pouvoir de l’Église - et n’oublions pas qu’on est encore au temps des Croisades - concerne alors l’islam et tout autre obstacle au pouvoir ecclésial, pas forcément moderne, d’ailleurs : pensons aux Albigeois, témoins contre l’Église romaine d’une théologie plus ancienne qui se meurt dans la violence et que bon gré mal gré l’aristotélisme arabe et ses conséquences naturalistes viendront remplacer. Et puisque nous sommes au temps des Croisades, il ne faut pas négliger que cette preuve militaire d’une certaine supériorité culturelle qu’est la défaite des Latins face à Saladin, n’est sans doute pas sans rapport avec la découverte latine de la philosophie arabe. Les vainqueurs imposent au moins l’interrogation.

Cette opposition des Anciens et des Modernes donc, n’est pas sans importance dans la coloration que prendra la nouvelle modernité, la nôtre, avec ses deux pôles que sont d’une part la sphère spirituelle et religieuse, privée, et d’autre part la sphère politique, ou publique. Avec en arrière-plan, ce que les Latins interprétaient comme la double vérité d’Averroès. Pour Averroès lui-même - Averroès condamné de toute façon chez lui aussi, en Espagne musulmane, signe du doute et du durcissement proche -, pour Averroès il s’agit plutôt de deux pôles que de deux vérités (8). En latinité, les deux pôles apparaissent comme tellement hétérogènes qu’on les comprend comme deux vérités dont on ne sait si elles parviennent à se rencontrer. Philosophie d’un côté, théologie de l’autre, là où antan, chez Aristote notamment, c’était là presque deux synonymes, avant d’avoir été ensuite outil et œuvre. A présent, on a philosophie d’un côté, théologie de l’autre, et chez les averroïstes latins intitulés averroïstes politiques, pouvoir religieux d’un côté, pouvoir laïc de l’autre. Distinction qui pour être encore hiérarchisée chez un Thomas d’Aquin, n’en est pas moins très nette. Elle fonde à partir de l'œuvre politique d’un Dante Alighieri, qui ne manque pas de rendre hommage à un averroïste tel Siger de Brabant, les nouvelles options politiques. Distinction dont on projette trop vite et de façon anachronique l’origine en amont dans l’institution de l’Empire d’Occident, comme si le pape qui le créait ne revendiquait pas aussi le pouvoir séculier, et comme si l’empereur ne revendiquait pas en outre la souveraineté religieuse. Distinction que l’on fait naître aussi en aval dans la laïcité moderne et ses prédécesseurs protestants. L’une comme les autres étant héritiers en fait, non pas tant de l’opposition de l’institution papale et de son bras séculier impérial et rétif, que de la réception de la modernité arabe médiévale comme autre vérité que celle imposée par l’Église.

Dans la suite, cette donnée première de la modernité, la réception latine de la philosophie arabe, fructifiera à l’occasion de l’effondrement de la papauté dans les pays protestants, et plus précisément à l’occasion de l’opposition puritaine à ce qui pouvait encore ressembler à la hiérarchie ecclésiastique médiévale dans l’anglicanisme, opposition puritaine qui mettrait son programme en place à loisir dans l’Amérique indépendante, et dont hériterait la Révolution française. La France en hérite, mais pour une réinterprétation devant sans doute plus encore que les Anglo-saxons aux anciens averroïstes, ce qui la met en porte-à-faux fructueux avec la culture de chrétienté qui l’a vu venir au jour... On y vient.

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En Occident médiéval, Dante est témoin de ce que cette rencontre avec la modernité arabe débouchera sur un nouveau mode de gestion de la Cité. Dante, dans son traité La Monarchie, se montre partisan de rapports plus humbles entre les représentants de la foi, l’Église, et ce que signifie le nouvel Aristote par rapport à une réalité naturelle que l'État doit prendre en charge, elle qui existe aussi. C'est dans cette lignée que l'on trouve ceux que l'on a donc nommés les "averroïstes politiques" de l'Italie du XIVe siècle. Alors, à l'appui de ces averroïstes politiques, sont venus Guillaume d'Occam et les nominalistes, cette famille spirituelle de Martin Luther. Les nominalistes sont pourtant les adversaires des aristotéliciens arabophiles en philosophie. Mais ils leur doivent ce qui est aux origines de la théorie des deux règnes qui sera celle de cet héritier des nominalistes qu'est Martin Luther. Deux règnes, le règne spirituel et le règne naturel, pour deux structures, celle de l’Église et celle de l’État.

Ces incidences politiques de la découverte de la culture “moderne”, arabe, n'écloront donc que plus tard, par le protestantisme, du fait qu'il occasionne la multiplication des Églises. Jusque là, comme en islam contre Averroès, par le présupposé de la foi, l’Église, qui s'en veut ici dépositaire, est trop prégnante pour se sentir obligée de mettre en œuvre au plan concret, politique, les conséquences de la nouveauté en cours.

Lorsque, suite à la Réforme protestante, les Églises sont obligées de composer les unes avec les autres, leur apologétique obligée les unes à l'égard des autres se traduira concrètement par la nécessité de trouver un modus vivendi face à l'impossibilité de se réduire les unes les autres.

C'est dans les développements puritains anglo-saxons de ce qui peut être appelé globalement calvinisme que l'on prendra acte en premier de cet état de fait. Et que l'on créera les premières constitutions modernes extra ecclésiales - en anglais Covenant - : les Églises y sont entre elles à pouvoir égal. Sur l'idée de nature, lieu partagé, hérité des Arabes - face à cette idée, se bâtit leur apologétique et donc leur modus vivendi. A cette époque, la France connaît la persécution des protestants.

Il est assez facile alors de repérer les racines protestantes de la laïcité française via la Révolution française, qui se voulait explicitement pour ancêtres les Révolutions puritaines américaine et anglaise. On a lâché déjà plusieurs fois le terme “puritain”, qui demande quelque explication. Ces ancêtres de la Révolution française, la Révolution américaine avec par exemple Lafayette, comme avant elle, la 1ère Révolution anglaise, celle de Cromwell - ces deux révolutions sont des révolutions promues par ceux que l’on a appelé “les puritains” opposés à l’Église officielle qu’ils confrontaient, l’Église anglicane. Ils y voyaient des reliquats, trop nombreux, pensaient-ils, de catholicisme. Ils voulaient la “purifier” de son appareil hiérarchique. De là ce terme de “puritains”. Indépendamment des connotations trop connues et globalement erronées, qu’il reçoit, le terme “puritains” désignait à l’origine une tendance du protestantisme anglo-saxon qui voulait mettre en place un système d’Église non hiérarchique, représentatif, purement (d’où le terme à l’origine, donc) représentatif ; - purement représentatif, ou en termes plus contemporains purement démocratique, allant du sens “parlementaire”, au sens “démocratie directe”, avec toutes les tendances intermédiaires ou plus extrêmes comme l’anarchie et le communisme (car ces courants existaient dans les groupes puritains anglais de l’époque de Cromwell). Ces milieux envisageaient déjà la liberté de culte pour les juifs (on connaît les relations de Cromwell et du rabbin d‘Amsterdam Manassé ben Israël) voire pour les musulmans - liberté totale, avec droit de changer de religion (9). Aujourd’hui, pour “puritains” on pourrait dire “radicaux” au sens de “partisans radicaux” des systèmes républicains et démocratiques ; “puritains” signifiant donc à l’origine simplement radicalement opposés au système ecclésiastique hiérarchique et à l’État qui en relève - généralement monarchique.

C'est l'Amérique qui verra la première l'éclosion d'un système radicalement constitutionnel ; l'Angleterre étant revenue, après sa seconde Révolution, à l'anglicanisme politique. Ce qui, au-delà d’une symbolique non laïque, majoritaire d’ailleurs dans le reste de l’Europe, ne l’empêche pas de participer à plein de la modernité, comme le reste de l’Europe non laïque, y compris depuis quelques décennies les pays catholiques. Cela n’est peut-être pas indifférent pour les pays musulmans entendant assumer la modernité dans leur tradition : le modèle serait mutatis mutandis la monarchie constitutionnelle - caricaturons en termes “laïcards” : crypto intégrisme, certes, mais libéral.

Pour clore cet excursus vers les Révolutions modernes, qu’il fallait faire pour comprendre la suite, revenons une dernière fois à la mise en place du radicalisme constitutionnel, en premier lieu les États-Unis. Ils se proposent un terrain intermédiaire, entendant se poser sur le vis-à-vis de la nature, lieu d'apologétique et de vivre ensemble entre les diverses communautés - on parle aujourd'hui de "communautarisme", les communautés ecclésiales y étant finalement assez proches les unes des autres pour s'entre tolérer dans ce qui les sépare (l'âge ou le mode d'administration du baptême, la prédestination, les questions d'organisation interne). Il reste au moins la Bible en commun, sur laquelle jure le président de l'Union. Ainsi même le judaïsme y trouvera sa place, voire le catholicisme, au prix toutefois de l'abandon de ses prétentions universalistes exclusives, ce qui vaudra au XIXe siècle à ce catholicisme d'outre-Atlantique d'être condamné par Rome (par Léon XIII) sous le titre d'"hérésie américaniste". Cette parenthèse explique la dimension conflictuelle - face au catholicisme - concernant la mise en place de la première constitution française, imitant, entre autres, celle des États-Unis ; dimension conflictuelle, qui a duré presque jusqu'aujourd'hui, et qui s'exprime dans le laïcisme français opposé au communautarisme américain (dont le laïcisme à la française fustige volontiers les dérives, notamment fondamentalistes, sans toujours remarquer que, compte tenu d’une eschatologie héritée du puritanisme avec temps intermédiaire, elles n’ont, il faut bien le constater, que peu d’incidences politiques intégristes - on reparlera de cette idée de temps intermédiaire à propos de l’islam et de la notion qui s’en rapproche de “terre du pacte”).

En France, au-delà de la dimension conflictuelle laïcité/catholicité, pourtant, à la lumière du précédent américain, et du lointain précédent averroïste, où remonte le vis-à-vis de la nature, ce qui n’est pas rien, on ne doit pas négliger la dimension apologétique, la volonté de respect réciproque exprimé dans un texte comme la Déclaration des Droits de l'Homme. Apologétique : cela est particulièrement évident de l'article X, où ce constituant qu'est le pasteur Rabaut-St-Etienne fait passer l'idée de liberté de culte en lieu et place de ce qui jusqu'alors n'avait été que persécution des minorités ou au mieux tolérance.

On est en deçà des glissements terroristes d’État qui ont émaillé une certaine descendance de la Révolution jusqu'au XXe siècle, des révolutions marxistes aux révolutions islamiques. Glissements liés sans doute, au point de départ conflictuel de l'établissement des systèmes modernes, et notamment en France, établissement du système politique extra ecclésial. Ce qui, en contrepartie donne peut-être paradoxalement à la France d'aujourd'hui une vocation particulière de porte-voix d'un “néo-averroïsme” - mutatis mutandis ! -, en passe, peut-être, de faire retour par le vis-à-vis de l’islam. Car, je m’explique, la spécificité probable de la position française dans cette modernité d’origine puritaine, c’est l’accentuation de la question rationnelle et naturelle, là où l’héritage révélé, en l’occurrence biblique, est plus sensible ailleurs, en Amérique notamment. C’est là ce qui donne au système l’apparence de la neutralité, qui pour illusoire, peut être toutefois extrêmement productive notamment parce que le système est dès lors facilement exportable. On y trouve un dualisme entre le religieux, privé, et le politique, qui n’est pas sans rappeler la vision averroïste latine concernant la double vérité. Or, cela a retenu, en France, la Mosquée de Paris : le parallèle entre le “dualisme averroïste” et celui entre islam d’une part, philosophie des Droits de l’Homme de l’autre. Ce qui n’est pas indifférent : on y revient.

C'est, quoique il en soit, et aussi en contrepartie, dans ce contexte-là, que l'islam fait retour aujourd'hui, rappelant ce nouvel universalisme humaniste, issu de la chrétienté, à son devoir d'humilité, après les échecs des totalitarismes contemporains qui en ont dérivé.

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Ce serait peut-être le lieu par où l’islam pourrait renouer avec une modernité qu’il s’est mis antan à ignorer pour n’être plus sienne. Ignorance qui est le fruit permanent et généralisé, de cette certitude orgueilleuse et ethnocentrique qui produit, ne le négligeons pas, des effets catastrophiques, communs entre autres à la modernité, à la Chrétienté et à l’Islam, allant de l’antisémitisme à la chasse aux hérétiques, et qui a produit pêle-mêle le racisme dans la discrimination esclavagiste et cette oppression des femmes qui fait récurrence jusqu’à nos jours. Ignorance des dominants qui faisait manquer à l’islam le dernier tournant vers la modernité actuelle. Simple effet de ce qu’on a appelé l’“arrogance” des cultures dominantes, tellement hors de tout doute, tellement sûres d’elles qu’elles ne voient pas arriver la montée d’autres tenants d’une future domination culturelle. C’est bien ce qui s’est produit avec l’islam à l’époque de sa gloire ottomane, tandis que l’Europe qu’elle a pris - à juste titre à l’époque - l’habitude de regarder comme moindre quantité culturelle, l’Europe prenait un essor culturel qui la conduirait à la domination, c’est-à-dire à la tête de la modernité.

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C’est là cette ancienne Chrétienté et sa descendance occidentale moderne, que l’islam a découvertes assez tard, à ses dépens. Cette découverte commence à l'époque turque. Après l'abattement du califat de Bagdad par les Mongols en 1258, les temps ont déjà tourné pour les Arabes. Comme Ibn Khaldûn, au XIVe siècle, le constatait, c’est la fin de la domination de l’Umma par les Arabes, au profit des Turcs. Un symbole significatif s'il en est de cette domination de l'Umma par les Turcs est leur victoire sur Constantinople, victoire espérée depuis les premiers califes et que les Arabes n'ont pas réussi à faire leur. A partir de 1453, Istanbul, ex-Constantinople, est la capitale du nouvel Empire musulman, Empire au pouvoir des Turcs ottomans, qui, pas plus que leurs prédécesseurs Arabes, n'ont alors découvert la Chrétienté. La certitude de leur supériorité est trop prégnante. Et les Turcs n'ont pas l'intention d'arrêter leur progression à Constantinople. La supériorité est aussi technologique, et donc militaire. La capitale des Roumis prise, il n'y a pas de raisons que cela s'arrête, au contraire. Et ils poussent vers l'Europe centrale jusqu'à un premier arrêt, un premier échec marquant, devant Vienne - un double échec, en 1525, et surtout en 1683.

Comme la défaite des Croisés face à Saladin s'accompagnait de la découverte de l'islam par la chrétienté - découverte signifiée clairement par le respect que lui manifestait Frédéric II -, de même les premiers échecs musulmans face à une chrétienté, une Europe, qui avait connu des développements ignorés jusque là de l'islam, occasionnera enfin cette découverte. A leur corps défendant, les musulmans découvrent une civilisation devenue infiniment plus brillante que prévu. Civilisation devenue brillante entre autres pour avoir reçu la philosophie arabe médiévale, ce que la Turquie ottomane ne sait pas suffisamment.

Nouvelle rencontre donc : à l’époque, comme cela se faisait déjà au temps des Croisades, des accords islamo-chrétiens ont été passés, des Persans avec les Anglais d'un côté, contre les Turcs avec les Français de l'autre. Le fait en soi n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau, alors, c'est que la civilisation de la chrétienté, la civilisation européenne, est en plein essor. Le carrefour médiéval porte ses fruits. Et bientôt - il faudra tout de même attendre le XVIIIe siècle (soit environ deux siècles - XVIe-XVIIIe -, comme il en avait fallu environ deux pour la chrétienté des Croisades - XIe-XIIIe), il faudra attendre le XVIIIe siècle pour qu'un nouveau regard, plus respectueux, apparaisse de la part de l'Umma sur l'Europe.

On est passé à ce que l'islam nomme le temps du pacte, qui correspond à l'acceptation qu'il est un monde intermédiaire entre celui de la guerre et celui de l'islam - selon le découpage classique en islam ; terre du pacte provisoire, mais importante, en attendant la soumission définitive de l'univers, remise à un temps eschatologique (10). C’est l’équivalent - mutatis mutandis - de l’espace intermédiaire qu’est la nature pour les puritains, et où se fonde le Covenant. Au loin, en perspective arrière, l’averroïsme. En cette Europe qu’ils découvrent, un des éléments qui frappe alors les Turcs est le système de fonctionnement des institutions politiques, le système constitutionnel finalement, dont on a vu sommairement comment il s'est mis en place en Occident. Le lointain rapport avec la redécouverte de la philosophie antique par une chrétienté confrontée à la philosophie arabo-aristotélicienne n'est pas perçu par les Turcs. La fascination n'en augmente pas moins peu à peu, et d'autant plus que bientôt, au XIXe siècle, l'Europe démontre in vivo les réalités de son développement en venant s'installer et se battre en terres musulmanes. La rencontre est des plus concrètes. Bernard Lewis l'exprime ainsi : "des siècles de défaites et de déclin s'écoulèrent avant que l'Islam ne se montre prêt à modifier sa vision de l'humanité et de la place qu'il y occupait et à considérer l'Occident chrétien avec un regard autre que méprisant” (11).

Et voilà que des faits frappent les esprits, comme par exemple le procès de l'assassin musulman du général Kléber, lors de la campagne napoléonienne en Égypte. Un témoin musulman s'étonne de voir un des accusés relâché faute de preuve de sa culpabilité. Et ce témoin de comparer cet exemple aux "méfaits et à la brutalité, dit-il, de soldats qui se disent musulmans” (12). On sait, certes, que les comportements inadmissibles ne manqueront pas non plus de la part des Occidentaux en terres d'islam. On n'en a pas moins un exemple, et qui n'est pas isolé, de ce qui apparaît comme l'exemplarité de la pratique politique et juridique constitutionnelle : des procès où il y a une défense. Apparence de neutralité qui n’empêche toutefois pas, la perception fréquente des temps coloniaux comme étant la continuation de ceux des Croisades - et la laïcité comme catégorie de la chrétienté.

Et là, l'islam se trouve face à l'Occident dans la situation où celui-ci se trouvait face à l'islam quelques siècles auparavant : et la dualité va l'envahir aussi, comme en Occident au temps des averroïstes latins, dualité entre la civilisation occidentale et ses présupposés de foi à lui, coraniques. Dualité, qui s'exprime bientôt dans l'adoption par cet Empire turc, au moment de son déclin, d'un système constitutionnel laïque, par Mustapha Kemal, système repris des modèles occidentaux. Face à cela, la foi musulmane, qui demeure elle-même avec ses présupposés, et est contrainte à son tour à l'apologétique.

La terre du pacte devient plus large que celle de la guerre ou celle de l'islam, quoique en veuillent quelques nostalgiques du temps des ignorances réciproques - nostalgie qui se traduit quand même souvent par des actes violents. Aujourd'hui plus qu'antan, l'ignorance réciproque n'est plus possible ; aujourd'hui, où l'on continue d'apprendre à vivre ensemble, non sans difficultés, non sans tensions. L'apprentissage se fait de toute façon.

Récemment, la Mosquée de Paris publiait une Charte du culte musulman en France (13), faisant référence, et c'est significatif, à l'alliance turco-française du XVIe siècle, à la notion de "terre du pacte", et last but not least, à Averroès et à l'idée de double vérité - mais ici ce n'est pas de la foi face à Aristote qu'il est question concernant ces deux vérités de l'averroïsme latin, mais de la foi face à la Déclaration des Droits de l'Homme. Averroès fait retour. Mais là où au Moyen Âge il venait d'islam vers l'Occident, il fait aujourd'hui, lui ou son frère, le chemin inverse.

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Il est donc un certain paradoxe dans ce à quoi on assiste actuellement, celui d’un islam bel et bien à l’origine de la modernité, mais qui tend à la refuser depuis qu’elle est passée hors de son domaine. C’est-à-dire depuis qu’elle signifie la domination d’autres cultures, d’abord européenne, puis actuellement protestante américaine, et à un moindre degré, toujours européenne.

Le rapport à la modernité s’avère être toujours celui de l’identité et de l’universalité. L’identité culturelle porteuse de la plus large capacité universaliste à un moment donné est l’identité moderne. Face à cela, que faire quand on est en position de dominé et donc en position de faiblesse identitaire ? C’est la question qui se pose aujourd’hui de façon aiguë pour l’islam. Que l’on peut d’autant mieux comprendre qu’elle se pose aussi, quoique de façon moins cruciale, pour l’Occident non américain, et notamment la France, déjà dans ses composantes non musulmanes.

Deux types de réponses sont en tout temps possibles face à ce genre de défis finalement identitaires : le repli ou l’effort. C’est cette dernière attitude qui a fini par l’emporter dans le Moyen Âge latin face à la domination culturelle musulmane, cela au prix d’un combat interne entre Anciens et Modernes qui n’a pas encore éliminé toutes ses séquelles. La tentation du repli existe encore évidemment en Europe face à toutes les modernités, anciennes, contemporaines ou post-modernes.

L’alternative existe aussi pour l’islam : le repli ou l’effort d’intégration par la réflexion (ijtihâd), et tout l’éventail d’attitudes intermédiaires. Deux pôles et seulement deux, toutefois.

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On considérera deux exemples de réflexion menés par deux musulmans situés quelque part sur cet éventail entre deux pôles : Tariq Ramadan (14), et Soheib Bencheikh (15).

Concernant la question de la modernité à laquelle l’islam est aux prises, Tariq Ramadan propose en premier lieu deux distinctions.

D’abord entre modernité et modernisme : la modernité est une chose positive, dit-il : “elle a tout offert à l’homme en Occident : de la liberté au savoir, de la science à la technologie. Bref, elle l’a rendu à son humanité, à ses responsabilités” (16) ; le modernisme est la modernité devenue fin en soi, idéologie. C’est un dérapage, sensible dans la crise de la modernité : “les moyens [...] sont devenus des fins en soi, dans une amnésie de toute valeur normative” (17).

Et il propose alors aussi de distinguer modernité et occidentalisation : la modernité au sens positif : “principes de liberté, d’autonomie de la raison [...] droit de l’individu” ne se confond pas avec l’occidentalisation : pas question d’identifier ces principes “à la seule histoire occidentale qui a vu leur accession au champ social se faire à la suite d’un conflit dont on mesure mal aujourd’hui encore [...] les conséquences”. Il tire de cela la nécessité de l’apport d’”une autre civilisation [qui] pourrait, de l’intérieur [...] fixer et [...] déterminer les enjeux de façon différente : c’est le cas de l’islam en cette fin de XXe siècle”, pense-t-il (18). Toutefois, il admet que l’islam tel qu’on le rencontre où il est établi est dans un état déplorable : il est des “comportements des plus sidérants [...] que l’on justifie au nom de l’islam”, pourtant une étude est nécessaire pour “mesurer s’il existe vraiment une incompatibilité entre l’islam et l’acceptation des principes de la modernité tels qu’ils se sont actualisés en Occident” (19).

L’apport de l’islam à la modernité serait de dire les “Droits de Dieu et la responsabilité de l’homme” : Dieu est propriétaire de la Création, l’homme en est gérant, la relation à Dieu est d’abord permission, à laquelle sont posées des limites ; l’islam est l’acceptation de tout cela (20).

On est toutefois et dès lors en droit de se demander si la proposition de Ramadan ne ressemble pas à un renouvellement via l’islam du conflit qu’il dénonce entre chrétienté médiévale et modernité ? N’est-ce pas en effet essentiellement la question du choc dogmatique et en parallèle celle des déplacements éthiques induits par le modernisme qui ont fait les problèmes et le conflit de la modernité occidentale ? Si l’islam “idéal” n’existe apparemment pas dans le monde contemporain, Ramadan ne s’expose-t-il pas à la question de savoir si un islam idéal est possible ? S’il n’existe pas dans le présent, a-t-il existé dans le passé - ne serait-ce qu’au temps du Prophète ? L’alternative à ce qu’il appelle la “dérive moderniste” correspond-elle alors à un retour éthique à un passé idéal et rêvé, acceptant simplement les acquis scientifiques et techniques (à différents plans) de la modernité ? Quels moyens cette civilisation d’islam alternative se donne-t-elle pour faire respecter les limites et le respect des Droits de Dieu à la société moderne ? En existe-il d’autres que coercitifs ? A moins que cette société respectant les “limites” accepte d’être reléguée dans l’eschatologie... Alors qu’en est-il de l’islam concret ?

La difficulté me semble relever précisément de la double distinction que veut maintenir Ramadan entre modernité et modernisme, et modernité et Occident. Cette distinction ressemble fort à celle à partir de laquelle le clergé médiéval se proposait de filtrer les apports arabes en distinguant les techniques conceptuelles qu’il voulait bien en recevoir, de la métaphysique néo-aristotélicienne qu’il condamnait vigoureusement, notamment en 1277 à Paris, condamnation qui éreintait l'œuvre de Thomas d’Aquin elle-même, montrant que malgré les protestations qu’aurait émises le clergé devant un tribunal rationaliste, la distinction entre arabité moderniste et modernité revenait concrètement finalement à un refus de la modernité. Si elle rejoint des préoccupations proches de celles de l’écologie ou de la bioéthique, il n’en est pas moins à craindre que la réticence à l’égard l’Occident soit hélas la reproduction en sens inverse de l’attitude du clergé latin du Moyen Âge, qui ne faisait que dénoncer ce qu’il appelait des dérapages modernistes. Il se trouve que ce sont précisément ces dérapages qui ont permis au monde latin l’entrée dans la modernité, qu’ils étaient eux-mêmes l’entrée dans la modernité.

La modernité était l’acceptation d’une sphère libre de déraper éventuellement, n’en déplaise au clergé, qui perdait peu à peu son aptitude à interférer dans cette sphère, que plus tard, on appellerait laïque, séparée des autorités religieuses. Séparation de la religion et du pouvoir, selon la forme de la chose finalement prise en France.

La vocation universaliste ne peut pas plus exclure aujourd’hui l’intégration de la culture de l’Occident, qu’hier celle des mondes grec, persan, ou arabe.

*

Soheib Bencheikh, lui, entend s’attaquer à cette question : l’islam, contrairement aux christianismes occidentaux, n’a jamais connu de situation où il ait réellement développé une théologie des rapports de la religion avec un État dont elle serait séparée. Mais, pense-t-il, ce n’est pourtant pas incompatible avec ce qu’est réellement l‘islam.

Pour s’en prendre au problème, il commence par proposer un arrêt sémantique sur le terme si commun et pourtant si imprécis de laïcité. Après avoir rappelé que le contour du terme est très flou dans la tradition française (le sens de “laïc”, “laïque”, allant de “non clerc” jusqu’à “anti-clérical”, voire “anti-religieux”, en passant par “séculier” et “neutre”, etc.), S. Bencheikh signale que le terme est, du coup, carrément intraduisible en islam, où on a dû se réduire finalement au plus simple, à arabiser le mot français : al-la’ikiyya. Seule alternative, en traduire la signification la plus positive : la neutralité religieuse - al-hiyâd al-dînî (21). Certes, on l’a dit, on peut à juste titre la juger illusoire. Pour autant, elle n’en est pas moins fructueuse. Les développements de Bencheikh montrent en quoi.

Il considère la réception de la notion dans le monde musulman, puis rejoignant les théoriciens protestants de la séparation de l’Église et de l’État du XIXe siècle, et notamment Alexandre Vinet, qu’il ne cite toutefois pas - mais il confie volontiers avoir à apprendre de l’expérience protestante ; rejoignant donc presque à la lettre un Vinet, il écrit : “la laïcité [dans ce sens de neutralité] est un principe qui bénéficie à la fois à la religion et à l’État. Il libère la première d’une mainmise politique injuste et malsaine, et délivre le second de tout dogmatisme, afin qu’il fonctionne selon des critères saisissables, révisables et modifiables” (22). Ne perdons pas de vue que c’est une problématique qui plonge ses racines dans la réception médiévale de la modernité, alors sous sa forme arabe et averroïste. D’où la position de Bencheikh paraît d’autant plus riche de potentialités, qui ne sont d’ailleurs pas si éloignées de la Charte de la Mosquée de Paris.

Et, à nouveau comme pour les protestants voulant séparer l’Église et l’État au siècle passé, la garantie de la pérennité et de la force sociale d’une religion ne repose que sur la conscience de ses fidèles, il écrit : “l’individu est seul responsable devant Dieu de sa conversion et de son engagement. [...] L’islam ne se maintient que s’il est convaincant” (23).

En retour, l’État se maintient dans la neutralité et sa garantie, selon que “la laïcité n’est pas autre chose que la neutralité positive de l’autorité publique devant les croyances d’une part ; et la garantie juridique d’une libre expression et d’un libre exercice religieux, d’autre part” (24).

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C’est ici qu’on revient à notre lampe d’Aladin. N’oublions pas que c’est un génie qui en sort, c’est-à-dire un personnage parfaitement ambigu, à la mesure de sa liberté, remontant de la mythologie arabe préislamique, djinn, entre le démon au mauvais sens et l’inspirateur, démon de Socrate, qui a donné justement le sens français de génie, génial. Mais précisément indomptable. Entre vouloir le dompter et vouloir l’étouffer comme l’a fait tel dirigeant musulman contemporain l’interdisant à la lecture, la différence est subtile. Étienne Tempier, évêque de Paris qui en 1277 condamnait les dérapages averroïstes, marchait main dans la main avec les inquisiteurs.

C’est entre la liberté d’un génie qui reste quand même toujours en passe de glisser à la folie, et la tentation de la coercition qui seule peut lui opposer des frontières, mais au risque de l’étouffement, et au prix de quels moyens ! - que nous laissent Bencheikh et Ramadan.

Quoiqu’il en soit, aussi profondément que soit enfouie la lampe du génie, il est toujours, tôt ou tard, un Aladin pour la faire ressortir de sa grotte et entendre l’être nébuleux lui proposer d’émettre ses trois vœux. Ce qu’il s’agit de faire avec sagesse. Il est à craindre - et c’est sans doute cela que dit l’islam d’aujourd’hui dans ses réticences à la modernité -, il est à craindre que depuis la levée médiévale de la modernité, tels des apprentis sorciers, les Aladin découvreurs de lampes que nous sommes tous un peu, n’aient pas toujours émis les meilleurs...

R.P., 17.11.1999


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Notes

(1) Chef d’une “mollahchie” toujours au pouvoir un quart de siècle après (note de 2025).
(2) Francis FUKUYAMA, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
(3) Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961/1983.
(4) Tariq RAMADAN, “Islam et modernité”, ETR 1996/1, p. 27 sq.
(5) Je pense notamment à Jacques ELLUL, par exemple dans Les nouveaux possédés.
(6) Peter SCHNEIDER, interviewé par Jean-Gabriel FREDET in Le Nouvel Observateur n°1804, 3-9/6/99, p.50.
(7) René KALISKY, L’islam, Alleur, Marabout, 1987.
(8) Ibn ROCHD (Averroès), L’accord de la religion et de la philosophie, Paris, Sindbad, 1988.
(9) Sans quoi elle est un vain mot. (10) C’est le télescopage de cette “terre du pacte”, le refus de ce temps, de cet espace intermédiaire entre terre de la guerre et terre rêvée de l’islam qui me paraît faire obstacle aussi bien à l’acceptation de la modernité qu’à un comportement politique ouvert et tolérant - plus que la question du fondamentalisme qui n’est nuisible que si une instance “magistérielle”, fût-elle autoproclamée, lui donne une cohérence à ce niveau. Sans cela, le fondamentalisme n’a d’effet que quant à une lecture fonctionnant sur un mode similaire à celle des juristes face à la loi civile par exemple, mais ici au simple plan religieux. On peut citer ici les confréries sénégalaises, étrangères à ce type de cohérences sans patience eschatologique, confréries qui n’ayant pas accès à des exégèses critiques et non fondamentalistes, soutenaient cependant un Sédar Senghor catholique pour une action en rien islamiste !
(11) Bernard LEWIS, Comment l'islam a découvert l'Europe, Paris, Gallimard, [1982] 1984, p.288.
(12) LEWIS, op. cit., p.223-224.
(13) Paris, La Mosquée de Paris / Éditions du Rocher, 1995.
(14) Tariq RAMADAN, “Islam et modernité”, ETR 1996/1, p. 27 sq.
(15) Soheib BENCHEIKH, Marianne et le Prophète, Paris, Grasset, 1998.
(16) RAMADAN, art. cit., p.30.
(17) Ibid. p.31
(18) Ibid. p.32
(19) Ibid. p.33
(19) Ibid. p.39
(21) BENCHEIKH, op., cit., p. 37.
(22) Op. cit., p. 73-74.
(23) Ibid. p. 79
(24) Ibid. p. 57


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Éléments de bibliographie (textes cités ou à consulter - proposés en 1999)

Bernard LEWIS, Comment l’islam a découvert l’Europe, Paris, Gallimard, 1984,
Alain de LIBERA, Penser au Moyen Âge, Paris, Seuil, 1991.

Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1961/1983,
Soheib BENCHEIKH, Marianne et le Prophète, Paris, Grasset, 1998,
Jacques BERQUE, Jean SUR, Les Arabes, l’islam et nous, Paris, Arte / Mille et un nuits, 1996,
Charte du culte musulman en France, Introduction de Dalil BOUBAKEUR, Paris, La Mosquée de Paris / Éditions du Rocher, 1995,
Henry CORBIN, Histoire de la philosophie islamique, coll. Folio, Paris, Gallimard, 1986,
DANTE ALIGHIERI, La Monarchie, in Oeuvres complètes, coll. “La Pléiade”, Paris, Gallimard, 1965,
Francis FUKUYAMA, La fin de l’Histoire et le dernier homme, Paris, Flammarion, 1992,
René KALISKY, L’islam, Alleur, Marabout, 1987,
Tariq RAMADAN, “Islam et modernité”, ETR 1996/1, p. 27 sq.,
Ibn ROCHD (Averroès), L’accord de la religion et de la philosophie, Paris, Sindbad, 1988,
THOMAS d’AQUIN, Contre Averroès, Traduction et introduction d’Alain de Libéra, coll. GF, Paris, Flammarion, 1997.

samedi 19 juillet 2025

“Et l'astronome dit...”

“Et l'astronome dit, Maître, qu'en est-il du Temps ?
Et il répondit :
Vous voudriez mesurer le temps, qui est infini et incommensurable.
Vous voudriez ajuster votre conduite et même diriger la course de votre esprit en fonction des heures et des saisons.
Du temps vous voudriez faire un fleuve, sur la berge duquel vous seriez assis pour le regarder couler.
Pourtant, ce qui est éternel en vous connaît l'éternité de la vie,
Et il sait qu'hier n'est que le souvenir d'aujourd'hui et que demain est son rêve.”
(Khalil Gibran, Le Prophète § 20)

vendredi 18 juillet 2025

Bergson, la mathématique universelle, Einstein, les anciens Grecs, etc.




“La mathématique universelle, c’est ce que devient le monde des Idées quand on suppose que l’Idée consiste dans une relation ou dans une loi, et non plus dans une chose” (Henri Bergson, “Introduction à la métaphysique”, Revue de métaphysique et de morale, 1903, p. 33, cité par Emil Cioran, in L’intuitionnisme contemporain, mémoire, Cahier de l’Herne Emil Cioran, p. 137)

Bergson critique l’idée d’une mathématique universelle telle qu’elle a été conçue par certains philosophes modernes (comme Descartes ou Leibniz). Pour lui, “le rêve d’une mathématique universelle n’est déjà lui-même qu’une survivance du platonisme” (cit. ibid.). Parlant de “relation”, Bergson vise aussi Einstein. Pour Bergson, l’ambition de réduire la réalité à un système unique, formalisé par des concepts et des mathématiques, repose sur une abstraction excessive qui trahit la véritable nature du réel. Il qualifie la mathématique universelle de “chimère philosophique”, insistant sur le fait que la réalité concrète, notamment l’expérience du temps et de la durée, échappe à l’analyse mathématique car celle-ci procède toujours par division, par abstraction, en négligeant la continuité et l’hétérogénéité propres au vécu.

Bergson distingue ainsi :
- Le temps mathématique, composé par la juxtaposition de points ou d’instants abstraits, mesurables et extérieurs à la conscience. Ce temps est statique, homogène, dénué de qualité ; il ne fait que juxtaposer des moments séparés, à l’image des monuments dans l’espace ou des nombres en arithmétique.
- Et la durée réelle (durée pure), vécue intérieurement, indivisible, qualitative, riche de nuances propres à la conscience. La durée est un flux continu et dynamique, que l’abstraction mathématique ne saurait saisir dans son essence vivante. Elle ne se laisse pas réduire à des instants discrets ou à des mesures universalisables.

Bergson reproche à la méthode scientifique — et à l’idéal d’une mathématique universelle — de vouloir réduire la complexité du réel à des lois générales, en perdant la richesse de la singularité et du vécu. Selon lui, l’essence de la durée et du mouvement ne peut se saisir que par l’intuition, non par l’analyse conceptuelle ou mathématique. Les mathématiques, en cherchant à universaliser la connaissance, finissent par ôter à la réalité son caractère vivant et singulier :
« Elle ne s'acheminera nullement par là à la mathématique universelle, cette chimère de la philosophie moderne. Bien au contraire, à mesure qu'on avance dans cette vue, on sent la nécessité de s'écarter de cette direction ». (Bergson, La Pensée et le Mouvant, PUF 1938, p. 215)

Pour Bergson, la prétention à une science universelle, dont la mathématique serait l’âme et le modèle, ignore la différence radicale entre la quantité, objet mathématique, et la qualité, donnée de l’expérience vivante. Toute démarche universalisante en mathématiques supprime les différences qualitatives, c’est-à-dire la vraie nouveauté et richesse du vécu.

Bergson refuse la mathématique universelle, car elle procède par abstraction, fige et schématise le temps et la réalité, leur retirant toute leur profondeur qualitative et vivante.

Il privilégie l’intuition sur l’analyse, seul moyen, selon lui, d’accéder à la véritable nature de la durée et du réel.

Cette posture le place à contre-courant du scientisme et du rationalisme mathématique de son époque.

*

L’équation E=mc² d’Einstein a certes bouleversé les fondements philosophiques (*) d’une éventuelle mathématique universelle :
- Unification conceptuelle : E=mc² révèle que masse et énergie sont deux aspects d’une même réalité, reliés par une loi mathématique simple et universelle. Cela valide l’idée — centrale dans le projet d’une mathématique universelle — qu’il est possible de décrire la diversité des phénomènes via des relations mathématiques cohérentes et fondamentales.
- Principe universel : L’équation incarne le pouvoir des mathématiques à exprimer des lois physiques valables partout dans l’univers. La constante c (vitesse de la lumière) est identique sous tous les référentiels, conférant à la formule une portée universelle, conformément à l’idéal cartésien ou leibnizien d’une science mathématique totale.
- Extension du domaine du calcul : En montrant que la masse est une forme d’énergie (et inversement), E=mc² invite à repenser les notions traditionnelles de substance, de matière et d’énergie, dissolvant ainsi les anciennes barrières conceptuelles grâce à un formalisme mathématique unique. Cette réduction et ce passage par l’abstraction mathématique sont typiques de l’ambition d’une mathématique universelle.

D’un point de vue critique (notamment chez des penseurs comme Bergson), cette universalité mathématique serait aussi source d’abstraction excessive : en mathématisant la matière et l’énergie, l’équation tend à ignorer l’épaisseur qualitative du vécu, la durée et la nouveauté — aspects auxquels le réel échappe selon Bergson. Autrement dit, la force unifiante de la formule actualise et exemplifie le débat sur les limites d’une mathématisation totale de la réalité, en particulier sur ce qui est vécu (la durée, le temps subjectif).

E=mc² étend la loi de conservation de l’énergie à la masse, ce qui oblige à repenser les catégories fondamentales de la physique dans une mathématique qui ne sépare plus substance et processus. Cela va dans le sens d’un raffinement progressif des lois universelles, par leur mise en équation mathématique.

L’équation E=mc² marque une avancée majeure vers une mathématique universelle, puisqu’elle démontre que des réalités apparemment disjointes (masse et énergie) peuvent être unies dans un formalisme mathématique universel. Mais elle met aussi en lumière les débats philosophiques sur les limites d’une telle universalité, en montrant jusqu’où la réalité physique peut (ou non) être saisie par les mathématiques sans reste qualitatif irréductible.

*

Bergson et Einstein incarnent deux conceptions radicalement différentes de la relation entre mathématiques, temps et réalité :

Bergson critique l’idée d’une mathématique universelle, considérant qu’elle ne peut saisir la réalité vivante, notamment la durée vécue et la continuité qualitative du temps. Il reproche à la science et aux mathématiques de réduire le réel à un système abstrait de lois quantitatives, perdant ainsi l’essence du devenir et de la nouveauté propre à l’expérience vécue. Pour Bergson, seule l’intuition permet d’accéder à cette dimension fondamentale de la réalité.

Einstein, à l’inverse, voit en la science une tentative de décrire la nature par des théories mathématiques d’universalité maximale. Sa relativité générale en est un exemple marquant : il modélise l’espace-temps comme une variété continue et régie par des lois mathématiques universelles. Cependant, Einstein insiste sur la nécessité d’un lien entre les constructions mathématiques et l’expérience sensible :
« Les théories physiques essaient de former une image de la réalité et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles. Ainsi nos constructions mentales se justifient seulement si (et de quelle façon) nos théories forment un tel lien ». (Einstein et Infeld, L’Évolution des idées en physique, 1938, tr. fr. M. Solovine, Champs Flammarion, 1982, p. 274).

Einstein reste attaché à la continuité, à une certaine forme de réalisme, et à la possibilité d’une connaissance objective et universelle du monde, même s’il reconnaît le caractère essentiellement abstrait des mathématiques comme produit de la pensée humaine. Il interroge la portée universelle de la mathématique : les mathématiques sont-elles fonction de la société qui la construit ou existe-t-il une mathématique universelle ?. Sa réponse est nuancée : il conçoit les mathématiques comme un langage universel possible, mais toujours rattaché à l’expérience.

Bergson demeure sceptique face à l’universalisme mathématique que symbolise le projet einsteinien, car il considère qu’il laisse de côté l’essence même du réel : la vie et la durée. Einstein, quant à lui, poursuit l’idéal d’une construction rationnelle et mathématique du monde, tout en reconnaissant le caractère abstrait de ce langage théorique.

*

Là où Bergson parle de la durée dans sa perception intuitive, sensible dans tout processus évolutif, jusqu'aux individus dans le phénomène du vieillissement, la théorie d’Einstein (relativité restreinte et générale) explique cela en reliant l’écoulement du temps aux mouvements des individus et à leur environnement gravitationnel. Selon cette théorie, le temps ne s’écoule pas de manière absolue et universelle : il dépend du référentiel de chaque observateur.

Concrètement, la dilatation du temps veut dire que lorsque quelqu’un voyage à une vitesse proche de celle de la lumière, son temps propre (le temps mesuré par une horloge embarquée avec lui, ou par son métabolisme) ralentit comparé à celui d’un observateur resté immobile. Ce principe est illustré par le "paradoxe des jumeaux" :

Un individu resté sur Terre vieillit normalement. Un autre part en voyage spatial à grande vitesse : il reviendra plus jeune que son jumeau resté sur Terre, car pour lui, tout (rythme cardiaque, division cellulaire, etc.) a ralenti exactement dans les mêmes proportions que ses montres.

Les expériences (par exemple avec des horloges atomiques dans des avions) confirment ce phénomène, même si l’effet est minime à nos vitesses courantes.

La théorie d’Einstein pose donc que le vieillissement biologique dépend du parcours spatio-temporel de chaque individu : plus on se déplace vite (ou plus on se rapproche d’un champ gravitationnel intense), plus le temps s’écoule lentement pour soi-même par rapport à un observateur éloigné.

Cette asymétrie est au cœur du paradoxe des jumeaux : celui qui subit le mouvement/les accélérations "vieillit" objectivement moins vite lors de son parcours par rapport à l’autre.

La théorie assume donc que le vieillissement n’est pas absolu mais relatif, et qu’il est possible, dans l’univers d’Einstein, que deux individus identiques n’aient plus le même âge biologique s’ils ont suivi des parcours différents dans l’espace-temps.

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Bergson critique la théorie de la relativité restreinte, en particulier son traitement du temps : pour lui, le temps d’Einstein n’est qu’un temps “scientifique”, défini par les horloges et la mesure, c’est-à-dire un temps abstrait, extérieur et homogène. Or, Bergson défend l’existence d’un temps vécu, le temps de la “durée”, qualitatif, hétérogène et directement lié à l’expérience consciente : selon lui, cette dimension échappe radicalement à la mathématisation et à la physique relativiste.

Einstein, pour sa part, affirme que le temps pertinent pour la science est uniquement celui qui peut être défini et mesuré objectivement. Il considère la notion bergsonienne de “durée” comme non pertinente pour la physique puisqu’elle ne permet ni prédiction ni vérification expérimentale.

Pour Bergson, le temps des physiciens ne recouvre qu’un aspect du réel, et la réalité de la durée subjective ne saurait être dissoute dans le temps mathématisé de la physique.

Pour Einstein, au contraire, la valeur de la science réside dans sa capacité à formuler des lois mathématiques universelles, indifférentes à la subjectivité individuelle : la philosophie ne comprend pas assez la physique.

Ce débat a eu une portée symbolique importante : il marque la séparation croissante, au XXe siècle, entre le domaine de la science (où domine l’abstraction mathématique universelle) et celui de la philosophie (où subsiste la primauté du vécu et de l’intuition).

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Se pose la question d’un éventuel parallèle, mutatis mutandis, avec la distinction présente déjà chez Aristote entre le Premier moteur immobile, cause première du mouvement de l’univers, sans être lui-même mu ou transformé  et un monde qui, lui, est mu. Le Premier moteur est immobile, éternel, incorruptible et n’est jamais soumis aux processus évolutifs ou temporels qui affectent le monde physique.

Aristote conçoit le Premier moteur comme parfaitement actualisé : il est pur acte, sans potentiel de changement, et extérieur à la matière, il n’évolue pas et ne meurt pas. Ce moteur assure l’ordonnancement perpétuel de la nature, servant de source ultime à tout mouvement mais restant totalement stable et hors du temps.

E=mc² exprime l’unité fondamentale de la matière et de l’énergie : toute masse possède une énergie intrinsèque proportionnelle au carré de la vitesse de la lumière. Cette loi est universelle, mathématique, et s’applique à l’ensemble de la matière soumise à l’espace-temps.

Le vieillissement est un phénomène universel affectant la matière organisée (notamment le vivant) : l’énergie se dégrade, la structure se transforme, la complexité évolue — en accord avec la seconde loi de la thermodynamique (augmentation de l’entropie). Le vieillissement et l'évolution témoignent de l’irréversibilité et du changement au sein de la matière et de la vie.

L’évolution traduit comment, dans ce flux universel d’énergie-matière, surgit la diversité, la complexification, l’adaptation, mais dans un cadre fondé sur la transformation, la mort, la succession des générations.

La science moderne (E=mc², évolution) postule un monde où tout change, se transforme, s’use, vieillit : la matière et l’énergie circulent, se convertissent, la vie apparaît et disparaît, l’univers lui-même a une histoire (Big Bang, entropie croissante).

Les lois mathématiques, même universelles, rendent raison de changements irréversibles et d’une temporalité inscrite dans la structure même du monde.

Le Premier moteur aristotélicien est, à l’inverse, l’instance immobile, éternelle, dont le propre est justement d’échapper à tout vieillissement, change­ment ou histoire : il est le garant de l’ordre immuable qui rend possible la diversité des mouvements, mais sans être jamais affecté par eux.

La physique moderne — dont E=mc² est un symbole — remplace le modèle d’un principe suprême immobile par celui de lois mathématiques universelles, valides pour des réalités en mouvement, en évolution et en vieillissement. La tension principale : l’idée aristotélicienne d’un principe causant sans être affecté (moteur "hors du temps") semble incompatible avec la perception contemporaine d’un univers où tout, sans exception, est pris dans la dynamique de transformations, sous l’empire de lois mathématiques universelles mais qui décrivent, précisément, l’irréversibilité, la naissance et la mort — y compris, peut-être, celle de l’univers lui-même.

Ainsi, E=mc² d’un côté, le vieillissement et l’évolution de l’autre, parlent de la contingence et la plasticité de la matière, là où le Premier moteur d’Aristote décrit un ordre fondé sur l’immuabilité et l’atemporalité.

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Aristote distingue les corps célestes (astres) et les objets sublunaires (toute la réalité matérielle sous la sphère lunaire, dont font partie les êtres vivants et les objets terrestres).

Les corps célestes suivent un mouvement circulaire, éternel, parfait, mus par le Premier moteur immobile : principe éternel, immatériel, cause première, qui met le monde en mouvement sans lui-même être mu ni sujet au temps ni à l’altération.

Les objets sublunaires sont, eux, marqués par la changement, la génération et la corruption, la contingence et l’irrégularité. Vieillissement, mort et évolution font partie de leur condition propre.

« De toute nécessité, ce principe existe ; en tant que nécessaire, il est parfait tel qu’il existe ; et c’est à ce titre qu’il est le principe. Voilà démontrée ainsi l’existence d’une substance éternelle, immobile, séparée de tous les autres êtres que nos sens peuvent percevoir. » (Aristote, Métaphysique, livre Lambda)

E=mc² (Einstein) énonce que la matière et l’énergie sont deux formes d’une même réalité, convertibles l’une dans l’autre. Cette équation exprime une loi mathématique universelle qui s’applique à toute matière — céleste ou sublunaire.

Contrairement à la conception aristotélicienne :
- La physique moderne ne fait plus de distinction ontologique entre le céleste et le terrestre ; les mêmes lois (relativité, thermodynamique, conservation de l’énergie) valent partout.
- Le changement (transformation, vieillissement, évolution) est une réalité universelle : tout ce qui a une masse ou une énergie est soumis à la dynamique du temps, qu’il s’agisse des objets sublunaires, des étoiles ou du cosmos lui-même (Big Bang, expansion, éventuellement "vieillissement" des étoiles).
- Le vieillissement — processus d’accumulation de changements structurels irréversibles — illustre la condition des êtres sublunaires : exposition au temps, à l’entropie, à la mort.
- L’évolution (théorie de Darwin et ses prolongements mathématiques) montre que la variation, la transformation, la sélection, sont des lois dynamiques qui s’appliquent à tous les organismes vivants, mais se fondent sur des principes universels (mutations, sélection naturelle).

La science moderne généralise la contingence du sublunaire : tout ce qui est matériel, vivant ou non, est pris dans le flux évolutif du cosmos.

Pour Aristote, le vieillissement et l’évolution sont des phénomènes limités aux objets sublunaires ; les astres et le premier moteur sont eux éternels, immuables, parfaits.

E=mc² bouleverse cette vision : il n’existe plus de dualité "céleste/sublunaire". La matière des étoiles comme des corps humains suit la même dynamique : elle se transforme, vieillit, évolue, conformément à des lois mathématiques universelles.

La compréhension moderne du vieillissement et de l’évolution s’inscrit donc contre l’ontologie aristotélicienne du double ordre : elle consacre l’universalité du changement et de l’impermanence pour tout ce qui relève de la matière et de l’énergie, y compris les astres.

Autrement dit : ce qui, chez Aristote — restant héritier sous cet angle du monde dual platonicien — était réservé au monde sublunaire (fin, naissance, altération), devient, avec l’avènement de la physique moderne, la condition universelle du réel lui-même.

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Bergson n’en parle pas moins de platonisme à propos de la mathématique universelle. Chez Platon, les Idées sont des réalités intelligibles, pures, éternelles, inappréhendables par les sens, mais accessibles par la pensée rationnelle. Elles sont des « modèles » ou « formes » parfaites dont le monde sensible n’est qu’un reflet imparfait. On ne peut pas les expérimenter empiriquement : elles relèvent strictement du domaine du « pur intelligible ».

Concernant le monde sensible, qui n’est pas celui des Idées, Jung, influencé par ce modèle, transpose la notion d’Idée platonicienne dans le champ de la psychologie, sous la forme de ce qu'il nomme, comme Platon, des “archétypes”.

Si la relecture jungienne des archétypes s’inspire fortement de la théorie platonicienne des Idées, elle en modifie la portée et l’accès.

Pour lui, les archétypes sont des « formes a priori de représentation » : des structures universelles, héritées de l’inconscient collectif, présentes dans toutes les cultures humaines sous des variations symboliques multiples.  (C.G. Jung, L’Homme à la découverte de son âme, trad. Roland Cahen, Albin Michel, p. 296-297)

Ils n’appartiennent pas à l’expérience individuelle : ce sont des matrices préexistantes, modes d’organisation fondamentaux de la psyché.

Leur « essence » demeure en soi inaccessible , transcendants à la conscience, et non saisissables directement par elle.

Différence par rapport à Platon : pour Jung, si l’archétype en soi reste inconnaissable, il apparaît concrètement dans l’expérience humaine : il se manifeste dans les rêves, les mythes, les symboles culturels, les œuvres ou lors de crises et transformations majeures de la vie intérieure. C’est donc par l’étude de ses effets, de ses images et productions symboliques que l’on accède à l’archétype, jamais à l’archétype pur.

En ce sens, l’archétype n’est pas « testable » expérimentalement comme une loi physique, mais il est repérable phénoménologiquement — dans l’analyse des œuvres, des mythologies, des rêves, des productions inconscientes.

Les Idées platoniciennes sont des entités pures, accessibles par la pensée mais hors d’atteinte de l’expérience directe.

Les archétypes jungien sont des structures universelles, inconnaissables en elles-mêmes, mais repérables à travers leurs manifestations psychiques et culturelles (images, récits, symboles), rendant possible, sinon un « test », du moins une exploration indirecte concrète.

Jung conserve la dimension « transcendante » des Idées, mais il la rend vivante dans le tissu de l’expérience humaine et de l’inconscient collectif, permettant ainsi de relier psychologie, anthropologie, histoire des cultures et philosophie.

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Jung s’inspire donc clairement de la théorie des Idées de Platon, en particulier dans la notion d’archétype :

Les archétypes, comme les Idées de Platon, sont des formes universelles, des structures fondamentales donnant forme et sens aux expériences humaines.

Jung s’éloigne du platonisme en ce que, pour lui, l’archétype est dynamique, « manifesté » dans des images, des symboles, des mythes, historiquement situés et sans cesse réinterprétés, alors que chez Platon l’Idée demeure immuable, au-delà du monde sensible.

L’archétype jungien est « psychoïde », c’est-à-dire à la frontière du psychique et du réel : il structure la psyché mais ne se donne jamais « en soi » ; ce sont ses manifestations qui deviennent accessibles dans l’expérience (rêves, mythes, œuvres d’art), et non une essence purement abstraite.

Jung considère donc qu’il ne s’agit pas d’un modèle “hypothétique se tenant derrière les images” mais de « noyaux de signification, historiquement situés, rendus manifestes dans des images qui demandent à être constamment réinterprétées » (Roger Brooke, Jung and Phenomenology, p. 159, cit. in Marcel Gaumond, La saisie existentielle des archétypes).

En somme, là où Platon pose des Idées fixes, Jung leur préfère des archétypes vivants, évolutifs et expérientiels, tout en conservant la portée universelle et structurante de la théorie platonicienne.

Platonisme de la théorie d’Einstein : La formule E=mc² incarne l’idéal platonicien sous plusieurs aspects :

Elle révèle une structure mathématique universelle sous-jacente au réel, accessible à la seule raison, indépendante des conditions particulières d’observation.

Comme les Idées platoniciennes, la loi d’Einstein transcende les manifestations sensibles : elle existe « au-delà » des apparences, invariant dans toute expérience, qu’il s’agisse d’astres ou de particules subatomiques.

Le platonisme scientifique que réalise cette loi consiste dans la conviction que la réalité profonde est ordre, relation, nombre et peut se dévoiler dans la pure abstraction mathématique, alors même que ses manifestations sont multiples, changeantes et imparfaites.

Dans les deux cas, il s’agit de retrouver, derrière la multiplicité des phénomènes, le signe d’un ordre transcendant, que ce soit au plan de l’âme (archétype) ou de la nature (loi physique).

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E=mc² peut être qualifiée de « platonicienne » à plusieurs titres, mais aussi avec certaines réserves philosophiques.
- Universalité et abstraction : Comme les Idées de Platon, la loi d’Einstein possède une portée universelle, indépendante des situations particulières : elle s’applique partout dans l’univers, à toute matière, et exprime l’unification de deux réalités (masse et énergie) par une relation purement mathématique.
- Réalité mathématique profonde : Pour Platon, la vérité ultime du monde réside dans des structures mathématiques, plus réelles que les phénomènes sensibles ; la physique moderne, avec E=mc², découvre justement que sous les apparences du monde matériel règne une loi mathématique invariante, presque “idéale”.
- Intelligibilité rationnelle du monde : L’équation manifeste la croyance platonicienne selon laquelle l’univers est compréhensible grâce à la raison et à la mathématique, révélant ainsi l’ordre caché de la réalité.

Limites de la comparaison :
- Pour Platon, les Idées sont suprasensibles : elles existent en dehors de l’espace et du temps. Or, la formule d’Einstein, bien que mathématique, concerne directement le monde physique, elle règle le devenir et non l’intemporel. La proximité existe plutôt avec le projet de mathématisation du réel qu’avec la doctrine stricte des Idées.
- E=mc² et empirisme : Cette formule a une validité empirique : elle se vérifie expérimentalement, alors que les Idées platoniciennes relèvent du pur intelligible, accessible par la pensée mais non testable.

La loi d’Einstein relève d’une démarche platonicienne, car :
- Elle révèle une structure mathématique simple, universelle et cachée, qui ordonne tous les phénomènes matériels.
- Elle confirme le rêve platonicien d’un monde intelligible fondé sur des lois rationnelles et immuables.
- Mais elle s’en écarte, car cette loi, même universelle, s’ancre dans la réalité physique expérimentale, alors que les formes platoniciennes sont hors-du-monde et éternelles.

En somme, E=mc² réalise à sa façon le programme platonicien en révélant une structure mathématique universelle au cœur du réel sensible.

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À considérer aussi : les implications philosophiques et mathématiques de la mécanique quantique, qui bouleverse notre vision classique du monde :
- Abandon du déterminisme strict : Contrairement à la physique classique, la mécanique quantique ne permet pas de prédire avec certitude l’évolution d’un système ; elle n’offre que des probabilités pour chaque événement. Cela met en question l’idée d’une mathématique universelle “cartésienne” dans laquelle tout serait calculable et certain.
- Primauté de la mesure et du rôle de l’observateur : L’état d’un système est indéterminé tant qu’aucune mesure n’est faite ; l’acte d’observation “colapse” la fonction d’onde et détermine le résultat. C’est ce qu’on appelle le problème de la “mesure”.
- Superposition, indétermination, non-localité : Un système quantique peut être simultanément dans plusieurs états (superposition). L’intrication (non-localité) implique que deux particules distantes peuvent être instantanément corrélées, ce qui défie l’intuition classique de séparation et de localité spatiale.
- Mathématique universelle et indétermination : Structure mathématique sophistiquée, la mécanique quantique s’appuie sur une formalisation mathématique rigoureuse et universelle (espaces de Hilbert, opérateurs linéaires, matrices, etc.), qui permet de décrire la totalité des phénomènes microscopiques connus.
- Limites de l’universalité prédictive : Si la “loi” est universelle, le caractère probabiliste interdit de déduire un monde strictement déterministe. On passe d’une universalité prédictive (Newton, Einstein) à une universalité statistique : le formalisme mathématique unifie, mais le réel résiste à toute stricte prévision.

Questions philosophiques :
- Quelle réalité ? : La mécanique quantique oblige à repenser la notion même de réalité. Les particules n’ont pas de propriétés fixes indépendamment de l’observation, mais des champs de possibilités.
- Le rôle du sujet : Certains philosophes rapprochent la mécanique quantique de Bergson ou même de Jung (cf. C.G. Jung — en dialogue avec le physicien Wolfgang Pauli —, Synchronicité et Paracelsica, trad. fr. Albin Michel 1988), en insistant sur le fait que la réalité n’est plus indépendante de l’observateur : la temporalité, l’indétermination, l’influence du psychisme sur le champ des possibles deviennent des questions centrales.

Convergence avec Bergson : Bergson pressent certains aspects de la révolution quantique : critique du temps homogène, reconnaissance d’une réalité fondamentalement dynamique, insistance sur la “durée réelle”.

La mécanique quantique, bien que fondée sur une mathématique abstraite, accorde une place majeure à l’indétermination et donc à l’imprévisibilité et au possible, ce qui, paradoxalement, va dans le sens de Bergson contre toute mathématique universelle “totalisante”.

La mécanique quantique marque une rupture radicale : elle propose bien un formalisme mathématique universel, mais celui-ci débouche sur une conception du réel fondamentalement indéterminée, où l’observateur et la subjectivité jouent un rôle essentiel. Elle rejoint ainsi, sur certains points, les intuitions de la philosophie contemporaine (Bergson, Jung), en soulignant la limite de toute mathématisation totale du réel.

(*) Y compris en pratique : l’énergie libérée lors de la fission nucléaire provient de la différence de masse (défaut de masse) entre le noyau initial et les noyaux produits (fission d'uranium 235 - > krypton + baryum) : selon la relation d’Einstein E=mc², cette différence de masse est convertie en énergie.