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samedi 29 juin 2013

Mais quelle mouche a piqué Fath ?



Etrange article de S. Fath. Le sociologue, qui pour être « évangélique » n’en est pas moins habituellement très… comment dire… « Télérama compatible » (selon l’expression par laquelle lui-même qualifie « les certitudes » des « hommes d’appareil » de l’EPUdF et de la FPF), donne ici l’impression très nette de… se lâcher !… Avec modération toutefois, convoquant d’entrée un élu protestant lyonnais qu’il couvre de compliments… Bons points décernés comme pour dire qu’il ne les octroie pas, oh non !, aux présidents de l’EPUdF et de la FPF…

L’article commence par l’annonce de la « fusion » (sic !) que serait l’ « EPUF ». Avec l’ombre d’un regret : que ce phénomène « minoritaire » (il y insiste à plusieurs reprises) ait été quand même « l'événement protestant du mois [de mai 2013], et l'un des faits majeurs de l'année au sein des Eglises issues de la Réforme » — bien que la chose ait été « "montée en épingle" par ses promoteurs » (l’expression "montée en épingle", pour recevoir des guillemets, n’en est pas moins de S. Fath, qui semble ne pas trop goûter le fait que les luthéro-réformés essaient de leur mieux de prendre la leçon des évangéliques en matière de communication)…

Après cette introduction pour le moins imprécise, et après les bons points décernés à l’élu lyonnais, S. Fath passe donc au cœur de son propos, la « la tentation, jamais démentie chez les protestants français réformés, de préempter l'identité protestante à leur profit ». Pour cela, il attaque vivement… l’AFP !, visant une dépêche pour le moins lamentable, en effet. Le rapport avec l’EPUdF ? On se dit que S. Fath aurait pu se renseigner : l’AFP n’est pas un organe de l’EPUdF, ni de la FPF (elle aussi interpellée) ! Si comme le remarque à juste titre S. Fath, l’AFP a produit une phrase déplorable sur les évangéliques, est-ce forcément à l’EPUdF ou à la FPF d’envoyer « un correctif à l'AFP » ? Pourquoi pas le CNEF, puisqu’il semble que ce soit certains de ses membres qui seraient visés par la dépêche caricaturale, le CNEF ou telle ou telle Eglise évangélique (celle de S. Fath par ex.) ?

Voilà qui me rappelle une récrimination de certains de mes collègues évangéliques souhaitant que l’ERF, désormais EPUdF, soit pour eux l’interface organisant leur participation auprès des catholiques lors de la semaine de l’unité — alors qu’ils sont censés être participants à plein, en tant qu’Eglise souveraine au même titre que l’EPUdF.

Le sociologue, après avoir reproché au président de l’EPUdF de n’avoir pas fait la promotion des évangéliques dans une interview journalistique consacrée à l’union luthéro-réformée, chapitre le prochain président de la FPF (sans prendre en compte que les retranscriptions écrites des deux interviews ne rendent peut-être pas au mieux l’esprit des conversations initiales), lequel tiendrait des propos « mal informés » ; — le sociologue aurait été bien inspiré de s’informer lui-même auprès de ceux qu’il attaque, avant d’écrire sa diatribe, bardée d’inexactitudes dès sa première phrase. Ayant participé à mon humble mesure (à un plan synodal régional) au travail du processus d’union, je peux témoigner de l’insistance avec laquelle on a répété qu’il ne s’agissait pas de « fusion » (terme que S. Fath reprend systématiquement), mais d’union — et qu’il fallait écrire EPUdF (avec un d) et éviter l’abréviation EPUF (que S. Fath reprend à l’envi ici, et dans tous ses articles) : à éviter au motif que ce serait très gênant dans nos relations avec les Eglises allemandes — vu que Epuf y évoquerait… le bordel / Puff ! S. Fath n’est pas obligé de connaître l’allemand, mais enfin, on se renseigne… À moins qu’il n’ait voulu suggérer que la… « bordélique » diversité protestante demeure malgré tout au sein de la nouvelle « fusion » à laquelle il semble pourtant reprocher de l’oblitérer.

J’ajoute une information qui semble aussi avoir échappé à S. Fath : il ne corrige en effet aucun de ses commentateurs qui répètent l’erreur qui veut que la dénomination-même « EPUdF » soit « préemptioniste », entre autres par son « U » : sauf que le « U » de « Unie » répond notamment à une demande des… évangéliques, transmise par le président évangélique de la FPF d’alors : ce « Unie » permet de ne pas risquer de finir par résumer en usage courant le nom de la nouvelle Union en « Eglise Protestante », sachant qu’il y en a d’autres.

À un point de sa lecture, on ne peut s'empêcher de se demander si l’article de S. Fath n'a pas quelque chose d'une saute d’humeur en forme de lapsus révélateur : on est fondé à se demander si la fameuse « préemption réformée » ne relève pas en grande partie d’un fantasme né d’un complexe de minoritaires qui ne se sentent pas suffisamment « Télérama compatibles » (contrairement aux autres « hommes d’appareil », quant à des « certitudes maquillées en doutes », dont ils ne manquent pas d’user aussi à l’occasion comme les autres — une « Télérama compatibilité » souvent réelle, qui ne manque pas de m’agacer aussi).

Finalement, que ressort-il du coup de gueule de S. Fath — qui va jusqu’à friser le point Godwin en convoquant Marine Le Pen en regard de la dépêche déplorable de l’AFP mettant en cause les « populations immigrées » de mouvance pentecôtiste ? Propos de l’AFP effectivement condamnables. Mais à nouveau l’AFP n’est pas un organe de l’EPUdF — dans laquelle, à ma connaissance du moins, on n’a pas trouvé de pasteurs membres du FN, contrairement à ce qui a pu se voir côté évangélique.

Voilà un autre point où il y aurait à balayer chacun devant sa porte, outre le complexe de « préemption » des uns largement nourri par le complexe d’infériorité des autres.

Notons en outre que le processus d’union de l’EPUdF est bien plus prudent et humble que celui qui avait présidé à l’enthousiasme de la création de l’ERF en 1938, qui avait laissé plusieurs pans des Eglises de côté : nombre de méthodistes, une moitié des libristes, les « EREI » / UNEPREF. Avec l’EPUdF, aucune Eglise de l’ex-EELF ou de l’ex-ERF n’est restée de côté.

L’enthousiasme de 1938 n’est sans doute pas étranger à l’impression de certains, dont S. Fath, qu’il y aurait — « tentation jamais démentie chez les protestants français réformés » (sic) — une « étrange spécificité nationale qui fait sourire dans bien d'autres pays, où l'on sait fort bien que le protestantisme se conjugue au pluriel. » Les protestants luthéro-réformés français (S. Fath oublie systématiquement les luthériens : seuls les réformés, apparemment, seraient victimes de « l’impensé catholico-jacobin ») ne sont peut-être pas toujours si incultes que le suggère S. Fath : ils savent parfois eux aussi « fort bien », comme dans « bien d’autres pays », que « le protestantisme se conjugue au pluriel » ! À ce point, on a l’impression que S. Fath en est resté à un état-parenthèse de la sociologie réformée française post-1938, ce qui conduirait à lui suggérer une mise à jour de ses logiciels.

L’enthousiasme de 1938 a pu faire espérer une nouvelle forme d’union, ecclésiale, là où le protestantisme français n’était pas plus ignorant de son évidente diversité (organisée en partie de façon fédérative), voire division (d’où la démarche de 1938 voulant y remédier). La pluralité, la diversité, se conjuguent avec l’unité, contrairement à la division — cf. la question de la Cène résolue dans le respect des diversités pour les luthériens et réformés. La question de l’autre sacrement, le baptême, divise encore quand un très grand nombre d’évangéliques nient la validité du baptême administré par les luthériens et les réformés, certains allant jusqu’à leur refuser le titre de « chrétiens ». À ce point la polémique soulevée par S. Fath pourrait être à double tranchant et la « préemption » pourrait se retourner, invitant chacun à modérer son ton et à prendre garde à sa poutre dans l’œil…

Où il eût été plus évangélique (au sens non-confessionnel/dénominationnel du terme — mon usage du mot dans les lignes qui précèdent aurait mérité des guillemets : les luthéro-réformés le revendiquent aussi) — où il eût été plus évangélique, au sens propre donc, de la part de S. Fath, de lire dans un esprit de bienveillance, sinon de pardon, les propos retranscrits d’interviews orales des pasteurs qu’il met en cause (quand on sait en outre combien les retranscriptions journalistiques écrites peuvent parfois trahir volens nolens les propos tenus dans une conversation informelle, en éroder les pointes d’humour, etc.). En retour je ne doute pas que, dans le même esprit évangélique, les concernés pardonneront à S. Fath son étrange coup de sang.

Attitude plus fraternelle que de renvoyer les luthéro-réformés à René Girard en enjoignant les évangéliques à s'autoproclamer martyrs sous figure de « tiers-exclu ».

Dernier point, à titre d’info : on notera que le site de la paroisse de Poitiers de l’EPUdF consacre deux (2 !) onglets aux « autres Eglises protestantes de la ville » (qu’elles soient FPF, CNEF, ou sans rattachement para-local), présentées en termes bienveillants. On serait ravi de voir apparaître la réciproque sur leurs sites, que celui de l’EPUdF met en liens…

R.P.


lundi 21 novembre 2011

Communion luthérienne et réformée



Extrait du rapport du synode Sud-Ouest 2011 de l'Eglise réformée de France...

L’un des événements-clés de l’histoire contemporaine ayant abouti, en 1973, au texte fondamental de la Concorde de Leuenberg sur lequel s’appuient largement les justifications théologiques et ecclésiologiques du processus d’union entre nos deux Églises actuelles :

"Face à la montée du nazisme, en 1933 et la mise en place, par le régime hitlérien des « chrétiens allemands », une Église nationale qui lui est inféodée...


... plusieurs pasteurs et laïcs protestants s’organisent en une « Église confessante ». Des séminaires clandestins ont lieu pour contrer l’enseignement théologique officiel, et, le 29 mai 1934, le synode adopte ce qui sera appelé la « confession de Barmen » pour servir de base doctrinale à l’Église confessante. Ses principales orientations se retrouveront en France en 1941 dans « les thèses de Pomeyrol ». C’est donc dans ces circonstances sociopolitiques tragiques que l’unité entre luthériens et réformés s’est imposée comme un impératif, reléguant au second plan les désaccords théologiques jugés non comme dépassés, mais secondaires, eu égard à la mission de l’Église de proclamer l’Évangile dans le monde. Ainsi, l’un des principes majeurs énoncés dans la Confession de Barmen est de reconnaître « la souveraineté de son seul Seigneur, l’Église une, et l’unité fondamentale de sa foi… nonobstant ses origines luthériennes, réformées ou unies ». L’idée majeure énoncée ici, et qui nous concerne encore directement quelques quatre-vingts ans plus tard, consiste à affirmer qu’il peut légitimement y avoir une communion entre les Églises malgré une expression de la foi différente, médiatisée par des confessions de foi différentes, principalement la Confession d’Augsbourg pour les luthériens et la Confession de La Rochelle pour les réformés.

Après la Seconde Guerre mondiale, ce principe ne sera pas mis en cause, même si d’autres questions, notamment le lien entre communion ecclésiale et communion eucharistique continueront, jusqu’à nos jours, de susciter le débat. C’est sur cette base de la communion ecclésiale que la Communion de Leuenberg peut postuler la pleine reconnaissance des ministères entre nos Églises aujourd’hui avec, en corollaire, la nécessité pour elles de traduire ces avancées théologiques sur le plan institutionnel."



samedi 20 novembre 2010

Luthériens et réformés - de la rupture à l’union




Résoudre un dissensus de près de cinq siècles, tel est le moment qui nous est offert. Restons modestes, nous ne sommes pas les premiers. Et gardons le sens de la mesure : luthériens et réformés français restons minoritaires en regard des luthériens et réformés dans le reste du monde !

Il n’empêche : nous voilà partie prenante d’un mouvement — osons le mot — prophétique d’une belle portée. Depuis l’échec de 1529, au colloque de Marbourg, où Luther et Zwingli ne parvenaient pas à s’accorder, les tentatives de réconciliation n’ont pas manqué et voilà que s’ouvre un réel espoir d’y parvenir.

La division part de ce désaccord initial sur la Cène à Marbourg en 1529, désaccord qui cause immédiatement le sentiment de la nécessité de le résoudre. Mais on ne sait pas encore comment. On est certainement au fait que le dissensus repose sur les arrière-plans philosophiques respectifs des deux camps, à partir desquels on exprime sa compréhension de la façon dont se signifie la présence du Christ à l’occasion de la Cène. On ne sait pas comment s’en distancier. On s’est accordé pour ne pas lier cette compréhension à la philosophie d’Aristote qui fonde la théorie de la transsubstantiation, on ne s’accorde pas sur une alternative commune.

Pourtant, déjà un an après Marbourg, en 1530, la Confession d’Augsbourg, qui symbolise la foi luthérienne jusqu’aujourd’hui, exprime pour partie la volonté de résoudre le dissensus initial. C’est un des soucis de son rédacteur, Melanchthon, qui poussant dans le sens de ce souci, produira en nouvelle version, en 1540, que Calvin signera. C’est la première mouture, celle de 1530 qui s’imposera, ratifiée par le réformé Théodore de Bèze, qui l'inclut dans son Harmonie des confessions de foi.

Tandis qu’un peu plus de trente ans après, en 1561, au colloque de Poissy, la même Confession d’Augsbourg sera à nouveau pressentie parmi les bases pour une réconciliation en France… entre catholiques et protestants !

Calvin, dans son Petit traité de la sainte Cène, montre d’une autre façon le même souci concernant la Cène : « nous avons à confesser, écrit-il, que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles ; [...] si avons-nous bien manière de nous contenter, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement, et, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. [...] Or nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par manière de dire, voir à l'œil, toucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaître de sa propre substance. »

Les mots sont forts — on est loin d’un vague symbolisme —, au point qu’ils ont pu fonder la légende selon laquelle Luther tombant sur le traité de Calvin se serait exclamé : « Ah, si Zwingli l’avait dit comme ça ! »

Mais les soubassements philosophiques qui sont derrière les interprétations respectives du mode de la présence du Christ à la Cène sont alors décidément trop immédiatement présents ! C’est le temps qui opérera la prise de distance des esprits par rapports aux philosophies ambiantes alors trop prégnantes : Aristote, Platon, l’empirisme, etc.

La division sur la compréhension de la Cène perdurera jusqu’en… 1973, avec la Concorde de Leuenberg…

*

Entre temps, suite au colloque de 1529, et l’union ne s’étant pas faite par la suite, la dérive des ecclésiologies s’est fait jour et s’est accentuée.

Une Église, une organisation d’Église, n’apparaît pas ex-nihilo. Voilà qui permet de relativiser ce qu’on serait tenté de recevoir comme immuable, voire révélé !

Car cela vaut pour bien des aspects de notre vie d’Église. Prenons nos prédicateurs laïcs. Savons-nous toujours que cette institution typiquement réformée n’existait pas au XVIe siècle, et qu’elle doit beaucoup à notre influence méthodiste, postérieure au XVIIIe siècle donc — concrètement, en France, au XIXe ? Prenons notre liturgie, traditionnellement réputée typiquement réformée et remontant au XVIe siècle, mais largement héritée de l’anglicanisme via la liturgie mise en place au XIXe siècle par Eugène Bersier.

Prenons, plus anecdotique, la gestuelle, qui elle aussi s’est développée dans le temps — comme l’abandon du signe de la croix, par exemple, acquis désormais pour les réformés et les évangéliques, mais aussi pour nombre de luthériens : on ne sait pas exactement dater cet abandon. Une tradition veut que la légitime crainte des superstitions en soit à l’origine. Remarquez, quand des pratiques populaires voulaient que le signe de croix porte bonheur au point que le faire à l’envers ait été utilisé pour faire mourir les vaches des voisins, on a un argument fort, incontestablement, en faveur de son abandon !

Autre hypothèse à ce sujet, que je ne peux m’empêcher de considérer comme vraisemblable puisque l’abandon du signe de la croix viendrait, à l’origine, du Languedoc : la mémoire cathare, celle de la persécution. Les cathares bannissant le signe de la croix comme superstitieux, et obligés par les persécuteurs de se faire discrets, et donc de se signer quand même, proposaient des interprétations variées du geste, comme celle du cathare Pierre Authié : voici le front, voici la barbe voici une oreille et en voici une autre… jusqu’à ce qu’ils puissent enfin se passer du geste rendu obligatoire par la persécution (utile toutefois, concède-t-il, pour chasser les mouches de son visage en été). Voilà quoiqu’il en soit qui relativise l’importance d’un geste ou de son refus…

*

Nous voilà aujourd’hui inscrits dans l’histoire, une histoire en marche, blessée mais dans l’espérance de la guérison comme don du Christ. Nous voilà selon cette espérance, acteurs et témoins, à notre échelle, d’un signe de réconciliation.

Pour cela, revenons donc à la question qui concerne plus directement nos débats, notre organisation d’Église.

… On ne le sait pas toujours, mais dans les premières décennies de la réforme, on aurait facilement pu confondre une ecclésiologie luthérienne et une ecclésiologie réformée.

Sait-on toujours que la Confession de foi de la Rochelle de 1559, fondatrice dans la tradition réformée en France, connaît l’existence de « Superintendants » (c’est le mot — à l’article 32), qui ressemblent tout de même fort aux inspecteurs ecclésiastiques luthériens.

Sait-on toujours qu’en parallèle, la mise en place de la structure luthérienne doit fort peu à Luther lui-même, qui s’est très peu mêlé d’organisation, chose qu’il a remise aux princes, organisant la structure de l’Église sans doute même contre ce qu’il aurait souhaité ? — Il insiste beaucoup pour sa part sur la réalité de l’Église locale comme communauté, au point que les congrégationalistes anglais, par la suite, se réclameront souvent de lui !

Sait-on par ailleurs que Calvin écrivant au roi Édouard VI d’Angleterre ne remet pas en question l’institution des évêques, espérant une Église anglicane réformée mais ne bouleversant pas pour autant sa structure ? Un véritable pragmatisme chez Calvin comme chez Luther, éventuellement contre leur propre souhait en matière d’ecclésiologie.

L’un comme l’autre opteraient sans doute, pour d’autres temps, pour une autre organisation. Comme celle, par exemple, que le luthérien Bucer initie à Strasbourg, ville libre et donc plus propre à une organisation de l’Église plus autonome par rapport à l’État, où Calvin empruntera ses quatre ministères qui deviendront une base du futur système presbytérien synodal, qui doit donc beaucoup à un luthérien !

Le système presbytérien synodal — dont les éléments précurseurs lointains sont posés d’une certaine façon dans la luthérienne Strasbourg (ayant adopté la confession d’Augsbourg) de Bucer puis dans la Genève de l’ex-Strasbourgeois Calvin — va donc peu à peu se mettre en place dans la tradition réformée, notamment via l’Écosse, sous l’influence de John Knox.

À l’époque, les réformés français auraient peut-être eu de la peine à se reconnaître dans cette organisation, pour ne rien dire de notre organisation actuelle, qui doit en outre beaucoup à la loi de 1905 sur les associations cultuelles…

*

Quatre siècles et demi après le colloque de Marbourg de 1529, en 1973, à Leuenberg, réformés et luthériens (notamment) ont pris acte concernant la Cène de ce que les vocables conditionnés par la philosophie dont le temps a permis la mise à distance traduisent une foi commune, prise de conscience scellée dans une Concorde, qui nous permet aujourd’hui de franchir un pas de plus : l’union.

Pour cela, il est question d’organisation — on vient de voir sommairement que les organisations aussi s’inscrivent dans l’histoire, dans le cadre des dérives de traditions séparées. Choses relatives aux temps et aux moments. Et comme dit l’Ecclésiaste (3, 7), « Un temps pour déchirer, un temps pour coudre ». C’est, à notre humble échelle, ce temps qui est le nôtre, et ça c’est, comme dit aussi l’Ecclésiaste parlant de tout bonheur, « un don de Dieu » (3, 13). C’est une véritable grâce qui nous est octroyée, que d’être les acteurs d’une histoire en train de se construire, pour un signe de réconciliation cette fois. Ce que nous faisons est déjà ainsi dans l’histoire au même titre que les manuels d’histoire de l’Église parlent du colloque de Marbourg, mais cette fois c’est pour la réconciliation. C’est « le temps pour coudre » qui nous est donné.

Nous allons donc passer à présents aux aspects pratiques de ce travail de couture…

RP
Synode régional ERF PACCA,
Grasse 19-21 nov. 2010


samedi 6 mars 2010

"L’Église est-elle une entreprise comme les autres ?"


Animée par le Conseil régional ERF en PACCA


Quand on m’a proposé d’aborder la question qui nous est posée — « l’Église est-elle une entreprise comme les autres ? » — sous un angle ecclésiologique et théologique, j’ai été fort tenté d’inverser la proposition : « notre (petite) entreprise est-elle une Église comme les autres ? »…

Cet angle, ecclésiologique et théologique, renvoie à mon sens à un moment ou à un autre à la notion assez classique, mais importante en théologie réformée, d’Église invisible.

Dans son histoire, la tradition réformée a perçu cette notion-là d’une façon telle qu’elle relativise ipso facto l’Église historique, qui n’a en principe pas d’autre ambition que d’être une humble expression de l’Église invisible. Celle-là seule est au fond concrètement universelle — tandis que « notre communauté de… en est pour nous le visage immédiat », comme le dit une des prières d’intercession de nos liturgies, proposée à l’occasion des baptêmes.

C’est une Église comme les autres, du coup, que notre Église, avec cette caractéristique de se vouloir encore plus comme les autres qu’un certain nombre d'autres, qui semblent parfois laisser penser qu’elles sont un peu plus que les autres, expression, voire réalisation exclusive, de l’Église universelle !

Nous voilà donc avec comme revendication la participation à une communauté humaine, trop humaine sans doute, et du coup en proie à la tentation de se prendre pour une entreprise comme les autres !… Et comme les autres dotée du meilleur système de fonctionnement, que les autres devraient — tout de même — nous envier !

C’est ainsi que nous nous retrouvons d’emblée au cœur d’un paradoxe, où sous le prétexte de l’humilité de notre système d’Église, on est tenté de succomber à ce comble de l’humilité qui professe : en matière d’humilité, nous sommes imbattables, nous surpassons tout le monde !

Et du coup, nous voilà embarqués à défendre bec et ongles notre système, dit « presbytérien synodal », quand il est largement système « 1905 » de la République française, qui n’existait pas au XVIe siècle… ni même au temps du Nouveau Testament…

Notre système remarquable risque ainsi paradoxalement de devenir l’objet de notre proclamation, quand précisément, il est un système contingent, censé être le plus efficace pour proclamer une parole qui le précède infiniment, la parole qui fonde nos êtres…

Ne doutant pas de la pertinence du système presbytérien synodal, je propose cependant, et justement, qu’on essaie de ressaisir sa pertinence, qui est précisément de ne pas perdre son efficacité en s’auto-contemplant. C’est là que j’en viens au texte biblique, en regard duquel les réformateurs ont proposé la mise en perspective de l’Église historique en regard de l’Église invisible. Un thème souligné de façon saisissante par l’Épître aux Éphésiens.




Éphésiens 1
9 Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le projet bienveillant qu'il s'était proposé en lui,10 pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : récapituler tout dans le Christ, ce qui est dans les cieux comme ce qui est sur la terre.

20 Il a mis en œuvre dans le Christ [l'opération souveraine de sa force], en le réveillant d'entre les morts et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes,
21 au-dessus de tout principat, de toute autorité, de toute puissance, de toute seigneurie, de tout nom qui puisse se prononcer, non seulement dans ce monde-ci, mais encore dans le monde à venir.
22 Il a tout mis sous ses pieds
et l'a donné comme tête, au-dessus de tout, à l'Église
23 qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous.


Éphésiens 2
12 Vous étiez [auparavant] sans Christ, sans droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde.
13 Mais maintenant, en Jésus-Christ, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches, par le sang du Christ.

19 Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des exilés ; mais vous êtes concitoyens des saints, membres de la maison de Dieu.
20 Vous avez été construits sur les fondations constituées par les apôtres et prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre de l'angle.
21 C'est en lui que toute construction bien coordonnée s'élève pour être, dans le Seigneur, un sanctuaire saint.
22 C'est en lui que, vous aussi, vous êtes construits ensemble pour être une habitation de Dieu, dans l'Esprit.


Éphésiens 3
4 Vous pouvez comprendre l'intelligence que j'ai du mystère du Christ — poursuit Paul, donné comme l’auteur de l’Épître.
5 Ce mystère n'avait pas été porté à la connaissance des fils des hommes dans les autres générations comme il a été révélé maintenant par l'Esprit à ses saints apôtres et prophètes :
6 à savoir que les nations, les non-Juifs, ont un même héritage, sont un même corps et participent à la même promesse, en Jésus-Christ, par la bonne nouvelle.

8 Cette grâce m’a été accordée d'annoncer aux nations, comme une bonne nouvelle, la richesse insondable du Christ
9 et de mettre en lumière pour tous la réalisation du mystère caché de tout temps en Dieu, le créateur de tout ;
10 afin que la sagesse de Dieu, dans sa grande diversité, soit maintenant portée, par l'Église, à la connaissance des principats et des autorités dans les lieux célestes
11 selon le projet éternel qu'il a réalisé en Jésus-Christ, notre Seigneur.



Ayant posé ces préalables, l’Épître poursuit en parlant de choses très concrètes par lesquels ces réalités de la foi se manifestent en ce temps-ci en termes d’éthique. En parlant aussi de choses qui indiquent que cet idéal reste différé quand persistent les modes de fonctionnement de la société du temps — avec des conseils malgré tout bien conventionnels, concernant la domesticité, par exemple.

L’Église historique en devient pierre d’attente du Royaume dont l’Église invisible figure les prémisses.

Pierre d’attente d’un jour du salut différé depuis l’énonciation de la promesse, donnée à Abraham, et allant dans l’histoire de rebondissements en rebondissements, dont celui que souligne l’Épître aux Éphésiens est l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations — comme dévoilement d’un mystère dont l’origine précède la fondation du monde.

Rebondissement et pierre d’attente d’un Royaume différé, dont l’Épître aux Hébreux parle ainsi — Hébreux 4, citant le Psaume 95 :
7 Il institue encore un jour — « aujourd'hui » — en disant bien longtemps après [l’Exode, au Ps 95,] par David, comme il a été dit plus haut :
Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, ne vous obstinez pas.
8 En effet, si Josué leur avait donné le repos, il n'aurait pas, après, parlé d'un autre jour.


Le temps et l’histoire se déploient face à un mystère qui précède infiniment l’Église historique et toutes ses expressions, du livre de Josué à nos jours, et qui fonde la conviction des réformateurs selon laquelle l’organisation de l’Église relève de telle ou telle culture, et est vouée au service de la parole qui la précède et la fonde.

D’où le système presbytérien synodal qui s’est en général imposé pour sa souplesse et sa fonctionnalité. Où donc, il serait mal venu d’en faire une espèce d’organisation qui aurait toutes les caractéristiques d’un conseil administration d’entreprise, mais relevant de l’idéal tout de même.

Évidemment, cela va sans dire, mais bien sûr cela va mieux en le disant, pour ne pas le perdre de vue : cet organisme-là n’existe que pour délivrer en paroles et en actes un message qui le précède et le fonde, et qui est appelé à voir son véhicule historique — ses véhicules historiques, que sont les Églises et leurs organisations, disparaître pour laisser place à la plénitude du Règne de Dieu dont l’Église invisible est prémisse.

Et, il s’agit aussi de ne pas le perdre de vue non plus, ce jour est toujours en attente — on a entendu le rappel de l’Épître aux Hébreux : c’est toujours aujourd’hui, ce jour-là…

Où l’Église est toujours appelée à sa propre dépossession pour être fidèle à ce pourquoi elle est envoyée. C’est là que se fonde ce que revendique si haut l’Église réformée : être humaine, à la limite trop humaine, parce qu’elle et son humanité n’ont pas leur source en elle-mêmes.

Peut-être sommes-nous trop tentés de l’oublier, et d’oublier par là-même que notre renouveau toujours à l’ordre du jour n’a pas sa source en nous-mêmes.

RP
Sanary, 6.03.10


L'Enterprise, un vaisseau pas comme les autres, dans Star Trek


jeudi 3 décembre 2009

Revenant de visite…




« Curieusement les pasteurs d’ancien régime n’étaient pas censés visiter régulièrement leurs paroissiens », écrit Bernard Reymond (Le protestantisme et ses pasteurs, Labor & Fides, 2007, p. 66).

C’est le « curieusement » qui aujourd’hui semble étonnant ! Comment en est-on arrivé là ? Certes, il n’est pas exclu pour autant, précise Reymond, que le pasteur se rende chez des paroissiens, à l’occasion d’une invitation expresse, comme auprès d’un malade gravement affecté ou proche de la mort.

Mais rien de systématique dans « la visite » !


Cette pratique est d’invention récente, rappelle B. Reymond. On peut en faire remonter les premiers linéaments au XVIIIe siècle. « Dans une lettre du 30 janvier 1712 […], J.F. Ostervald annonçait », concernant Neuchâtel, avoir partagé la ville par quartiers et commencé la « visite des familles » ; initiant une « nouveauté dont les familles en question ne manquent pas d’être surprises », note Reymond, et pas toujours agréablement, loin s’en faut ! (cf. p. 68.)

Les choses en sont restées là jusqu’au XIXe siècle, où la pratique fait école. « Et les pasteurs s’y sont si bien mis que, surtout dans les régions protestantes, les paroissiens en sont venus à considérer leur visite à domicile comme un dû, jugeant sévèrement ceux qui ne s’y adonnent pas régulièrement » (p. 68).

On a oublié alors que, comme le résume le BIP (Bulletin d'information protestant 1652/1653 - juillet 2007, p. 13) faisant la recension du livre de B. Reymond : « la visite pastorale est une invention récente. Elle n'est ni une obligation, ni un dû ». Cet oubli marque depuis l’image pré-établie du rôle du pasteur.

D’où le « curieusement » qui étonne aujourd’hui, quand on ne sait plus que cette tradition récente était ignorée des Réformateurs, et où l’on voit un essentiel, parfois attendu comme mêlé d’un zeste de psychothérapie (sauf qu’un pasteur n’a pas une formation médicale de psychothérapeute !).

Et au jour, où comme le note Reymond (p. 69), la pratique des visites systématiques est devenue de plus en plus difficile, s’y appuie un excellent moyen de pression ! Comment charger la conscience d’un pasteur en vue de le mettre au pli ? Lui reprocher de ne pas faire assez de visites ! Facile, puisque de toute façon, il n’en fera jamais assez : il suffit de faire le calcul du nombre de familles en rapport avec le nombre moyen d’années dans un poste pour mesurer la valeur d’une telle pression… qui a pour seul effet certain de fragiliser le message pour lequel le pasteur est envoyé : seule la grâce sauve !

Avec comme effet secondaire de reporter sur le pasteur la responsabilité évidente des proches de s’occuper de leurs anciens et parents isolés (pour ceux des isolés qui ont des enfants ou des proches) ; et comme effet collatéral de cléricaliser, de sacerdotaliser le pasteur, censé être seul habilité à faire ce qui relève du service commun, d’une tâche diaconale (de service) partagée, service à l’égard de tous et plus particulièrement des isolés.




mercredi 2 décembre 2009

Im-posteur / un pasteur...


«Je ne suis jamais devenu philosophe»
écrit Jean-Luc Nancy — comme titre de son article d’un ouvrage collectif sur La vocation philosophique (présenté par Marianne Alphant, éd. Bayard, 2004).

«Je ne suis jamais devenu philosophe». Il explique :

«Ce n'est pas une formule de modestie par laquelle je voudrais signifier que je ne suis pas arrivé à maîtriser l'exercice de la philosophie, ni par conséquent à mériter le titre de philosophe. Bien évidemment, comme tout un chacun, je doute de ma maîtrise et de mon mérite, et je n'ai pas de peine à trouver autour de moi de quoi me faire mesurer mes insuffisances, si ce n'est de quoi me soupçonner d'imposture. [...]»

«Expérience inévitable» du philosophe dit-il. Propos irréfutable, qui vaut, ô combien a fortiori, pour le pasteur : est-on jamais devenu pasteur ? Évite-t-on, à porter ce titre, un sentiment d’imposture ?


Magritte - La reproduction