vendredi 10 juin 2016

L’Ecclésiaste - reprise et fin du discours



Ecclésiaste 12, 1b-7
[...] 2 — avant que ne s’assombrissent le soleil et la lumière
et la lune et les étoiles,
et que les nuages ne reviennent, puis la pluie,
3 au jour où tremblent les gardiens de la maison,
où se courbent les hommes vigoureux,
où s’arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses,
où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre,
4 quand les battants se ferment sur la rue,
tandis que tombe la voix de la meule,
quand on se lève au chant de l’oiseau
et que les vocalises s’éteignent ;
5 alors, on a peur de la montée,
on a des frayeurs en chemin,
tandis que l’amandier est en fleur,
que la sauterelle s’alourdit
et que le fruit du câprier éclate ;
alors que l’homme s’en va vers sa maison d’éternité,
et que déjà les pleureuses rôdent dans la rue ;
6 — avant que ne se détache le fil argenté
et que la coupe d’or ne se brise,
que la jarre ne se casse à la fontaine
et qu’à la citerne la poulie ne se brise,
7 — avant que la poussière ne retourne à la terre, selon ce qu’elle était,
et que le souffle ne retourne à Dieu qui l’avait donné.

13 Écoutons la conclusion de tout le discours :
Crains Dieu et observe ses commandements.
C'est là tout l'humain.
14 Car Dieu fera venir toute œuvre en jugement,
pour tout ce qui est caché
— que ce soit bien ou mal.

*

Vivre devant Dieu

Au terme du discours, terme qui s'annonce par un poème qui dit la brièveté de la vie, se prononce ce qui résume le tout de l'humain : « crains Dieu et observe ses commandements » (qui n'est donc pas un ajout qui viendrait corriger un livre et son constat sombre sur la vanité de toutes choses, mais qui en est au contraire la clé, par laquelle se reçoit cette vanité, sans que ce propos relève de la foi)…

Car « Dieu est au ciel et toi sur la terre » dit aussi l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 1). « Que tes paroles soient donc peu nombreuses »… Là, sur la terre, plutôt qu’en de vagues arrières-mondes, faire ce que ta main trouve à faire dans le temps bref qui t’est imparti :

Sous le soleil, cela sous un ciel inaccessible, signe d’un Dieu qui nous envoie sur la terre : « les choses cachées sont au Seigneur notre Dieu, les choses révélées sont pour nous et nos enfants, pour toujours, afin que nous mettions en pratique toutes les paroles de cette loi. » (Deutéronome 29, 28) — où l’on retrouve la conclusion de l’Ecclésiaste : « Crains Dieu et observe ses commandements. C'est là tout l'humain. » (ch. 12, v. 13)

La loi dont la source n'est ni une royauté ni un sacerdoce, mais qui s'ancre dans le mystère qui est que nous ne sommes pas la source de ce qui nous advient — la source de la loi du bien-vivre nous échappe aussi, ses préceptes aussi viennent de Dieu —, la loi comme indication de ce qu’est le bonheur, en ce temps-ci : dans une certaine qualité de relation au prochain sachant que le temps est bref pour l’animal social qu’est l’être humain.

Philosophie qui est aussi celle enseignée par Jésus — philosophie que l’on spécifie souvent à juste titre par ces mots, tirés du Sermon sur la Montagne : « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent. Alors vous serez enfants de votre Père qui est dans les cieux, car il fait lever son soleil sur les mauvais et sur les bons, et il fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense aurez-vous ? » (Matthieu 5, 44-46)…

Ladite récompense devient alors une qualité de vie en lien avec la compréhension que cela nous est donné en ce temps-ci, sous le soleil, dans ce temps de vanité.

*

De cette vie qui nous est donnée, nous ne sommes ni la source, ni le garant du bonheur que nous pouvons y cueillir : cela nous échappe largement, cela vient des puissances qui nous échappent et se résument à un nom, un concept : « Dieu » : la part qui ne nous échappe pas tout-à-fait est celle que l'Ecclésiaste nous invite à mettre en œuvre : un respect reconnaissant, une loyauté : « crains Dieu et observe ses préceptes » — dont le fondement aussi nous échappe : il y aurait à s'interroger sur la notion de commandements/préceptes donnée ici : référence à la loi commune (commune ici en Israël), dont la visée universelle rejoint la conscience humaine…
Et tout ce que ta main trouve à faire, fais-le. Cueille le bonheur où il t'est donné : bois de bon cœur ton vin et jouis de la vie avec la femme que tu aimes. Tout cela est don de Elohim, « Dieu » en français. « Dieu » comme pluriel conjugué au singulier : ne pas faire de tel ou tel aspect de l'origine indiscernable de ce qui nous advient, un objet de culte particulier — une idole. Au fond, l'origine indiscernable est irreprésentable, sous quelque figure que ce soit. C'est donc ce que le français a traduit par « Dieu ».


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dimanche 15 mai 2016

Christianismes d'Occident et temps des réformes



Développement ICI

*

Jacques Ellul, La Subversion du christianisme (Seuil, 1984) : « La question que je voudrais esquisser dans ce livre est une de celles qui me troublent le plus profondément. Elle me paraît dans l'état de mes connaissances insolubles et revêt un caractère grave d'étrangeté historique. Elle peut se dire d'une façon très simple : comment se fait-il que le développement de la société chrétienne et de l'Église ait donné naissance à une société, à une civilisation, à une culture en tout inverses de ce que nous lisons dans la Bible, de ce qui est le texte indiscutable à la fois de la Torah, des prophètes, de Jésus et de Paul ? [...] Si bien que d'une part on a accusé le christianisme de tout un ensemble de fautes, de crimes, de mensonges qui ne sont en rien contenus, nulle part, dans le texte et l'inspiration d'origine, et d'autre part on a modelé progressivement, réinterprété la Révélation sur la pratique qu'en avaient la Chrétienté et l'Église. Les critiques n'ont voulu considérer que cette pratique, cette réalité concrète, se refusant absolument à se référer à la vérité de ce qui est dit. Or, il n'y a pas seulement dérive, il y a contradiction radicale, essentielle, dont véritable subversion. »

Le diagnostic d'Ellul, qui n'est pas sans rappeler Kierkegaard, qu'il cite, est globalement irréfutable, le constat imparable. Cela dit, c'est là le réel : faut-il déplorer le réel, cela seul qui est advenu, l'inéluctable ?
N'ayant pas d'autre réel, s'il doit y avoir déploration, c'est celle plus radicale de l'inconvénient d'être né... en un monde où tout est toujours ambivalent.
C'est face à cette subversion du christianisme que sont apparus les mouvements de réforme, inscrits eux aussi malgré tout dans cette réalité inéluctablement subvertie.


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lundi 2 mai 2016

Le terme des choses



Ecclésiaste 11
1 Jette ton pain sur l'eau,
car avec le temps tu le retrouveras ;
2 donne une part à sept, et même à huit,
car tu ne sais pas quel malheur peut arriver sur la terre.
3 Quand les nuages sont remplis de pluie,
ils la déversent sur la terre ;
si un arbre tombe, vers le sud ou vers le nord,
c'est au lieu où l'arbre est tombé qu'il restera.
4 Qui observe le vent ne sème pas ;
qui regarde les nuages ne moissonne pas.
5 De même que tu ne sais pas comment le souffle ou les os
se forment dans le ventre de la femme enceinte,
de même tu ne connais pas l'œuvre de Dieu qui fait tout.
6 Dès le matin sème ta semence,
le soir ne repose pas ta main ;
car tu ne sais pas ce qui réussira, ceci ou cela,
ou si l'un comme l'autre sont également bons.
7 La lumière est douce ;
il est bon pour les yeux de voir le soleil.
8 Si donc quelqu'un vit beaucoup d'années,
qu'il se réjouisse de chacune d'elles,
et qu'il se rappelle que les jours de ténèbres seront nombreux :
tout ce qui arrive n'est que futilité.
9 Jeune homme, réjouis-toi de tes jeunes années,
que ton cœur te rende heureux pendant les jours de ta jeunesse ;
suis les voies de ton cœur et les regards de tes yeux ;
sache que pour tout cela Dieu te fera venir en jugement.
10 Écarte donc de ton cœur la contrariété,
éloigne le malheur de ta chair ;
car jeunesse et fraîcheur ne sont que futilité.

*

« Comme tu ne sais pas quel est le chemin du vent, ni comment se forment les os dans le ventre de la femme enceinte, tu ne connais pas non plus l’œuvre de Dieu qui fait tout. » (11:5)

« Jeune homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur à la joie pendant les jours de ta jeunesse, marche dans les voies de ton cœur et selon les regards de tes yeux ; et sache que pour tout cela Dieu t’appellera en jugement. » (11:9)

« Sache que pour tout cela Dieu t’appellera en jugement » : pas de « mais » (« mais sache » ?!) en hébreu ! Le jugement n'est pas tant le prix de la joie que la mesure de la joie que l'on a reçue ! C'est aujourd'hui qu'il s'agit de cueillir la joie avant que ne tombe le jour où la matérialité, les conditions ou les dispositions ne sont plus là pour l'accueillir !... « Au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux, où s'arrêtent celles qui meulent, trop peu nombreuses, où perdent leur éclat celles qui regardent par la fenêtre »... (ch. 12)…

« C'est une sale histoire de vieillir et je vous conseille de l'éviter si vous pouvez ! Vieillir ne présente aucun avantage. On ne devient pas plus sage, mais on a mal au dos, on ne voit plus très bien, on a besoin d’un appareil auditif pour entendre. Je vous déconseille de vieillir. » (Woody Allen, Cannes, mai 2010.)

*

Nous voilà quoiqu'il en soit, en regard de la brièveté de la vie et de la brièveté du temps et des circonstances favorables, en présence d'un appel à la générosité, à l'audace qu'elle suppose : les brèches de temps favorables prennent terme, plus vite qu'on n'a tendance à le croire, et ce qui n'aura pas été fait ou vécu ne pourra plus l'être quand il ne sera plus temps !

Entendre cela en sachant que le passé n'est plus, qu'il n'y a pas lieu de s'en morfondre, mais qu’aujourd’hui est le jour favorable pour répandre le bien qui profitera à tous, et quelque usage qu'il en soit fait. La parabole du semeur qui sème en tout temps et sur tout terrain n'est pas loin, dans l’observation que Dieu fait briller le soleil ou pleuvoir sans calculer sur qui le « mérite » ou pas. C'est aussi à une imitation de la générosité divine donnée dans les temps favorables que nous invite l'Ecclésiaste.


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lundi 11 avril 2016

Islam(s)


Le Taj Mahal (Inde), mausolée construit par l'empereur moghol Shâh Jahân en mémoire de son épouse Arjumand Bânu Begam (ceci n'est pas une mosquée !)


Développement ICI


Deux liens pour aller plus loin :
Adrien Candiard, op - Comprendre l’Islam (ou plutôt : pourquoi on n’y comprend rien) ;
Ousmane Timera - Le djihad dans le Coran.


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7) 12 & 14 avril - Islams (PDF) 


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samedi 2 avril 2016

Le Qohéleth — Le temps de la joie




Ecclésiaste 9, 10-12
7 Va, mange ton pain avec joie, et bois ton vin le cœur content :
déjà Dieu a agréé tes œuvres.
8 Qu'en tout temps tes vêtements soient blancs,
et que l'huile ne manque pas sur ta tête.
9 Jouis de la vie avec la femme que tu aimes,
pendant tous les jours de la vie futile que Dieu t'a donnée sous le soleil,
pendant tous tes jours futiles ;
car c'est ta part dans la vie et dans le travail que tu fais sous le soleil.
10 Tout ce que ta main trouve à faire, avec ta force, fais-le ;
car il n'y a ni activité, ni raison, ni connaissance, ni sagesse
dans le séjour des morts, où tu vas.
11 J'ai encore vu sous le soleil
que la course n'appartient pas aux rapides,
ni la guerre aux vaillants,
ni le pain aux sages,
ni la richesse aux intelligents,
ni la faveur à ceux qui savent,
car tous sont à la merci des temps et des circonstances.
12 L'être humain ne connaît pas plus son temps
que les poissons qui sont pris au filet, pour leur malheur,
ou que les oiseaux qui sont pris au piège ;
comme eux, les humains sont attrapés à l'heure néfaste qui s'abat sur eux à l'improviste.



Cf.

Luc 12, 16-20a
16 Il leur dit une parabole : La terre d'un homme riche avait beaucoup rapporté.
17 Il raisonnait, se disant : Que vais-je faire ? car je n'ai pas assez de place pour recueillir mes récoltes.
18 Voici, dit-il, ce que je vais faire : je vais démolir mes granges, j'en construirai de plus grandes, j'y recueillerai tout mon blé et mes biens,
19 et alors je pourrai me dire : « Tu as beaucoup de biens en réserve, pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois et fais la fête. »
20 Mais Dieu lui dit : Homme déraisonnable, cette nuit même ta vie te sera redemandée !


Matthieu 6, 19-21 & 25-34
19 Ne vous amassez pas de trésors sur la terre, où les vers et la rouille détruisent et où les voleurs fracturent pour voler.
20 Amassez-vous plutôt des trésors dans le ciel, là où ni vers ni rouille ne détruisent et où les voleurs ne fracturent ni ne volent.
21 Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur.
[…]
25 C'est pourquoi je vous dis : Ne vous inquiétez pas, pour votre vie, de ce que vous mangerez ou de ce que vous boirez, ni, pour votre corps, de ce dont vous serez vêtus. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement ?
26 Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment pas, ils ne moissonnent pas, ils ne recueillent rien dans des granges, et votre Père céleste les nourrit. Ne valez-vous pas beaucoup plus qu'eux ?
27 Qui de vous peut, par ses inquiétudes, rallonger tant soit peu la durée de sa vie ?
28 Et pourquoi vous inquiéter au sujet du vêtement ? Observez comment poussent les lis des champs : ils ne travaillent pas, ils ne filent pas ;
29 et pourtant je vous dis que pas même Salomon, dans toute sa gloire, n'a été vêtu comme l'un d'eux.
30 Si Dieu habille ainsi l'herbe des champs qui est là aujourd'hui et demain sera jetée au four, ne le fera-t-il pas à bien plus forte raison pour vous, gens de peu de foi ?
31 Ne vous inquiétez donc pas, en disant : « Qu'allons-nous manger ? » Ou bien : « Qu'allons-nous boire ? » Ou bien : « De quoi allons-nous nous vêtir ? »
32 — tout cela, c'est ce que les gens de toutes les nations recherchent sans relâche — car votre Père céleste sait que vous en avez besoin.
33 Cherchez d'abord le règne de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît.
34 Ne vous inquiétez donc pas du lendemain, car le lendemain s'inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine.

*

Il est manifeste, à la lecture parallèle de ces textes, que la sagesse, la philosophie de vie de Jésus est inscrite dans la lignée de l’Ecclésiaste.

Voilà qui nous permet d’entendre ce qu’il entend par « ciel » — « Amassez-vous des trésors dans le ciel… Car là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur. »

La clef de lecture de la philosophie de vie des évangiles serait donc à chercher dans la lignée biblique telle que rapportée ici par l’Ecclésiaste, plutôt que dans des envolées vers les arrières-mondes dénoncés par Nietzsche ; et initiées dans une compréhension un peu courte d’enseignements platoniciens — qui eux-mêmes n’invitent pas à ne pas vivre ici-bas, en ce temps-ci… Lectures erronées de « Platon », que l’on introduit dans la Bible au risque d’en faire un « opium du peuple » ou de déclencher là-contre les ires des désespérés joyeux se réclamant à cet appui de leur défiance à l’égard de la liberté de Jésus et des sages bibliques...

*

Et aussi…

« Si tu sais que l'autre […] ne peut être que ce qu'il est, comment lui en vouloir, comment ne pas lui pardonner ? […] Tu considéreras alors cet innocent avec une tendresse de pitié, et tu n'y auras nul mérite. » (Albert Cohen, Carnets 1978)

« Vis de telle sorte que tu doives souhaiter de revivre, c'est le devoir — car tu revivras, en tout cas ! Celui dont l'effort est la joie suprême, qu'il s'efforce ! Celui qui aime avant tout le repos, qu'il se repose ! Celui qui aime avant tout se soumettre, obéir et suivre, qu'il obéisse ! Mais qu'il sache bien où va sa préférence et qu'il ne recule devant aucun moyen ! Il y va de l'éternité ! » (Nietzsche, La Volonté de puissance, II, § 243)

« … Si notre âme a, comme une corde, une seule fois tressailli et résonné de bonheur […,] l'éternité tout entière était, dans cet instant unique de notre acquiescement, saluée, rachetée, justifiée et affirmée. » (Nietzsche, La Volonté de puissance, § 1032)

Mais « […] des milliers d’hommes auraient vécu dans le bonheur et la volupté, que les angoisses et les tortures d’un seul n’en seraient pas supprimées ; et mon bonheur présent n’empêche pas plus mes souffrances passées de s’être produites. Y aurait-il donc sur terre cent fois moins de mal qu’il n’y en a [… que] nous avons bien moins à nous réjouir qu’à nous affliger de l’existence du monde » ! (Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, PUF, p. 1338)


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7. 5 & 7 avril (ch. 9 &. 10) - Le temps de la joie - (PDF ici)


lundi 14 mars 2016

Christianismes des origines




Développement ICI


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6) 15 & 17 mars – Christianismes des origines (PDF) 


lundi 7 mars 2016

Le cœur tortueux




« Dieu a fait les hommes droits ; mais ils ont cherché beaucoup de détours. » (Ecclésiaste 7, 29)

*

Une citation — Cioran, Syllogismes de l'amertume, Œuvres, p. 760 :
« On rencontre la Subtilité :
chez les théologiens. Ne pouvant prouver ce qu'ils avancent, ils sont tenus de pratiquer tant de distinctions qu'elles égarent l'esprit : ce qu'ils veulent. Quelle virtuosité ne faut-il pas pour classer les anges par dizaines d'espèces ! N'insistons pas sur Dieu : son « infini », en les usant, a fait tomber en déliquescence nombre de cerveaux ;
chez les oisifs, — chez les mondains, chez les races nonchalantes, chez tous ceux qui se nourrissent de mots. La conversation — mère de la subtilité... Pour y avoir été insensibles, les Allemands se sont engloutis dans la métaphysique. Mais les peuples bavards, les Grecs anciens et les Français, rompus aux grâces de l'esprit, ont excellé dans la technique des riens ;
chez les persécutés. Astreints au mensonge, à la ruse, à la resquille, ils mènent une vie double et fausse : l'insincérité — par besoin — excite l'intelligence. Sûrs d'eux, les Anglais sont endormants : ils payent ainsi les siècles de liberté où ils purent vivre sans recourir à l'astuce, au sourire sournois, aux expédients. On comprend pourquoi, à l'antipode, les Juifs ont le privilège d'être le peuple le plus éveillé ;
chez les femmes. Condamnées à la pudeur, elles doivent camoufler leurs désirs, et mentir : le mensonge est une forme de talent, alors que le respect de la « vérité » va de pair avec la grossièreté et la lourdeur ;
chez les tarés — qui ne sont pas internés…, chez ceux dont rêverait un code pénal idéal. »


Une citation qui me semble donner une perspective pour relire le propos de l’Ecclésiaste ci-dessous :
« Voici ce que mon âme cherche encore, et que je n’ai point trouvé. J’ai trouvé un homme entre mille ; mais je n’ai pas trouvé une femme entre elles toutes [toutes "condamnées à la pudeur" : à camoufler !… quand un homme sur mille tout au plus pourrait échapper à "la subtilité" nécessaire à la survie de la plupart !]. Seulement, voici ce que j’ai trouvé, c’est que Dieu a fait les hommes droits ; mais ils ont cherché beaucoup de détours. » (Ecclésiaste 7, 28-29)

*

Le cœur reste de toute façon tortueux. Ne pas se leurrer là-dessus, tout en s’efforçant d'avoir un comportement droit, qui n’a pas pour fin non plus d’obtenir quelque rétribution…

Ecc 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence… »
Poursuivons toutefois la lecture de ce texte : Ecclésiaste 8 :
12 Le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence, je sais pourtant, moi, qu'il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui ;
13 mais il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu.
(Le "parce que" de la plupart des traductions est à comprendre avec précaution : c'est une interprétation plutôt qu'une traduction littérale. Cf. infra)

L’Ecclésiaste laisserait-il alors percer une éthique de la rétribution ?, une conviction intime selon laquelle au-delà des apparences, bien agir ouvrirait des lendemains meilleurs ? — « je sais pourtant… » Cette conviction intime contredirait-elle le début du verset selon lequel il n’y a apparemment pas de rapport entre bien ou mal agir et ce qui nous arrive ?
Ou renvoie-t-elle à un tout autre niveau, ouvrant alors vers le développement qui suit… Ecclésiaste 8 :
14 C'est une futilité qui a cours sur la terre : il y a des justes dont le sort conviendrait à l'œuvre des méchants, et des méchants dont le sort conviendrait à l'œuvre des justes. Je dis que c'est encore là une futilité.

… Annonçant le chapitre suivant, Ecclésiaste 9, 1 : tout est « entre les mains de Dieu. Ni l'amour, ni la haine, l'homme ne les connaît, tout cela le devance »… Et donc, « même sort pour le juste et pour le méchant » (9, 2)…

Évoquant le livre des Proverbes (1, 33) et le Psaume 37, l’Ecclésiaste (8, 12-13) avancerait donc l’objection qu’on lui opposerait volontiers, voulant que les injustes s’exposent à une rétribution redoutable en termes d’échecs, de maladies, de mort-même — rétribution que ne connaîtraient pas les justes, ou pas avec la même intensité.

L’Ecclésiaste connaît évidemment l’objection, mais ne fait pas cette interprétation-là des textes sur lesquels elle s’appuie… ne faisant donc pas sienne l'éthique de rétribution. « Tout cela devance l'humain » (9, 1). Nous voilà à nouveau au cœur de la question : nous sommes entés sur une mémoire qui précède même nos actes moraux ou immoraux, un acquis mémoriel collectif qui fait esprit du temps et qui relativise ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Car ce qui nous devance, c’est « l'amour comme la haine, l'être humain ne les connaît pas, tout cela le devance » ! On pourrait, en termes contemporains, parler d’ « inconscient collectif », cette épaisseur mémorielle partagée qui joue un si grand rôle dans l’établissement d’une éthique de société.

Ce qui est moral s’avère alors être fort variable en fonction des temps et des moments ; pouvant même éventuellement broyer qui ne se plie pas à l’esprit du temps — et fonder un sort catastrophique pour le juste. Le bonheur promis dans un comportement moral est alors d’une toute autre nature, en un tout autre domaine que ce que l’on envisagerait — d’où la tentation de le renvoyer à des lendemains hypothétiques auxquels l’Ecclésiaste a montré qu’il n’en faisait aucun cas.

Notons alors la contradiction apparente entre Ecclésiaste 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence » et Ecclésiaste 8, 13, le verset suivant : « il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu ». Alors, il prolongera son existence ou pas ?… Euh : les deux ! Il peut effectivement prolonger son existence, indépendamment de ce qu’il fait (comme tout le monde), mais il ne la prolongera évidemment pas éternellement (comme tout le monde). Et le concernant, précise l’Ecclésiaste, c’est « parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu. » (L'interprétation de cette proposition par un "parce que" est à recevoir avec prudence, l'expression "parce que" semblant induire ici, à tort, un rapport causal entre la crainte de Dieu et la durée de la vie.)

Ce n’est pas le sort qui change : la tombe de toute façon, pour les uns comme pour les autres. Ce qui change c’est son côté sanction de la vanité (pour les uns comme pour les autres) : la sanction tombe en termes de : à quoi bon s’être comporté avec injustice, se comporter avec injustice — c’est-à-dire, ne nous leurrons pas, dans le malheur intérieur —, quand cela ne débouche de toute façon que sur la tombe ?

Quand la crainte de Dieu, et l’agir juste, fondent au contraire une liberté et un vrai bonheur, en ce temps, parce que précisément on sait que l’injustice ne porte pas de fruit de bonheur, ni pour la victime, ni pour l’auteur de l’injustice.

« Il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui »… Le texte ne dit pas : « le juste prolongera ses jours ». Non, aucun garantie sur la durée ! Simplement il y aura du bonheur, qui fera défaut à l’injuste, dont la vie ne se prolongera pas non plus.

Autant donc opter pour le bonheur, qui est lié à la bonté, et à un ancrage moral dans la crainte de Dieu (nous ne maîtrisons pas ce qui nous advient) et l’observance de sa Loi — cela contre la morale du temps, morale moutonnière souvent immorale en regard des préceptes de Dieu — c'est-à-dire des préceptes référant à l'Autre et dessinant qu’ « il y a de l'autre », qui appelle au respect.


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