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jeudi 19 octobre 2023

À qui profite le crime ?


Carcassonne - photo Jean-Louis Gasc


L’assassinat de Pierre de Castelnau et le déclenchement de la Croisade

Actualité immédiate – écrivant depuis quelques jours sur les “Albigeois” et ce qu’ils ont subi il y a huit siècles – je ne peux m'empêcher de penser aux morts de l'hôpital Al-Ahli Arab de Gaza, me demandant comme beaucoup : à qui profite le crime ?… En 1209, la croisade déclenchée contre les Albigeois est dans les papiers depuis au moins 30 ans, à savoir depuis le concile de Latran III (convoqué en 1179 par le pape Alexandre III). Il suffit d’en lire le canon 27, visant les “cathares” infestant “la Gascogne et les régions d’Albi et Toulouse”, pour n'en avoir aucun doute.

L'idée de Croisade interne à la chrétienté n’a alors plus rien de tabou : même l'Angleterre fut un temps visée, sans oublier la IVe Croisade orientale, celle de 1204, qui débouche sur le sac de Constantinople, présenté comme un “dérapage des Vénitiens”, dérapage regretté par le pape Innocent III, qui n'en crée pas moins un patriarche latin de Constantinople – ce qui ne dénote pas dans un projet de domination romaine universelle et temporelle. Le dérapage des Vénitiens n’en dit pas moins beaucoup sur l’état d’esprit des Latins d’alors. Aussi, quand on entend que la IVe Croisade serait un échec de Rome qui le compenserait en s’en prenant à Toulouse, on reste songeur. Ne manquait qu’un déclencheur pour que le “bâton” s’abatte… Je cite Michel Roquebert :

« Pour que ce “bâton” qu'Innocent III réclamait en vain depuis bientôt dix ans finît par s'abattre sur le pays cathare, il fallut un événement hors du commun. A l'aube du 14 janvier 1208, Pierre de Castelnau [légat du pape], qui venait de Saint-Gilles, s'apprêtait à franchir le Rhône, quand il fut assassiné d'un coup de lance dans le dos. Arnaud Amaury [abbé de Citeau et successeur de Pierre de Castelnau dans la légation pontificale] dénonça immédiatement Raymond VI au Saint-Siège, comme étant l'instigateur du crime le comte, en effet, aurait eu une entrevue houleuse, à Saint-Gilles même, avec Pierre. Ce dernier refusant de lever l'excommunication et l'interdit qu'il avait fulminés en avril précédent, Raymond aurait proféré en public, à son encontre, des menaces de mort. Il avait donc armé le bras de l'assassin... Or tout ce qu'on sait du tempérament du comte de Toulouse incite à penser qu'il n'était pas homme à se livrer à des provocations ni à jeter de l'huile sur le feu – on ne peut pas en dire autant d'Arnaud Amaury, l'avenir va vite le prouver. Les efforts que Raymond va déployer pour éviter la guerre contredisent par ailleurs qu'il ait commandité un acte qui ne pouvait que la déclencher. Au pire, on peut penser au geste quelque peu irresponsable d'un familier trop zélé, voire d'un de ces Occitans qui haïssaient tant le légat qu'il lui avait fallu, on le sait, se cacher plusieurs mois durant pour échapper à la vindicte des foules. Il reste que l'assassinat de Pierre de Castelnau sera, avec la complicité d'hérésie, le grand chef d'accusation retenu contre le comte lors de ses procès successifs » (M. Roquebert, Histoire des cathares, Perrin 1999, p. 121).


Parallèles historiques :


L’attentat contre l’amiral de Coligny et le massacre de la Saint-Barthélémy

L’historien Jean-Louis Bourgeon a sérieusement mis en question l'accusation, devenue vulgate, mettant en cause Charles IX et Catherine de Médicis pour le massacre de la Saint-Barthélémy. Ce faisant, il nous confronte à la même question : à qui profite le crime ?

Un résumé du travail de l'historien, donné par Éric Deheunynck :

« Jean-Louis Bourgeon internationalise la Saint-Barthélemy. Le commanditaire de l’attentat manqué est le roi Philippe II d’Espagne. Coligny est devenu l’homme à abattre. Non seulement il est revenu en grâce à la cour et reste incontournable dans un royaume réconcilié, mais plus grave il pousse à intervenir aux Pays-Bas espagnols du côté des insurgés. Des huguenots ont déjà franchi la frontière et participent à la révolte de Mons. Éliminer Coligny, c’est non seulement mettre à mal le processus de paix en France mais aussi stopper net toute ingérence française dans la révolte des Pays-Bas. Dans ce scénario l’ambassadeur d’Espagne à Paris, Diego de Zuniga, devient un personnage-clé, le duc de Guise son bras armé. L’échec de l’attentat pousse l’Espagne à organiser le coup de force du 24 août. À côté du duc de Guise, le royaume ibérique peut aussi compter sur le soutien de la ville de Paris. La milice bourgeoise est l’autre acteur du massacre. Dans ce scénario le roi de France a perdu tout contrôle sur sa capitale, ce qui se renouvela en 1588 lors de la journée des barricades. En assumant le massacre Charles IX rétablit néanmoins son autorité, du moins en apparence. »

Précisions données par Joël Cornette dans L’Histoire mensuel 408, février 2015 :

« Il faut tenir compte, en effet, de l'accusation d'hérésie portée contre Charles IX et Catherine de Médicis, accusés par les prédicateurs d'avoir fomenté “l'union exécrable”, ce “mariage contre nature” d'Henri de Navarre (un huguenot) avec Marguerite de Valois, soeur de Charles IX, fille d'Henri II et de Catherine. Nous savons en effet que la politique de concorde, consacrée par l'édit de pacification de Saint-Germain en 1570, a déchaîné une haine générale contre les personnes royales.
A lire cette lettre, il est impossible de penser que la royauté ait pu vouloir la Saint-Barthélemy. Il semble bien, au contraire, qu'elle l'a subie frontalement et qu'elle a tout fait pour l'éviter, comme le prouve la mobilisation tardive, par Charles IX, de la milice bourgeoise, arguant de la menace “de ceulx de la Nouvelle Religion” : un prétexte, écrit Jean-Louis Bourgeon, car il s'agissait avant tout de se protéger.
La Saint-Barthélemy a révélé l'ampleur du danger encouru et l'effort pour échapper au pire, c'est-à-dire à “ceulx qui vouldroient gouverner le Roy et le roiaulme à leur fantesye”. Cette accusation sans nom vise les Guises, champions d'un catholicisme intransigeant, dont on sait qu'ils gouvernèrent la France au temps de François II (en 1559-1560) avant d'être écartés du Conseil du roi par Charles IX et qui ne cessèrent alors, notamment avec l'appui de Philippe II d'Espagne, de s'opposer à la politique religieuse de Catherine et de ses fils.
Nous savons déjà, avec certitude, que les Guises furent à l'origine de l'attentat du 22 août 1572 contre l'amiral de Coligny – ce qui déclencha la Saint-Barthélemy. Le Discours du duc de Nevers nous aide à comprendre que Charles IX a craint d'être assailli en son Louvre par toute une population excitée par les Guises et leurs fidèles, liguée contre sa politique fiscale et religieuse. Un an plus tard, la crainte est toujours là. »



L’assassinat de 10 hommes lors du bombardement de Bouaké et suites

Parallèle plus récent, le “bombardement de Bouaké” (Côte d’Ivoire) de 2004. Ici, quelque lumière a pu percer un peu plus rapidement, du fait de la facilité contemporaine de la communication, ce qui permet de reconsidérer, au-delà du massacre de la Saint-Barthélémy, mieux fourni en document que le XIIIe siècle, la question du déclenchement de la Croisade contre les Albigeois à l’aune de la même question : à qui profite de le crime ?
Pour mémoire, il s'agit, parlant dudit bombardement de Bouaké, de l’histoire des avions “Sukhoï” sous couleur ivoirienne bombardant en 2004 le camp français de Bouaké et tuant 9 soldats français et un humanitaire américain : l’avocat des familles des soldats tués à Bouaké, Me Jean Balan, clame haut et fort, après enquêtes approfondies, que Laurent Gbagbo n’y est pour rien ! L’avocat rappelle : dès la mort des soldats français et l’atterrissage des avions à Yamoussoukro, les co-pilotes biélorusses ont été appréhendés par les autorités françaises… et exfiltrés vers le Togo. Arrêtés au Togo par les autorités, ils ont été remis aux autorités françaises qui les ont re-exfiltrés vers… (on ne sait où…). Les soldats tués, eux, ont été enterrés avec une précipitation telle que leurs effets (jusqu’aux paquets de cigarettes) étaient encore sur eux, non lavés, et qu’on avait interverti deux corps ! On sait cela parce que la juge aux armées Brigitte Raynaud avait fini par obtenir, à force de pressions, que, comme le demandaient les familles, les cercueils soient ouverts.
À l’époque, immédiatement après le bombardement, le Président Chirac accusait publiquement son homologue Gbagbo d’avoir commandité l’attaque, et présidait devant les cercueils des victimes une solennelle cérémonie aux Invalides, prélude à une tentative de renverser le Président Gbagbo, accusé de tous les maux, plus tard emprisonné dix ans à la CPI qui, ne trouvant rien contre lui après moult reports des délais pour enquêter, l’a lavé, en l’acquittant, des accusations qui le visaient.

*

Autant d’événements “hors du commun” (expression de Michel Roquebert parlant de l'assassinat de Pierre de Castelnau). La seule question est : à qui profite le crime ?, d'autant plus qu'il est énorme et ruine tous les efforts que faisaient ceux qui ont été accusés sans preuve !

Retour à l’actualité : le carnage à l'hôpital Al-Ahli Arab de Gaza, dont on pourrait savoir le fin mot plus rapidement encore que pour le bombardement de Bouaké. En attendant, l'événement atroce, hors du commun, ruine tous les efforts d’Israël (même si les jours qui passent voient s’accumuler les preuves que le carnage à l’hôpital n’est pas de son fait) ; l’effet immédiat et sans enquête est de lui aliéner une opinion déjà a priori défavorable tant elle a été travaillée – jusqu’à négliger l’horreur du pogrom du 7 octobre, empreint d’une haine antisémite qui concrétise le projet, nuisible aux Palestiniens, écrit dans la Charte du Hamas.

Comme pour l'événement déclencheur de la Croisade de 1209, une question : à qui profite le crime – de 1572, de 2004, de 2023 ? Pas aux accusés sans enquête en tout cas ! Il leur nuit ! Et les accusateurs savaient qu’il leur nuirait ! À qui a profité le crime de 1208 ? À qui a-t-il nui ? Il a été le motif déclencheur de la destruction d’un pays, avant la disparition de sa langue, la langue d’Oc, véhicule de la culture européenne d’alors…

“L'Histoire est écrite par les vainqueurs, les menteurs, les plus forts et les plus résolus. La vérité se découvre souvent dans le silence et les lieux tranquilles”, écrit la romancière Kate Mosse (Labyrinthe, Livre de poche, p 814).


RP, 19 octobre 2023


mardi 10 mai 2011

Afrique-France, Abidjan-Paris : une dérive de continents




Dérive des continents...

Une anecdote pour commencer : le 1er avril dernier (ça ne s’invente pas), en pleine matinée, un ami très proche me téléphone apparemment affolé : il est en train de regarder les infos, zappant de BFM TV à France24, I-télé, etc., chaînes d’infos en continu. Il connaît mon approche des médias concernant la Côte d’Ivoire (je vais y venir) et me demande avec perplexité : « qu’est-ce que je dois croire de ce que je vois ». Ma réponse : qu’est-ce que tu dois croire ? Mais rien ! Il ne s’agit pas de croire, mais de faire des recoupements. S’il s’agit de croire, un conseil, autant ne pas écouter les médias que tu mentionnes (j’avais moi-même écouté ces télés auparavant le matin, puis j’avais eu contact avec l’information ivoirienne). Plutôt que croire, recoupe, recoupe les infos. Manifestement je le choquais (sic). C’est cependant un homme cultivé, vigilant, mais là c’est trop : ne rien croire de ce que disent nos médias, c’en est trop. Et je précise aujourd'hui que moi-même me suis laissé avoir ce jour-là par nos journaux qui annonçaient boucle la chute imminente de Gbagbo, d’une heure à l’autre (c’était 11 jours avant sa capture). Et voilà mon ami à insister : « mais je le vois, c’est là à l’écran ! ». Et moi : Oui mais qu’est-ce que tu vois ? De la fumée sur la ville, au loin (c’est ce qu’on nous montre régulièrement), des pillards (sans nous dire que la rébellion a fait évader tous les prisonniers de la prison d’Abidjan). Mais rien n’y fait : j’évoque les cadavres attribués au « camp Gbagbo » que nos télés nous ont montrés avant chaque sommet de l’UA ou de l’Onu et qui se relèvent après le film au vu (qu’ils ignorent) des caméras cachées ! Ce qui achève de le convaincre que j’en suis à lui dire que ce qu’il est en train de voir est un montage ! Et le voilà qui passe à Simone Gbagbo jugée hystérique par les télés qu’il est en train de regarder, étant évangélique, etc. (et du coup me voilà en soutien des hystériques et d’une théorie du complot ! Sic !). Il finit par préférer raccrocher sous un prétexte que j’accepte avec soulagement, fatigué moi-même par la situation…

C’était une illustration concrète de la dérive des continents médiatiques : deux discours complètement étrangers l’un à l’autre, celui qui prévaut en France et un autre qu'on reçoit en Afrique en général (pas seulement en Côte d'Ivoire) entre lesquels j’essaye, souvent en vain (je viens de l’illustrer) de faire la médiation.

Une dérive médiatique qui vaut pour les journaux français de droite comme de gauche. Le discours de Libération, par exemple, est reçu en Côte d'Ivoire comme nettement colonialiste, insupportablement colonialiste, à l'instar du Monde ou des journaux dits de droite et des magazines de gauche ou de droite qui se disputent le pompon du plus imbuvable des néo-colons. Cela à l'exception du Gri-Gri international, marginal, mais aussi, dans une moindre mesure de L'Humanité, et parfois du Canard enchaîné. Pour tous les autres c'est l'unanimité... (cf. R. Girard, citant Emmanuel Lévinas évoquant le Talmud : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect »… – Achever Clausewitz, p. 63.)

C’est sous cet angle, celui d'une dérive d'une profondeur qu'on ne perçoit que peu en France, que je vais essayer d’aborder le sujet pour lequel vous m’avez invité - et je vous en remercie - : la dérive est déjà sans doute fracture, d'une gravité telle qu'elle sera difficile à résoudre.

L’anecdote que j'ai relatée pour commencer date d’avant la capture de Gbagbo, qui, elle, remonte au 11 avril 2011.

Depuis… F. Fillon (entre autres) a déclaré sa fierté de ce qu'a fait la France, ce qui est totalement incompréhensible à un très grand nombre, non seulement d'Ivoiriens, mais d’Africains.

Une autre illustration de ce décalage : je viens de parler de la capture de Gbagbo. « Capture » : un mot que j'ai choisi à dessein, comme mot intermédiaire entre « arrestation », préféré par les autorités françaises et leurs alliés (alliés au moins objectifs, pour rester réservé) en Côte d’Ivoire, et « kidnapping », qui est celui qu'emploient non-seulement les pro-Gbagbo, mais nombre de sites africains, et pas seulement ivoiriens, faisant remarquer qu'il n'y a aucune base légale ou juridique pour une « arrestation » !

Voilà qui donne encore un aperçu de la dérive dans laquelle on se trouve. On pourrait multiplier les exemples de cet ordre, et on aura l'occasion de le faire.

Cette dérive vaut jusqu'au cœur des Églises. On en est à un point où la neutralité semble illusoire – ou bien, il faudra expliquer où elle se situe ! Que signifie la neutralité entre ceux qui sont perçus comme les agresseurs dotés de toute la puissance économique et militaire d'un côté, et qui en usent sans équivoque – et ceux qui se perçoivent comme des agressés, injustement attaqués – et il ne manquent pas d’arguments – ? C'est ainsi que quand les Églises et institutions ou journaux d’inspiration chrétienne en France reprochent aux Églises ivoiriennes d’avoir choisi un camp, les chrétiens ivoiriens (et pas uniquement ivoiriens) leur retournent le compliment. Qu'est-ce que cette neutralité qui prend parti pour l’agresseur et les élites ? C'est de la sorte que sont perçus Églises et institutions (ERF, FPF, Défap, Cévaa) et journaux (La Croix, Réforme, etc.) qui soutiennent « la communauté internationale » (expression que l'on met en Afrique entre guillemets), qui au regard d'un nombre considérable d’Africains, s'est clairement fourvoyée dans une agression illégale, commençant par la mise en place d'une rébellion instrumentalisée pour fomenter un coup d’État et couper la Côte d’Ivoire en deux, et finissant par une intervention directe avec bombardements d'une capitale à la clef !

Terme d’une dérive, qui s’enracine très loin dans l’histoire. Pour ne pas revenir à un passé plus lointain, remontons simplement à la décolonisation :


L' « indépendance » selon la constitution française de 1958 (cf. ex. titre XII)

Les données suivantes sont partie intégrante de la Constitution de la Ve République jusqu'en 1995 (où l'Ancien titre XII est retiré, mais n'est remplacé par rien ! Les choses demeurant concrètement en l’état, sur leur lancée) – où apparaît tout un aspect de la profondeur mimétique ! – :

« Au cours des mois d’octobre novembre et décembre 1958, rappelle en 2005 le président de l'Assemblée nationale ivoirienne, Mamadou Koulibaly, tous les territoires ayant approuvé la Constitution française ont formulé expressément leur volonté par des délibérations de leurs assemblées.

Douze d’entre eux, les plus importants par leur étendue géographique et le chiffre de leur population, ont choisi la situation d’État membre de la Communauté. Cette catégorie comprend notamment les sept territoires d’Afrique occidentale française.

La façon dont sont réglé les rapports entre la France et la communauté sont précisés notamment dans l’article 78 de la constitution de 1958. Il est ainsi rédigé :
« Le domaine de la compétence de la Communauté comprend la politique étrangère, la défense, la monnaie, la politique économique et financière commune ainsi que la politique des matières premières stratégiques.
Il comprend en outre, sauf accord particulier, le contrôle de la justice, l’enseignement supérieur, l’organisation générale des transports extérieurs et communs et des télécommunications.
Des accords particuliers peuvent créer d’autres compétences communes ou régler tout transfert de compétence de la Communauté à l’un de ses membres. »

Les transferts de compétence dont il est question devraient résulter suivant cet article 78, d’accords particuliers. Le mode d’établissement de ces derniers est fixé par l’article 87, aux termes duquel, les accords particuliers conclus pour l’application du titre XII « sont approuvés par le Parlement de la République et par l’Assemblée législative intéressée ». Les accords en question ont donc pour parties contractantes la République française et un autre État, non pas la Communauté et l’un de ses membres.

Dans l’ordre juridique de la République française, les conventions dont il s’agit sont mentionnées, sous le nom « d’accord de Communauté », dans deux articles du titre II relatif au Président de la République. D’après l’article 5, celui-ci est le garant du respect des accords de Communauté.
Dans l’ordre juridique de la Communauté, l’article 5 de l’ordonnance du 19 décembre 1958, portant loi organique sur le Conseil exécutif, dispose que le président de la Communauté veille au respect « des accords de Communauté prévus aux articles 78 et 87 de la Constitution.

Le président de la République française est donc, aux termes de la constitution de 1958, le véritable chef des États africains auxquels cette constitution a permis d’octroyer l’indépendance. Et la révision constitutionnelle française de août 1995 n’y a rien changé dans le fond comme dans la logique.. »

« Nous avons vécu quarante et quatre années d’illusions d’indépendance », conclut, en 2005 donc, Mamadou Koulibaly (Ivoire forum, avril 2005). Fin de citation.

*

Depuis lors le temps a passé, l'Afrique a fonctionné d’abord comme rempart occidental en forme de pré-carré français contre la menace soviétique.

C'est l'époque des partis uniques, avec des dirigeants placés ou estampillés conformes par la France...

… Jusqu’à la chute du mur de Berlin, où plus que le discours de Mitterrand à La Baule, c'est la mise en place de Premiers ministres qui continueront à garantir les intérêts français et occidentaux après la chute du mur, qui marque la nouveauté. Pour la Côte d'Ivoire ce sera Ouattara, imposé à Houphouët-Boigny pour mettre en place la nouvelle politique du FMI, les fameux PAS. Privatisation de toute l’économie ivoirienne, livrée aux groupes français et amis pour un franc symbolique. Une politique du FMI qui sera dénoncée comme un échec par le même FMI une quinzaine d’année après.

Au plan des politiques intérieures, il s'agira pour Paris de garantir que tout candidat éligible lors d'élections aux allures libres soit favorable au maintien du statu quo économique France-Afrique.

Wade ou Diouf au Sénégal, Bédié ou Ouattara en Côte d'Ivoire. Sans quoi soit les élections seront truquées, soit elles seront purement et simplement remplacées par des coups d'État, entérinés au final.

Mais il n'est pas envisageable qu'un candidat démocrate, risquant donc d'être démocratiquement élu, ne soit pas du sérail... Bref un Gbagbo est inenvisageable !... Il sera donc accusé de tous les maux, à l'appui de médias réputés neutres, et unanimes. (cf. R. Girard, Clausewitz, p. 63.)


Qui veut noyer son chien... ou : le bouc émissaire

Sitôt élu en 2000, dans des conditions qu'il juge déplorables, Gbagbo est confronté à une mise au pilori médiatique international, par la diffusion, initiée par RFI, d'une info passée en boucle à propos du désormais célèbre charnier de Yopougon.


Charnier de Yopougon

Mais quid de la vérité dans les massacres d’octobre 2000, et donc fameux le charnier de Yopougon ? Une commission indépendante avait été mise en place en 2000 par le ministère de la Justice de Gbagbo pour mener les enquêtes. Les travaux étaient fort avancés. Quand le RDR a pris le ministère de la Justice après Marcoussis et que Henriette Dagri Diabaté, SG du RDR et adjointe de Ouattara, a été nommée Garde des Sceaux, elle a automatiquement dissous la commission et interrompu les investigations. Elle n’a jamais mis sur pied une nouvelle commission ni réactivé les enquêtes. L’on saura plus tard par des sources judiciaires que les résultats partiels auxquels étaient parvenus les enquêteurs accablaient le RDR... http://www.notrevoie.com/develop.asp?id=36504


« Escadrons de la mort »

«Escadrons de la mort : la Cour d’appel de Paris blanchit le couple Gbagbo»
Le Courrier d’Abidjan — Parution N° 700 du Jeudi 27 Avril 2006 :
«Procès – Après une procédure longue de trois ans, Laurent et Simone Gbagbo ont gagné, en appel, malgré un premier verdict politisé en correctionnelle, leur procès contre Le Monde. Qui n’a pas pu établir qu’ils étaient les commanditaires de prétendus escadrons de la mort. Et qui est allé jusqu’à produire des documents considérés comme faux au tribunal. Détails.
Cela a pris plus de trois ans, mais le président de la République de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo et son épouse, Simone Ehivet Gbagbo, ont enfin vu leur honneur entièrement lavé dans l’affaire des «escadrons de la mort», orchestrée par les services secrets français et diffusée par le grand quotidien français du soir, Le Monde. La Cour d’appel de Paris, par deux arrêts du 5 avril 2006, a établi de manière claire qu’en accusant le couple présidentiel ivoirien d’être à la tête de prétendus «escadrons de la mort», le quotidien Le Monde, le site Internet lemonde.fr et le magazine Le Monde 2, se sont rendus coupables de diffamation contre les deux plaignants. Ces supports médiatiques ont été condamnés au total à 3000 euros (environ 2 millions de F CFA) de dommages et intérêts. Le Monde et son site Internet devront rendre publique la publication judiciaire suivante : «Par arrêt en date du 5 avril 2006, la cour d’appel de Paris, 11è chambre, a condamné Jean-Marie Colombani, directeur de la publication du journal Le Monde et du site Internet www .lemonde.fr pour avoir publiquement diffamé Laurent et Simone Gbagbo en publiant dans les numéros datés des 8 et 20 février 2003, en ligne depuis la veille, d’une part, sous le titre «Côte d’Ivoire : enquête sur les exactions des escadrons de la mort», un article intitulé «Le rôle clé des gardes du corps du couple présidentiel», les mettant en cause, d’autre part sous le titre «Le sommet à Paris d’une France-Afrique en crise», un article intitulé «La crise ivoirienne, un condensé des caractéristiques de tout un continent» les mettant également en cause.» Le magazine Le Monde 2 est condamné à financer la publication dans Le Monde mais aussi dans des supports du choix du couple Gbagbo, à hauteur de 3000 euros (un peu moins de 2 millions de F CFA), ce texte : «Par arrêt en date du 5 avril 2006, la cour d’appel de Paris, 11è chambre, a condamné Jean-Marie Colombani et la société Issy Presse pour avoir publiquement diffamé Laurent et Simone Gbagbo en publiant dans Le Monde daté du mois de février 2003 un article intitulé «Gbagbo, Simone, Dieu et le destin», les mettant en cause.» »


« Bombardement » de Bouaké

« Selon une information de France Inter (du vendredi 06 novembre 2009 à 0700 GMT – cf. http://www.abidjantalk.com/forum/viewtopic.php?p=172994), Maître Balan, avocat des victimes du bombardement de Bouaké, cite MAM à venir comparaître. Selon l’avocat parisien, la version officielle donnée par l’Élysée n’est que pur mensonge. L’ordre de tirer sur le camp militaire n’est pas venu de la Présidence ivoirienne. Aussi il demande au juge de cette affaire de convoquer l’ancienne ministre de la Défense afin qu’elle vienne témoigner. Il souligne par ailleurs que des enregistrements indiquent bien qu’une voix russe (avec un mauvais accent) a demandé aux pilotes de bombarder le collège Descartes, base de l’armée française à Bouaké. Pour Maître Balan cette voix serait celle du Français Robert Montoya, ancien de la cellule antiterroriste sous François Mitterrand, qui avait vendu les Sukhoi à l’armée ivoirienne. Il est de tout même étonnant que Robert Montoya ne soit pas convoqué, ni entendu par les juges français poursuit l’information France Inter. »

Ce sont quelques uns des éléments principaux – il y en a d'autres –, qui font décalage entre ce que croit, ou affirme le public occidental et ses élites d'un côté, et de l'autre ce qu'un nombre de plus en plus important d’Africains perçoit par un accès autre que les grands médias : Internet, la presse africaine qui ne suit pas les grands médias, souvent presse en ligne.

Les mieux informés ne sont pas ceux que l'on croit en Europe ! En Afrique, on ironise volontiers sur l'information dite libre des Occidentaux et les perceptions qu'elle induit...


La suite...

« [...] En gros, écrit en janvier 2011 Sylvie Kouamé dans Le Nouveau Courrier (d'Abidjan), il s’agit d’un pays où un roi nègre s’accroche au pouvoir. Alors qu’il a perdu des élections transparentes et validées par une «communauté internationale» forcément honnête, vertueuse et mue par sa mission civilisatrice et «démocratisante». Non violent, porteur d’espoir, son adversaire a appelé «le peuple» à descendre pacifiquement dans la rue, mais la soldatesque aux ordres du président sortant a sévi. Depuis, les puissances occidentales essaient de faire prévaloir les valeurs universelles…
Cette belle fable ne résiste ni à la réalité ivoirienne, bien plus complexe, ni à la froide logique de la diplomatie internationale. [...] ».

Ironisant amèrement autour des « élections » de 2010, un tel article connaîtrait des problèmes avec la censure en Côte d'Ivoire depuis le renversement de Gbagbo — sous lequel la presse était très plurielle, accessible dans les kiosques où les journaux d’opposition (pro-Ouattara) étaient très majoritaires. Depuis son renversement, la presse est étroitement surveillée (sujet sensible : les questions sur les élections de 2010). Il n'y a plus là qu'une seule voix (un peu comme en France ! mais en plus direct, puisque la divergence sur les points sensibles peut valoir emprisonnement, voire la mort).

Un état de fait qui est consécutif, donc, à l’abattement du régime sous les coups des bombardements français et onusiens ; et quand je dis cela, on mesure le décalage – au point que cela parait incroyable – et pourtant cela s'est passé il y a un mois, et c'est tout à fait perceptible sur nos journaux, au prix d'un petit effort de lecture, éventuellement entre les lignes.

Ces bombardements sur Abidjan, intervention directe, sont l'aboutissement d'un processus commencé en 2000-2002.

En 2000 : sitôt Gbagbo élu, et même déjà avant, les médias internationaux, relayés par leurs pendants ivoiriens l'on mis dans le collimateur. On lui prête notamment ce à quoi il s'est toujours opposé, comme l' « ivoirité » de Bédié, selon le nom donné à cette loi excluant de l'éligibilité à la présidentielle, un peu à la façon américaine, des candidats qui ne seraient pas nés ivoiriens. Cette loi vise évidement Ouattara. Gbagbo alors député a voté contre. Nombre de Français croient, de bonne foi, qu'il en est à l’origine ! Non content d’avoir voté contre, il octroie en 2000, lors du forum de réconciliation qu'il met en place avec un gouvernement d’union nationale, la nationalité ivoirienne à Ouattara, et il le rendra éligible par décret en 2005.

Cela n'empêche qu'en 2002, un coup d’État éclate, et échoue : des rebelles, dont nombre de déserteurs de l'armée régulière, venus de leur base-arrière du Burkina Faso descendent jusqu'à Abidjan où ils vont jusqu'à tuer le ministre l'Intérieur, mais ils sont repoussés par l'armée régulière jusqu'à Bouaké, où l'armée française s'interpose au motif de l'évacuation de ses ressortissants. Le gouvernement ivoirien demande alors l’activation des accords de défense, qui lui est refusée par le pouvoir français. Depuis le pays est coupé en deux. Des exactions épouvantables ont lieu au Nord, au point que la population d’Abidjan croît exponentiellement du fait du très grand nombre de réfugiés. Les médias français ne rendent jamais compte de ces exactions : le parti-pris est manifestement trop fort. Ex. : Libération qui trace un portrait élogieux des rebelles illustré d'une photo les présentant comme « gueules d'amour » (sic).

En 2003, cette partition est entérinée dans le stade rugby de Marcoussis, en région parisienne où sont réunis les partis politiques et les groupes rebelles qui sont multipliés en trois représentations. géographiques. Le pouvoir ivoirien n'est pas représenté, mais il est sommé d'accepter les accords de Marcoussis, qui ont pour propos de transformer, selon une expression devenue célèbre, Gbagbo en « reine d’Angleterre ». Tout Abidjan descend dans la rue pour s'opposer à ce qu'on y nomme « coup d’État constitutionnel ». C'est là qu’apparaît en boucle un mort célèbre, un ancien acteur, Camara H., dont le corps est exposé sur le terre-plein central d'une voie rapide d'Abidjan : est née la fameuse expression « escadrons de la mort de Gbagbo », diffusée par Le Monde, ce qui lui vaudra donc (cf. supra) condamnation par la justice française pour diffamation de Gabgbo et de son épouse. Mais on connaît la formule : calomniez calomniez, il en restera toujours quelque chose...

2004. 6 novembre : 9 soldats français sont tués au camp de Bouaké. Le Président Chirac déclare qu'il s'agit d'un bombardement intentionnel commandé par son homologue L. Gbagbo – en marge de l’opération aérienne de désarmement des rebelles qui était selon toute probabilité en train d'être achevée. Dans la foulée tourte la flotte aérienne ivoirienne est détruite au sol.
Quant à la mort des soldats français, on n'en connaît toujours pas la cause, la France ayant alors interdit toute enquête, française ou ivoirienne, sur les événements de Bouaké.
Depuis les familles de soldats tués ont requis un avocat, Me Balan, qui, avec l'aide de la juge aux armées Brigitte Raynaud, qui depuis a été dessaisie du dossier, est arrivé à la certitude que Gbagbo n'a rien à voir avec tout cela (cf. supra).
Il n’empêche que les conséquences considérables ont déjà pris place, avec les manifestations des patriotes menaçant les biens français (mais jamais les personnes : zéro mort), durement réprimées par l'armée française. Selon les Ong internationales 60 morts et des centaines de blessés suite aux tirs français – ce qui fait dire à un livre célèbre : la France a perdu l'Afrique à Abidjan en nov. 2004.

2007 : accord de Ouagadougou. Depuis 2002-2003, Gbagbo n'a pas réellement le pouvoir, mais il déploie des efforts pour gérer la transition, jusqu’à signer l'accord de Ouagadougou qui promet l’accession du leader rebelle Guillaume Soro au poste de Premier ministre. Clause centrale de l'accord : l'Onu assurera le désarmement des rebelles avant (au minimum trois mois avant) que des élections puissent être organisées. Cette clause ne sera jamais respectée. Malgré cela, les pressions se multiplieront sur Gbagbo pour qu'il vienne aux élections. Il finira, manifestement trop tôt, l’histoire l'a montré ces derniers mois, par céder.

2010 : les élections se déroulent dans ces conditions pour le moins surprenantes : plus de la moitié du territoire n'est pas contrôlée par l’État, étant aux mains de chefs de guerre célèbres pour leur violence. Résultat : dans la zone contrôlée par l’État, des élections « normales » en termes démocratique, de l'ordre de 60% - 40%. Dans les zones rebelles, des scores soviétiques pour Ouattara, dépassant (sic) parfois les 100% !
La commission électorale dite indépendante (Cei – composée à 80% de ouattaristes sur la base du quota de représentation de Marcoussis), prévue par les accords de Pretoria, ne parvient à aucun accord. Ce qu'annonce son Président, Y Bakayoko, un quart d’heure avant sa forclusion,
Le lendemain, il est requis et conduit au QG du candidat Ouattara par les ambassadeurs de France et des USA et annonce des chiffres qui donnent Ouattara vainqueur, au prix de augmentation de 10% de participation par rapport à celle officialisée par l'Onu, Le représentant du SG de l'Onu, J.Y. Choï valide toutefois ce qui est donné depuis comme résultat, invalidé pour fraude massive par le conseil constitutionnel, qui proclame l'élection de Gbagbo. Depuis, Gbagbo ne cesse demander que l'on recompte les voix, ce que refusent Ouattara, Sarkozy et le SG de l'Onu, lequel ira jusqu'à affirmer que recompter serait « injuste » (sic). Face à cette proposition ses adversaires, France, USA, UE, et une majorité de potentats africains via l'UA et la CEDEAO, requièrent l’option militaire pour déloger Gbagbo.

2011 : l’option militaire se met peu à peu en place. la rébellion est fortement appuyée (pour rester modéré) par la force française Licorne et par l'Onuci, qui finissent par défaire les forces régulières ivoiriennes et par renverser le Président Gbagbo. Cela au prix de très nombreuses victimes civiles des bombardements, et au prix de multiplications d’exactions des rebelles, tortures, viols, meurtres, jusqu’à ce qui s’apparente, pour de nombreux observateurs (dont le CIRC et Caritas) à une épuration ethnique.


Face à cela, la protestation, apparemment vaine, s'est pourtant auparavant étendue jusqu'aux anciens de la Françafrique et à la droite historique française, qui depuis 2010, a pris position... pour Gbagbo : de Jean-François Probst, ancien conseiller de J. Chirac, à Philippe Evanno, ex-collaborateur de Foccart, dont le nom est synonyme de Françafrique. La politique française actuelle sert au fond, pour eux, les intérêts des USA, qui seuls pourraient retirer les marrons du feu... C'est un des éléments premiers de la prise de position de ceux qui s’avèrent au bout du compte très nombreux : la droite historique, gaullienne et au-delà (ça va jusqu'au FN inclus) ainsi que la gauche mitterrandienne (mais aussi le Front de gauche) se démarquent nettement, à l’insu des Français, de la politique de Sarkozy en Côte d’Ivoire. Cette politique nuit nettement, à leurs yeux, aux intérêts de la France !

Il n'est pas jusqu'à cette ultime sonnette d'alarme qui n'interroge, n'ayant été entendue ni par le pouvoir, ni par l’opposition socialiste, ni, encore moins par les médias, ni même par les instances d'Églises : la dérive serait donc inéluctable...

RP,
Marseille, Parvis du protestantisme,
10 mai 2011



vendredi 4 mars 2011

"Ne vous conformez pas au monde présent" (Romains 12,2)



Le cas de la Côte d’Ivoire au prisme du discours médiatique dominant…

« Quelque chose cloche à Abidjan ». C’est le titre d’un article de l’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud : « Les résultats électoraux ne sont pas si clairs que ça, affirme-t-il ; le jeu des grandes sociétés occidentales l'est encore moins. Quelque chose commence à se troubler dans le discours médiatique concernant la Côte d'Ivoire. »


D’autres expriment leur trouble de façon plus explicite encore.

Ainsi le célèbre écrivain béninois Olympe Bhêly-Quenum, citant le professeur de Droit Albert Bourgi : « Jamais dans l'histoire des relations franco-africaines, une crise n'aura soulevé autant de parti pris médiatico-politique en France que celle que vit la Côte d'Ivoire depuis bientôt une dizaine d'années. Aujourd'hui, comme hier en septembre 2002, lors du déclenchement d'une rébellion militaire ouvertement soutenue, voire totalement planifiée par un chef d'État voisin […] ».

Ou encore Gaston Kelman, auteur de plusieurs essais à succès : « Le désarmement de la rébellion [était le] préalable indispensable à la tenue d’élections fiables. La communauté internationale n’en a cure et [presse le président ivoirien] d’organiser les élections dans des conditions dont on sait qu’elles conduiront inévitablement vers une impasse. Les élections ont lieu. Au Nord, la rébellion est toujours armée. Le lendemain du deuxième tour [on s’accorde sur] la baisse de la participation par rapport au premier tour. On parle de 70%. Le même jour, un communiqué de […] la représentation armée des Nations Unies en Côte d’Ivoire fait état d’un taux de participation "avoisinant les 70%". Le jour après, miracle, le taux de participation fait un bond de sauteur à la perche et franchit la barre des 80%. La "communauté internationale" et l’ONUCI valident […]. [Les] élites françaises, la journaliste et l’intellectuelle, ne sont pas en reste. La presse tout entière [à de rares exceptions] relaie à l’envi [...] ».

Ce sont là les interrogations de trois écrivains, parmi tant d’autres. Sans écho ; comme sont tombées dans le silence ou ont été traitées par l’ironie celles de politiques français, à droite comme à gauche, de (entre autres) Philippe Évanno à Jean-François Probst ou à Roland Dumas, qui affirment avoir « les preuves » que le gagnant n’est pas celui qui a été proclamé tel par les médias de la « communauté internationale » !

Face à l’unanimité médiatique, le soupçon s’est alors fait jour. J.-C. Guillebaud cite le Talmud : « si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect »… Invitant à y voir de plus près… En deçà des raccourcis médiatiques : le président de la commission électorale, à quelques minutes de sa forclusion, annonçait à la Côte d’Ivoire n’avoir abouti à aucun résultat. Conduit le lendemain au QG d’un des deux candidats par les ambassadeurs de France et des États-Unis, il y annonce à une TV étrangère un chiffre qui sera repris en boucle par les médias… et validé par le représentant du secrétaire général de l’Onu, donnant ce candidat, A.D. Ouattara, vainqueur — avec un surplus de 10% de la participation par rapport à celle retenue la veille. Le chiffre annoncé ne sera pas ratifié par le conseil constitutionnel : l’organe suprême ivoirien proclame la victoire de l’autre candidat, L. Gbagbo… Mais le discours médiatique et politique dominant passe outre ou déconsidère, apparemment inaccessible au doute…

Sur cette base médiatique, pleuvent les menaces — militaires, économiques…, et les ultimatums, pour que Gbagbo se démette. Ce qui conduit… à discréditer son adversaire ! Déjà les oppositions du continent africain ont pris position en faveur de Gbagbo. Celui-ci en appelle à un recomptage des voix et à un examen des PV électoraux, démarche de plus en plus largement soutenue en Afrique… Mais que refusent obstinément ses antagonistes, jusqu’au secrétaire général de l’Onu qui juge qu’un recomptage serait… « injuste » (sic) !…

Des faits brouillés par une unanimité médiatique trop imperméable aux questions. Aux jours qui sont les nôtres, ceux des puissances médiatiques, nouvelles idoles, dans un monde trouble et confus, avec ses nombreux foyers d’instabilité —, l’exhortation de Paul, en vue de l’exercice de l’esprit critique face à tout discours ambiant trop unanime, revêt une criante actualité : « Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence » (Romains 12, 2).

R.P.
Paru dans Echanges n°359 mars 2011, p. 26


jeudi 3 février 2011

« Si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu... »



« Si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect » (Le Talmud).

Le cas de la Côte d’Ivoire — trois interrogations : Jean-Claude Guillebaud, Olympe Bhêly-Quenum, Gaston Kelman...

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« Quelque chose commence à se troubler dans le discours médiatique concernant la Côte d'Ivoire. Une interrogation se répand dans l'opinion : tout n'est peut-être pas aussi simple qu'on l'a cru dans cette affaire. Jusqu'alors, nous pensions [...] : vaincu par les urnes, désavoué par une majorité d'électeurs, condamné par la communauté internationale unanime, Laurent Gbagbo s'accrochait coupablement au pouvoir, au risque de provoquer un carnage dans le pays. [...]

La cause paraissait donc entendue. La France comme l'Amérique et l'ONU avaient d'ailleurs reconnu en Alassane Ouattara le vrai vainqueur du scrutin, c'est-à-dire le président légitime. Plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, du même avis, se disaient prêts à intervenir militairement pour chasser le mauvais perdant du pouvoir. Je dois dire que c'est justement cette unanimité qui, depuis le début, m'a dérangé. J'ai pensé à une sage tradition juive, citée par Emmanuel Levinas dans l'une de ses « Leçons talmudiques » : si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect » (Jean-Claude Guillebaud, janvier 2011).

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« Jamais dans l'histoire des relations franco-africaines, une crise n'aura soulevé autant de parti pris médiatico-politique en France que celle que vit la Côte d'Ivoire depuis bientôt une dizaine d'années.
Aujourd'hui, comme hier en septembre 2002, lors du déclenchement d'une rébellion militaire ouvertement soutenue, voire totalement planifiée par un chef d'État voisin, Blaise Compaoré, et fait inédit en Afrique subsaharienne, coupant le pays en deux, l'opinion publique africaine et internationale s'est vue servir une interprétation unilatérale, voire tronquée, des événements.
Et pour couronner le tout, voire pour conforter le courant d'opinion, la position officielle française s'est réduite à accabler le chef de l'État ivoirien, Laurent Gbagbo, à voir en lui le seul responsable de la rébellion qui a provoqué la partition du pays, et aujourd'hui, de la crise post électorale. [...]

Jamais l'ONU n'a outrepassé de telle manière son mandat, y compris au Timor oriental, au Kosovo, en République démocratique du Congo, pour ne citer que ces exemples. Faisant fi des institutions d'un pays souverain, membre des Nations Unies depuis cinquante ans, et ne se donnant pas le temps de permettre à la Commission électorale de débattre des contestations soulevées au cours des délibérations, M. Choi [représentant du secrétaire général de l’Onu] a incontestablement cédé aux pressions de certains pays, dont et surtout la France [...].

La crise post électorale en Côte d'Ivoire illustre à l'évidence la perpétuation de la politique d'ingérence de la France en Afrique, qui tout en ne prenant plus les formes caricaturales d'actions militaires directes destinées à maintenir l'ordre intérieur au profit de « présidents amis », n'en aboutit pas moins aux mêmes résultats que naguère » (Olympe Bhêly-Quenum, janvier 2011, citant le professeur de Droit Albert Bourgi).

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« Le désarmement de la rébellion [était le] préalable indispensable à la tenue d’élections fiables. La communauté internationale n’en a cure et pilonne systématiquement le président ivoirien élu, le pressant d’organiser les élections dans des conditions dont on sait qu’elles conduiront inévitablement vers une impasse.

Les élections ont lieu. Au Nord, la rébellion est toujours armée. Le lendemain du deuxième tour – le 29 novembre 2010 – la presse, qu’on la dise favorable à un bord ou à un autre, est unanime pour souligner la baisse de la participation par rapport au premier tour. On parle de 70%. Le même jour, un communiqué de l’ONUCI – la représentation armée des Nations Unies en Côte d’Ivoire - fait état d’un taux de participation «avoisinant les 70%». Le jour après, miracle, le taux de participation fait un bond de sauteur à la perche et franchit la barre des 80%.

La «communauté internationale» et l’ONUCI valident, adoubent leur champion, le portent sur les fonts baptismaux de l’innommable et le couronnent nuitamment dans son quartier général de campagne, sous l’œil attendri des ambassadeurs de France et des USA. [...]

La presse tout entière, de la plus révolutionnaire à la plus révoltante, à l’exception notable du Gri-Gri international – si j’en oublie, mea culpa - , relaie à l’envie, le discours nauséeux des politiques aveugles et les pétitions impies – le Monde des idées - d’une intelligentsia borgne en cette occasion – elle ne l’a pas toujours été, Dieu merci – que signent, assourdis par le tintamarre ambiant, quelques Africains dont l’un d’eux m’avouera implicitement son erreur et rectifiera le tir avec une tribune intermédiaire. [...]

Communauté internationale et consorts, me direz-vous un jour de quel charme improbable, de quelle virginité soudaine, vous habillez Alassane Ouattara l’ancien Premier Ministre dont on peut dire sans méchanceté aucune qu’il incarne un passé bien peu démocratique dont furent d’ailleurs victimes des ivoiriens coupables d’opposition, et son âme damnée le rebelle Guillaume Soro, improbable faiseur de rois, qui promet des châtiments à tire-larigot ! Me direz-vous un jour ce que vous récompensez en eux - pour Salomé, fille d’Hérodiade, ce furent ses talents de danseuse - pour leur offrir sur un plateau comme jadis celle de Jean-Baptiste, la tête de la Côte d’Ivoire qui ne vous appartient pas ! Quels intérêts – permettez-moi une naïveté passagère, ponctuelle – vous poussent à la diabolisation subite d’un homme, Laurent Gbagbo, qui fut le seul leader ivoirien à mener une opposition impossible mais pacifique à Félix Houphouët-Boigny, à accepter la prison et l’exil, à briguer la magistrature suprême, à la gagner en venant de l’opposition, sans jamais avoir compromis son combat par l’acceptation d’un maroquin corrupteur. [...]

Qui pourrait comprendre qu’au lendemain de la célébration du cinquantenaire des indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique, ce continent soit encore regardé avec les yeux du documentaire récemment diffusé par France télévision sur la Françafrique, documentaire inattendument prophétique, qui annonçait la victoire de Ouattara –, les explications alambiquées du réalisateur n’y pourront rien – alors qu’il avait été produit des mois avant les élections ivoiriennes ? Qui peut accepter qu’un certain Monsieur Choi se comporte encore comme un commandant de cercle ? Nos enfants ne nous mépriseraient-il pas à juste titre s’ils savaient que nous étions restés muets devant le spectacle grotesque d’une furtive proclamation de la victoire d’un candidat par les ambassadeurs étrangers dans son Quartier Général » (Gaston Kelman, janvier 2011).