lundi 15 avril 2013

"Quatre marques" de l'Eglise



« Je crois la sainte Église universelle, la communion des saints »

« une seule Église, sainte, catholique et apostolique. »


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On peut rattacher ce qu’on appelle les quatre marques de l’Eglise, selon le symbole de Nicée-Constantinople : une, sainte, catholique, apostolique ? (On va expliquer ces mots.) au texte des Actes des Apôtres parlant de la toute première Église : « Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières » (Actes 2, 42).

- « Une » : on peut rattacher ce terme-là à la « fraction du pain », pour dire déjà que se pose un problème !… puisque l’unité n’est pas signifiée depuis pas mal de temps.
- « Sainte » : cette marque, la sainteté, peut être rattachée à « assidus à la prière » (cf. infra).
- « Catholique ». Vu le sens du mot (cf. infra), ce terme n’a tout son sens que comme « communion fraternelle ».
- « Apostolique » : là c’est le plus simple : « l’enseignement des Apôtres », dont parle le texte.

« Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières. » En d’autres termes ils constituaient l’Église. Et sachant que les symboles de la foi, les credo, si on les regarde de près, sont tissés de citations bibliques, on a peut-être effectivement bien là l’origine lointaine des fameuses « quatre marques ».

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Voyons tout d’abord la marque de la sainteté. On peut la rattacher à la persévérance dans la prière, parce que c’est là la source de la sainteté. Elle peut se considérer en premier, puisqu’elle rattache l’Église à son origine, juive. Dans l’Église du temps des Apôtres, celle de Jérusalem, on « se rendait chaque jour assidûment au temple » dit le texte — on est à Jérusalem : c’est vers ce temple qu’alors dans le judaïsme — les premiers disciples étant juifs —, on se tourne, trois fois par jour, pour la liturgie de la prière juive, à laquelle s’adjoint très tôt le Notre Père, qui souligne dès sa première demande ce que le judaïsme appelle « la sanctification du Nom ». « Que ton Nom soit sanctifié ! » Voilà qui répond à la Loi de Moïse : « vous serez saints, car je suis saint » — et encore, « Je suis le Seigneur qui vous sanctifie ». C’est-à-dire que la sainteté de l’Église, sa mise à part pour Dieu selon le sens du mot « saint », procède de Dieu seul. Dire l’Église sainte, sachant ce que l’on en voit le plus souvent, est une parole de foi. Si nous ne le voyons pas, nous sommes appelés à le croire. « Nous croyons l’Église sainte », même si nous la voyons pécheresse, si nous qui la constituons, nous voyons pécheurs. L’Église est pécheresse pardonnée, par Dieu seul qui la sanctifie — et pour signifier cela, les disciples du Christ dans l’Église des origines « persévéraient dans la prière », cet acte d’humilité : notre sainteté ne vient pas de nous.

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Voilà qui nous met au cœur de l’enseignement qui fonde l’Église, l’enseignement des Apôtres, la doctrine des Apôtres : une Église apostolique, non tant parce qu’elle pourrait dresser comme un arbre généalogique, une succession marquée dans la mémoire, ce qui est revendiqué d’une façon ou d’une autre par toutes les Églises, mais au-delà de cela, parce que dès lors elle est appelée à en revenir sans cesse à cette source d’elle-même, l’enseignement des Apôtres. Ce qui fonde l’Église, dès le départ, dès le livre des Actes, c’est la réception fidèle de la parole des Apôtres recueillie pour nous dans le Nouveau Testament. Une parole annoncée et reçue comme source de toute mise à part pour Dieu, de toute sainteté, la parole apostolique.

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« La communion fraternelle » peut correspondre au sens profond de la catholicité. Précisons que si on s’en tient au sens du terme, les protestants se sont toujours voulus catholiques ! Le terme est plus riche que ce le veut la traduction française « Église universelle », qui connote une simple expansion géographique ! Littéralement « catholique », terme d’origine grecque, signifie « selon le tout ». En l’occurrence le tout de l’enseignement des Apôtres et pas seulement une partie, un tout qui n’est donc pas que géographie, mais comme le dit Vincent de Lérins en donnant la signification : « quod ubique et semper et ab omnibus » — ce qui a été cru partout, toujours et par tous. Ce qui est revendiqué par toutes nos Églises ici, conformément à la parole de Paul : « que ce soit Paul, Apollos, ou Pierre, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous, mais vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu. » (1 Corinthiens 3, 22-23). Il s’agit dès lors, par la communion les uns avec les autres, de « comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, et connaître l’amour de Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu. » (Éphésiens 3, 18-19). C’est cela la catholicité, qui ne va donc pas sans l’unité. Ainsi nous croyons l’Église catholique, nous ne la voyons pas telle. Elle ne le sera concrètement que lorsqu’elle sera une, ce pourquoi nous prions. Elle ne l’est pas encore, de façon concrète. Il lui faut pour cela être une.

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Où l’on en vient à la première marque, l’unité, « Église une », qui témoigne qu’elle est telle à « la fraction du pain », au partage du pain de la Cène, et à tout ce que cela signifie de partage concret, jusqu’aux biens, dans le texte que nous avons lu. Où l’on comprend le mieux que les quatre marques de l’Église, et déjà l’idéal dessiné par le livre des Actes, relève de la foi : « nous croyons l’Église, une sainte, catholique et apostolique ». Cela nous le croyons, nous ne le voyons pas. Nous ne rompons pas le pain de la Cène toutes les Églises ensemble. On peut donc dire que dans un sens nous avons reculé depuis les temps apostoliques, quant aux signes en tout cas — puisque d’un autre côté ce défaut dans les signes nous a sans doute permis de prendre conscience de la réalité de l’Église telle que nous la croyons, qui est depuis les origines un objet d’espérance. Notre tâche est pourtant de nous en rapprocher de sorte que ce dont nous parle le livre des Actes, donné comme impressionnant le monde, soit réalité au milieu de nous, de sorte que nos Églises, notre Église commune, soit rendue une et attirante, et transforme le monde.


R.P.
Une lecture protestante des Credo.

Église réformée de Poitiers.
Catéchisme pour adultes.
2012-2013.
Chaque 3e mardi du mois à 20 h 30.
6) 16 avril 2013 — L’Eglise – quatre marques – communion des saints


lundi 8 avril 2013

Le pain du ciel



Jean 6, 24-35
24 Les gens de la foule, ayant vu que ni Jésus ni ses disciples n’étaient là, montèrent eux-mêmes dans ces barques et allèrent à Capernaüm à la recherche de Jésus.
25 Et l’ayant trouvé au delà de la mer, ils lui dirent : Rabbi, quand es-tu venu ici ?
26 Jésus leur répondit : En vérité, en vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés.
27 Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera ; car c’est lui que le Père, que Dieu a marqué de son sceau.
28 Ils lui dirent : Que devons-nous faire, pour faire les œuvres de Dieu ?
29 Jésus leur répondit : L’œuvre de Dieu, c’est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé.
30 Quel signe fais-tu donc, lui dirent-ils, afin que nous le voyions, et que nous croyions en toi ? Que fais-tu ?
31 Nos pères ont mangé la manne dans le désert, selon ce qui est écrit : Il leur donna le pain du ciel à manger.
32 Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, Moïse ne vous a pas donné le pain du ciel, mais mon Père vous donne le vrai pain du ciel ;
33 car le pain de Dieu, c’est celui qui descend du ciel et qui donne la vie au monde.
34 Ils lui dirent : Seigneur, donne-nous toujours ce pain.
35 Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif.

*

Une foule qui se donne de la peine. Ça a été un effort réel de rejoindre Jésus : depuis la traversée du lac jusqu’à sa recherche dans Capernaüm, où ils finissent par le trouver — dans la synagogue, puisque cette scène se passe dans la synagogue (cf. v. 69).

Un vrai effort qui vise, comme c’est souvent le cas de tout travail, à accéder à la possibilité de n’être plus contraint au travail. On peine, pour pouvoir enfin n’être plus obligé de peiner pour sa pitance. À quand la fin de l’antique malédiction "tu gagneras ton pain à la sueur de ton front" (Genèse 3) ? On travaille en visant à enfin pouvoir se reposer… Et avec Jésus, qui multiplie les pains, on accède peut-être enfin au temps où on sera libéré du travail quotidien harassant… D’où ce désir des foules, que connaît Jésus, de le faire roi (v. 15)…

*

C’est la reconnaissance de cette foule : ils ont reconnu en Jésus celui qui les a nourris. C’est d’ailleurs la base de la reconnaissance — source de bonheur —, qui s’adresse à un autre qu’à soi-même… Car si on y est attentif, la reconnaissance, qui conduit à reconnaître quelqu’un d’autre, nous fait sortir de nous-mêmes, et par là-même nous conduit à un vrai bonheur.

On a bien ici de la part de la foule qui cherche Jésus une attitude de reconnaissance — que Jésus met en lumière : "vous me cherchez parce que avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés" (v. 26) — reconnaissance… du ventre… Écho au bœuf et à l’âne de nos crèches de Noël, dont la présence a son origine au livre d’Ésaïe : "Le bœuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître : Mon peuple ne connaît rien, il n’a point d’intelligence." (És 1, 3) La reconnaissance du ventre : ce n’est déjà pas mal… Mais pas ce n’est pas assez : "vous me cherchez, non parce que vous avez vu des signes, mais parce que vous avez mangé des pains et que vous avez été rassasiés."

Jésus en appelle à une reconnaissance plus profonde — en signes —, vraie source de bonheur celle-là, par laquelle la faim de pain va apparaître comme signe désignant une faim plus fondamentale ; le désir du rassasiement comme signe d’un désir plus fondamental, ancré dans l'éternité. "Dieu a mis dans le cœur de l'homme la pensée de l'éternité" (Ecc 3, 11), écrivait l’Ecclésiaste, qui considère le repos comme le fruit heureux du travail, en méditation de la loi, dont l’observance, dit-il, est le tout de l’homme (Ecc 12, 13). Or que dit-il, ce livre de la loi ?


D'une nostalgie à l'autre

Dans le livre de l’Exode (cf. ch. 16), nous voyons le peuple regretter amèrement le temps qui lui apparaît ensuite ironiquement comme le temps de son rassasiement ! — à savoir le temps de son esclavage. Et de rouspéter contre Moïse et Aaron qui leur ont fait quitter "les marmites de viandes" pour leur donner la sécheresse du désert !

Dès lors, nous sont données des scènes dignes de Job ou de Jérémie fatigués devant le poids de la vie : "que ne sommes nous morts [...] en Égypte" ! "Pourquoi ne suis-je pas mort dès les entrailles de ma mère" s'exclamait Job (3, 11) ; ou le prophète Jérémie : "malheur à moi, ma mère, car tu m'as fait naître" (Jér 15, 10). Et contre cette inévitable douleur, contre la douleur d'exister, au fond, le douleur de devenir selon le projet de Dieu, une nostalgie radicale perce dans la rouspétance, dans la protestation contre tout inconfort en fin de compte : celle de la bienheureuse éternité, inscrite de façon confuse et indélébile au cœur de nos mémoires.

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De même dans le livre de l'Exode, lorsque le peuple prend à partie Moïse et Aaron, ceux-ci remarquent : "ce n'est pas contre nous que sont dirigés vos murmures, c'est contre le Seigneur" (Ex 16, 8). C'est là encore ce que, en écho inversé, enseignera Jésus : "ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain venu du ciel, mais mon Père qui vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jean 6, 32).


La manne comme épreuve

Et en contrepartie, cette nourriture, la manne, devient épreuve pour qui ne reconnaît pas dans ses regrets égyptiens sa vraie nostalgie, sa faim d’éternité : "le peuple en recueillera, jour par jour, la quantité nécessaire ; ainsi je le mettrai à l'épreuve et je verrai s'il marche, ou non, selon ma loi." (Ex 16, 4).

Signe de ce que Dieu seul est celui qui nourrit son peuple : puisque, conformément à la loi, le peuple ne travaille pas le jour du shabbath, — eh bien ! la veille de ce jour de repos, la manne tombera double (v. 5).

"Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle" (Jean 6, 27).

À nouveau la dimension de l'épreuve : allons-nous travailler pour la nourriture qui pourrit ? "Travaillez, non pour la nourriture qui périt". Car prenons-y garde. Au peuple aveugle à sa vrai faim, sourd à la vraie Parole, en redemandant, exigeant plus, Dieu a répondu finalement : de la viande en abondance, des cailles, en quantité, au point qu'on en vomissait... mais on avait pourtant toujours faim !

Mais, nous dit Jésus : "Moi je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n'aura jamais faim, et celui qui croit en moi n'aura jamais soif" (Jean 6, 35). Qu’est-ce dire ?


De la manne au Christ

On a vu Jésus — qui n'attend aucune gloire que pourraient lui apporter ses actions ! — se retirer du peuple, qui entendait le gratifier d'un titre royal ; s'en venant par la suite de ce côté du lac... à pied pour sa part, doublant la barque des disciples. Et Jésus d'inviter ses auditeurs à travailler pour une autre nourriture, celle qui subsiste pour la vie éternelle (v. 27). Un travail, une "œuvre de Dieu" qui consiste, un vrai repos... à "croire à celui qu'il a envoyé" (v. 29) — à savoir lui, Jésus.

Et là, on découvre cette réaction étrange à cet appel à la foi adressé à cette foule qui vient d'assister à la multiplication des pains : pour appuyer la foi qu'on lui demande, la foule requiert un signe afin de croire Jésus ! On est tenté de penser : mais enfin, ce signe elle vient de le voir, de le toucher, de le goûter ! Les pains multipliés la veille !

La suite du texte nous fait alors comprendre ce qu'on entend par ce signe : sa perpétuation, chaque matin, comme la manne : "nos pères ont mangé la manne dans le désert" (v. 31). Rien de nouveau sous le soleil : on persiste à regretter les marmites égyptiennes, se manifesteraient-elles sous l'espèce d'un miracle. On nourrit dans le signe l'espérance d'une sécurité matérielle définitive.

"Travaillez, non pour la nourriture qui périt, mais pour celle qui subsiste pour la vie éternelle, et que le Fils de l’homme vous donnera" (Jean 6, 27) — don du Ressuscité, le Fils de l’Homme, de la part du Père : "Mon Père vous donne le vrai pain venu du ciel" (Jean 6, 32). Et : "Moi, je suis le pain de vie" (v. 35) :

Au-delà de nos recherches légitimes, mais à vue limitée, de manne, de cailles, de marmites égyptiennes, ou de simple pain quotidien, le Christ, nous guidant à travers nos peines et nos périls, nous conduit à la reconnaissance de notre vraie faim et de celui-là seul qui la comble, concrètement, par une nourriture qui subsiste en éternité dans le signe du pain du ciel, présenté comme corps déchiré du Christ nous rejoignant jusqu’à la mort.

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Jean 6, 43-51
43 Jésus reprit la parole et leur dit : "Cessez de murmurer entre vous !
44 Nul ne peut venir à moi si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi je le ressusciterai au dernier jour.
45 Dans les Prophètes il est écrit : Tous seront instruits par Dieu. Quiconque a entendu ce qui vient du Père et reçoit son enseignement vient à moi.
46 C’est que nul n’a vu le Père, si ce n’est celui qui vient de Dieu. Lui, il a vu le Père.
47 En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle.
48 Je suis le pain de vie.
49 Au désert, vos pères ont mangé la manne, et ils sont morts.
50 Tel est le pain qui descend du ciel, que celui qui en mangera ne mourra pas.
51 "Je suis le pain vivant qui descend du ciel. Celui qui mangera de ce pain vivra pour l’éternité. Et le pain que je donnerai, c’est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie."

Tel est "le pain vivant descendu du ciel" (v. 50). Le Ressuscité précède de toute l'éternité l'histoire dans laquelle il vient à nous. Au dimanche de Pâques, comme à la montagne de la transfiguration, c'est l'éternité du Fils qui se manifeste dans sa chair dès lors révélée comme elle est depuis toujours : la nourriture du monde, la vie du monde, la substance dont dépend chaque parcelle de la création, — notre vraie nourriture : "si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement, et le pain que je donnerai, c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). C'est ce qu'ont perçu déjà les anciens prophètes : c'est là celui dont le prophète Michée annonçait que son "origine remonte aux jours d'éternité" (Mi 5, 1), une éternité inaugurée dans l'histoire au jour de sa résurrection.

Le mystère est grand : dans sa résurrection, le Père fait accéder Jésus, dans sa chair crucifiée, à une éternité qui précède de toute son infinité le jour de Pâques de sa réalisation. Cette chair crucifiée se révèle alors chair céleste, pain éternel descendu du ciel, dont le monde reçoit la vie : c'est là ce qu'enseigne Jésus au lendemain de la multiplication des pains : "le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde" (v. 51). On peut comprendre la perplexité des auditeurs !

Dieu Fils, la Parole éternelle, de la même nature que le Père, devient chair réduite au temps ; et la chair temporelle devient chair spirituelle, chair éternelle, précédant tous les temps, remplissant les siècles des siècles. C'est là tout le mystère de notre salut : Dieu nous a atteints dans notre réalité la plus concrète, la plus quotidienne, s'est doté en Jésus d'une humanité, la nôtre, accédant à l'éternité.


RP
Le pain dans la Bible.

Église réformée de Poitiers.
Étude biblique 2012-2013.
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30.
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30.
7) 9 & 11 avril 13 — Multiplication & explication – Jean 6 (pain céleste)


lundi 18 mars 2013

L'Esprit saint



« Je crois en l'Esprit saint »

« qui est Seigneur et qui vivifie ; qui procède du Père (et du Fils) ; qui ensemble avec le Père et le Fils est adoré et glorifié ; qui a parlé par les prophètes ».


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Un credo, celui « des Apôtres », commence de façon extrêmement sobre : « Je crois en l'Esprit saint » ; un autre, ; celui « de Nicée-Constantinople », de façon plus développée, avant que ne se poursuive le reste du développement de la section des credo sur l’Esprit saint, ouvrant sur l’Église et débouchant sur le monde à venir — cf. les mois suivants.

« Nicée-Constantinople » précise en premier lieu ce qui est sous-entendu dans le Symbole des Apôtres sur la divinité de l’Esprit saint (co-essentialité avec le Père et le Fils) : « il est Seigneur » (ce qui est sous-entendu par « les Apôtres » en ce que l’Esprit fait un point du credo, tout comme le Père et le Fils).

À ce titre, il est source de vie à l’instar du Père et du Fils : source de la vie nouvelle, qui fonde pour la foi la vie naturelle, relue comme création. Cf. la lecture ainsi induite de « l’Esprit de Dieu planait sur la face des eaux » (Gn 1, 2) ; ou « s’il retirait son Esprit le monde glisserait au chaos » (Job 34, 14-15) : l’Esprit dans la création.

Le mot, le nom que reçoit l’Esprit de Dieu, est le même que celui qui signifie esprit en général, correspondant au mot souffle, vent — en hébreu comme en grec ou en latin (les deux langues des credo). Ici, il est Esprit saint, Esprit consacré — de Esprit de consécration / à part.

« Nicée-Constantinople » s’arrête à son rapport avec le Père et le Fils : « qui procède du Père » (cf. Jn 15, 26) — « qui ensemble avec le Père et le Fils est adoré et glorifié ».

On est alors dans la controverse entre l’Orient et l’Occident, qui a ajouté « et du Fils » — « qui procède du Père et du Fils ». L’ajout date de l’époque carolingienne, mais s’enracine dans la théologie latine antécédente. Ce détail a l’air insignifiant. Il a toutefois eu des conséquences non-négligeables quant à la façon dont se sont développées vie ecclésiale, vie spirituelle, voire vie politique !

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L’Esprit saint selon la tradition occidentale, qui « procède du Père et du Fils », est reçu d’abord comme réalité relationnelle (en premier lieu entre le Père et le Fils). Cela est en rapport avec la compréhension de l’Église en Occident,

- dans le catholicisme romain où l’Église est souvent donnée comme « incarnatio continua » : sacrements et vie spirituelle, rôle de l’Église hiérarchique ;

- dans le protestantisme quant au rapport immédiat du Fils et de la vie spirituelle, voire de la vie rationnelle (le Fils comme logos), et au phénomène des surgissements et des renouveaux, voire des Révolutions !

Les mouvements récurrents de Réveil se réclament de l’action de l’Esprit saint, depuis les XVIIe et XVIIIe siècle (avec des racines antécédentes) avec le piétisme et le méthodisme, jusqu’au XXe et XXIe avec les mouvements pentecôtistes (se réclamant d’Actes 2), néo-pentecôtistes et charismatiques, qui ont écho aussi dans l’Église catholique romaine.

Les mouvements comme les théologies de la libération sont aussi marqués par la revendication de la vie de l’Esprit, de son entrée dans le concret, jusque dans l’existence sociale. Cette approche s’enracine dans l’expérience vécue, cela selon les lectures et l’enseignement issus de questionnements philosophiques des XVIIIe-XIXe siècles, eux-mêmes enracinés dans des mouvements antérieurs.

Les mouvements révolutionnaires ont souvent revendiqué explicitement cet héritage : Marx clamait clairement qu’il s’agissait de tirer les conséquences concrètes de l’action de l’Esprit tel que l’avait pensée le philosophe allemand dont il reconnaissait hériter : Hegel. Dans la mouvance de ceux qu’on appelait alors les « hégéliens des gauche », Marx enseignait qu’il ne s’agissait plus seulement de penser l’action de l’Esprit dans le monde, mais de transformer le monde.

C’est là pourquoi le mouvement de la théologie de la libération qui prône lui aussi l’action sociale immédiate, a été victime de la suspicion d’être inféodé au marxisme.

« Il a parlé par les prophètes » précise le credo de Nicée-Constantinople, soulignant par là qu’il ne s’agit pas, sous prétexte d’Esprit saint, d’être ballotté à tout vent de doctrine (Ep 4, 14), selon l’Esprit du temps, mais de vivre la vie de la foi en accord avec l’enseignement reçu dans les écrits bibliques et des Apôtres, selon l’ « accord/‘analogie’ de la foi » (Ro 12,6).

« Si je ne m’en vais pas, l’Esprit saint ne viendra pas » dit Jésus (Jn 16, 7) d’un Esprit saint éternel, qui précède le monde et qui a toujours œuvré dans le monde. L’Évangile de Jean souligne ainsi ce qui demeure pour nous la réalité mystérieuse de l’Esprit saint témoin d’un Dieu que l’on ne peut saisir, fixer, ni nommer : un « Dieu que nul n’a jamais vu » (Jn 1, 18) et qui pourtant se fait connaître au cœur de nos vies comme Jésus nous l’a fait connaître.



R.P.
Une lecture protestante des Credo.

Église réformée de Poitiers.
Catéchisme pour adultes.
2012-2013.
Chaque 3e mardi du mois à 20 h 30.
6) 16 avril 2013 — L’Eglise – quatre marques – communion des saints


lundi 11 mars 2013

Pain multiplié pour les nations



Marc 8, 1-9
1 En ces jours-là, une foule nombreuse s’étant de nouveau réunie et n’ayant pas de quoi manger, Jésus appela les disciples, et leur dit:
2 Je suis ému de compassion pour cette foule ; car voilà trois jours qu’ils sont près de moi, et ils n’ont rien à manger.
3 Si je les renvoie chez eux à jeun, les forces leur manqueront en chemin ; car quelques-uns d’entre eux sont venus de loin.
4 Ses disciples lui répondirent: Comment pourrait-on les rassasier de pains, ici, dans un lieu désert ?
5 Jésus leur demanda : Combien avez-vous de pains ? Sept, répondirent-ils.
6 Alors il fit asseoir la foule par terre, prit les sept pains, et, après avoir rendu grâces, il les rompit, et les donna à ses disciples pour les distribuer ; et ils les distribuèrent à la foule.
7 Ils avaient encore quelques petits poissons, et Jésus, ayant rendu grâces, les fit aussi distribuer.
8 Ils mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta sept corbeilles pleines des morceaux qui restaient.
9 Ils étaient environ quatre mille. Ensuite Jésus les renvoya.

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Par rapport à la première multiplication des pains (Marc 6, 30-44 / Matthieu 14, 13-21), les chiffres changent : on passe de cinq pains à sept, et de douze corbeilles restantes à sept.

Chiffres indicatifs de l’orientation vers les nations. Si cinq (pains) est le nombre de livres de la Torah d’Israël et douze (paniers) le nombre des tribus d’Israël, sept symbolise la totalité et fait écho au nombre des nations (70).

On retrouve ce nombre de 7 chez Luc au chapitre 6 du livre des Actes des Apôtres. L’unique multiplication des pains chez Luc correspond à la première multiplication de Matthieu et Marc, l’épisode d’Actes 6 correspondant à la seconde multiplication : les Apôtres nomment sept personnes (les diacres) pour servir aux tables des hellénistes (juifs grecs).

Une seconde multiplication des pains pour une foule (« environ quatre mille » personnes — v. 9 — représentant toute la terre, dont le nombre symbolique est 4), dont certains sont « venus de loin » (Mc 8, 3). Cette seconde multiplication des pains annonce ainsi la mission vers les nations auxquelles va s’élargir l’Alliance avec Israël à suite à la résurrection de Jésus au troisième jours (« voilà trois jours qu’il n’ont pas à manger » — Mc 8, 2).

Ici aussi, on a quelques poissons, dont le nombre n’est cette fois pas précisé.

C’est bien la symbolique des chiffres des pains et des foules qui est retenue. Marc 8, 19-20 (cf. Mt 16, 9-10) :

« Quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille hommes, combien de paniers pleins de morceaux avez-vous emportés ? Douze, lui répondirent-ils. Et quand j’ai rompu les sept pains pour les quatre mille hommes, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous emportées ? Sept, répondirent-ils. » (Mc 8, 19-20.)

Ici aussi, avec cette seconde multiplication, ce sont les pains dont disposent les disciples qui, multipliés par Jésus nourriront la multitude.

Se marque alors la caractéristique de la mission. Nous sommes porteurs de l’Évangile qui nourrit le monde… via ce que nous sommes !

Apparaît, y compris avec l’incompréhension des disciples qui est soulignée aux v. 19-20 de Marc 8, que la mission sera chargée de ce que nous sommes : il n’y a pas de mission idéale. Témoins de l’Évangile nous le sommes avec ce que nous sommes !

Lieu d’une véritable ambiguïté… Qui s’exprimera dans la problématique Évangile et culture.
(Cf. texte joint.)


RP
Le pain dans la Bible.

Église réformée de Poitiers.
Étude biblique 2012-2013.
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30.
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30.
6) 12 & 14 mars 13 — Multiplication 2 – Marc 6, 30-44 & 8, 1-10 /
Matthieu 14, 13-21 & 15, 32-39 (vers les nations)


lundi 11 février 2013

Pain multiplié pour le peuple



Luc 9, 10-17
10 Les apôtres, étant de retour, racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. Il les prit avec lui, et se retira à l’écart, du côté d’une ville appelée Bethsaïda.
11 Les foules, l’ayant su, le suivirent. Jésus les accueillit, et il leur parlait du royaume de Dieu ; il guérit aussi ceux qui avaient besoin d’être guéris.
12 Comme le jour commençait à baisser, les douze s’approchèrent, et lui dirent : Renvoie la foule, afin qu’elle aille dans les villages et dans les campagnes des environs, pour se loger et pour trouver des vivres ; car nous sommes ici dans un lieu désert.
13 Jésus leur dit : Donnez-leur vous-mêmes à manger. Mais ils répondirent : Nous n’avons que cinq pains et deux poissons, à moins que nous n’allions nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple.
14 Or, il y avait environ cinq mille hommes. Jésus dit à ses disciples : Faites-les asseoir par rangées de cinquante.
15 Ils firent ainsi, ils les firent tous asseoir.
16 Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, et, levant les yeux vers le ciel, il les bénit. Puis, il les rompit, et les donna aux disciples, afin qu’ils les distribuassent à la foule.
17 Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient.

*

La multiplication des pains, un signe de Jésus repris par chaque évangile, répété une seconde fois dans Mathieu de Marc (on y reviendra la prochaine fois), fait naturellement écho à la prière quotidienne du judaïsme et aux « dix-huit bénédictions » :

Notre pain quotidien, donne-le nous aujourd’hui
Tu nourris les vivants par amour, tu ressuscites les morts par grande miséricorde, tu soutiens
ceux qui tombent, tu guéris les malades et délivres les captifs. Qui est comme toi, Maître des
puissances ?

(2ème bénédiction).
Bénis pour nous, Seigneur notre Dieu, cette année et toutes ses récoltes, pour le bien.
Rassasie-nous de ta bonté.

(9ème bénédiction).

Jésus se présente comme la manifestation du Dieu qui est prié dans ces bénédictions — dont il souligne les implications en termes de responsabilité humaine.

Ce qui renvoie à lui, homme, et signe de l’action de Dieu.

*

Signe du Royaume présent en Jésus alors que déjà le jour baisse (v. 12), comme l’approche du Royaume semble s’éloigner au temps du désert (v. 12) ; comme au lendemain de l’Exode, il s’agit de recevoir le don de Dieu pour le temps de la traversée — après de la mer, apaisée par Jésus peu avant (Luc 8, 22-25) —, traversée du désert dans lequel on se trouve à présent en charge d’une foule qui a faim, de l’autre côté du Jourdain, où se situe Bethsaïda, « maison de la pêche ». Cf. Nombre 11, 5 et le regret des poissons de l’Égypte…

Les disciples inclus dans la mission en vue du Royaume (Lc 9, 1-6) et dans la manifestation du don de Dieu pour son peuple, sont dès lors aussi interrogés par ce geste auquel ils participent, et qui ne peut pas ne pas être perçu en écho, lorsqu’il est relaté dans les évangiles, comme renvoyant au repas du Seigneur.

Avec la question déjà récurrente : quelle signification dans ce signe du Royaume dans un monde divisé, religieusement et socialement, jusqu’au sein de l’Église ?

Cf. 1 Co 11, 17-34 :
17 […] vos réunions, loin de vous faire progresser, vous font du mal. 18 Tout d'abord, lorsque vous vous réunissez en assemblée, il y a parmi vous des divisions, me dit-on, et je crois que c'est en partie vrai : 19 il faut même qu'il y ait des scissions parmi vous afin qu'on voie ceux d'entre vous qui résistent à cette épreuve. 20 Mais quand vous vous réunissez en commun, ce n'est pas le repas du Seigneur que vous prenez. 21 Car, au moment de manger, chacun se hâte de prendre son propre repas, en sorte que l'un a faim, tandis que l'autre est ivre. 22 N'avez-vous donc pas de maisons pour manger et pour boire ? Ou bien méprisez-vous l'Eglise de Dieu et voulez-vous faire affront à ceux qui n'ont rien ? Que vous dire ? Faut-il vous louer ? Non, sur ce point je ne vous loue pas.
23 En effet, voici ce que moi j'ai reçu du Seigneur, et ce que je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré, prit du pain, 24 et après avoir rendu grâce, il le rompit et dit : « Ceci est mon corps, qui est pour vous, faites cela en mémoire de moi. » 25 Il fit de même pour la coupe, après le repas, en disant : « Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; faites cela, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi. » 26 Car toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne. 27 C'est pourquoi celui qui mangera le pain ou boira la coupe du Seigneur indignement se rendra coupable envers le corps et le sang du Seigneur. 28 Que chacun s'éprouve soi-même avant de manger ce pain et de boire cette coupe ; 29 car celui qui mange et boit sans discerner le corps mange et boit sa propre condamnation. 30 Voilà pourquoi il y a parmi vous tant de malades et d'infirmes, et qu'un certain nombre sont morts. 31 Si nous nous examinions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés ; 32 mais le Seigneur nous juge pour nous corriger, pour que nous ne soyons pas condamnés avec le monde. 33 Ainsi donc, mes frères, quand vous vous réunissez pour manger, attendez-vous les uns les autres. 34 Si l'on a faim, qu'on mange chez soi, afin que vous ne vous réunissiez pas pour votre condamnation. […]

Nous voilà bien en chemin d’Exode en un temps de dépendance de Dieu pour le pain, un pain d’aujourd’hui auquel Dieu pourvoit, et qui est désormais, en signe, celui de demain (cf. / pain de demain)… Un lendemain auquel Dieu pourvoit aussi, dans le ministère de ses disciples, de l’Église, comme antan par le ministère de Moïse, pour les douze tribus, dans les cinq livres de la Torah (selon Augustin) — il pourvoit à partir du minimum propre à multiplier (deux poissons).


RP
Le pain dans la Bible.

Église réformée de Poitiers.
Étude biblique 2012-2013.
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30.
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30.
5)) 12 & 14 février 13 — Multiplication 1 – Luc 9, 10-17
(Dieu nourrit son peuple)



vendredi 8 février 2013

“Deux grandes institutions de la religion archaïque, les prohibitions et le sacrifice”



Textes du jour : Ps 112, Lév. 18

Psaume 112
1 Louez l’Eternel ! Heureux l’homme qui craint l’Eternel, Qui trouve un grand plaisir à ses commandements.
2 Sa postérité sera puissante sur la terre, La génération des hommes droits sera bénie.
3 Il a dans sa maison bien-être et richesse, Et sa justice subsiste à jamais.
4 La lumière se lève dans les ténèbres pour les hommes droits, Pour celui qui est miséricordieux, compatissant et juste.
5 Heureux l’homme qui exerce la miséricorde et qui prête. Qui règle ses actions d’après la justice.
6 Car il ne chancelle jamais ; La mémoire du juste dure toujours.
7 Il ne craint point les mauvaises nouvelles ; Son cœur est ferme, confiant en l’Eternel.
8 Son cœur est affermi ; il n’a point de crainte, Jusqu’à ce qu’il mette son plaisir à regarder ses adversaires.
9 Il fait des largesses, il donne aux indigents ; Sa justice subsiste à jamais ; Sa tête s’élève avec gloire,
10 Le méchant le voit et s’irrite, Il grince les dents et se consume ; Les désirs des méchants périssent.

*

“Les deux grandes institutions de la religion archaïque, les prohibitions et le sacrifice, ont joué un rôle essentiel dans le passage des sociétés pré-humaines aux sociétés humaines en empêchant précisément les hominidés de se détruire.” (René Girard, Achever Clausewitz, Champs Flammarion, p. 123.)

“L’objet des prohibitions et des sacrifices rituels […] était bien de maintenir la violence en dehors du groupe.” (Ibid.)

“Si l’anthropologie récente cesse de comprendre les prohibitions archaïques, c’est qu’elle ne voit pas qu’elles étaient dirigées contre la violence. On a alors sauté sur la psychanalyse pour dire : ce sont les complexes des législateurs qui ont peur du sexe ! Mais si on considère ces prohibitions on s’aperçoit qu’elles ne sont jamais dirigées contre la sexualité en tant que telle, mais contre les rivalités mimétiques dont la sexualité n’est que l’objet ou l’occasion.” (Ibid., p. 121-122.)

“Les rapports humains, l’humanisme des Lumières les juge stables. (…) Il ne voit pas que la violence est ce qui se développe spontanément entre les hommes lorsqu’ils rivalisent pour un objet.” (René Girard, in Philosophie magazine / hors série nov. 2011)

*

“C’est à bon droit que dans les sectes où la fécondité était tenue en suspicion, chez les Bogomiles et les Cathares, on condamnait le mariage, institution abominable que toutes les sociétés protègent depuis toujours, au grand désespoir de ceux qui ne cèdent pas au vertige commun.” (Cioran, Le mauvais démiurge, nrf, p. 20.)

“Sans son concours [celui du plaisir], la continence, gagnant du terrain, séduirait même les rats.” (Ibid.)

*

Lévitique 18
1 L’Eternel parla à Moïse, et dit:
2 Parle aux enfants d’Israël, et tu leur diras : Je suis l’Eternel, votre Dieu.
3 Vous ne ferez point ce qui se fait dans le pays d’Egypte où vous avez habité, et vous ne ferez point ce qui se fait dans le pays de Canaan où je vous mène : vous ne suivrez point leurs usages.
4 Vous pratiquerez mes ordonnances, et vous observerez mes lois : vous les suivrez. Je suis l’Eternel, votre Dieu.
5 Vous observerez mes lois et mes ordonnances: l’homme qui les mettra en pratique vivra par elles. Je suis l’Eternel.
6 Nul de vous ne s’approchera de sa parente, pour découvrir sa nudité. Je suis l’Eternel.
7 Tu ne découvriras point la nudité de ton père, ni la nudité de ta mère. C’est ta mère : tu ne découvriras point sa nudité.
8 Tu ne découvriras point la nudité de la femme de ton père. C’est la nudité de ton père.


[Etc.]

L’interdit de l’inceste, l’interdit sur les proches, connote aussi le péril de la rivalité :

18 Tu ne prendras point la sœur de ta femme, pour exciter une rivalité, en découvrant sa nudité à côté de ta femme pendant sa vie.
19 Tu ne t’approcheras point d’une femme pendant son impureté menstruelle, pour découvrir sa nudité.
20 Tu n’auras point commerce avec la femme de ton prochain, pour te souiller avec elle.
21 Tu ne livreras aucun de tes enfants pour le faire passer à Moloc, et tu ne profaneras point le nom de ton Dieu. Je suis l’Eternel.

La rivalité débouche sur le bouc émissaire et le sacrifice anarchique.

La sexualité est alors ramenée du désir, toujours en passe de déboucher sur la rivalité, à sa simple dimension procréatrice, et à l’institution matrimoniale qui y est corrélée :

[S’en suit l’interdit sur diverses pratiques sexuelles, dont les relations entre personnes de même sexe - de l'ordre du seul désir (sans visée procréatrice) donc potentiellement chargées avant tout de possibilités de rivalités, et donc de mimétisme : v. 22 Tu ne coucheras point avec un homme comme on couche avec une femme. […]]

24 Ne vous souillez par aucune de ces choses, car c’est par toutes ces choses que se sont souillées les nations que je vais chasser devant vous.
25 Le pays en a été souillé ; je punirai son iniquité, et le pays vomira ses habitants.
26 Vous observerez donc mes lois et mes ordonnances […].

Apparaît le risque de la destruction, de l’autodestruction.

*

Lévitique 19
1 L’Eternel parla à Moïse, et dit:
2 Parle à toute l’assemblée des enfants d’Israël, et tu leur diras : Soyez saints, car je suis saint, moi, l’Eternel, votre Dieu.
3 Chacun de vous respectera sa mère et son père, et observera mes sabbats. Je suis l’Eternel, votre Dieu.
4 Vous ne vous tournerez point vers les idoles, et vous ne vous ferez point des dieux de fonte.
5 Quand vous offrirez à l’Eternel un sacrifice d’actions de grâces, vous l’offrirez en sorte qu’il soit agréé.


[Etc.]

Le sacrifice régulé est donné comme alternative à l’autodestruction dans la violence. Sacrifice régulé contre le déferlement de la violence contre le bouc émissaire, ou le sacrifice des enfants à Moloc.

Contre la violence, le soin, le regard attentionné envers tous, et notamment les plus faibles…

9 Quand vous ferez la moisson dans votre pays, tu laisseras un coin de ton champ sans le moissonner, et tu ne ramasseras pas ce qui reste à glaner.
10 Tu ne cueilleras pas non plus les grappes restées dans ta vigne, et tu ne ramasseras pas les grains qui en seront tombés. Tu abandonneras cela au pauvre et à l’étranger. Je suis l’Eternel, votre Dieu.
11 Vous ne déroberez point, et vous n’userez ni de mensonge ni de tromperie les uns envers les autres.
12 Vous ne jurerez point faussement par mon nom, car tu profanerais le nom de ton Dieu. Je suis l’Eternel.
13 Tu n’opprimeras point ton prochain, et tu ne raviras rien par violence. Tu ne retiendras point jusqu’au lendemain le salaire du mercenaire.
14 Tu ne maudiras point un sourd, et tu ne mettras devant un aveugle rien qui puisse le faire tomber ; car tu auras la crainte de ton Dieu. Je suis l’Eternel.
15 Tu ne commettras point d’iniquité dans tes jugements : tu n’auras point égard à la personne du pauvre, et tu ne favoriseras point la personne du grand, mais tu jugeras ton prochain selon la justice.
16 Tu ne répandras point de calomnies parmi ton peuple. Tu ne t’élèveras point contre le sang de ton prochain. Je suis l’Eternel.
17 Tu ne haïras point ton frère dans ton cœur ; tu auras soin de reprendre ton prochain, mais tu ne te chargeras point d’un péché à cause de lui.
18 Tu ne te vengeras point, et tu ne garderas point de rancune contre les enfants de ton peuple. Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Je suis l’Eternel.
19 Vous observerez mes lois. Tu n’accoupleras point des bestiaux de deux espèces différentes ; tu n’ensemenceras point ton champ de deux espèces de semences ; et tu ne porteras pas un vêtement tissé de deux espèces de fils.

Le regard favorable, celui de la réconciliation, en place de la rivalité destructrice.

R.P
Pastorale consistoriale,
Poitiers, 8.02.13

samedi 2 février 2013

Semaine sainte - Pâques



« Il a souffert sous Ponce Pilate, il a été crucifié, il est mort et il a été enseveli, il est descendu au séjour des morts. Le troisième jour il est ressuscité des morts, il est monté aux cieux. Il siège à la droite de Dieu, le Père tout-puissant, et il viendra de là juger les vivants et les morts. »

« Il a été crucifié pour nous sous Ponce Pilate ; il a souffert ; il a été enseveli ; il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures, il est monté aux cieux ; il siège à la droite du Père et il reviendra en gloire juger les vivants et les morts, lui dont le règne n'aura pas de fin ».


Première chose qui frappe à la lecture de cette section des Credo : l’insistance à affirmer que Jésus est vraiment mort, qu’il y a là une réalité de histoire. Ponce Pilate, personnage historique est mentionné ici, comme repère vérifiable que cette mort est réellement advenue, chose invraisemblable, en pendant à sa naissance — sa mère aussi est mentionnée, en pendant à Ponce Pilate — mais ici, avec la mort, la chose est plus invraisemblable encore.

Très tôt dans l’Eglise primitive on a été tenté de mettre en question la mort de Jésus d’une façon ou d’une autre, jusqu’à lui trouver un remplaçant sur la croix ! — ainsi, par exemple, Simon de Cyrène de Basilide, selon Irénée de Lyon (Adversus Haereses, I, xxiv, 4).

Pourquoi cette insistance sur la mort réelle du Christ ? — souffrance / sous Ponce Pilate, crucifixion, mort, ensevelissement, séjour des morts. C’est qu’on est au cœur du choc que représente la foi chrétienne : le Christ crucifié. Ce que Paul souligne comme scandale pour la raison (1 Corinthiens 1, 18 – 2, 8) : « la prédication de la croix est une folie pour ceux qui périssent […]sagesse qu’aucun des chefs de ce siècle n’a connue, car, s’ils l’eussent connue, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de gloire. »

La scandale s’est depuis déplacé, à l’époque moderne, vers la difficulté à recevoir un monde suprasensible. La dimension suprasensible des choses est toutefois à nouveau plus ou moins accessible grâce aux travaux de Jung ou de Henry Corbin.

Dans l’Antiquité, ce n’est pas la réalité du monde suprasensible qui pose problème pour la raison, mais sa coïncidence avec l’histoire — et pire que tout, avec la mort comme phénomène de cessation de l’être et comme humiliation / réduction à l’humilité radicale : réduit à rien.

La messianité de Jésus est donc un paradoxe, que souligne à l’envi, outre 1 Corinthiens 1 & 2, l’hymne de Philippiens 2 — tandis que l’Evangile de Jean transfigure le paradoxe en lisant la mort de Jésus — mort particulièrement humiliante dans l’Antiquité, la croix — comme sa glorification paradoxale.

« Jésus-Christ, existant en forme de Dieu, n’a point regardé comme une proie à arracher d’être égal avec Dieu,
mais s’est dépouillé lui-même, en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ;
et ayant paru comme un simple homme, (2-8) il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix.
C’est pourquoi aussi Dieu l’a souverainement élevé, et lui a donné le nom qui est au-dessus de tout nom,
afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans les cieux, sur la terre et sous la terre,
et que toute langue confesse que Jésus-Christ est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. »
(Philippiens 2, 6-11)

Il est donc, selon les symboles de la foi lisant le Nouveau Testament, réellement mort crucifié, ayant souffert, avant d’être réellement enseveli et, précise le symbole des Apôtres, être « descendu au séjour des morts » — littéralement (inferos) —, plutôt qu’enfers (inferna).

Cela dit, le texte de 1 Pierre 3, 18-20 est évoqué, qui parle de dimension spirituelle de sa descente au séjour des morts comme enfers — allusion au Tartare (2 Pierre 2, 4) — où son enchaînés les divinités / anges rebelles.

Si Calvin lit ce texte — la descente au séjour des morts — comme parlant de la souffrance du Christ à Gethsémani, Luther y voit le moment initial du triomphe du Christ sur la mort, et donc le moment initial de sa résurrection.

Sa résurrection est alors la manifestation à la foi des disciples de sa mort comme triomphe sur la mort — pour un règne ainsi déployé comme règne on ne peut plus universel : il est monté au ciel, il siège à la droite du Père tout-puissant qui lui a remis le jugement de toutes choses et un règne sans fin (Nicée-Constantinople).

La mort et la résurrection de Jésus sont alors comme « télescopées » : le Crucifié et le Ressuscité devenant quasiment synonymes. La mort du Christ est sa glorification.

« Père, glorifie ton nom ! Et une voix vint du ciel : Je l’ai glorifié, et je le glorifierai encore.
[…]
Jésus dit : Ce n’est pas à cause de moi que cette voix s’est fait entendre ; c’est à cause de vous.
Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors.
Et moi, quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi.
En parlant ainsi, il indiquait de quelle mort il devait mourir. »
(Jean 12, 28-33)

On est au cœur du paradoxe de la foi chrétienne : le culte d’un crucifié comme celui qui déploie la présence de Dieu, attestée par son relèvement d’entre les morts.


R.P.
Une lecture protestante des Credo.

Église réformée de Poitiers.
Catéchisme pour adultes.
2012-2013.
Chaque 3e mardi du mois à 20 h 30.
4) 5 février 2013 — Semaine sainte - Pâques