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vendredi 15 juin 2018

En présence de l'Absent



Perspectives (suite) – cf. Actes 1

Dans le départ du Christ, c'est une réalité essentielle de la vie de Dieu avec le monde qui est exprimée : son retrait, son absence. Car si Dieu est présent partout, et si le Christ ressuscité est lui-même corporellement présent, il est aussi à présent, comme le Père, absent, caché.

Le départ de Jésus est en relation précise avec la venue de l'Esprit : « si je ne m'en vais pas, disait Jésus avant sa crucifixion, l’Esprit Saint ne viendra pas » (Jean 16, 7). C'est que le don de l'Esprit est présence de l'Absent, présence dans l'absence, par l'absence, et partage de sa vie.

Jésus présent, Jésus dans ce monde, est celui qu’on voulait fixer sur un trône palpable, lors des Rameaux, il est celui qu'on croyait fixer, par la crucifixion ; ou celui dont on voudrait se faire un Dieu commode, saisissable, visible, en somme. Or Jésus manifeste le Dieu insaisissable, invisible, celui qui nous échappe, qui échappe à nos velléités de nous en fixer la forme, d'en faire une idole ! Dès qu’il échappe aux hommes, ils lui en veulent. C’est là l’Esprit du monde.

L’Esprit saint est celui qui nous communique cette impalpable, imperceptible présence de l'Absent, nous place dans l'intimité de l'insaisissable. C'est pourquoi sa venue est liée au départ de Jésus… qui fait écho au retrait de Dieu dans son repos à la fin du récit de la création : Dieu créant le monde s'est retiré pour laisser la place au monde, pour que le monde puisse advenir. On lit dans la Genèse que Dieu est entré dans son repos. Dieu s'est retiré pour que nous puissions être, comme le Christ s'en va pour que vienne l'Esprit qui nous fasse advenir, devenir nous-mêmes en Dieu. Avec un risque terrible : Dieu retiré du monde y laisse de la place aussi au risque du mal.

Et quand aussi bien la Genèse que le livre des Actes nous envoient pour l’histoire, nous confient l’histoire, le risque devient rien moins que concret…

Cf. Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, texte rédigé dans les premiers mois de 1940 : « Il existe un tableau de Klee qui s’intitule « Angelus Novus » (cf. supra). Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il fixe du regard. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est à cela que doit ressembler l’Ange de l’Histoire. Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »

*

Et pourtant, c'est l'étape ultime de la création qui se met en place. Le jour s'approche de l’entrée de la création dans le repos de Dieu. En regard de l’ultime humilité où à l'image de Dieu, le Christ, Dieu créant le monde, se retire et nous laissant la place, — l’histoire, notre histoire, celle que nous avons déployée et déployons, avec sa douleur, nous enseigne alors l’humilité.

*

Cf. Jean Brun, « Hegel et la théologie », Hokhmah, n°1, Paris-Lausanne 1976, p. 7 :
« a) Il faut donc dire que la durée ne va pas du passé au présent, mais que le temps vient au présent, à partir du futur, il y a donc une dimension prévalente du temps, un avenir qui est en quelque sorte antérieur au passé. En se niant comme avenir l’avenir devient maintenant, il s’accomplit dans le présent qu’il supprime, il s’oppose au futur qu’il était et n’est plus, au passé qu’il sera et n’est pas encore. Le temps est donc l’extase de lui-même.
b) Ce ne sont pas les choses qui sont dans le temps mais c’est le temps lui-même qui est l’étoffe des choses. Cézanne dira des objets qu’ils sont des accidents de la lumière on pourrait dire que, pour Hegel, les choses sont des accidents, c’est-à-dire des moments du temps. C’est le temps qui devient chose, et qui, en tant que tel, se spatialise ; l’espace est du temps paralysé, du temps achevé et accompli.
c) Cette relation du temps et de l’espace nous met sur le chemin de la réconciliation. Le fait d’être séparé n’est pas une propriété du temps, elle est une propriété de l’espace qui l’accompagne. Car le temps n’est pas une séparation indifférente des moments, il est cette contradiction qui possède dans une unité immédiate ce qui est purement et complètement opposé : "C’est nous qui sommes l’espace, c’est nous qui sommes le temps qui meut les négativités de l’espace de telle façon qu’elles sont ses dimensions et leurs positions différentes."
Par conséquent temps et espace ne peuvent pas être séparés, par conséquent esprit et nature ne peuvent l’être davantage. Ils se réalisent réciproquement […]. »


*

Devenir ce que nous sommes en Dieu qui s'est retiré pour que nous puissions être, suppose que nous nous retirions à notre tour de tout ce que nous pouvons croire de nous-mêmes. C'est là seulement que peut se compléter notre création à l'image de Dieu. Hors cela il n'est que stérile agitation et poursuite de la vanité.


RP
Les choses de la fin

Église protestante unie de France / Poitiers
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9) 19 & 21 juin - Perspectives – Cf. Actes 1


vendredi 4 mai 2018

Nouveaux cieux & nouvelle terre




Nouveaux cieux nouvelle terre – Apocalypse 20-22

Quelques éléments bibliques de lecture d’Apoc. 20-22 selon l’analogie de la foi…


1) Mille ans

Psaume 90:4 Car mille ans sont, à tes yeux, comme le jour d’hier, quand il n’est plus, et comme une veille de la nuit.
2 Pierre 3:8 Mais il est une chose, bien-aimés, que vous ne devez pas ignorer, c’est que, devant le Seigneur, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour.

Ecclésiaste 6:6 Et quand celui-ci vivrait deux fois mille ans, sans jouir du bonheur, tout ne va-t-il pas dans un même lieu ?

Ésaïe 40:8 L’herbe sèche, la fleur tombe ; mais la parole de notre Dieu subsiste éternellement.
Cf. Marc 13:31 // Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point.


2) Nouveaux cieux & nouvelle terre

Ésaïe 51:16 Je mets mes paroles dans ta bouche, et je te couvre de l’ombre de ma main, pour étendre de nouveaux cieux et fonder une nouvelle terre, et pour dire à Sion : tu es mon peuple !
Ésaïe 65:17 Car je vais créer de nouveaux cieux et une nouvelle terre ; on ne se rappellera plus les choses passées, elles ne reviendront plus à l’esprit.
Ésaïe 66:22 Car, comme les nouveaux cieux et la nouvelle terre que je vais créer Subsisteront devant moi, dit l’Éternel, ainsi subsisteront votre postérité et votre nom.
2 Pierre 3:13 Mais nous attendons, selon sa promesse, de nouveaux cieux et une nouvelle terre, où la justice habitera.


3) Pas fait de main d’homme

Hébreux 11:10 Car il attendait la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l’architecte et le constructeur.
13 C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises ; mais ils les ont vues et saluées de loin, reconnaissant qu’ils étaient étrangers et voyageurs sur la terre.
14 Ceux qui parlent ainsi montrent qu’ils cherchent une patrie.
15 S’ils avaient eu en vue celle d’où ils étaient sortis, ils auraient eu le temps d’y retourner.
16 Mais maintenant ils en désirent une meilleure, c’est-à-dire une céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu, car il leur a préparé une cité.

Marc 14:58 Nous l’avons entendu dire: Je détruirai ce temple fait de main d’homme, et en trois jours j’en bâtirai un autre qui ne sera pas fait de main d’homme.
Actes 7:48 Mais le Très-Haut n’habite pas dans ce qui est fait de main d’homme, comme dit le prophète:
Actes 17:24 Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme ;
Actes 19:26 et vous voyez et entendez que, non seulement à Éphèse, mais dans presque toute l’Asie, ce Paul a persuadé et détourné une foule de gens, en disant que les dieux faits de main d’homme ne sont pas des dieux.
2 Corinthiens 5:1 Nous savons, en effet, que, si cette tente où nous habitons sur la terre est détruite, nous avons dans le ciel un édifice qui est l’ouvrage de Dieu, une demeure éternelle qui n’a pas été faite de main d’homme.
Hébreux 9:11 Mais Christ est venu comme souverain sacrificateur des biens à venir ; il a traversé le tabernacle plus grand et plus parfait, qui n’est pas construit de main d’homme, c’est-à-dire, qui n’est pas de cette création ;
Hébreux 9:24 Car Christ n’est pas entré dans un sanctuaire fait de main d’homme, en imitation du véritable, mais il est entré dans le ciel même, afin de comparaître maintenant pour nous devant la face de Dieu.


4) L’arbre de vie

Genèse 3:22 L’Éternel Dieu dit : Voici, l’homme est devenu comme l’un de nous, pour la connaissance du bien et du mal. Empêchons-le maintenant d’avancer sa main, de prendre de l’arbre de vie, d’en manger, et de vivre éternellement.
Genèse 3:24 C’est ainsi qu’il chassa Adam ; et il mit à l’orient du jardin d’Éden les chérubins qui agitent une épée flamboyante, pour garder le chemin de l’arbre de vie.

Proverbes 3:18 Elle est un arbre de vie pour ceux qui la saisissent, et ceux qui la possèdent sont heureux. 19 C’est par la sagesse que l’Éternel a fondé la terre, c’est par l’intelligence qu’il a affermi les cieux ; 20 C’est par sa science que les abîmes se sont ouverts, et que les nuages distillent la rosée.

Proverbes 11:30 Le fruit du juste est un arbre de vie, et le sage s’empare des âmes.
Proverbes 13:12 Un espoir différé rend le cœur malade, mais un désir accompli est un arbre de vie.
Proverbes 15:4 La langue douce est un arbre de vie, mais la langue perverse brise l’âme.
Apocalypse 2:7 Que celui qui a des oreilles entende ce que l’Esprit dit aux Églises : à celui qui vaincra je donnerai à manger de l’arbre de vie, qui est dans le paradis de Dieu.

Cf. Jean 15:1-17 / Proverbes 11:30 Le fruit du juste est un arbre de vie
Jean 15, 5 Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là portera du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire.
(Apoc 21:12 Elle [la nouvelle Jérusalem] avait douze portes, et sur les portes douze anges, et des noms écrits, ceux des douze tribus des fils d’Israël : 13 à l’orient trois portes, au nord trois portes, au midi trois portes, et à l’occident trois portes. 14 La muraille de la ville avait douze fondements, et sur eux les douze noms des douze apôtres de l’agneau.
Apoc 22:2 Au milieu de la place de la ville et sur les deux bords du fleuve, il y avait un arbre de vie, produisant douze fois des fruits, rendant son fruit chaque mois, et dont les feuilles servaient à la guérison des nations.)

Jean 15:8 Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous portiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples. 9 Comme le Père m'a aimé, moi aussi, je vous ai aimés. Demeurez dans mon amour. 10 Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme moi j'ai gardé les commandements de mon Père et je demeure dans son amour. 11 Je vous ai parlé ainsi pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit complète.


RP
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8) 8 & 10 mai / 15 & 17 mai — Nouveaux cieux nouvelle terre – Apocalypse 20-22

Cf. aussi enregistrement conférence du 9 juin 2018 à Melle


samedi 14 avril 2018

Destruction et espérance




On a vu comment Matthieu 24 parle de la menace de destruction sur Jérusalem, sur laquelle Jésus pleure au moment même où il lui annonce cette menace, avant d’avertir :

1 Alors il en sera du Royaume des cieux comme de dix jeunes filles qui prirent leurs lampes et sortirent à la rencontre de l’époux.
2 Cinq d’entre elles étaient insensées et cinq étaient avisées.
3 En prenant leurs lampes, les filles insensées n’avaient pas emporté d’huile ;
4 les filles avisées, elles, avaient pris, avec leurs lampes, de l’huile dans des fioles.
5 Comme l’époux tardait, elles s’assoupirent toutes et s’endormirent.
6 Au milieu de la nuit, un cri retentit : “Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre.”
7 Alors toutes ces jeunes filles se réveillèrent et apprêtèrent leurs lampes.
8 Les insensées dirent aux avisées : “Donnez-nous de votre huile, car nos lampes s’éteignent.”
9 Les avisées répondirent : “Certes pas, il n’y en aurait pas assez pour nous et pour vous ! Allez plutôt chez les marchands et achetez-en pour vous.”
10 Pendant qu’elles allaient en acheter, l’époux arriva ; celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui dans la salle des noces, et l’on ferma la porte.
11 Finalement, arrivent à leur tour les autres jeunes filles, qui disent : “Seigneur, seigneur, ouvre-nous !”
12 Mais il répondit : “En vérité, je vous le déclare, je ne vous connais pas.”
13 Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure.
(Matthieu 25:1-13 - trad. TOB 2010)

*

Ce texte de l’Évangile de Matthieu parle de l'exil et du Royaume — le Royaume, c'est-à-dire la fin annoncée de l'exil : « en ce jour-là, le Royaume des cieux sera semblable à… » Avec son côté tragique, ce texte parle de vigilance nécessaire, face à un jour espéré, jour espéré où pourtant l'espérance cesse ; elle prend fin, en parallèle avec la célébration annoncée des noces de l'époux céleste, le mariage spirituel qui marque la fin de l'exil.

Lecture spirituelle du thème de l'exil — où le sens littéral renvoie, au-delà de lui-même, aux réalités célestes. En raccourci, dans cette perspective, à travers le retour à Jérusalem depuis Babylone, nous sommes appelés à revenir à Dieu depuis l'exil dans le temps où nous sommes. De façon symbolique, la Bible parle de ce qui est donc exil métaphysique, en termes de Jérusalem, pour la vie idéelle, la vie avec Dieu, et de Babylone pour l'exil dans le malheur, la culpabilité, la douleur.

On a vu cela à travers les prophètes : le thème de l'exil en général est récurrent dans la Bible depuis l'exode d’Égypte jusqu'au retour de l'exil babylonien. Et il acquiert très tôt une portée symbolique. Cela, donc, dès les temps prophétiques, on l’a vu à plusieurs reprises — de Jérémie à Daniel (cf. Mt 24, 15) et Jean le Baptiste.

Ce modèle de lecture dévoile finalement dans toute son intensité le drame réel de l'exil dont la dimension géographique s'avère alors être expression temporelle d'une réalité trans-historique.

*

La nuit s'est épaissie. L'espérance de la lumière a-t-elle disparu ? Et si le cri du milieu de la nuit de veille des dix jeunes femmes : « voici l'époux sortez à sa rencontre », n'avait retenti que pour nous laisser à notre désespoir et à notre manque définitif de cette huile, avec nos volontés dérisoires d'en acheter, l'huile et sa flamme, l'Esprit ?

Si les signes de l'histoire ultérieure de nos malheurs, ne faisant qu'amplifier toujours plus la chaîne indéfinie des malheurs d’antan, n'étaient là que pour confirmer que ce dernier cri annonçant l'époux, annonçant les noces spirituelles — a bien retenti ?

« Je ne vous connais pas », seule parole tragique qui lui succède. Seul écho infini dans un désespoir infini…

*

Il reste à espérer que ce cri définitif n'ait pas retenti en ce temps-là, et qu'alors l'autre parole : « veillez donc, puisque vous ne savez ni le jour ni l'heure » nous concerne encore.


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7) 17 & 19 avril — Destruction et espérance — Cf. Matthieu 24-25, 13


vendredi 16 mars 2018

Quel retour d’exil ?




« C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers. » (Mt 3, 3 / Es 40)

« Il vous baptisera dans l'Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11)… « recueillant le blé dans son grenier ; mais la bale, il la brûlera » (Mt 3, 12). Tout comme « l'herbe sèche, la fleur se fane quand le souffle du Seigneur vient sur elles... Oui, le peuple, c'est de l'herbe : l'herbe sèche, la fleur se fane, mais la parole de notre Dieu subsistera toujours ! » (Es 40)

Mt 3, 13-14 : « Alors Jésus vint de la Galilée au Jourdain vers Jean, pour être baptisé par lui. Mais Jean s’y opposait, en disant : C’est moi qui ai besoin d’être baptisé par toi, et tu viens à moi ! »

Car quel besoin de repentir, de baptême de repentir, pour un homme sans péché ?

Mt 3,15 : « Jésus lui répondit: Laisse faire maintenant, car il est convenable que nous accomplissions ainsi tout ce qui est juste. Et Jean ne lui résista plus. »

C'est là un geste de solidarité avec le peuple exilé. Partage de l'exil du peuple, afin de l'en ramener. Il est un baptême dont Jésus doit être baptisé (Luc 12, 50), qui s'annonce en ce jour : son engloutissement dans les eaux sombres de la mort où il rejoindra — on ne peut plus totalement — le peuple qu'il rachète… Il le rejoint jusqu'à la douleur de l’exil, jusqu’à sa mort, jusqu'aux sinuosités de ses égarements, par quoi il le garantit que rien ne peut le séparer de l'amour de Dieu (cf. Es 54, 10 ; Romains 8, 38-39), pas même ses propres tortuosités. Il l’a rejoint, devant Jean, « baptisant en vue du repentir/retour/techouva », jusqu'à ses repentirs et jusqu'à ses prières. Le Christ a fait siennes les prières d'hommes chargés de faiblesses, de désirs de vengeance et d'auto-justifications. Il a fait siens les Psaumes, ces Psaumes qui nous ressemblent. Rejoignant les exilés dans les faiblesses qui sont les leurs, il élève par sa mort, dans les eaux de cet autre baptême, qui « lui viennent jusqu'à la gorge » (Ps 69 ; cf. Ps 22), ces prières de notre humanité jusqu'à la gloire de la filiation éternelle.

*

Au-delà des rappels de la Loi en vue du repentir que portait Jean, il y a donc la consolation du peuple exilé loin de Dieu, consolation que le Baptiste annonce selon Ésaïe 40, et la miséricorde de Dieu, dont l'éminent signe public est ce baptême du Christ.

Lorsque avec l'Esprit venu comme une colombe, la voix déclare ainsi Jésus Fils de Dieu, c'est, en vertu de la solidarité qu'il montre lui en se faisant baptiser, l’adoption du peuple comme fils et filles à leur tour qui est aussi prononcée (Ez 36, 26-28). Le baptême, qui est en premier lieu un geste d'humilité, un geste de repentir, de retour/techouva, devient aussi le signe d'une régénération (Ez, ibid., « Je mettrai en eux mon Esprit »).

*

On connaît le reste de la prédication de Jean, qui baptise Jésus, les fameuses exhortations avec lesquelles il accompagne la Bonne Nouvelle : comblez les abîmes, abaissez les montagnes, redressez ce qui est tordu. Il sera emprisonné pour cela, par le roi Hérode, qui n'aime pas qu'on lui rappelle trop publiquement qu'il est un pécheur public.

Cet appel de Jean à la justice, Jésus vient l'assumer par son baptême, l'assumer pour l'accomplir par solidarité. Car la solidarité n'est pas un vain mot. Il s'agit d'être concret. Jésus l'est. Ce que le Baptiste appelle tous à faire, il le fait. L'Esprit l'investit pour cela.

*

Le temps annoncé par les prophètes, dont le prophète Jean le Baptiste, s’est approché ; le temps de combler les fossés creusés par la richesse et la corruption. Un temps toujours actuel bien sûr, tant que dure le temps — « vous aurez toujours les pauvres avec vous », rappellera Jésus. Face à l'énormité du déséquilibre, on est pris d'un sentiment de malaise, et d'impuissance. Et dès lors, à terme, de culpabilité. Ce qui est inutile, comme toute impuissance ou culpabilité, mais le Christ libère de la culpabilité en donnant du même coup la force qui est dans la liberté qu'il octroie.

Car être libéré de la culpabilité suppose recevoir aussi la parole qui fait se lever, et la force de se lever.

Le Christ est apparu au baptême de Jean pour se solidariser avec les exilés de Babylone — enfants d’Abraham à qui Dieu suscite des enfants depuis des pierres, selon ce même Jean le Baptiste (Mt 3, 9).


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6) 20 & 23 mars — Quel retour d’exil ?


samedi 17 février 2018

Relectures d’une promesse




Au cœur de la prière de Daniel, ch. 9, c’est bien d’une promesse qu’il est question, celle de la fidélité de Dieu qui mène à son terme le projet auquel il s’est engagé dans l’Alliance, quoiqu’il en soit de l’infidélité des hommes : lui demeure fidèle.

Reprise : La relecture qui est faite par Daniel de Jérémie 25, et des 70 années symboliques d’exil annoncées par Jérémie comme « rattrapage » des 70 années d’années sabbatiques non-observées, renvoie aux 70 semaines d’années correspondantes, au termes desquelles apparaît 70 fois l’année sabbatique, soit, pour 70 années sabbatiques, 70 semaines d’années (Dn 9, 24), ce qui fait 490 ans. Si les 70 années sabbatiques non observées renvoient au passé, il est vraisemblable que les 490 années y renvoient aussi. Or, c’est bien de la destruction de Jérusalem et de son Temple qu’il est question au bout de ces 490 ans (Dn 9, 26-27). D’où il est conséquent de voir dans tout cela ce qui concerne Jérusalem comme capitale davidique. Dès lors la « parole surgie », parole de « retour », « conversion » et « édification » de Jérusalem (Dn 9, 25), peut renvoyer simplement à la prophétie de Nathan (2 Samuel 7) d’édification, par Dieu lui-même, de la maison promise, sur les lieux de l’ancienne Jérusalem idolâtre conquise par David ; les sept premières semaines (soit 49 ans), renvoyant à la durée symbolique du règne du messie-chef (David) ; et les 62 semaines suivantes au temps de Jérusalem édifiée, mais dans la détresse des temps que vient de confesser Daniel ; et la dernière semaine, référant à l’occupation babylonienne, avec « l’oint/messie retranché pas pour lui-même / i.e. sans successeur », à savoir Sédécias (cf. 2 Rois 25, 1-22), dernier roi de Juda, et remplacé dans une « solide alliance » par un gouverneur à la solde de Babylone (Guedalia – cf. 2 Rois 25, 22 sq.), l'occupation babylonienne ayant débouché sur la destruction de la ville (Dn 9, 26) et la profanation du Temple (Dn 9, 26-27).

Cette vision, intervenant pendant la prière de Daniel, est affirmation de la maîtrise de la situation par Dieu et donc promesse d’exaucement de la prière de Daniel (ch, 9, 4-19) :

« 4 […] Ah ! Seigneur, toi, le Dieu grand et redoutable qui garde l’alliance et la fidélité envers ceux qui l’aiment et gardent ses commandements ! 5 Nous avons péché, nous avons commis des fautes, nous avons été impies et rebelles, nous nous sommes détournés de tes commandements et de tes décisions. 6 Nous n’avons pas écouté tes serviteurs les prophètes qui ont parlé en ton nom à nos rois, nos princes, nos pères et tout le peuple du pays. 7 A toi, Seigneur, la justice, et à nous la honte sur la face en ce jour, aux hommes de Juda et aux habitants de Jérusalem, à tout Israël, ceux qui sont proches et ceux qui sont au loin, dans tous les pays où tu les as chassés à cause de la forfaiture qu’ils ont commise envers toi ! 8 SEIGNEUR, à nous la honte sur la face, à nos rois, nos princes et nos pères parce que nous avons péché contre toi. 9 Au Seigneur notre Dieu appartiennent la miséricorde et le pardon, car nous avons été rebelles envers lui, 10 et nous n’avons pas écouté la voix du SEIGNEUR notre Dieu pour marcher selon ses instructions, qu’il nous avait présentées par l’intermédiaire de ses serviteurs les prophètes. 11 Tout Israël a transgressé ta Loi et s’est détourné sans écouter ta voix. Alors ont fondu sur nous la malédiction et l’imprécation inscrites dans la Loi de Moïse, serviteur de Dieu, car nous avions péché contre lui : 12 Dieu a accompli les paroles qu’il avait prononcées contre nous et contre les gouvernants qui nous ont gouvernés, en amenant contre nous un malheur si grand qu’il ne s’en était pas produit sous tous les cieux comme il s’en est produit à Jérusalem. 13 Selon qu’il est écrit dans la Loi de Moïse, tout ce malheur est venu sur nous ; mais nous n’avons pas apaisé la face du SEIGNEUR notre Dieu en nous détournant de nos fautes et en étant attentifs à ta vérité. 14 Le SEIGNEUR a veillé sur ce malheur et l’a fait venir sur nous ; car le SEIGNEUR notre Dieu est juste dans toutes les œuvres qu’il a faites, mais nous n’avons pas écouté sa voix. 15 Et maintenant, Seigneur notre Dieu, toi qui as fait sortir ton peuple du pays d’Égypte par une main puissante et qui t’es fait une renommée comme celle que tu as aujourd’hui, nous avons été pécheurs et impies. 16 Seigneur, selon tes actes de justice, que ta colère et ta fureur se détournent de Jérusalem, ta ville, ta sainte montagne ! Car, à cause de nos péchés et des fautes de nos pères, Jérusalem et ton peuple sont objet d’insulte pour tous ceux qui nous entourent. 17 Maintenant donc, écoute, ô notre Dieu, la prière de ton serviteur et ses supplications ! Fais briller ta face sur ton sanctuaire dévasté, à cause du Seigneur ! 18 O mon Dieu, tends l’oreille et écoute ! Ouvre tes yeux et vois nos dévastations et la ville sur laquelle ton nom est invoqué ! Car ce n’est pas à cause de nos actes de justice que nous déposons devant toi nos supplications ; c’est à cause de ta grande miséricorde. 19 Seigneur écoute ! Seigneur, pardonne ! Seigneur, sois attentif et agis, ne tarde pas ! A cause de toi-même, ô mon Dieu, car ton nom est invoqué sur ta ville et sur ton peuple. »

Prière dont l’exaucement est perçu comme imminent, en termes de jours : « 2300 soirs et matin et le sanctuaire sera purifié » (Dn 8, 14) – 2300, soit approximativement une semaine d’années, équivalent de la dernière des 70 semaines de la prophétie de Jérémie relue par Daniel, au milieu de laquelle le sanctuaire a été profané (Dn 9, 27), et à la fin de laquelle, 3 ans et demi plus tard approximativement/symboliquement, se produit la destruction d'un Temple qui avait été souillé.

Promesse et imminence qui débouche sur une série de relectures, concernant la construction, suite au décret de Cyrus, du second temple ; puis la profanation et ré-consécration du Temple au temps de Grecs suite à la résistance de Macchabées ; puis relectures chrétiennes dans le Nouveau Testament concernant la catastrophe de 70 (L’Apocalypse) ; et enfin nombre de relectures modernes.


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Les choses de la fin

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5) 20 & 22 février – Relectures d’une promesse


lundi 15 janvier 2018

D’exode en exil et retour




Jérémie 20, 7-18 –
v. 18 : Pourquoi suis-je sorti du sein maternel Pour voir la souffrance et la douleur, Et pour consumer mes jours dans la honte ?

Cf. Jérémie 1, 5 :
Avant que je t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t’avais consacré, je t’avais établi prophète des nations.

*

En arrière-plan de l’exil à Babylone, l’Exode hors d’Égypte comme sortie du sein maternel – Égypte ; ou plutôt Mitsraïm, comme lieu matriciel d’enfermement, dont l’Exode est la sortie, mais sortie pour quoi ?, sinon pour le désert puis une entrée dans un inaccompli, débouchant sur un nouvel exil, à Babylone, concrétisation de cet inaccomplissement de la promesse. L’exil fait alors espérer un retour comme signe d’un vrai repos, d’un salut enfin vécu.

Une prophétie comme celle de Jérémie, concernant l’exil et sa douleur, vécue dans sa chair par le prophète, devient clef de relecture d’événements de l’histoire, de prophètes en prophètes, une lignée dans laquelle s’inscrivent aussi les auteurs du Nouveau Testament. Les uns comme les autres relisent l’exil comme celui de nos vies, et l’espérance du retour comme délivrance universelle.

Hébreux 3, 7-9 :
7 Dieu fixe de nouveau un jour – aujourd’hui – en disant dans David si longtemps après, comme il est dit plus haut : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, N’endurcissez pas vos cœurs.
8 Car, si Josué leur eût donné le repos, il ne parlerait pas après cela d’un autre jour.
9 Il y a donc un repos de sabbat réservé au peuple de Dieu.


Romains 8, 18-24 :
18 J’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous.
19 Aussi la création attend-elle avec un ardent désir la révélation des fils de Dieu.
20 Car la création a été soumise à la vanité, – non de son gré, mais à cause de celui qui l’y a soumise, avec l’espérance
21 qu’elle aussi sera affranchie de la servitude de la corruption, pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu.
22 Or, nous savons que, jusqu’à ce jour, la création tout entière soupire et souffre les douleurs de l’enfantement.
23 Et ce n’est pas elle seulement ; mais nous aussi, qui avons les prémices de l’Esprit, nous aussi nous soupirons en nous-mêmes, en attendant l’adoption, la rédemption de notre corps.
24 Car c’est en espérance que nous sommes sauvés.


*

Jérémie 1, 5 :
Avant que je t’eusse formé dans le ventre de ta mère, je te connaissais, et avant que tu fusses sorti de son sein, je t’avais consacré, je t’avais établi prophète des nations.

Romains 8, 29-30 :
29 Car ceux qu’il a connus d’avance, il les a aussi prédestinés à être semblables à l’image de son Fils, afin que son Fils fût le premier-né entre plusieurs frères.
30 Et ceux qu’il a prédestinés, il les a aussi appelés ; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés.


Éphésiens 1, 3-5 :
3 Béni soit Dieu, le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, qui nous a bénis de toutes sortes de bénédictions spirituelles dans les lieux célestes en Christ !
4 En lui Dieu nous a élus avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints et irrépréhensibles devant lui,
5 nous ayant prédestinés dans son amour à être ses enfants d’adoption par Jésus-Christ.


*

Où Babylone devient symbole – à l’instar de Mitsraïm – de tous nos exils historiques et géographiques ou spirituels, appelant à un retour à une Jérusalem transfigurée, comme image d’une Jérusalem céleste précédant exil comme exode.


RP
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4) 16 & 18 janvier 2018 – D’exode en exil et retour


lundi 18 décembre 2017

Esclavage et promesse de liberté




L'Exode d’Israël s'ancre et débouche sur une conception inédite des relations avec le divin : le divin est irreprésentable (cf. Ex 3), sans garant humain de sa présence (il la garantit lui-même ! « Je serai ») comme l'est alors le monarque  ; le monarque n’est donc pas non plus source de la loi, ni les dieux représentés.

Voilà donc dès lors une loi, exprimée dans la Torah, qui n'a pas d'auteur qui en serait le garant connu, qui serait donc potentiellement ou actuellement supérieur à la loi. Moïse n'est pas donné comme un nouveau Pharaon ou un nouvel Hammourabi. La loi dont il témoigne ne procède pas de lui ni de dieux représentables : il est lui-même soumis à la loi ! Cela restera vrai même après l'institution de la monarchie, avec la dynastie davidique qui se caractérise par l'exigence de soumission du roi à la loi.

C'est à cette tradition que, bien plus tard, se référeront les révolutionnaires puritains anglais posant la supériorité de la loi par rapport à tous : personnes privées, rois, et même Églises ; la loi reçue dans une convention (Covenant) de tous, en analogie avec la loi biblique. C'est, mutatis mutandis, ce modèle que reprendront les révolutions américaine et française. Pour la révolution américaine, voir aussi l’anticipation décrite par Jean Baubérot (« Les protestants ont-ils inventé la laïcité ? », L’Obs, oct. 2017) dès les années 1630 au Rhode Island fondé par le pasteur baptiste Roger Williams.

En commun, un « plus jamais ça » – plus jamais l’esclavage dont libère « celui qui est et sera » –, que l'on retrouve en arrière-plan dans la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 (« Être suprême »), ou plus tard dans la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. Plus jamais l'esclavage, plus jamais l’arbitraire absolutiste, plus jamais les idéologies comme le racisme… Les rédacteurs des textes modernes sont conscients de cet enracinement (des droits « tenus pour acquis » – Déclaration d’Indépendance américaine, 1776) : la liberté est donnée après la captivité ou l'oppression quelle qu'elle soit. Elle met fin à une situation devenue insupportable, l’esclavage, l'oppression, l'arbitraire. La loi qui accompagne l’acquisition de la liberté a pour fonction d’éviter au peuple de retomber dans l’esclavage ou toute autre situation catastrophique. La liberté est garantie par le fait que la loi est donnée comme n’ayant pas d’auteur qui puisse en réclamer la paternité, pas de pouvoir qui en serait la source, comme celui qui s’est avéré esclavagiste.

Le peuple français de l'Ancien Régime connaissait une situation d’oppression et d’arbitraire sous une royauté absolue. En 1789, la situation devient insupportable. Un sursaut y met fin. Pour garantir la liberté reçue, une loi est proclamée, un fondement, la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Proclamée « sous les auspices de l’Être suprême », elle est présentée sur l’image de tables semblables à celles qui représentent le Décalogue. Ce n’est pas par hasard : don de liberté, suivi d’une loi pour que l’acquis ne se perde pas. Là encore « sous les auspices de l’Être suprême », contre tout arbitraire comme celui auquel on vient d’échapper, celui d’une monarchie absolue.

Au XXe siècle, l’Europe, et, à travers elle, le monde, ont failli s’autodétruire. On a tenté d’exterminer des populations – principalement les juifs, et d'autres. Le chaos semble avoir atteint un point de non-retour. Mais comme dans un sursaut, le monde reçoit à nouveau la liberté. Une loi est proclamée, une nouvelle Déclaration de droits humains, universelle – c’est à dire valable pour tous les êtres humains. Même modèle que dans les deux cas précédents : chaos – libération – loi. Avec des éléments nouveaux soulignés face à de nouvelles menaces.


RP
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3) 19 & 21 décembre — Esclavage et promesse de liberté (PDF ici)


lundi 20 novembre 2017

Création bonne et acte de foi




« Dieu vit tout ce qu’il avait fait et voici, cela était très bon. » (Genèse 1, 31)

*

Genèse 4 :
3 Caïn fit à l’Éternel une offrande des fruits de la terre ;
4 et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L’Éternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande ;
5 mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu.
6 Et l’Éternel dit à Caïn : Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu ?
7 Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi : mais toi, domine sur lui.
8 Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel ; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua.


*

René Girard : « L’œuvre de Clausewitz [1780-1831 – théoricien allemand de la guerre] est révélatrice de ce que j’appelle un conflit de type mimétique. La France et l’Allemagne veulent la même chose : dominer l’Europe. Après la mort de Charlemagne, ses deux petits-fils, Charles le Chauve et Louis Le Germanique, vont commencer la guerre de jumeaux qui va marquer l’histoire de l’Europe jusqu’à prendre une forme virulente après la victoire de Napoléon à Iéna en 1806 et le réarmement de la Prusse qui mènera aux trois guerres que nous connaissons. C’est pour cela que le geste de réconciliation entre de Gaulle et Adenauer, en 1963 à Reims, est si important. » Interview de René Girard, « L’apocalypse peut être douce » (dans Le Figaro, 8 nov. 2007), à propos de son livre Achever Clausewitz, Champs Flammarion, 2007.

*

2 Pierre 3, 3-9 : 3 […] dans les derniers jours, il viendra des moqueurs avec leurs railleries, marchant selon leurs propres convoitises,
4 et disant : Où est la promesse de son avènement ? Car, depuis que les pères sont morts, tout demeure comme dès le commencement de la création.
5 Ils veulent ignorer, en effet, que des cieux existèrent autrefois par la parole de Dieu, de même qu’une terre tirée de l’eau et formée au moyen de l’eau,
6 et que par ces choses le monde d’alors périt, submergé par l’eau,
7 tandis que, par la même parole, les cieux et la terre d’à présent sont gardés et réservés pour le feu, pour le jour du jugement et de la ruine des hommes impies.


René Girard : « Clausewitz a commencé son grand livre, De la guerre, à la fin du règne de Napoléon et il y a travaillé jusqu’à sa mort. En trente ans, il n’a pas réussi à le terminer. Achever Clausewitz, c’est donc essayer de penser le livre dans sa totalité. […] j’ai été frappé par le terme de « montée aux extrêmes » qu’il utilise concernant les rapports guerriers. Cette formule dément l’humanisme des Lumières qui suggère que les rapports normaux entre les hommes sont un peu comme ceux des boules de billard : leur action est prévisible, purement rationnelle. Or Clausewitz, qui est pourtant un homme des Lumières, va mettre en évidence ce qui est implicite dans les rapports humains quand ils deviennent hostiles. Il nous dit des choses fondamentales sur cette loi de l’imitation qui nourrit l’emballement guerrier et peut mener au pire.
[Étant] entrés dans une ère où les moyens de destruction [sont] démesurés, [sommes-nous] assez raisonnables pour ne pas nous en servir [ ? Cf.] l’échec de la politique de l’Occident qui n’a pas réussi à empêcher la prolifération des armes atomiques, comme on le voit avec l’Iran. Ce que Clausewitz a dit au fond sur la « montée aux extrêmes », où le pire peut se produire à travers une violence non maîtrisable, se poursuit donc à mes yeux. C’est la loi même de l’histoire. »
René Girard, « L’apocalypse peut être douce », ibid.

*

Parmi les autres conséquences du phénomène mimétique – lu en regard de « l’événement Déluge » comme extension cosmique du premier conflit mimétique (Caïn/Abel) – : exploitation illimitée, en concurrence mimétique, des ressources limitées de la planète, ou la montée en fictif financier qui débouche invariablement sur les crises financières toujours au bord de susciter des guerres menaçant notre survie, au regard des moyens techniques de destruction dont nous nous sommes dotés.

« De toute façon, lorsque la prochaine crise financière globale éclatera (et elle éclatera forcément si, d'ici là, les différents États de la planète ne se sont pas mis d'accord pour mettre définitivement hors d'état de nuire les 29 banques “systémiques” qui tiennent en otage l'économie du globe – et donc, par la même occasion, pour effacer inconditionnellement toutes les dettes qu'ils ont été contraints de contracter auprès de ces aventuriers sans foi ni loi), les effets de l'effondrement en chaîne seront tels – puisque, cette fois, les États surendettés n'auront plus les moyens de se précipiter à nouveau au chevet du système financier mondial – qu'il n'y aura plus guère d'autre possibilité raisonnable, pour l'humanité, de surmonter cette nouvelle catastrophe que de renoncer définitivement à l'utopie absurde d'une accumulation illimitée du capital dans un monde aux ressources naturelles par définition limitées. » Jean-Claude Michéa, dans Michéa-Julliard, La gauche et le peuple, Champs Flammarion, p. 172-173.

Ou Michéa ne fait-il pas preuve d’un trop grand optimisme, au vu de l’histoire passée ?

*

La création n’apparaîtrait-elle pas alors plutôt comme un inouï… et redoutable acte de foi ? C’est peut-être ce que suggère le récit biblique de la création tel qu’il s’étend des ch. 1 à 6 de la Genèse, où le monde confié à l’humain est donné comme pouvant, par sa violence, s’autodétruire. Cela via une relecture de cette auto-destruction comme acte de Dieu (Gn 6, 6-7), c’est-à-dire atteignant le point où les choses échappent totalement à notre maîtrise, ouvrant dès lors, via le regret de Dieu d’avoir crée et créant, re-créant quand même, sur la création comme acte de foi valant quand même et malgré tout promesse et alliance (Gn 6, 16 & Gn 9, 9-17).


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2) 21 & 23 novembre - Création bonne et acte de foi (PDF ici)


samedi 14 octobre 2017

Fin et histoire / fin et éternité




On admet souvent que l’accession au mal de l’homme et de la femme marque leur entrée dans l’Histoire. C’est en tout cas probablement l’affirmation qu’ils y sont bel et bien. Peut-être pas plus. En attendant d’en venir à cet aspect, il faut remarquer que la Genèse, avec son second chapitre, situe d’emblée la Création dans la géographie et dans l’histoire. Là où le premier chapitre nous parle d’une Création qui peut-être dite idéale (idéelle), comme un projet parfait, dont Dieu proclame « cela est bon » et finalement « très bon » – projet parfait ou plutôt idéal et inachevé, le second chapitre nous situe dans sa concrétisation terrestre et pour le coup imparfaite, loin de l’idéal. On y reconnaît, sans localisation très précise, toutes les conditions géographiques de la civilisation, de la culture, à commencer par celle de la terre, pour un jardin. Première de ces conditions, des fleuves. Et les principaux fleuves de la civilisation antique arrosent le jardin, deux parfaitement repérables, ceux de la condition du Croissant fertile mésopotamien, le Tigre et l’Euphrate ; les deux autres nous situent en cet autre lieu de la civilisation d’alors qu’est le complexe éthiopien-égyptien, sans que les fleuves soient nommés. Mais on pense bien sûr, au Nil, le fleuve d’Égypte. Et il est dès lors certes difficile de situer le jardin d’Éden. Il s’agit d’une géographie plus civilisationnelle que cartographique. Elle renvoie à la fois aux deux lieux d’exil et d’origine, croissant mésopotamien et matrice afro-égyptienne – et peut-être en même temps, la tradition juive y renvoie, au lieu devenu le carrefour de ces deux matrices, la terre de Canaan avec en son centre Jérusalem.

Autre lieu de repère, la mention de l’Orient, lieu de repère géographique et symbolique à la fois lui aussi. Ici, il ne s’agit plus de conditions climatiques et fluviales de civilisation, mais solaires et originaires. Solaires sans connotation religieuse mythologique. Au seul sens où l’on dit en français que l’on s’oriente, c’est-à-dire que l’on se repère d’après le côté où le soleil se lève. Le paradis est originaire. En même temps toutefois, comme le point d’où le soleil se lève, il est illuminant. Ici, apparaît la dimension symbolique. Comme il y a une lumière antécédente au soleil, lumière spirituelle, il peut être question d’Orient spirituel.

C’est dans cet espace civilisationnel, déjà situé géographiquement, quoiqu’en un sens non précisément localisant, que l’homme et la femme concrets prendront place. Ici la parole de Dieu qui les fonde en humanité au ch. 1, s’insère dans la matière, dans la glèbe. L’être humain participe de la minéralité. Et de l’animalité, dont il se distingue toutefois par sa capacité nominatrice – et donc dominatrice – sur les animaux. Dès lors l’être humain est un être de sens, pas un ange, pas un pur intellect. Il n’accède au réel que par le moyen de ses sens. Des sens qui limitent et ouvrent à la fois. Signe de finitude. Ici se pose aussi la question des relations de ce que l’on appelle l’âme et le corps, le corps et l’esprit, la dimension spirituelle ne fonctionnant de toute façon dans le corps qu’à l’occasion des sens, les fameux cinq sens. Les sens en cause jusqu’à l’intuition et à ce qui relève de l’inconscient personnel et collectif ; au fondement, au carrefour, du démoniaque, ce puits de l’idolâtrie. L’homme être confus, complexe, qui de sa dualité perçoit la dimension aberrante de sa propre mort. Les anthropologues contemporains y ont vu le lieu de rupture qui marque l’humain : le moment de l’apparition des premières tombes intentionnelles.

Symbole éloquent du fait qu’être au temps est être pour mourir, Voilà qui marque la limite des espérances temporelles, et donc en parallèle de l’espérance d’un Royaume de Dieu entrant dans le temps. Sans compter la limite que pose l’aspect éthique de la finitude : le péché, qui rend problématique l’idée de l’avènement d’un monde bon.

La notion d’un Royaume/Règne de Dieu entrant dans l’histoire, au terme de l’histoire, semble pourtant parcourir les Écritures bibliques et notamment prophétiques. Où l’on attend un Messie instaurant un Royaume… temporel, futur. C’est ce que semblent retenir nombre des eschatologies issues de la tradition biblique et se déployant en ce qui a été appelé « millénarisme » (ou « chiliasme » selon la racine grecque pour « mille »), en référence au ch. 20 du livre de l’Apocalypse parlant d’un règne de mille ans. Où plusieurs courants du christianisme lisant ce texte, en regard des livres prophétiques de la Bible hébraïque, se posent en outre la question du rapport chronologique entre la venue du Christ en gloire et l’instauration de ce Règne millénaire futur, pour ceux qui en admettent l’attente : une instauration postérieure à la venue du Messie, ici donc le retour du Christ, qui instaurerait ce Règne, ou une instauration qui précéderait et préparerait ce retour. Le retour du Christ devient alors le pivot d’un avant ou un après le Royaume millénaire – retour du Christ avant, d’où le vocable que l’on trouve parfois de « prémillanarisme » ; retour du Christ après le Royaume, d’où le vocable de « postmillénarisme ». Pour ceux, sans doute majoritaires parmi les chrétiens, qui n’attendent pas d’autre Royaume futur que céleste, on parle d’ « amillénaristes ».

Cette majorité de non-millénaristes… conscients, n’empêche pas la présence constante dans l’histoire d’une trace très importante de courants « postmillénaristes » qui semblent s’ignorer. Cela peut se dire des disciples médiévaux de l’abbé cistercien calabrais Joachim de Flore, qui annonçait l’imminence d’une ère de l’Esprit, qui succéderait à l’ère du Père dans l’Ancien Testament et à l’ère du Fils depuis le temps de la première venue du Christ.

Mais cela peut valoir aussi pour toute une lignée moderne, allant de Hegel, qui y voit l’avènement des démocraties libérales modernes, à Marx et ses successeurs, y compris chrétiens, espérant l’avènement d’une société de l’égalité de tous, et plus tard, aux théologies du Process. Dans tous les cas, on a une philosophie du progrès espérant une amélioration sensible des choses.

Dépassera-t-on ici la limite que marque le récit de la Genèse, limite concrétisée par la mort ? Dépassera-t-on la finitude qui au plan éthique se concrétise comme péché et qui limite terriblement les espérances ? Cf. le constat de Nietzsche concernant la mesquinerie foncière du « dernier homme » (Ainsi parlait Zarathoustra, Prologue § 5), celui de la fin de l’histoire, et sur lequel ce tenant contemporain remarquable de l’espérance libérale/hégélienne, le philosophe américain Francis Fukuyama (dans son livre La fin de l’Histoire et le dernier Homme), avoue rencontrer une limite redoutable.


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1) 17 & 20 octobre (exceptionnellement vendredi) 2017 - Introduction – fin et histoire / fin et éternité (PDF ici)