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lundi 12 mai 2014

En vue de ce qui vient




Dernières recommandations : Hébreux 12,14 – 13,25.


Hébreux 12, 14-17
14  Recherchez la paix avec tous, et la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur.
15  Veillez à ce que personne ne se prive de la grâce de Dieu; à ce qu’aucune racine d’amertume ne produise des rejetons et ne cause du trouble, et que plusieurs n’en soient infectés.
16  Veillez à ce que personne ne soit débauché ni profanateur comme Ésaü, qui pour un seul plat vendit son droit d’aînesse.
17  Vous savez que plus tard, quand il voulut hériter de la bénédiction, il fut rejeté, car il ne trouva pas moyen d’amener son père à changer d’avis, bien qu’il l’ait cherché avec larmes.


Ce n’est pas le moment de se décourager. L’auteur vient de le dire. Au contraire, sur la base de la promesse, sur la certitude la fidélité de Dieu, il faut se serrer les coudes et supporter les dernières épreuves du chemin de l’Exode vers le Royaume.

Parole appuyée par les références aux promesses messianiques des prophètes. Ici (ch. 12, v. 12-13) l’évocation d’Ésaïe est sensible : « le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes. Dans le repaire où gîte le chacal, l’herbe deviendra roseau et papyrus. Là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée » (És 35, 6-8a). Et de même : « Réconfortez, réconfortez mon peuple, dit votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem et proclamez à son adresse que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli, qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR deux fois le prix de toutes ses fautes. Une voix proclame: "Dans le désert dégagez un chemin pour le SEIGNEUR, nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu. Que tout vallon soit relevé, que toute montagne et toute colline soient rabaissées, que l’éperon devienne une plaine et les mamelons, une trouée ! » (És 40, 1-4).

Autant de textes dont on sait la signification quant à la promesse du Royaume et de la paix. La dimension du Royaume est clairement collective : la paix bien sûr, et la sanctification, c’est-à-dire la consécration à Dieu de chacun, qui a valeur pour tous : « la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur ». Ici encore le peuple croyant est présenté comme l’avant-garde l’humanité en marche vers sa paix, vers son héritage.

La grâce, la faveur de Dieu, est le fondement de ce qui vient et qu’annonce la communauté par son comportement jusqu’au cœur de la persécution.

Seulement cet avenir, cette promesse, ne doivent pas être perdus de vue. Il s’agit donc de ne pas abandonner, ne pas abandonner l’héritage promis — comme l’avait fait Ésaü —, car il n’y a nul salut hors cela.


Hébreux 12, 18-24
18  Vous ne vous êtes pas approchés, en effet, d’une montagne qu’on pouvait toucher et qui était embrasée par le feu, ni de l’obscurité, ni des ténèbres, ni de la tempête,
19  ni du retentissement de la trompette, ni d’une clameur de paroles telle que ceux qui l’entendirent demandèrent qu’on ne leur adresse pas un mot de plus.
20  Car ils ne supportaient pas cette injonction: Même si une bête touche la montagne, elle sera lapidée.
21  Et le spectacle était si terrifiant que Moïse dit: Je suis épouvanté et tout tremblant.
22  Mais au contraire vous vous êtes approchés de la montagne de Sion et de la cité du Dieu vivant, la Jérusalem céleste, des myriades d’anges;
23  de la réunion et de l’assemblée des premiers-nés inscrits dans les cieux; de Dieu, juge de tous; des esprits des justes parvenus à la perfection;
24  de Jésus, médiateur d’une nouvelle alliance; et du sang de l’aspersion qui parle mieux que celui d’Abel.


Comme le Tabernacle terrestre est l’image du Tabernacle céleste et éternel, la montagne du Sinaï est une réalité terrestre qui en signifie une autre, céleste et éternelle : la Sion spirituelle, celle de la Jérusalem céleste, cité du Dieu vivant.

La mise en parallèle du Sinaï et de Sion pour mettre en Lumière la distinction entre le fait terrestre et son fondement spirituel et éternel est en quelque sorte un classique, déjà utilisé par l’Épître de Paul aux Galates.

Cette distinction signifie ici à quel point le but, l’accomplissement de la promesse est en vue. La réalité éternelle promise depuis Abraham est à portée de main. Réalité céleste qui fonde jusqu’à la Révélation du Sinaï.

L’Épître rappelle alors la dimension redoutable et sainte de la Révélation du Sinaï, avec toute la pédagogie qui entoure l’exigence de respect de cette sainteté : les signes terrifiant, la proximité de la mort qui vaut jusque pour les bêtes. On a vu précédemment que le thème - figuratif - de la lapidation avait fonction pédagogique : dire la gravité et le sérieux de ce qui est vaut en théorie la sanction de la lapidation (qui, du fait de l’imperfection de la sainteté de quiconque, n’avait pas à être appliquée littéralement !).

L’auteur reprend cela pour dire le poids de ce qui s’approche, la réalité céleste, quand l’image de cette réalité, au Sinaï, a eu un tel poids.

La réalité éternelle, infiniment proche de nos êtres qu’elle fonde, est en effet à présent dévoilée comme telle par Jésus, médiateur de cette alliance éternelle, d’une justice plus significative encore que celle du juste assassiné, Abel. Ainsi, les portes de la Cité éternelle, certes redoutables, sont ouvertes toutefois, éternellement infiniment proches. Nos intelligences peuvent le savoir pleinement désormais.


Hébreux 12, 25-29
25  Prenez garde! ne repoussez pas celui qui vous parle. Car si ceux qui repoussèrent celui qui sur la terre les avertissait, n’ont pas échappé, à bien plus forte raison ne pourrons-nous échapper nous-mêmes, si nous nous détournons de celui qui, des cieux, nous avertit.
26  Sa voix ébranla alors la terre, et maintenant il nous a fait cette promesse: Une fois encore, je ferai trembler non seulement la terre, mais aussi le ciel.
27  Ces mots: Une fois encore montrent que les éléments ébranlés seront mis à l’écart, en tant que créés, afin que subsiste ce qui n’est pas ébranlé.
28  C’est pourquoi, puisque nous recevons un royaume inébranlable, ayons de la reconnaissance, en rendant à Dieu un culte qui lui soit agréable, avec piété et avec crainte.
29  Car notre Dieu est aussi un feu dévorant.


Une réalité fragile, qui passe, la réalité créée, celle dans laquelle nous cheminons. Et une réalité éternelle, inébranlable, qui n’est pas de cette création, et qui procède de Dieu.

Voilà la dualité dans laquelle nous place l’Épître aux Hébreux, nous permettant à la fois de ne pas nous étonner des épreuves et des malheurs qui adviennent, fût-ce la destruction du cœur symbolique du monde, le Temple. Cela est inéluctable puisque relevant de ce qui passe. Cela est donc, de ce fait, perçu comme autant d’avertissements dont les menaces, comme celles d’un « feu dévorant », se réalisent. C’est la voix même de Dieu qui porte les avertissements prophétiques concernant un monde propre à être ébranlé, à trembler, de par sa nature-même — et cela jusqu’aux cieux créés.

Fragilité évidente des choses créées d’un côté, éternité inébranlable en laquelle nous sommes invités à placer notre confiance de l’autre — mais non pas comme en un arrière-monde de toutes sortes d’illusions souhaitées, mais comme en une réalité dont le point d’ancrage est au cœur de la fragilité même qui nous atteint et que le Christ a partagée.

L’humanité trouve le cœur de sa réalité non pas dans quelque évanescence éthérée, mais dans sa nature passagère-même qui en désigne la profondeur et la vérité où le Christ nous a rejoints. C’est de la que se célèbre le culte de Dieu qui lui est agréable.


Hébreux 13, 1-14
1  Que l’amour fraternel demeure.
2  N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges.
3  Souvenez-vous de ceux qui sont en prison, comme si vous étiez prisonniers avec eux, de ceux qui sont maltraités, puisque vous aussi, vous avez un corps.
4  Que le mariage soit honoré de tous et le lit conjugal sans souillure, car les débauchés et les adultères seront jugés par Dieu.
5  Que l’amour de l’argent n’inspire pas votre conduite; contentez-vous de ce que vous avez, car le Seigneur lui-même a dit: Non, je ne te lâcherai pas, je ne t’abandonnerai pas!
6  Si bien qu’en toute assurance nous pouvons dire: Le Seigneur est mon secours, je ne craindrai rien; que peut me faire un homme?
7  Souvenez-vous de vos dirigeants, qui vous ont annoncé la parole de Dieu; considérez comment leur vie s’est terminée et imitez leur foi.
8  Jésus Christ est le même, hier et aujourd’hui; il le sera pour l’éternité.
9  Ne vous laissez pas égarer par toutes sortes de doctrines étrangères. Car il est bon que le cœur soit fortifié par la grâce et non par des aliments, qui n’ont jamais profité à ceux qui en font une question d’observance.
10  Nous avons un autel dont les desservants de la tente n’ont pas le droit de tirer leur nourriture.
11  Car les corps des animaux, dont le grand prêtre porte le sang dans le sanctuaire pour l’expiation du péché, sont brûlés hors du camp.
12  C’est la raison pour laquelle Jésus, pour sanctifier le peuple par son propre sang, a souffert en dehors de la porte.
13  Sortons donc à sa rencontre en dehors du camp, en portant son humiliation.
14  Car nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous sommes à la recherche de la cité future.


Les recommandations morales finales de l’Épître aux Hébreux s’inscrivent dans le cadre de la certitude qui la traverse : « nous n’avons pas ici-bas de cité permanente ».

En revanche, « Jésus Christ est le même, hier et aujourd’hui; il le sera pour l’éternité ».

Notre comportement s’établit à l’aune de ces deux certitudes. Hors du monde, en quelque sorte, puisque étant au fait de ce que nous sommes de passage, immigrants en ce monde. Cela fonde une éthique, en résonance à celle du premier immigrant de cette même foi, Abraham. D’emblée l’allusion est claire : « Que l’amour fraternel demeure. N’oubliez pas l’hospitalité, car, grâce à elle, certains, sans le savoir, ont accueilli des anges ».

Abraham : fidélité de Dieu aussi, qui fonde nos fidélités, depuis la fidélité conjugale jusqu’à la fidélité à Dieu en passant par les égards envers ses porte-paroles.

Statut passager qui vaut persécution aussi, avec nécessaire solidarité avec les emprisonnés. Statut passager qui veut défiance envers les valeurs passagères, depuis les idoles religieuses, jusqu’à l’idole monétaire, l’argent.

C’est cela aussi être en route vers la rencontre du Christ, « en dehors du camp, en portant son humiliation », « à la recherche de la cité future ».


Hébreux 13, 15-25
15  Par lui, offrons sans cesse à Dieu un sacrifice de louange, c’est-à-dire le fruit de lèvres qui confessent son nom.
16  N’oubliez pas la bienfaisance et l’entraide communautaire, car ce sont de tels sacrifices qui plaisent à Dieu.
17  Obéissez à vos dirigeants et soyez-leur dociles; car ils veillent personnellement sur vos âmes, puisqu’ils en rendront compte. Ainsi pourront-ils le faire avec joie et non en gémissant, ce qui ne tournerait pas à votre avantage.
18  Priez pour nous, car nous avons la conviction d’avoir une conscience pure avec la volonté de bien nous conduire en toute occasion.
19  Faites-le, je vous le demande instamment, afin que je vous sois plus vite rendu.
20  Que le Dieu de la paix qui a fait remonter d’entre les morts, par le sang d’une alliance éternelle, le grand pasteur des brebis, notre Seigneur Jésus,
21  vous rende aptes à tout ce qui est bien pour faire sa volonté; qu’il réalise en nous ce qui lui est agréable, par Jésus Christ, à qui soit la gloire dans les siècles des siècles. Amen!
22  Frères, je vous engage à supporter ce sermon! D’ailleurs, je ne vous envoie que quelques mots.
23  Apprenez que notre frère Timothée a été libéré. S’il vient assez vite, j’irai vous voir avec lui.
24  Saluez tous vos dirigeants et tous les saints. Ceux d’Italie vous saluent.
25  La grâce soit avec vous tous!


Le Temple détruit, que l’on se console, par le Christ crucifié, sacrifié, le sacrifice à Dieu devient « le fruit de lèvres qui confessent son nom ».

Un non qui se « confesse » aussi, autre forme de « sacrifice », par les actes de solidarité.

Solidarité aussi avec ceux qui accomplissent d’autres tâches, à commencer par les dirigeants ; à soutenir plutôt qu’à dénigrer ! — ce qui d’ailleurs tournerait au tort de chacun !

Solidarité aussi dans la prière.

La bénédiction finale donne explicitement la parole de la résurrection du Christ, sous-jacente dans toute l’Épître dans la conviction de sa préexistence. En lui est fondé ce qui se réalise au nom de Dieu, en lui est fondé tout avenir. Après la mention la communauté d’où écrit l’auteur, en Italie, ultime parole de confiance en guise de dernière salutation : « La grâce soit avec vous tous ! »


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
8) Mardi 13 & jeudi 15 mai 2014 | VII. La charité : 12,14 – 13,21. | Billet d'envoi : 13,22-25. (PDF).


samedi 5 avril 2014

La foi - "substance des choses qu’on espère"



sickpage: shuttermaki
(photo ici)

La foi - dans l’Épître aux Hébreux : 11,1 – 12,13.


Hébreux 11, 1-7
1  [...] La foi, c’est l’assurance des choses qu’on espère, la démonstration de celles qu’on ne voit pas.
2  C’est à cause d’elle que les anciens ont reçu un bon témoignage.
3  C’est par la foi que nous comprenons que le monde a été formé par la parole de Dieu, de sorte que ce qu’on voit ne provient pas de ce qui est visible.
4  C’est par la foi qu’Abel offrit à Dieu un sacrifice de plus grande valeur que celui de Caïn; par elle, il fut déclaré juste, Dieu lui-même rendant témoignage à ses offrandes; et par elles, quoique mort, il parle encore.
5  C’est par la foi qu’Hénoch fut enlevé, de sorte qu’il ne vit pas la mort; et on ne le trouva plus, parce que Dieu l’avait enlevé. Car avant son enlèvement, il a reçu le témoignage qu’il plaisait à Dieu.
6  Or, sans la foi, il est impossible de lui plaire; celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’il existe et qu’il récompense ceux qui le cherchent.
7  C’est par la foi que Noé, divinement averti de ce qu’on ne voyait pas encore et saisi d’une pieuse crainte, construisit une arche pour sauver sa famille; c’est par elle qu’il condamna le monde et devint héritier de la justice qui s’obtient par la foi.


L’Épître aux Hébreux nous a conduits jusqu’à ce ch. 11 dans sa conviction que si notre temps passager est en train de passer, si ce passage risque même de se faire dans la douleur, ce monde qui passe a un fondement inébranlable que le Christ est venu dévoiler.

Et cela de façon telle qu’ayant vécu la réalité de l’humanité, et cela jusqu’à la mort, il l’a conduite aussi, à travers ce passage de sa propre mort à son fondement éternel. Et cet accès n’est le fait que de la foi, de la foi seule, « substance des choses qu’on espère », « substance » littéralement selon le mot grec employé ici. Ce mot désigne le fondement de ce qui est, en dessous, ce qui se tient en dessous ; ici, ce qui se tient en dessous, ce qui fonde ce que l’on espère et que le Christ a dévoilé.

Rappelons que l’auteur de l’Épître tient là à ses lecteurs un propos visant à leur consolation dans un temps de détresse où ce qui tient lieu de cœur du monde et de sa relation avec Dieu, le Temple, est en proie à la violence de l’armée romaine, à la veille de sa destruction : la foi est la substance de ce que l’on espère. La foi, et rien, pas même l’Église où cette parole doit être proclamée. Comme le rite du Temple, seul rite biblique, symbolise une réalité éternelle, le rite de l’Église a fonction symbolique et la parole qu’elle porte désigne ce fondement éternel.

Les Églises et leurs rites relèvent du provisoire. Le Christ ne se confond pas avec une Église. La réalité éternelle sur laquelle il ouvre relève de la foi seule. L’auteur témoigne ainsi, malgré les différences notables qui l’en distinguent, de sa proximité d’avec Paul, avec lequel on l’a parfois confondu.

Ainsi, ce n’est pas celui qui a fait montre de puissance, Caïn que Dieu justifie, mais celui qui a foi, Abel. Ou encore, Hénoch qui selon la Genèse a accédé à la réalité éternelle par une élévation est le signe de la foi comme substance fondamentale. Noé qui selon la Genèse a traversé la destruction du monde par la foi en est un autre. « La justice s’obtient par la foi ».


Hébreux 11, 8-22
8  C’est par la foi qu’Abraham, obéit à l’appel (de Dieu) en partant vers un pays qu’il devait recevoir en héritage; et il partit sans savoir où il allait.
9  C’est par la foi qu’il vint s’établir dans la terre promise comme en un pays étranger, habitant sous des tentes, ainsi qu’Isaac et Jacob, héritiers avec lui de la même promesse.
10  Car il attendait la cité qui a de solides fondations, celle dont Dieu est l’architecte et le constructeur.
11  C’est par la foi aussi que Sara elle-même, malgré son âge avancé, fut rendue capable de donner le jour à une descendance, parce qu’elle tint pour fidèle celui qui a fait la promesse.
12  C’est pourquoi d’un seul homme—et d’un homme déjà atteint par la mort—sont issus (des descendants) aussi nombreux que les étoiles du ciel et que le sable qui est au bord de la mer et qu’on ne peut compter.
13  C’est dans la foi qu’ils sont tous morts, sans avoir obtenu les choses promises, mais ils les ont vues et saluées de loin, en confessant qu’ ils étaient étrangers et résidents temporaires sur la terre.
14  Ceux qui parlent ainsi montrent clairement qu’ils cherchent une patrie.
15  Et s’ils avaient eu la nostalgie de celle qu’ils avaient quittée, ils auraient eu l’occasion d’y retourner.
16  Mais en réalité ils aspirent à une patrie meilleure, c’est-à-dire céleste. C’est pourquoi Dieu n’a pas honte d’être appelé leur Dieu; car il leur a préparé une cité.
17  C’est par la foi qu’Abraham, mis à l’épreuve, a offert Isaac. C’est son fils unique qu’il offrait, lui qui avait reçu les promesses
18  et à qui il avait été dit: C’est par Isaac que tu auras une descendance qui porte ton nom.
19  Il comptait que Dieu est puissant, même pour faire ressusciter d’entre les morts. C’est pourquoi son fils lui fut rendu: il y a là un symbole.
20  C’est par la foi qu’Isaac bénit Jacob et Ésaü en vue de l’avenir.
21  C’est par la foi que Jacob, au moment de mourir, bénit chacun des fils de Joseph, et qu’il se prosterna en s’appuyant sur l’extrémité de son bâton.
22  C’est par la foi que Joseph, proche de sa fin, fit mention de l’exode des fils d’Israël, et qu’il donna des ordres au sujet de ses ossements.


L’Épître rappelle à présent que le peuple hébreu, auquel l'auteur s’adresse en quelque sorte à travers ses lecteurs fidèles du Temple, a été fondé sur la foi en une promesse concernant quelque chose qu’il ne voyait pas encore.

Pour cela, l’Épître remonte aux racines patriarcales, aux premiers temps de la constitution du peuple, d’Abraham à l’exil égyptien.

Aucun de tous ceux-là, d’Abraham à Joseph, qui n’ait cheminé par la foi sur les routes de la promesse.

Il n’est pas jusqu’aux passages les plus concrets qui n’aient été traversés par la foi, puisque sans la foi de Sarah, devenue trop âgée pour enfanter, Isaac n’aurait pas vu le jour indispensable pour qu’advienne la réalisation de la promesse !

Pas de retour possible vers une nostalgie d’un passé qui ne reviendra pas. Nous voilà « étrangers et résidents temporaires sur la terre. » En marche vers une autre patrie, « c’est-à-dire céleste ». La transposition, pratique typique de l’Épître aux Hébreux, est ici remarquable. Transposition immédiate. La promesse est au fond, en vérité, celle de la rencontre du fondement éternel de ce temps passager : la Cité céleste.

Promesse de résurrection : il n’est pas jusqu’à la ligature d’Isaac par Abraham qui ne soit lue à la lumière de la foi à la résurrection, qui s’est à présent approchée dans le Christ préexistant dans ce monde de la résurrection et venu la dévoiler dans notre temps passager.

C’est ainsi, qu’au moment même de la mort, au moment même de la sépulture, les gestes et rites de Jacob et de Joseph, depuis l’exil d’Égypte, signifient dans la foi la certitude de l’accomplissement de la promesse.


Hébreux 11, 23-40
23  C’est par la foi que Moïse, à sa naissance, fut caché pendant trois mois par ses parents; car ils virent que l’enfant était beau et ne craignirent pas l’édit du roi.
24  C’est par la foi que, devenu grand, Moïse refusa d’être appelé fils de la fille de Pharaon
25  aimant mieux être maltraité avec le peuple de Dieu que d’avoir la jouissance éphémère du péché.
26  Il estimait en effet que l’opprobre du Christ était une plus grande richesse que les trésors de l’Égypte; car il regardait plus loin, vers la récompense.
27  C’est par la foi qu’il quitta l’Égypte sans craindre la fureur du roi; car il tint ferme, comme voyant celui qui est invisible.
28  C’est par la foi qu’il fit la Pâque et l’aspersion du sang, afin que l’exterminateur ne touche pas aux premiers-nés des Israélites.
29  C’est par la foi qu’ils traversèrent la mer Rouge comme une terre sèche, tandis que les Égyptiens qui en firent la tentative furent engloutis.
30  C’est par la foi que les murailles de Jéricho tombèrent, après qu’on en eut fait le tour pendant sept jours.
31  C’est par la foi que Rahab la prostituée ne périt pas avec les non-croyants, parce qu’elle avait accueilli pacifiquement les espions.
32  Et que dirais-je encore? Car le temps me manquerait si je passais en revue Gédéon, Barak, Samson, Jephté, David, Samuel et les prophètes
33  qui, par la foi, vainquirent des royaumes, exercèrent la justice, obtinrent des promesses, fermèrent la gueule des lions,
34  éteignirent la puissance du feu, échappèrent au tranchant de l’épée, reprirent des forces après avoir été malades, furent vaillants à la guerre et mirent en fuite des armées étrangères.
35  Des femmes retrouvèrent leurs morts par la résurrection. D’autres furent torturés et n’acceptèrent pas de délivrance, afin d’obtenir une résurrection meilleure.
36  D’autres éprouvèrent les moqueries et le fouet, bien plus, les chaînes et la prison.
37  Ils furent lapidés, mis à l’épreuve, sciés, ils furent tués par l’épée, ils allèrent çà et là, vêtus de peaux de brebis et de peaux de chèvres, dénués de tout, opprimés, maltraités—
38  eux dont le monde n’était pas digne! errants dans les déserts, les montagnes, les cavernes et les antres de la terre.
39  Et tous ceux-là, qui avaient reçu par leur foi un bon témoignage, n’ont pas obtenu ce qui leur avait été promis.
40  Car Dieu avait en vue quelque chose de meilleur pour nous, afin qu’ils ne parviennent pas sans nous à la perfection.


Après les patriarches et le début de l’exil en Égypte, la revue des pères de la foi se poursuit avec Moïse et l’Exode et avec l’entrée en Canaan.

Moïse donné comme préfiguration du Christ par cette phrase célèbre et remarquable : « Il estimait en effet que l’opprobre du Christ était une plus grande richesse que les trésors de l’Égypte ». Le cœur de la vérité de l’humain est donné dans cette formule choc qui permet de saisir combien l’alternative à l’exil spirituel, le remède à la douleur de l’exil présente au fond des consciences, n’est pas dans une évasion éthérée, mais dans un regard sans concession sur la réalité de notre condition.

C’est aussi cela que symbolise le rite de la Pâques évoqué ici, où « l’aspersion du sang » sauve de « l'exterminateur ».

La contact avec le fondement éternel de nos êtres se fait dans la profondeur de la réalité, fût-elle douloureuse, pas dans sa fuite.

Il en est de même pour les triomphes évoqués ensuite :

Viennent alors les héros — ces anciens dirigeants du peuple que sont les juges —, les rois et les prophètes. Tous leurs combats ont été ceux de la foi en regard d’une promesse pour laquelle ils ont supporté toutes les persécutions, et dont la substance a été dévoilée dans le Christ : non pas de simples lendemains qui s’éloignent toujours et déchantent toujours, mais le fondement préexistant et inébranlable de ce qui passe — fondement qui en est la perfection.

La perfection. Ce qui « nous » a été accordé : « Dieu avait en vue quelque chose de meilleur pour nous, afin qu’ils ne parviennent pas sans nous à la perfection ». Communauté de combat, communauté de foi : la parole qui fonde éternellement le projet de Dieu s’est approchée, dévoilée par le Christ.


Hébreux 12, 1-13
1  Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée,
2  les yeux fixés sur Jésus, qui est l’auteur de la foi et qui la mène à la perfection. Au lieu de la joie qui lui était proposée, il a supporté la croix, méprisé la honte, et s’est assis à la droite du trône de Dieu.
3  Considérez en effet celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle opposition contre sa personne, afin que vous ne vous fatiguiez pas, l’âme découragée.
4  Vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang en combattant contre le péché.
5  Et vous avez oublié l’exhortation qui vous est adressée comme à des fils: Mon fils, ne prends pas à la légère la correction du Seigneur, Et ne te décourage pas lorsqu’il te reprend.
6  Car le Seigneur corrige celui qu’il aime, Et frappe de verges tout fils qu’il agrée.
7  Supportez la correction: c’est comme des fils que Dieu vous traite. Car quel est le fils que le père ne corrige pas?
8  Mais si vous êtes exempts de la correction à laquelle tous ont part, alors vous êtes des enfants illégitimes et non des fils.
9  Puisque nous avons eu des pères selon la chair, qui nous corrigeaient et que nous avons respectés, ne devons-nous pas, à plus forte raison, nous soumettre au Père des esprits pour avoir la vie?
10  Nos pères, en effet, nous corrigeaient pour peu de temps, comme ils le jugeaient bon; mais Dieu nous corrige pour notre véritable intérêt, afin de nous faire participer à sa sainteté.
11  Toute correction, il est vrai, paraît être au premier abord un sujet de tristesse et non de joie; mais plus tard elle procure un paisible fruit de justice à ceux qu’elle a formés.
12  C’est pourquoi redressez les mains abattues et les genoux paralysés.
13  Que vos pieds suivent des pistes droites, afin que ce qui est boiteux ne dévie pas, mais plutôt soit guéri.


Puisque Jésus est au fondement et au terme de la foi par laquelle advient le salut et le monde de paix espérés, reste à garder « les yeux fixés » sur lui en considérant que toutes les épreuves traversées, et toutes les épreuves qui s’annoncent, il les a connues.

Toujours cette exhortation à ne pas céder à la tentation de se décourager. D’autant plus que le combat n’est pas terminé. D’autres persécutions s’annoncent.

Ici l’auteur reprend le thème classique dans la Bible hébraïque de la persécution comme épreuve. L’image biblique classique pour cela est celle du creuset affinant l’or par le feu. Ici la comparaison est celle de la correction — à l’époque châtiment corporel par les verges. L’illustration est donc parlante. Elle dit beaucoup concernant la dimension extrêmement désagréable de ce que vivent les lecteurs de l’Épître.

Elle suggère aussi que le désagrément est partagé par Dieu. Non seulement en ce que le Christ nous a précédés dans l’épreuve, mais aussi — tout parent lecteur de l’Épître le comprend, et cela vaut aussi pour une époque où la pratique n’est plus aux châtiments corporels ! — le parent corrigeant son enfant en partage la souffrance : mais croit cependant devoir le faire pour son avenir.

Le propos de l’Épître n’est pas de dire la légitimité ou pas de la correction paternelle (et surtout pas du châtiment corporel !) — mais de fournir une théodicée (justification de Dieu) auprès de lecteurs qui doivent bien être tentés d’en vouloir à Dieu dont ils attendent la délivrance immédiate. Et loin de voir la délivrance, c’est la persécution qui sévit et s’amplifie. C’est cela que Dieu nous envoie tandis que nous persévérons ?

Voilà alors que l’auteur fait donc des lecteurs, via ce thème du châtiment, l’avant-garde de la purification du monde. Ils subissent par leur douleur, le prix de la solidarité avec le monde où ils cheminent — comme le Christ lui-même est venu en solidarité.

Le monde de violence qui est le nôtre, sort de cette violence dans la souffrance — que subissent les persécutés. C’est là la façon dont Dieu conduit le monde à sa perfection — hélas, on voit peu de délivrances face à l’oppression qui ne prennent pas un terme à travers des souffrances et des épreuves, souffrances dès lors décrites ici comme correction. En vue du « paisible fruit de justice à ceux qu’elle a formés ».

Gardons donc « yeux fixés sur Jésus ».

Ce n’est pas le moment de se décourager. L’auteur vient de le dire. Au contraire, sur la base de la promesse, sur la certitude la fidélité de Dieu, il faut se serrer les coudes et supporter les dernières épreuves du chemin de l’Exode vers le Royaume.

Parole appuyée par les références aux promesses messianiques des prophètes. Ici l’évocation d’Ésaïe est sensible : « le boiteux bondira comme un cerf et la bouche du muet criera de joie. Des eaux jailliront dans le désert, des torrents dans la steppe. La terre brûlante se changera en lac, la région de la soif en sources jaillissantes. Dans le repaire où gîte le chacal, l’herbe deviendra roseau et papyrus. Là on construira une route qu’on appellera la voie sacrée » (És 35, 6-8a). Et de même : « Réconfortez, réconfortez mon peuple, dit votre Dieu, parlez au cœur de Jérusalem et proclamez à son adresse que sa corvée est remplie, que son châtiment est accompli, qu’elle a reçu de la main du SEIGNEUR deux fois le prix de toutes ses fautes. Une voix proclame: "Dans le désert dégagez un chemin pour le SEIGNEUR, nivelez dans la steppe une chaussée pour notre Dieu. Que tout vallon soit relevé, que toute montagne et toute colline soient rabaissées, que l’éperon devienne une plaine et les mamelons, une trouée !" » (És 40, 1-4).


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
7) Mardi 8 & jeudi 10 avril 2014
VI. La foi : 11,1 – 12,13. (PDF)
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lundi 10 mars 2014

Offrande unique




Offrande unique du Fils : ch. 10, 1-39


Hébreux 10, 1-18
1  Ne possédant que l’esquisse des biens à venir et non l’expression même des réalités, la loi est à jamais incapable, malgré les sacrifices, toujours les mêmes, offerts chaque année indéfiniment, de mener à l’accomplissement ceux qui viennent y prendre part.
2  Sinon, n’aurait-on pas cessé de les offrir pour la simple raison que, purifiés une bonne fois, ceux qui rendent ainsi leur culte n’auraient plus eu conscience d’aucun péché?
3  Mais, en fait, par ces sacrifices, on remet les péchés en mémoire chaque année.
4  Car il est impossible que du sang de taureaux et de boucs enlève les péchés.
5  Aussi, en entrant dans le monde, le Christ dit: De sacrifice et d’offrande, tu n’as pas voulu, mais tu m’as façonné un corps.
6  Holocaustes et sacrifices pour le péché ne t’ont pas plu.
7  Alors j’ai dit: Me voici, car c’est bien de moi qu’il est écrit dans le rouleau du livre: Je suis venu, ô Dieu, pour faire ta volonté.
8  Il déclare tout d’abord: Sacrifices, offrandes, holocaustes, sacrifices pour le péché, tu n’en as pas voulu, ils ne t’ont pas plu. Il s’agit là, notons-le, des offrandes prescrites par la loi.
9  Il dit alors: Voici, je suis venu pour faire ta volonté. Il supprime le premier culte pour établir le second.
10  C’est dans cette volonté que nous avons été sanctifiés par l’offrande du corps de Jésus Christ, faite une fois pour toutes.
11  Et tandis que chaque prêtre se tient chaque jour debout pour remplir ses fonctions et offre fréquemment les mêmes sacrifices, qui sont à jamais incapables d’enlever les péchés,
12  lui, par contre, après avoir offert pour les péchés un sacrifice unique, siège pour toujours à la droite de Dieu
13  et il attend désormais que ses ennemis en soient réduits à lui servir de marchepied.
14  Par une offrande unique, en effet, il a mené pour toujours à l’accomplissement ceux qu’il sanctifie.
15  C’est ce que l’Esprit Saint nous atteste, lui aussi. Car après avoir dit:
16  Voici l’alliance par laquelle je m’allierai avec eux après ces jours-là, le Seigneur a déclaré: En donnant mes lois, c’est dans leurs cœurs et dans leur pensée que je les inscrirai,
17  et de leurs péchés et de leurs iniquités je ne me souviendrai plus.
18  Or, là où il y a eu pardon, on ne fait plus d’offrande pour le péché.


Les cultes sont du temps, l’éternité est de l’éternité. Les rites, tous les rites, sont symboliques. Il s’agit d’en venir au cœur de la réalité, qui n’est pas soumise aux fluctuations du temps. À nouveau, la « suppression du premier culte » ne consiste pas à un remplacement par un autre rituel ! — mais à l’ouverture sur l’éternité céleste, sur la réalité dont tout rite est le symbole.

Selon l’auteur, c’est au cœur de la réalité que le Christ a conduit. C’est le sens de la citation de la Bible (prise dans les Psaumes et Jérémie) : « tu n’as pas voulu de sacrifice ou d’offrande, tu m’as façonné un corps ». Sacrifice et offrande ont valeur symbolique. Le Christ préexistant revêtant le corps que Dieu lui « a façonné », y dévoile la réalité éternelle. Il y dévoile ce que les sacrifices et rites symbolisent et ne font que symboliser, avant comme après sa venue.

Tel n’est pas le cœur du rite. Le cœur de la signification du rite est dans ce que le Christ accomplit et manifeste. « Par une offrande unique, en effet, il a mené pour toujours à l’accomplissement ceux qu’il sanctifie ». Il n’y a d’entrée dans la présence de Dieu que par le don total : là se réalise le projet de l’Alliance. C’est là ce que le Christ seul a accompli, et que dès lors il a accompli pour nous. Plus d’offrande pour le péché quand on accède à la réalité céleste, qui est au-delà du péché. Pâque définitive où se dévoile la vérité de l’Alliance et de sa promesse. On retrouve les prophètes : Jérémie, cité, Ézéchiel aussi (ch. 37). On entre dans le domaine central de l’Alliance, au cœur où elle se scelle : dans l’intériorité, en deçà du rite : la Loi inscrite dans les cœurs. Cela ne dispense pas du rite, de ses symboles. Mais cela les met à leur place : pour nous, pour notre enseignement, et non pas pour Dieu ! Le rite a fonction pédagogique, avant comme après la venue du Christ.

La vérité de l’Alliance elle, se scelle dans les cœurs et les pensées.

*

Allons un pas plus loin, pour percevoir plus précisément quel est le bouleversement qu’initie Jésus en matière de sacrifice qui met fin au cycle du péché et de la culpabilité. Je m’en référerai à ce qu’a écrit René Girard sur le sacrifice en rapport avec le mimétisme (l’imitation les uns des autres) et à son lien avec la violence, et le péché et la culpabilité qu'il nourrit.

Si deux individus désirent la même chose, dit René Girard, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige. Il suffit d’observer la naissance d’une querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive, par exemple. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune — ce désir partagé qui lui donne tant de valeur ? Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir — ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la «crise mimétique») — fruit du péché, qui nous poursuit ensuite par la culpabilité.

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible).

Où on retrouve bien sûr, l’idée de sacrifice. C’est ainsi, précisément, qu’au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce «mécanisme salvateur» du groupe : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un «bouc émissaire» ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres. À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’il se pourra qu’un individu (ou une minorité) polarise l’appétit de violence.

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix. C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Mais l’illégitimité de cette violence va déboucher sur une sorte de réhabilitation des victimes. Pour un « plus jamais ça ».

« Plus jamais ça » ! Eh bien c’est précisément ce cycle infernal vers un «plus jamais ça» que les sacrifices rituels mettent entre parenthèse tandis que Jésus y met fin en ne s’y prêtant pas, en ne répliquant pas, en mourant, donc.

Une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon, déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l’acceptation de la violence contre soi — pour la stopper. Jésus acceptant la croix : c’est là sa mission. Peu dans l’histoire ont compris cela, même après Jésus.

Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche l’avènement du Royaume : il est venu stopper le cycle de la violence qui empêche la venue du Royaume.

Il se fait lui-même, qui est innocent, la victime qui met fin aux sacrifices par lesquels on détournait provisoirement la violence. Voilà ce que dit, en ses termes à elle, l’Épître aux Hébreux.

*

Hébreux 10, 19-31
19  Nous avons ainsi, frères, pleine assurance d’accéder au sanctuaire par le sang de Jésus.
20  Nous avons là une voie nouvelle et vivante, qu’il a inaugurée à travers le voile, c’est-à-dire par son humanité.
21  Et nous avons un prêtre éminent établi sur la maison de Dieu.
22  Approchons-nous donc avec un cœur droit et dans la plénitude de la foi, le cœur purifié de toute faute de conscience et le corps lavé d’une eau pure;
23  sans fléchir, continuons à affirmer notre espérance, car il est fidèle, celui qui a promis.
24  Veillons les uns sur les autres, pour nous exciter à la charité et aux œuvres bonnes.
25  Ne désertons pas nos assemblées, comme certains en ont pris l’habitude, mais encourageons-nous et cela d’autant plus que vous voyez s’approcher le Jour.
26  Car si nous péchons délibérément après avoir reçu la pleine connaissance de la vérité, il ne reste plus pour les péchés aucun sacrifice,
27  mais seulement une attente terrible du jugement et l’ardeur d’un feu qui doit dévorer les rebelles.
28  Quelqu’un viole-t-il la loi de Moïse? Sans pitié, sur la déposition de deux ou trois témoins, c’est pour lui la mort.
29  Quelle peine plus sévère encore ne méritera-t-il pas, vous le pensez, celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui aura profané le sang de l’alliance dans lequel il a été sanctifié, et qui aura outragé l’Esprit de la grâce?
30  Nous le connaissons, en effet, celui qui a dit: A moi la vengeance, c’est moi qui rétribuerai! Et encore: Le Seigneur jugera son peuple.
31  Il est terrible de tomber aux mains du Dieu vivant.


Résistance à la tentation de tout abandonner quand apparemment, non seulement le salut promis par Jésus n’apparaît pas de façon ostensible, mais quand par-dessus le marché, tout semble au contraire partir à vau l’eau. La menace romaine sur le Temple, la persécution…

Alors face à la tentation de l’apostasie (c’est bien ainsi que l’auteur l’interprète), les arguments classiques reprennent du service. Arguments des plus sévères : du jugement à la Loi de Moïse sur la lapidation ! « Quelqu’un viole-t-il la loi de Moïse? Sans pitié, sur la déposition de deux ou trois témoins, c’est pour lui la mort » ! Qu’on se rassure, la menace est livresque.

La tradition rabbinique nous permet de savoir que les lapidations envisagées par la Torah n’ont pas à être appliquées ! Elles ont valeur pédagogique : dire la gravité de la faute, mettre en garde contre le péril que fait courir à la société de tels dérapages. C’est dans cette tradition que Jésus s’inscrit en dénonçant la proposition de lapidation de la femme adultère (Jean 8). Et il le fait avec les mêmes arguments que les rabbins talmudiques. « Pour qui se prend le lapidateur, au fond non moins suspect que sa victime, pour la mettre à mort ? » Et Jésus, qui lui, est présenté comme le saint par excellence, de conclure en disant à la femme : « moi non plus, je ne te condamne pas, va et ne pèche plus ».

On est dans ce genre de menace pédagogique contre la gravité de tout abandonner, au moment où de plus, la victoire est à portée de main, au cœur même de la menace romaine. Malgré la menace le Christ a triomphé et apporté le salut définitif. Quelle stupidité que d’abandonner l’espérance et sa parole proclamée dans les assemblées (avec en grec un mot qui parle de « Synagogues ») que certains sont tentés d’abandonner !


Hébreux 10, 32-39
32  Mais souvenez-vous de vos débuts: à peine aviez-vous reçu la lumière que vous avez enduré un lourd et douloureux combat,
33  ici, donnés en spectacle sous les injures et les persécutions; là, devenus solidaires de ceux qui subissaient de tels traitements.
34  Et, en effet, vous avez pris part à la souffrance des prisonniers et vous avez accepté avec joie la spoliation de vos biens, vous sachant en possession d’une fortune meilleure et durable.
35  Ne perdez pas votre assurance, elle obtient une grande récompense.
36  C’est d’endurance, en effet, que vous avez besoin, pour accomplir la volonté de Dieu et obtenir ainsi la réalisation de la promesse.
37  Car encore si peu, si peu de temps, et celui qui vient sera là, il ne tardera pas.
38  Mon juste par la foi vivra, mais s’il fait défection, mon âme ne trouve plus de satisfaction en lui.
39  Nous, nous ne sommes pas hommes à faire défection pour notre perte, mais hommes de foi pour le salut de nos âmes.


L’exhortation à la persévérance s’appuyant sur l’appel à l’endurance, sur le rappel des combats passés et l’inopportunité de perdre leur bénéfice, n’est pas sans péril par rapport au fondement du salut : « Mon juste par la foi vivra » — citation d’Habacuc 2, 4.

Telle est la nuance que l’auteur de l’Épître apporte lui-même à son propos antécédent, expliquant en ces termes ce qu’il a voulu dire à travers ses menaces d’un côté et sa mise en exergue de la récompense à saisir de l’autre : nous sommes hommes et femmes « de foi pour le salut de nos âmes ».

C’est cette foi, seul fondement du salut, qu’il s’agit de ne pas abandonner. (Il n’a pas voulu dire à travers l’alternance de menaces et de promesses de victoire proche qu’il s’agirait de mesurer les acquis précédents de la foi.) C’est bien le fondement qu’il s’agit de ne pas lâcher, la foi. Il s’agit de ne pas faire défection par rapport à la foi qui tient à portée, déjà là, le triomphe espéré…


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
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V. Offrande unique du Fils : 10,1-39. (PDF)
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jeudi 13 février 2014

Dans le Tabernacle céleste




Jésus, grand desservant par sa vie : ch. 8 & 9


Hébreux 8
1  Or voici le point capital de ce que nous disons: nous avons un souverain desservant qui s’est assis à la droite du trône de la majesté divine dans les cieux;
2  il est ministre du sanctuaire et du véritable tabernacle, dressé par le Seigneur et non par un homme.
3  Tout souverain desservant, en effet, est établi pour présenter des offrandes et des sacrifices; d’où la nécessité, pour lui aussi, d’avoir quelque chose à présenter.
4  Or, s’il était sur la terre, il ne serait pas même desservant, étant donné qu’il y en a d’autres qui présentent des offrandes selon la loi.
5  Ceux-ci célèbrent un culte qui est une image et une ombre des réalités célestes, ainsi que Moïse en fut divinement averti, quand il allait construire le tabernacle: Regarde, lui dit (Dieu), tu feras tout d’après le modèle qui t’a été montré sur la montagne.
6  Mais maintenant, Christ a obtenu un ministère d’autant supérieur qu’il est médiateur d’une alliance meilleure, fondée sur de meilleures promesses.
7  Si, en effet, la première alliance avait été irréprochable, il n’y aurait pas lieu d’en chercher une seconde.
8  C’est bien en effet sous la forme d’un reproche que (Dieu) dit: Voici que les jours viennent, dit le Seigneur, Où je conclurai une alliance nouvelle avec la maison d’Israël, et la maison de Juda.
9  Ce ne sera pas comme l’alliance que j’ai traitée avec leurs pères, Le jour où je les ai pris par la main pour les faire sortir du pays d’Égypte. Puisqu’eux-mêmes n’ont pas persévéré dans mon alliance, Moi aussi je ne me suis pas soucié d’eux, dit le Seigneur.
10  Or voici l’alliance que j’établirai avec la maison d’Israël, Après ces jours-là, dit le Seigneur: Je mettrai mes lois dans leur intelligence, Je les inscrirai aussi dans leur cœur; Je serai leur Dieu, Et ils seront mon peuple.
11  Personne n’enseignera plus son concitoyen, Ni personne son frère, en disant: Connais le Seigneur! En effet, tous me connaîtront, Depuis le plus petit jusqu’au plus grand d’entre eux.
12  Car je leur ferai grâce de leurs injustices, Et je ne me souviendrai plus de leurs péchés.
13  En appelant nouvelle cette alliance, il a rendu ancienne la première. Or ce qui est ancien et vieilli, est sur le point de disparaître.


Nous voilà entre l’usure du temps et l’éternité de la parole de Dieu. L’usure du temps n’épargne pas même le Tabernacle construit sur l’ordre de Moïse. C’est qu’il a été construit dans le temps, avec des matériaux périssables.

Mais il l’a été sur le modèle céleste contemplé par Moïse, selon la Torah, au mont Sinaï. On reconnaît la lecture judéo-hellénistique que fait de ce texte l’auteur de l’Épître : le modèle céleste correspond au Tabernacle idéel et éternel, au monde des Idées préexistantes, en Dieu-même. Réalité éternelle, qui ne passe pas, qui n’est pas soumise au temps.

Le culte céleste est une image du culte éternel (où, selon l’Épître, autre figure : le Christ officie). (Figure d’un culte éternel et non pas culte à une image !)

Un office céleste du Christ, au cœur d’une réalité éternelle, distinct de l’office qui se déroule dans le tabernacle, ou le Temple — construits sur ce modèle céleste — où Jésus, non-lévite, ne pourrait pas, selon la Torah, officier.

L’Alliance dont il est question est donc l’Alliance éternelle. Non pas une autre Alliance, comme on a pris l’habitude de le croire (« nouvelle alliance » — « ancienne alliance »). Il s’agit l’Alliance scellée par Dieu, déjà avec Abraham, dont le fondement éternel est céleste, et dont les rites successifs sont autant d’expressions.

Cela correspond à la promesse donnée au Livre de Jérémie, cité ici (31, 31-34) : l’inscription « dans les cœurs » de l’Alliance dont les rites sont le symbole. L’auteur de l’Épître aux Hébreux se saisit de cet enseignement prophétique et en voit la manifestation en Jésus-Christ : prêtre préexistant dans le tabernacle éternel contemplé par Moïse, cœur de l’Alliance. Cette Alliance a été proclamée à plusieurs reprises comme étant éternelle, au-delà de ses manifestations temporelles rituelles, soumises au vieillissement et à l’usure comme la destruction du Temple n’en laisse point de doute. Mais que l’on se console, l’Alliance elle-même est indestructible. La manifestation, selon la foi de l’Auteur, en Jésus ressuscité, son témoin éternel, en est la garantie : telle est la consolation proposée par l’Épître aux Hébreux en ces temps de détresse.


Hébreux 9, 1-15
1  La première alliance avait donc un rituel pour le culte et un temple terrestre.
2  En effet, une tente fut installée, une première tente appelée le Saint, où étaient le chandelier, la table et les pains d’offrande.
3  Puis, derrière le second voile, se trouvait une tente, appelée Saint des Saints,
4  avec un brûle-parfum en or et l’arche de l’alliance toute recouverte d’or; dans celle-ci un vase d’or qui contenait la manne, le bâton d’Aaron qui avait fleuri et les tables de l’alliance.
5  Au-dessus de l’arche, les chérubins de gloire couvraient de leur ombre le propitiatoire. Mais il n’y a pas lieu d’entrer ici dans les détails.
6  L’ensemble étant ainsi installé, les prêtres, pour accomplir leur service, rentrent en tout temps dans la première tente.
7  Mais, dans la seconde, une seule fois par an, seul entre le grand prêtre, et encore, ce n’est pas sans offrir du sang pour ses manquements et pour ceux du peuple.
8  Le Saint Esprit a voulu montrer ainsi que le chemin du sanctuaire n’est pas encore manifesté, tant que subsiste la première tente.
9  C’est là un symbole pour le temps présent: des offrandes et des sacrifices y sont offerts, incapables de mener à l’accomplissement, en sa conscience, celui qui rend le culte.
10  Fondés sur des aliments, des boissons et des ablutions diverses, ce ne sont que rites humains, admis jusqu’au temps du relèvement.
11  Mais Christ est survenu, grand prêtre des biens à venir. C’est par une tente plus grande et plus parfaite, qui n’est pas œuvre des mains-c’est-à-dire qui n’appartient pas à cette création-ci,
12  et par le sang, non pas des boucs et des veaux, mais par son propre sang, qu’il est entré une fois pour toutes dans le sanctuaire et qu’il a obtenu une libération définitive.
13  Car si le sang de boucs et de taureaux et si la cendre de génisse répandue sur les êtres souillés les sanctifient en purifiant leur corps,
14  combien plus le sang du Christ, qui, par l’esprit éternel, s’est offert lui-même à Dieu comme une victime sans tache, purifiera-t-il notre conscience des œuvres mortes pour servir le Dieu vivant.
15  Voilà pourquoi il est médiateur d’une alliance nouvelle, d’un testament nouveau; sa mort étant intervenue pour le rachat des transgressions commises sous la première alliance, ceux qui sont appelés peuvent recevoir l’héritage éternel déjà promis.


L’Épître renvoie au Tabernacle, la Tente, nécessairement provisoire comme tente, où se célébrait le culte de l’Exode, plus précisément qu’au Temple. Description livresque donc, empruntée à la Torah, dans sa version grecque, celle des LXX, comme toutes les citations bibliques de l’Épître.

Le passé rendu nécessaire par le renvoi à un sanctuaire (c’est le mot employé, traduit ici par « temple » – v. 1), en l’occurrence une Tente (v. 2) du passé (le Tabernacle du désert) permet à l’auteur de souligner la dimension passagère, comme pour toute chose, du culte qu’il décrit. Culte « cosmique » (terme grec littéral traduit ici par « terrestre »), remarquable donc, mais nécessairement provisoire — tant que dure le monde (« cosmos »), mais seulement tant que dure le monde. Or, l’ancien monde est en train de passer.

Ayant décrit le Sanctuaire au passé, l’auteur passe ensuite au présent, pour parler de l’office. Il laisse ainsi à penser que le Sanctuaire, devenu le Temple de Jérusalem, n’a alors pas encore été détruit. Il n’en emploie pas moins toujours le terme « Tente » : provisoire, donc, comme le monde.

Provisoire qui est encore souligné par le fait, connu de tous, que le rituel des offrandes d’animaux est un rituel qui doit se répéter, y compris celui du Yom Kippour qui a lieu une fois l’an, célébré, celui-ci, dans le lieu très-saint, par le grand-prêtre uniquement, qui doit requérir ainsi le pardon des péchés, des siens y compris.

On retrouve ici la distinction des choses terrestres et des réalités célestes, ou de ce qui se voit et de ce qui existe en profondeur. Ou encore, peut-être plus éloquent ici, de notre présent et des enfouissements de notre mémoire. Cet « étagement » des enfouissements du passé peut, sous un certain angle, recouper la conception antique des cieux, considérés alors comme étagés. Au ch. 1, l’Épître aux Hébreux parle de même des « mondes », ou mieux des « temps », littéralement les « éons » — (le mot « éon » ne fait que transcrire le mot grec « aïon »), traduit, on l'a dit, par « les siècles » dans le « Notre Père », par exemple : « aux siècles des siècles ». Étagement mémoriel.

La mémoire ainsi étagée, comme les cieux, est aussi l’étagement des blessures, l’entassement d’un passé qui blesse et qui assaille le souvenir par le rappel des fautes, des péchés. Or c’est bien ce dont le rituel veut signifier le pardon. Et face aux blessures du passé, à la douleur récurrente, le signe du pardon se fera dans un rituel évoquant douleur et sang : le rituel sacrificiel. Rituel certes, chargé de cette faiblesse : la transposition, seulement symbolique, de la douleur dans la mort d’un animal. Et on sait très bien, l’auteur de l’Épître le rappelle, que cela est symbolique, que l’octroi du pardon est au-delà du rite, au-delà du sang des boucs et des taureaux, au-delà de la cendre de la génisse requise pour le rituel.

En bref, le Tabernacle céleste, le vrai Tabernacle qu’a contemplé Moïse et sur le modèle duquel il a fait construire le Tabernacle historique, est au-delà de ce qui se signifie par le rituel accompli dans le Tabernacle, ou le Temple, historiques.

Ce « lieu » céleste-là, cette « profondeur »-là, au-delà, ou en deçà, des abîmes de notre mémoire, lieu de notre vrai fondement, au cœur de Dieu, lieu d’en deçà, ou d’au-delà des blessures du temps, du péché et de la culpabilité, est le vrai cœur du vrai Sanctuaire. C’est là qu’officie le Christ éternellement, c’est là qu’il s’est offert lui-même éternellement (« par l’Esprit éternel ») une seule fois. Et cela, comme grand-prêtre, donc, mais puisque non lévite, selon l’ordre — éternel — de Melkisédeq.

S’étant « offert lui-même par l’Esprit éternel » : mourir à tout ce qui blesse est le passage, la traversée des cieux, des profondeurs de la mémoire, pour l’obtention de la paix. C’est là ce qu’a effectué le Christ, dévoilant le cœur de l’Alliance éternelle, le cœur de l’Alliance avec Abraham, et de la promesse faite à Abraham. C’est en ce sens que la mort du Christ est « intervenue pour le rachat des transgressions » en vue de « l’héritage éternel déjà promis ».


Hébreux 9, 16-28
16  Car là où il y a testament, il est nécessaire que soit constatée la mort du testateur.
17  Un testament ne devient valide qu’en cas de décès; il n’a pas d’effet tant que le testateur est en vie.
18  Aussi la première alliance elle-même n’a-t-elle pas été inaugurée sans effusion de sang.
19  Lorsque Moïse eut proclamé à tout le peuple chaque commandement conformément à la loi, il prit le sang des veaux et des boucs, puis de l’eau, de la laine écarlate et de l’hysope, et il en aspergea le livre lui-même et tout le peuple,
20  en disant: Ceci est le sang de l’alliance que Dieu a ordonnée pour vous;
21  puis il aspergea aussi avec le sang la tente et tous les ustensiles du culte,
22  et c’est avec du sang que, d’après la loi, on purifie presque tout, et sans effusion de sang, il n’y a pas de pardon.
23  Si donc les images de ce qui est dans les cieux sont purifiées par ces rites, il est nécessaire que les réalités célestes elles-mêmes le soient par des sacrifices bien meilleurs.
24  Ce n’est pas, en effet, dans un sanctuaire fait de main d’homme, simple copie du véritable, que Christ est entré, mais dans le ciel même, afin de paraître maintenant pour nous devant la face de Dieu.
25  Et ce n’est pas afin de s’offrir lui-même à plusieurs reprises, comme le grand prêtre qui entre chaque année dans le sanctuaire avec du sang étranger.
26  Car alors il aurait dû souffrir à plusieurs reprises depuis la fondation du monde. En fait, c’est une seule fois, à la fin des temps, qu’il a été manifesté pour abolir le péché par son propre sacrifice.
27  Et comme le sort des hommes est de mourir une seule fois, après quoi vient le jugement,
28  ainsi le Christ fut offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude et il apparaîtra une seconde fois, sans plus de rapport avec le péché, à ceux qui l’attendent pour le salut.


À partir de la connotation d’Alliance avec Testament, l’Épître poursuit sa réflexion autour de la question de la mort.

Il est depuis quelque temps question, dans son développement, des sacrifices, du sang qu’évoque leur pratique — bref, de la mort ; pour la vie. L’auteur vient de mettre ces sacrifices en rapport avec la mort du Christ, don de sa vie. Voilà qui évoque naturellement des références comme l’agneau de Dieu, signifiant pascal : la sortie d’Égypte — mais aussi référence au serviteur du livre d’Ésaïe, fréquemment évoqué dans la prédication du Nouveau Testament pour rattacher la mort de Jésus à la Pâque.

C’est autour de cette thématique que tourne le passage d’aujourd’hui. Mort comme lieu de scellement d’Alliance, Alliance comme Testament, donc. Le tout rappelé dans les sacrifices et notamment ceux du Yom Kippour, cela en regard de la question du pardon. Passage par delà la culpabilité, purification de la conscience. Passage de la culpabilité à la grâce. Passage : « Pessah » en hébreu : c’est la Pâque ! Passage du Christ de la mort à la vie. Passage unique par la mort, de celui qui demeure dans la préexistence divine, pour nous amener nous aussi « devant la face de Dieu ».

Le tout dans une évocation du rituel pascal, de Pessah, « ceci est le sang de l’alliance que Dieu a ordonnée pour vous », qui est aussi une évocation du rituel de la Cène, et qui renvoie au Christ.

« Le sort des hommes est de mourir une seule fois, après quoi vient le jugement », rappelle l’auteur. « Ainsi le Christ fut offert une seule fois pour enlever les péchés de la multitude » : texte décisif au temps de la Réforme pour contester le sacrifice de la messe, comme réactualisation du sacrifice du Christ, nécessairement unique. La Pâque éternelle est unique, le passage de la mort à la vie est unique.

Unicité décisive aussi, pour contrer ce qui a été appelé la théologie de la substitution par laquelle un certain christianisme a prétendu se substituer au judaïsme en portant un rite de remplacement. Rien de cela ici, point question de rite temporel en lieu et place du seul rite temporel dont il soit question dans la Bible : le rite mosaïque.

Le rite chrétien ne fait que s’y appuyer, comme rite d’un temps d’absence de Temple, simple alternative chrétienne à l’option synagogale pour la même absence de Temple.

Ce qui deviendra le rite chrétien naît de là, mais en aucun cas comme rite éternel. Le seul rite éternel que connaisse le christianisme est le rite céleste, sur le modèle duquel Moïse a établi le rite lévitique. Le christianisme reçoit la vie — et la mort — du Christ comme expression, et point de contact de cette réalité supra-historique avec l’Histoire. Le rite chrétien (les rites chrétiens) est (sont) moment d’expression symbolique, comme l’est (le sont) le rite juif (les rites juifs). Le rite chrétien n’est en aucun cas le dépassement a-temporel d’un précédent auquel il se substituerait. Le rite chrétien est lui aussi expression symbolique et historique — passagère — d’une réalité éternelle dont il perçoit pour sa part la manifestation dans un moment unique. La venue dans l’Histoire jusqu’à la mort, du Christ perçu, dans la foi à sa résurrection, comme préexistant, est reçu dès lors comme manifestation — unique — de cette réalité éternelle, exprimée dans l’Histoire par des rites. Une seule Alliance éternelle, un seul Testament, qui est passage — Pessah — de l’esclavage à la liberté, de la mort à la vie.


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
5) Mardi 11 & jeudi 13 février 2014
IV. Jésus, grand prêtre/desservant par son sang (= sa vie) : 8,1 – 9,28. (PDF)
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jeudi 9 janvier 2014

Desservant éternel




Jésus, Grand desservant éternel : 5,11 – 7,28.


Hébreux 5, 11 – 6, 8
11  Sur ce sujet, nous avons bien des choses à dire et leur explication s’avère difficile, car vous êtes devenus lents à comprendre.
12  Vous devriez être, depuis le temps, des maîtres et vous avez de nouveau besoin qu’on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu. Vous en êtes arrivés au point d’avoir besoin de lait, non de nourriture solide.
13  Quiconque en est encore au lait ne peut suivre un raisonnement sur ce qui est juste, car c’est un bébé.
14  Les adultes, par contre, prennent de la nourriture solide, eux qui, par la pratique, ont les sens exercés à discerner ce qui est bon et ce qui est mauvais.
1  Ainsi donc, laissons l’enseignement élémentaire sur le Christ pour nous élever à une perfection d’adulte, sans revenir sur les données fondamentales: repentir des œuvres mortes et foi en Dieu,
2  doctrine des baptêmes et imposition des mains, résurrection des morts et jugement définitif.
3  Voilà ce que nous allons faire, si du moins Dieu le permet.
4  Il est impossible, en effet, que des hommes qui un jour ont reçu la lumière, ont goûté au don céleste, ont eu part à l’Esprit Saint,
5  ont savouré la parole excellente de Dieu et les forces du monde à venir,
6  et qui pourtant sont retombés, - il est impossible qu’ils trouvent une seconde fois le renouveau, en remettant sur la croix le Fils de Dieu pour leur conversion et en l’exposant aux injures.
7  Lorsqu’une terre boit les fréquentes ondées qui tombent sur elle et produit une végétation utile à ceux qui la font cultiver, elle reçoit de Dieu sa part de bénédiction.
8  Mais produit-elle épines et chardons, elle est jugée sans valeur, bien près d’être maudite, et finira par être brûlée.


La foi ouvre l’accès à des réalités inaccessibles aux sens, inaccessibles à la vue. Hors la foi, ces réalités sont a priori incompréhensibles. Et voilà donc que les lecteurs ont de la difficulté à les comprendre (et on peut donc se mettre à leur place : ce qui ne se voit pas est difficilement accessible).

Voilà donc qu’ils n’ont pas assis — sur la foi — ce qu’ils auraient dû dès lors acquérir en compréhension. Bref, en termes imagés, ils n’ont pas assimilé une nourriture d’adultes dans la foi : ils en sont au lait, nourriture de bébés, facilement assimilable. Métaphore d’une incapacité à assimiler ce qui est au-delà des sens, au-delà du visible. Façon de dire « je crois ce que je vois », ou, à la limite, je veux bien croire ce qui ne demande pas trop d’efforts au-delà de ce qui se voit : les ablutions (le mot technique utilisé pour ce faire étant « baptême » – ici comme dans la traduction grecque de la Bible hébraïque dite des LXX, utilisée par l’Épître aux Hébreux. Le même mot pour « ablutions », « baptêmes », est employé par Luc, par ex.) ; les ablutions, donc, depuis les ablutions traditionnelles du judaïsme, voire celles de Qumran, jusqu’au baptême de Jean et au baptême chrétien (facile : cela se voit). On veut bien aller jusqu’à assimiler que cela symbolise le repentir et la foi en Dieu. Imposition des mains, de même : cela se voit. Mais dans tous les cas, on peine à en venir à la signification du rite concernant la dimension de l’Esprit Saint : la signification spirituelle.

On veut même aller jusqu’à admettre l’enseignement catéchétique sur la résurrection des morts et le jugement dernier (on n’est pas à une époque rationaliste : on peut admettre cette forme d’une fin de l’Histoire et d’un au-delà) ! On admet aussi les choses élémentaires de ce qu’ont dit les Apôtres sur le Christ. Là pourtant cela ne se voit pas ! On se contente de l’admettre : cet homme remarquable a existé ! Mais pas au point d’y voir un point de départ pour un approfondissement. Pas au point de réfléchir à la signification spirituelle que cela implique : il ne faut tout de même pas trop en demander ! Bref, rien en tout cela de suffisamment fermement cru pour que l’on bâtisse à partir de là.

Or c’est à cette réflexion, disons « métaphysique », ou « spirituelle », sur la base de la foi, que l’auteur se propose de conduire ses disciples. « Il faut croire lorsqu’on veut apprendre » enseigne le philosophe Aristote lui-même, ainsi que le rappellera Thomas d’Aquin ! « Il faut croire », préalable d’humilité pour tout disciple qui en sait au départ moins que son maître. Il faut donc accorder au maître un certain crédit. C’est l’équivalent de la foi aux réalités inaccessibles aux sens que requiert l’Épître aux Hébreux.

Et pourtant les lecteurs de l’Épître ont cru. Ils ont par là montré qu’ils ont reçu une part de la lumière céleste, bref qu’il ont participé au don de l’Esprit Saint. La chose est suffisante pour être cultivée, suffisante pour connaître un développement conséquent, suffisante pour que l’on ne se contente pas de vivre le rite sur ce qui se voit seulement, ou sur les rudiments catéchétiques comme simples éléments de répétition. Il y a pourtant là de quoi ancrer des convictions sur qui est vraiment Jésus, sur sa provenance céleste, et donc sur le sens de ce qu’il a accompli : sa mort comme œuvre sacerdotale par laquelle Dieu nous ouvre l’accès au Tabernacle céleste de sa grâce.

Sans quoi il n’y a là que crucifixion comme toutes les crucifixions qu’opèrent les Romains. Bref un Jésus cloué comme les autres cloués sans autre signification que cela, tragique. Sans sens rédempteur, sans sortie céleste pour notre rachat : bref le ramener sur la croix, le crucifier à nouveau. Où l’on en reste à ce que l’on voit : un crucifié !

Pour ne pas en rester là, une mort inutile comme l'on ressent toutes les morts, il faut cultiver le sens que la foi y dévoile, pour que la terre où elle a été semée ne reste pas en friche, qu’elle produise autre chose que des épines, qu'elle ne retourne pas au tohu-bohu, au chaos.


Hébreux 6, 9-20
9  Quoique nous parlions ainsi, bien-aimés, nous sommes convaincus que vous êtes dans des conditions meilleures et favorables au salut.
10  Car Dieu n’est pas injuste pour oublier votre action, ni l’amour que vous avez montré pour son nom par les services que vous avez rendus et que vous rendez encore aux saints.
11  Mais nous désirons que chacun de vous montre jusqu’à la fin le même empressement en vue d’une pleine espérance,
12  en sorte que vous ne soyez pas nonchalants, mais que vous imitiez ceux qui, par la foi et l’attente patiente, reçoivent l’héritage promis.
13  En effet, comme Dieu, en faisant la promesse à Abraham, ne pouvait jurer par un plus grand que lui, il jura par lui-même
14  en disant: Certainement, je te comblerai de bénédictions et je multiplierai ta descendance.
15  Et c’est ainsi qu’après avoir patiemment attendu, Abraham obtint ce qui lui avait été promis.
16  Car les hommes jurent par ce qui est plus grand qu’eux, et le serment, en confirmant leur parole, met un terme à toute contestation.
17  En ce sens, Dieu, voulant donner aux héritiers de la promesse une preuve supplémentaire du caractère immuable de sa décision, intervint par un serment,
18  afin que, par deux actes immuables, dans lesquels il est impossible que Dieu mente, nous ayons un puissant encouragement, nous dont le seul refuge a été de saisir l’espérance qui nous était proposée.
19  Cette espérance, nous l’avons comme une ancre solide et ferme, pour notre âme; elle pénètre au-delà du voile,
20  là où Jésus est entré pour nous comme un précurseur, devenu souverain sacrificateur pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédek.


Ce qui est acquis fait office de fondement pour ce qui se construit. Ce qui s’est bâti sur la foi subsiste. Ce qui correspond à la réalité de la mémoire : ce que j’ai fait, dit, vécu, etc., me constitue aujourd’hui. Je ne suis pas seulement la part superficielle de moi-même. Mon être d’aujourd’hui est constitué de tout le passé qui m’a mené à être ce que je suis. C’est mon matériau de base, posé sur une mémoire assumée ou niée, mais présente de toute façon. Rien de désespérant en cela, même en regard d’un passé très lourd : on a parlé du phénomène de la résilience (Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur) : c’est-à-dire résister à ce qui blesse et construire cependant pour le mieux. Il est toujours temps de bâtir pour le mieux.

Cela dit, un passé établi sur la foi, et qui s’est traduit en services rendus et en amour, est un fondement déjà solide. On est appelé à l’affermir encore. À bâtir encore sur la foi, comme Abraham a bâti sur la foi en la promesse de Dieu, d’autant plus solide et fiable que c’est celle de Dieu lui-même, établie sur la vérité de Dieu-même. Ce que l’auteur de l'Épitre illustre de cette référence biblique voyant Dieu jurer fidélité par lui-même !

C’est de cette même certitude que relève l’espérance en laquelle l’auteur de l’Épître invite ses lecteurs à tenir ferme. Une espérance qui s’illustre comme une ancre plongée au Temple céleste — au-delà du voile c’est-à-dire dans le lieu très saint. Il s’agit du lieu où entre le grand desservant pour l’office de Yom Kippour, lieu séparé par un voile, et où, nous a dit l’auteur, est entré Jésus comme grand desservant à la façon de Melchisédek.

L’auteur rappelle donc, avant d’aller plus loin, le fondement sur lequel il va s’avancer : le pardon, l’accès auprès de Dieu, est acquis par l’œuvre et la mort de Jésus, comme par un Yom Kippour accompli dans le Temple céleste.


Hébreux 7, 1-10
1  Ce Melkisédeq, roi de Salem, desservant du Dieu Très-Haut, est allé à la rencontre d’Abraham, lorsque celui-ci revenait du combat contre les rois, et l’a béni.
2  C’est à lui qu’Abraham remit la dîme de tout. D’abord, il porte un nom qui se traduit "roi de justice", et ensuite, il est aussi roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix.
3  Lui qui n’a ni père, ni mère, ni généalogie, ni commencement pour ses jours, ni fin pour sa vie, mais qui est assimilé au Fils de Dieu reste desservant à perpétuité.
4  Contemplez la grandeur de ce personnage, à qui Abraham a donné en dîme la meilleure part du butin, lui, le patriarche.
5  Or, ceux des fils de Lévi qui reçoivent le sacerdoce ont ordre, de par la loi, de prélever la dîme sur le peuple, c’est-à-dire sur leurs frères, qui sont pourtant des descendants d’Abraham.
6  Mais lui, qui ne figure pas dans leurs généalogies, a soumis Abraham à la dîme et a béni le titulaire des promesses.
7  Or sans aucune contestation, c’est l’inférieur qui est béni par le supérieur.
8  Et ici, ceux qui perçoivent la dîme sont des hommes qui meurent, là c’est quelqu’un dont on atteste qu’il vit.
9  Et pour tout dire, en la personne d’Abraham, même Lévi, qui perçoit la dîme, a été soumis à la dîme.
10  Car il était encore dans les reins de son ancêtre, lorsque eut lieu la rencontre avec Melkisédeq.


Retour sur le personnage de Melkisédeq dans la Genèse (ch. 14), ce personnage isolé auquel réfère le Psaume 110 pour y fonder la notion de sacerdoce royal messianique.

Melkisédeq, selon la Genèse, est roi de Salem, à laquelle on identifie Jérusalem, où régnera David, auquel est attribué et auquel renvoi le Psaume 110. Le sacerdoce mosaïque, institué par la Torah, est un sacerdoce légitimé dans la généalogie de Lévi, descendant d’Abraham « il était dans ses reins », dit l’Épître. Or, Abraham (et Lévi en lui) a reconnu symboliquement, à travers ses gestes envers lui, le sacerdoce de Melkisédeq, auquel renvoie le Psaume 110.

Et non seulement Melkisédeq n’est évidemment pas de la généalogie de Lévi, descendant d’Abraham, mais la Genèse ne lui attribue aucune généalogie précise. Voilà un personnage isolé, qui, pour l’Épître aux Hébreux, est, par là-même, chargé de signification. Cela en rapport avec la déclaration du Psaume 110 sur le sacerdoce messianique : compte tenu de l’identification de Salem, dont le nom signifie « paix » — comme le rappelle l’Épître — à Jérusalem, ville du roi messianique ; compte de tenu de cette autre signification, de son nom cette fois, Melkisédeq, « roi de justice », qui le fait préfigurer Jésus aux yeux de l’auteur de l’Épître ; compte de tenu de tout cela, il y a en ce personnage, via la déclaration du Psaume 110, un signe remarquable.

L’absence de généalogie précise du personnage de Melkisédeq, faisant que la Torah ne légitime pas son sacerdoce dans une succession temporelle comme le sacerdoce lévitique, devient signe de l’éternité et de l’unicité du sacerdoce de Jésus.


Hébreux 7, 11-28
11  Si on était parvenu à un parfait accomplissement par le sacerdoce lévitique, car il était la base de la législation donnée au peuple, quel besoin y aurait-il eu encore de susciter un autre desservant, dans la ligne de Melkisédeq, au lieu de le désigner dans la ligne d’Aaron?
12  Car un changement de sacerdoce entraîne forcément un changement de loi.
13  Et celui que vise le texte cité fait partie d’une tribu dont aucun membre n’a été affecté au service de l’autel.
14  Il est notoire, en effet, que notre Seigneur est issu de Juda, d’une tribu pour laquelle Moïse n’a rien dit dans ses textes sur les desservants.
15  Et l’évidence est plus grande encore si l’autre desservant suscité ressemble à Melkisédeq,
16  et ne devient pas desservant en vertu d’une loi de filiation humaine, mais en vertu de la puissance d’une vie indestructible.
17  Ce témoignage, en effet, lui est rendu: Tu es desservant pour l’éternité à la manière de Melkisédeq.
18  De fait, on a là, d’une part, l’abrogation du précepte antérieur en raison de sa déficience et de son manque d’utilité,
19  car la loi n’a rien mené à l’accomplissement, et, d’autre part, l’introduction d’une espérance meilleure, par laquelle nous approchons de Dieu.
20  Et dans la mesure où cela ne s’est pas réalisé sans prestation de serment-car s’il n’y a pas eu prestation de serment pour le sacerdoce des autres,
21  pour lui il y a eu le serment prononcé par celui qui a dit à son intention: Le Seigneur l’a juré et il ne reviendra pas sur cela: Tu es desservant pour l’éternité,
22  dans cette mesure, c’est d’une meilleure alliance que Jésus est devenu le garant.
23  De plus, les autres sont nombreux à être devenus desservants, puisque la mort les empêchait de rester;
24  mais lui, puisqu’il demeure pour l’éternité, possède un sacerdoce exclusif.
25  Et c’est pourquoi il est en mesure de sauver d’une manière définitive ceux qui, par lui, s’approchent de Dieu, puisqu’il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur.
26  Et tel est bien le grand desservant qui nous convenait, saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, élevé au-dessus des cieux.
27  Il n’a pas besoin, comme les autres grands desservants, d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses propres péchés, puis pour ceux du peuple. Cela, il l’a fait une fois pour toutes en s’offrant lui-même.
28  Alors que la loi établit grands desservants des hommes qui restent déficients, la parole du serment qui intervient après la loi établit un Fils qui, pour l’éternité, est arrivé au parfait accomplissement.


Pas de supériorité du christianisme sur le judaïsme, pas de supériorité d’un rite sur autre, ou d’une loi sur une autre, pas de remplacement d’une alliance temporelle par une autre alliance ultérieure. Rien de tout cela dans ce texte que l’on a pourtant investi de ce genre de significations !

Le retour au contexte est donc indispensable. Une seule religion biblique, alors : le judaïsme, qui est la seule religion des lecteurs de l’Épître.

Un sacerdoce, celui d’Aaron, dans la tradition lévitique, dont l’office est menacé par la menace sur le Temple, sa destruction, avérée ou imminente. Face à cela, l’Épître est une épître de consolation, adressée aux juifs « hébreux », c’est-à-dire, dans le vocabulaire de la diaspora, la religion de ceux qui vivent en Palestine (cf. Actes 6, v. 1) ; Épître adressée, sa théologie n’en laisse pas de doute, par un juif « helléniste », ceux de la diaspora, vivant probablement en Italie (cf. ch. 13, v. 24) — Rome ?

La théologie des « hellénistes », la théologie judéo-hellénistique, est élaborée dans la mouvance de la ville grecque d’Alexandrie, en Égypte — on en connaît le maître : Philon d’Alexandrie. Cette théologie est fortement marquée par une tendance à transposer les données historiques d’un texte vers une signification spirituelle.

L'Épître aux Hébreux relève de cette théologie. Ici la transposition tourne autour de la signification du Tabernacle décrit dans la Torah. Le Tabernacle historique, devenu historiquement le Temple, est voué à présent à une destruction imminente, ou déjà avérée. La consolation face à cela proposée par l’Épître repose sur sa théologie de la transposition : le Temple historique est passager, comme tout ce qui est historique, serait-ce religion ou rite. Le rite du Temple repose sur une succession sacerdotale dans la lignée lévitique d’Aaron, signe s’il en est de la dimension passagère de cela-même !

Que l’on se rassure, ce rituel historique, à présent menacé, n’en a pas moins une signification éternelle : le Tabernacle visible, devenu le Temple, est l’image, le symbole du vrai Tabernacle, céleste. Vocabulaire symbolique lui aussi, on le comprend. La verticalité visible du regard se portant vers les cieux signifie une autre verticalité, vers les réalités spirituelles : évidemment le Tabernacle céleste n’est pas à chercher dans une géographie céleste — dans l’espace intersidéral ! De même que lorsque l’on parle des réalités spirituelles en termes de profondeur et d’intériorité — le cœur : évidemment, il ne s’agit pas d’une intériorité matérielle ! À l’intérieur physique, il n’y a que des organes physiques, le cœur est une pompe ! L’intériorité ainsi désignée est celle d’une épaisseur « métaphysique », pas « physique ». La comparaison la plus significative serait peut-être celle qui réfère à la mémoire : on perçoit bien qu’il y a un passé, que l’on a un passé, « présent » et agissant « quelque part » en nous, en « profondeur ». Il serait vain de le chercher corporellement ! Il en est de même, donc du Tabernacle céleste ; au-delà de tout ce qui nous est accessible, ou au cœur le plus intime de notre intimité, cœur de la présence de Dieu, au-delà des zones accessibles de notre mémoire. Cœur mystérieux de nos êtres… Origine de notre Création. Préexistence. C’est là que s’opère la rencontre de Dieu. C’est là le cœur très saint du Tabernacle. C’est de ce cœur mystérieux de toutes choses que vient le Christ, pour nous rencontrer dans notre humanité et notre mortalité.

Tel est le cœur de l’Alliance, le cœur de la signification du rite, symbolisé par la référence à Melkisédeq concernant le sacerdoce messianique annoncé par le Psaume 110 — Melkisédeq devenu symbole de la signification éternelle du rite. On n’est plus dans l’histoire où évoluent tant Aaron et ses descendants, que les lecteurs, et l’auteur, de l’Épître.

Tel est le sens de ce serment de Dieu : « Le Seigneur l’a juré et il ne reviendra pas sur cela : Tu es desservant pour l’éternité ». Voilà qui est appliqué à Jésus en fonction de la foi à sa résurrection qui signe son existence éternelle. En sa seule œuvre d’Incarnation s’est ainsi opérée une œuvre éternelle, signe d’Alliance éternelle, d’une grâce et d’un pouvoir d’intercession inaccessibles à l’usure du temps et de l’Histoire.


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
4) Mardi 7 & jeudi 9 janvier 2014
III. Grand prêtre/desservant éternel : 5,11 – 7,28 (PDF)
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vendredi 13 décembre 2013

Desservant d'un sacerdoce céleste




Jésus, grand desservant fidèle et compatissant : Hébreux 3,1 – 5,10.


Hébreux 3, 1-6 :
1  Ainsi donc, frères saints, qui avez en partage une vocation céleste, considérez l’apôtre et le grand prêtre de notre confession de foi, Jésus.
2  Il est accrédité auprès de celui qui l’a constitué, comme Moïse le fut dans toute sa maison.
3  En fait, c’est une gloire supérieure à celle de Moïse qui lui revient, dans toute la mesure où le constructeur de la maison est plus honoré que la maison elle-même.
4  Toute maison, en effet, a son constructeur, et le constructeur de tout est Dieu.
5  Or Moïse fut accrédité dans toute sa maison comme serviteur en vue de garantir ce qui allait être dit,
6  mais Christ l’est comme Fils, et sur sa maison. Sa maison, c’est nous, si nous conservons la pleine assurance et la fierté de l’espérance.


Ce texte semble mettre (au v.3) en concurrence Moïse et Jésus, et par ricochet le judaïsme et le christianisme, pour affirmer la supériorité du second sur le premier et par ricochet du christianisme sur le judaïsme. Ainsi l’épître aux Hébreux serait une pierre à l’édifice de la « théologie de la substitution », qui a fait tant de dégâts dans l’histoire — théologie selon laquelle le christianisme serait venu remplacer un judaïsme relégué dans le passé… Réaffirmons d’emblée que cette lecture est erronée.

Première impression donc, cette lecture ne s’impose-t-elle pourtant pas ? Jésus ne semble-t-il pas donné comme supérieur à Moïse ?… Qu’est-ce à dire ? N’est-il pas effectivement question d’une concurrence entre deux fondateurs de deux religions ?

Relisons donc le début du passage. En fait, il faudrait relire tout le début de l’épître qui débouche sur ce passage. « Vous avez une vocation céleste » est-il dit aux lecteurs. Le début de l’épître présente en effet Jésus comme être céleste, préexistant, supérieur aux anges (ch. 1) et venant de cette préexistence céleste à la rencontre de l’humanité (ch. 2), précisément et concrètement en la descendance d’Abraham, pour lui signifier sa « vocation céleste ».

Voilà qui nous situe d’emblée, non pas dans l’histoire où pérégrinent Abraham et ses descendants, dont les lecteurs de l’épître, et Moïse comme fondateur de la religion qui est celle des lecteurs de l’épître, mais dans la préexistence céleste de Jésus à laquelle aussi sont appelés ces lecteurs.

Ni substitution d’une religion à l’autre, ni supériorité d’une religion sur l’autre. Une seule religion, celle d’Israël, à qui son rite a été donné par Moïse, rite qui est celui des lecteurs, qui vaut pour tout ce temps, tant que ce temps dure. Et d’autre part un monde céleste qui a été manifesté en Jésus, forme du Royaume qui vient de façon imminente : « vocation céleste », dès aujourd’hui, pour un Royaume qui s’annonce, celui promis dès Abraham et dont la maison gérée par Moïse est l’insertion dans l’histoire et dans le temps.

Et voilà que — c’est la confession de foi que l’épître aux Hébreux invite ses lecteurs à garder — le temps céleste du Royaume promis, le temps de la fin de l’exil s’est approché.

Et 70 est là, qui voit la destruction du Temple, fin de ce monde pour les témoins du Nouveau Testament, comme la destruction du premier Temple avait été la fin d’un autre monde. Anticipation de la fin du monde comme le déluge avait été la fin d’un premier monde (cf. 2 Pierre, ch. 3).

70, date autour de laquelle tourne l’épître aux Hébreux, comme tout le Nouveau Testament. Fin d’un monde, fin annoncée autour de laquelle va se mettre en place sur le rythme de la célébration des événements de la vie de Jésus (que l’on appellera « les faits chrétiens »), le rite de l’attente de la venue en gloire de Jésus.

En naîtra une seconde religion, en rien supérieure à la première, simplement caractérisée par la foi que le Royaume espéré (et l’on sait l’importance thème de l’espérance dans l’épître – cf. ch. 11) s’est approché, étant porté par Jésus.

C’est la foi scellée au dimanche de Pâques, dont ne parle pas explicitement l’épître aux Hébreux : la foi à la résurrection de Jésus est devenue l’attestation de son être, le fondement de la foi à sa préexistence, et le moment inaugural du Royaume espéré.

Dès lors la religion de ceux qui croient que le Royaume éternel s’est approché en Jésus coexistera avec celle de ceux qui garderont le rite de Moïse en l’attente de la venue visible et tangible du Royaume de Dieu dans l’histoire.

Pas de supériorité d’un homme sur un autre, ni a fortiori d’une religion sur une autre, mais la foi à la venue d’un Royaume éternel, préexistant, au terme imminent d’une histoire, terme signifié par la destruction du Temple — le Royaume éternel étant, lui, annoncé par la manifestation dans le temps de celui qui est perçu par la foi comme le Prince préexistant de ce Royaume.


Hébreux 3, 7-19 :
7  C’est pourquoi, comme dit l’Esprit Saint: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix,
8  n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération, au jour de la mise à l’épreuve dans le désert,
9  où vos pères me mirent à l’épreuve en cherchant à me sonder, et ils virent mes œuvres
10  pendant quarante ans. C’est pourquoi, je me suis emporté contre cette génération et j’ai dit: Toujours leurs cœurs s’égarent; ces gens-là n’ont pas trouvé mes chemins,
11  car j’ai juré dans ma colère: On verra bien s’ils entreront dans mon repos!
12  Prenez garde, frères, qu’aucun de vous n’ait un cœur mauvais que l’incrédulité détache du Dieu vivant,
13  mais encouragez-vous les uns les autres, jour après jour, tant que dure la proclamation de l’aujourd’hui, afin qu’aucun d’entre vous ne s’endurcisse, trompé par le péché.
14  Nous voici devenus, en effet, les compagnons du Christ, pourvu que nous tenions fermement jusqu’à la fin notre position initiale,
15  alors qu’il est dit: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération.
16  Quels sont, en effet, ceux qui entendirent et qui provoquèrent l’exaspération? N’est-ce pas tous ceux qui sortirent d’Egypte grâce à Moïse?
17  Et contre qui s’est-il emporté pendant quarante ans? N’est-ce pas contre ceux qui avaient péché, dont les cadavres tombèrent dans le désert?
18  Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ces indociles?
19  Et nous constatons qu’ils ne purent pas entrer à cause de leur incrédulité.


Voilà donc une entrée dans le repos de Dieu proposée comme quelque chose de bien particulier — relevant de l’impossible, qui s’oppose à « l’incrédulité », l’impossible donc qu’est la foi à autre chose. Où l’on retrouve la question de la vocation céleste.

Repos : le mot grec, « catapausis » (« catapause »), qui traduit l’hébreu « shabbath », désigne bien, comme l’hébreu, une cessation. (Il est frappant que cela soit aussi le sens de « nirvana » !) Cessation. Cessation de l’agitation, de ce qui exaspère. Cessation qui doit enfin advenir pour que cesse notre traversée du désert.

Comme ceux « dont les cadavres tombèrent dans le désert » (Hé 3, 17), nous voilà qui traînons un quotidien pesant, sans horizon autre que cet horizon qui recule sans cesse. Nous voilà ancrés dans la nostalgie d’un hier semblable à l’Égypte des courges d’abondance. Telle est l’incrédulité qui bouche toute possibilité de repos : la cécité à tout autre horizon, contre laquelle sonne la voix de l’Esprit saint.

« Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération », dit l’Épître citant le Psaume 95.

Au bout de l’horizon du temps, comme de la nostalgie des temps qui ne reviendront pas, il n’est que chemin de désert, et qu’hier emporté par le vent.


Hébreux 4, 1-16
1  Craignons donc, alors que subsiste une promesse d’entrer dans son repos, craignons que quelqu’un d’entre vous ne soit convaincu d’être resté en retrait.
2  Car nous avons reçu la bonne nouvelle tout comme ces gens-là, mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur fut d’aucun profit, car les auditeurs ne s’en sont pas pénétrés par la foi.
3  Nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos, dont il a dit: Car j’ai juré dans ma colère: On verra bien s’ils entreront dans mon repos! son ouvrage, assurément, ayant été réalisé dès la fondation du monde,
4  car on a dit du septième jour: Et Dieu se reposa le septième jour de tout son ouvrage,
5  et de nouveau dans notre texte: s’ils entreront dans mon repos.
6  Ainsi donc, puisqu’il reste décidé que certains y entrent, et que les premiers à avoir reçu la bonne nouvelle n’y entrèrent pas à cause de leur indocilité,
7  il fixe de nouveau un jour, aujourd’hui, disant beaucoup plus tard, dans le texte de David déjà cité: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs.
8  De fait, si Josué leur avait assuré le repos, il ne parlerait pas, après cela, d’un autre jour.
9  Un repos sabbatique reste donc en réserve pour le peuple de Dieu.
10  Car celui qui est entré dans son repos s’est mis, lui aussi, à se reposer de son ouvrage, comme Dieu s’est reposé du sien.
11  Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos, afin que le même exemple d’indocilité n’entraîne plus personne dans la chute.
12  Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser âme et esprit, articulations et moelles. Elle passe au crible les mouvements et les pensées du cœur.
13  Il n’est pas de créature qui échappe à sa vue; tout est nu à ses yeux, tout est subjugué par son regard. Et c’est à elle que nous devons rendre compte.


Retour de l’Épître aux Hébreux sur les lendemains de l’Exode. Méditation commune, traditionnelle : la génération du désert n’est pas entrée en Terre promise pour les raisons que rappelle la Torah. Bref, propos classique.

Classique encore le thème de l’exil qui se prolonge. On voit bien que l’on traîne, que la douleur et la misère persistent. On attend la délivrance.

L’Épître enchaîne là-dessus. La terre promise n’a bel et bien jamais été atteinte. Josué qui a guidé cette entrée n’a de fait pas procuré ce que l’on peut appeler un repos. Josué — c’est-à-dire un premier Jésus : même nom.

Josué, préfiguration de son homonyme Jésus qui, lui, procure le repos, repos qui n’est donc pas des combats de l’histoire, mais de l’entrée dans le repos de Dieu, dont le Christ préexistant, venant de ce repos même, est dès lors porteur.

C’est aujourd’hui, dans un aujourd’hui permanent, qu’est proposée l’entrée dans le repos. Il n’y a pas de demain pour cela, demain qui n’est que prolongation de l’histoire d’aujourd’hui et d’hier, qui engendre fatigues nouvelles et nostalgies d’hier irrémédiables.

Le repos de Shabbath symbolise et signifie dans le temps l’entrée dans le repos qui est au-delà du temps. C’est entre l’usure irrémédiable du temps et la vérité de l’éternité que tranche le glaive de la parole de Dieu : entre articulations et moëlles, entre psychè (« âme ») et souffle (« esprit ») d’éternité. De cette séparation, dès aujourd’hui, s’ouvre le repos.


Hébreux 4, 14 – 5, 10
14  Ayant donc un grand prêtre éminent, qui a traversé les cieux, Jésus, le Fils de Dieu, tenons ferme la confession de foi.
15  Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher.
16  Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu.
1  Tout grand prêtre, en effet, pris d’entre les hommes est établi en faveur des hommes pour leurs rapports avec Dieu. Son rôle est d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.
2  Il est capable d’avoir de la compréhension pour ceux qui ne savent pas et s’égarent, car il est, lui aussi, atteint de tous côtés par la faiblesse
3  et, à cause d’elle, il doit offrir, pour lui-même aussi bien que pour le peuple, des sacrifices pour les péchés.
4  On ne s’attribue pas à soi-même cet honneur, on le reçoit par appel de Dieu, comme ce fut le cas pour Aaron.
5  C’est ainsi que le Christ non plus ne s’est pas attribué à lui-même la gloire de devenir grand prêtre; il l’a reçue de celui qui lui a dit: Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré,
6  conformément à cette autre parole: Tu es prêtre pour l’éternité à la manière de Melkisédeq.
7  C’est lui qui, au cours de sa vie terrestre, offrit prières et supplications avec grand cri et larmes à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa soumission.
8  Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance,
9  et, conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel,
10  ayant été proclamé par Dieu grand prêtre à la manière de Melkisédeq.


On sait que les fêtes chrétiennes reprennent les fêtes juives. On a parfois remarqué qu’il y manquait Yom Kippour, le jour du pardon (littéralement dans la Torah : Yom Ha-kippourim, le jour des expiations). Pas de date d’un Yom Kippour chrétien en effet. Mais si l’on s’en tient à l’Épître aux Hébreux, le christianisme est en soi une reprise du Yom Kippour. Ce pourquoi Jésus est présenté comme le grand pontife — qui présidait la cérémonie de Kippour dans l’institution du culte au Tabernacle, selon la Torah, dont le culte au Temple était la reprise. Chose décisive pour l’Épître en regard de la destruction imminente, ou déjà avérée, du Temple par les Romains. Sous cet angle, l’Épître aux Hébreux est essentiellement une épître de consolation adressée à une communauté qui voit la destruction du cœur symbolique de son rite. Une autre proposition à côté de celle de la Synagogue, qui elle, réactualise la proposition cultuelle qui avait été celle mise en place lors de la destruction du premier Temple.

Concernant le Yom Kippour dans la Torah, il s’agit d’une entrée dans le lieu très saint du Tabernacle, entrée unique annuelle, réservée au seul grand-pontife, par laquelle était signifié le pardon des péchés. Le cœur du Tabernacle, ou du Temple, signifie le cœur de la présence de Dieu, le cœur de la Cité céleste. Or Jésus est présenté par l’Épître comme venant vers nous depuis la Cité céleste éternelle. Il vient de la préexistence éternelle, comme l’a manifesté sa résurrection.

Comme le grand pontife de façon symbolique dans le symbole du Tabernacle, ou du Temple, Jésus officie donc de façon actuelle et éternelle au cœur du sanctuaire céleste. Il est donc, pour l’Épître, le grand-pontife éternel, doté de toutes les qualités requises du grand-pontife : compassion, connaissance de la souffrance, humilité, humanité. Humanité qui a été pleinement sienne, sans qu’il n’ait cependant commis le péché commun aux êtres humains. Sa venue dans la faiblesse de la vie humaine, n’est pas la réduction à cette faiblesse, mais est elle-même acte de compassion, acte sacerdotal du Christ préexistant et éternel.

D’où l’application à Jésus de la Parole du Psaume 110 concernant le Messie : « Tu es pontife pour l’éternité, selon l’ordre de Melkisédeq ». On sait qui est Melkisédeq dans la Torah. C’est ce personnage dont Abraham reconnaît l’office sacerdotal (Genèse 14). C’est tout ce que l’on en sait. On verra que l’Épître y fonde (dans les chapitres suivants) la légitimité sacerdotale de Jésus, qui, dit-elle, n’était pas de lignée sacerdotale. Son absence de généalogie sacerdotale va être donc référée à l’absence de généalogie sacerdotale de Melkisédeq dans la Torah — qui devient du coup une sorte de préfiguration de Jésus.

Reste que le sacerdoce éternel est attribué à Jésus de par la foi à son origine éternelle, préexistante, qui le rend apte à officier auprès de Dieu, duquel il nous a obtenu le pardon. Application radicale de la déclaration du Psaume 110 concernant la fonction sacerdotale du Roi-Messie.

C’est le cœur de la confession de foi que l’auteur de l’Épître aux Hébreux demande à ses lecteurs de tenir fermement, et d’où procède la « pleine assurance de l’accès au trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu ».


R.P.
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
3) 10 & 12 décembre 2013 - II. Grand prêtre fidèle et compatissant : 3,1 – 5,10 (PDF).