jeudi 24 février 2011

Paul. Le salut par la foi




Où l’on passe de l’impossibilité de se sauver soi-même en accédant, à la justice dessinée par la loi, à la justice « imputée », déclarative…

Captifs d’un temps corrompu, participants et acteurs d’un temps corrompu, un seul constat s’impose : aucun débouché que le constat de cette captivité jusque dans la prétention à la vérité.

Or là s’esquisse l’issue. Reconnaître, confesser l’inéluctabilité de cette captivité, reconnaître sa propre captivité au mensonge est un point d’ancrage de la vérité !

Or le Christ est mort à ce temps corrompu et injuste, injuste jusqu’en ses mots mensongers, et il a été relevé par sa résurrection pour la vie radicalement nouvelle, étant au-delà de la mort.

Un moment qui dévoile la justice de la foi : rien en moi qui ne relève de ce temps corrompu d’en deçà de la mort, il n’est de salut que dans la mort à ce temps, à ses prétentions et à ses mensonges, pour ne recevoir de salut que de Dieu seul — Romains 1, 17 : « le juste vivra par la foi » (Habacuc 2, 4).


Romains 3
4 […] que Dieu soit vrai et tout être humain menteur, ainsi qu'il est écrit :
Afin que tu sois trouvé juste dans tes paroles
et que tu triomphes dans ton procès.
10 Comme il est écrit :
Il n'y a pas de juste, pas même un seul.
11 Il n'y a pas d'homme sensé, pas un qui cherche Dieu.
12 Ils sont tous dévoyés, ensemble pervertis,
pas un qui fasse le bien, pas même un seul.
13 Leur gosier est un sépulcre béant ;
de leur langue ils sèment la tromperie ;
un venin d'aspic est sous leurs lèvres ;
14 leur bouche est pleine de malédictions et d'amertume ;
15 leurs pieds sont prompts à verser le sang ;
16 la ruine et le malheur sont sur leurs chemins ;
17 et le chemin de la paix, ils ne le connaissent pas.
18 Nulle crainte de Dieu devant leurs yeux !
19 Or, nous savons que tout ce que dit la loi, elle le dit à ceux qui sont sous la loi, afin que toute bouche soit fermée et que le monde entier soit reconnu coupable devant Dieu.
20 Voilà pourquoi personne ne sera justifié devant lui par les œuvres de la loi ; la loi, en effet, ne donne que la connaissance du péché.
21 Mais maintenant, indépendamment de la loi, la justice de Dieu a été manifestée ; la loi et les prophètes lui rendent témoignage.
22 C'est la justice de Dieu par la foi en/de Jésus Christ pour tous ceux qui croient, car il n'y a pas de différence :
23 tous ont péché, sont privés de la gloire de Dieu,
24 mais sont gratuitement justifiés par sa grâce, en vertu de la délivrance accomplie en Jésus Christ.
25 C'est lui que Dieu a destiné à servir d'expiation par son sang, par le moyen de la foi, pour montrer ce qu'était la justice, du fait qu'il avait laissé impunis les péchés d'autrefois,
26 au temps de sa patience. Il montre donc sa justice dans le temps présent, afin d'être juste et de justifier celui qui vit de la foi en Jésus.
27 Y a-t-il donc lieu de s'enorgueillir ? C'est exclu ! Au nom de quoi ? Des œuvres ? Nullement, mais au nom de la foi.
28 Nous estimons en effet que l'homme est justifié par la foi, indépendamment des œuvres de la loi.


Romains 4
13 En effet, ce n'est pas en vertu de la loi, mais en vertu de la justice de la foi que la promesse de recevoir le monde en héritage fut faite à Abraham ou à sa descendance.
14 Si les héritiers le sont en vertu de la loi, la foi n'a plus de sens et la promesse est annulée.
15 Car la loi produit la colère ; là où il n'y a pas de loi, il n'y a pas non plus de transgression.
16 Aussi est-ce par la foi qu'on devient héritier, afin que ce soit par grâce et que la promesse demeure valable pour toute la descendance d'Abraham, non seulement pour ceux qui se réclament de la loi, mais aussi pour ceux qui se réclament de la foi d'Abraham, notre père à tous.
17 En effet, il est écrit : J'ai fait de toi le père d'un grand nombre de peuples. Il est notre père devant celui en qui il a cru, le Dieu qui fait vivre les morts et appelle à l'existence ce qui n'existe pas.
18 Espérant contre toute espérance, il crut et devint ainsi le père d'un grand nombre de peuples, selon la parole :Telle sera ta descendance.
19 Il ne faiblit pas dans la foi en considérant son corps — il était presque centenaire — et le sein maternel de Sara, l'un et l'autre atteints par la mort.
20 Devant la promesse divine, il ne succomba pas au doute, mais il fut fortifié par la foi et rendit gloire à Dieu,
21 pleinement convaincu que, ce qu'il a promis, Dieu a aussi la puissance de l'accomplir.
22 Voilà pourquoi cela lui fut compté comme justice.
23 Or, ce n'est pas pour lui seul qu'il est écrit : Cela lui fut compté,
24 mais pour nous aussi, nous à qui la foi sera comptée, puisque nous croyons en celui qui a ressuscité d'entre les morts Jésus notre Seigneur,
25 livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification.


*

« Compté comme justice » : « Être justifié » ne signifie pas « être rendu juste », mais « être déclaré juste ». Luther et la Réforme parlaient ainsi de justification « forensique », « étrangère », « extérieure », de ce mot qui a donné en français « forain », c'est-à-dire, extérieur, étranger, quelqu'un qui est d'ailleurs. De même, la justification selon la Bible, expliquaient Luther et les Réformateurs, nous est étrangère, elle nous vient d'ailleurs. Nous ne sommes pas justes en nous-mêmes. Dieu nous déclare justes, par la grâce, c'est-à-dire gratuitement. Cette justice qui n'est pas nôtre, qui est celle du Christ seul, est donnée gratuitement à notre seule foi. Nous sommes donc déclarés justes, ce que nous ne sommes pas — et non pas rendus justes, ce qui serait désespérant, puisqu'il nous faudrait sans cesse mesurer notre justification à nos œuvres de justice pour savoir si nous sommes réellement justifiés. Nous sommes déclarés justes par la seule grâce de Dieu et nous recevons cela, cette grâce gratuite, par notre seule foi.

*

Romains 7
14 Nous savons que la loi est spirituelle ; mais moi, je suis charnel, vendu comme esclave au péché.
15 Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais.
16 Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, je suis d'accord avec la loi et reconnais qu'elle est bonne ;
17 ce n'est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi.
18 Car je sais qu'en moi — je veux dire dans ma chair — le bien n'habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir,
19 puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais.
20 Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n'est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi.
21 Moi qui veux faire le bien, je constate donc cette loi : c'est le mal qui est à ma portée.
22 Car je prends plaisir à la loi de Dieu, en tant qu'homme intérieur,
23 mais, dans mes membres, je découvre une autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres.
24 Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ?
25 Grâce soit rendue à Dieu par Jésus Christ, notre Seigneur ! Me voilà donc à la fois assujetti par l'intelligence à la loi de Dieu et par la chair à la loi du péché.


*

Captivité et délivrance — ou : Religion des œuvres face à religion de la foi seule, religion d’une illusoire capacité humaine à se rendre digne de la faveur de Dieu, ou au contraire de la stricte incapacité — et, au cœur de ce dilemne, religion du libre-arbitre ou religion du « serf-arbitre », selon l'expression que Luther empruntera au Contra Julianum d'Augustin (II, viii, 23).

La nature centrale de ce dilemne est ce que face à Luther, avait bien compris Erasme, qui par son De libero arbitrio entendait atteindre le cœur du paulinisme de Luther : l'affirmation de la « corruption totale » du sujet humain, qui le rend incapable de faire quoi que ce soit pour son salut. Luther ne s'y trompe d'ailleurs pas non plus, écrivant à Erasme au début de sa réponse, De servo arbitrio :

« Toi, au moins, tu ne me fatigues pas avec des chicanes à côté sur la papauté, le purgatoire, les indulgences, et autres niaiseries qui leur servent à me harceler. Seul, tu as saisi le nœud, tu as mordu à la gorge » (Luther, Du Serf-arbitre).

*

De la captivité au péché au salut par la foi : Avant Luther, c’est Paul qui établissait la réalité de ce « serf-arbitre » — « captivité au péché » — pour affirmer la justification par la foi seule. L'idée selon laquelle nous aurions libre-arbitre pour succomber au mal ou accomplir le bien est sous-tendue par un optimisme — c'est cela que décèle Luther, — tel qu'il nous laisserait espérer en nous-mêmes, en une capacité qui serait nôtre et qui nous permettrait d'accomplir les bonnes œuvres par lesquelles on concevrait l'espérance de parvenir à se justifier devant Dieu. Mais la conscience de « captivité au péché » de notre mauvaise volonté, ne nous laisse d'espoir que dans la bonne nouvelle de la libération gratuite, indépendamment de tout mérite.



Paul (5) - Le salut par la foi
R.P., KT Adultes
Antibes 24.02.2011




jeudi 3 février 2011

« Si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu... »



« Si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect » (Le Talmud).

Le cas de la Côte d’Ivoire — trois interrogations : Jean-Claude Guillebaud, Olympe Bhêly-Quenum, Gaston Kelman...

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« Quelque chose commence à se troubler dans le discours médiatique concernant la Côte d'Ivoire. Une interrogation se répand dans l'opinion : tout n'est peut-être pas aussi simple qu'on l'a cru dans cette affaire. Jusqu'alors, nous pensions [...] : vaincu par les urnes, désavoué par une majorité d'électeurs, condamné par la communauté internationale unanime, Laurent Gbagbo s'accrochait coupablement au pouvoir, au risque de provoquer un carnage dans le pays. [...]

La cause paraissait donc entendue. La France comme l'Amérique et l'ONU avaient d'ailleurs reconnu en Alassane Ouattara le vrai vainqueur du scrutin, c'est-à-dire le président légitime. Plusieurs pays d'Afrique de l'Ouest, du même avis, se disaient prêts à intervenir militairement pour chasser le mauvais perdant du pouvoir. Je dois dire que c'est justement cette unanimité qui, depuis le début, m'a dérangé. J'ai pensé à une sage tradition juive, citée par Emmanuel Levinas dans l'une de ses « Leçons talmudiques » : si tout le monde est trop vite d'accord pour condamner un prévenu, alors mieux vaut le libérer, car tout jugement unanime est suspect » (Jean-Claude Guillebaud, janvier 2011).

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« Jamais dans l'histoire des relations franco-africaines, une crise n'aura soulevé autant de parti pris médiatico-politique en France que celle que vit la Côte d'Ivoire depuis bientôt une dizaine d'années.
Aujourd'hui, comme hier en septembre 2002, lors du déclenchement d'une rébellion militaire ouvertement soutenue, voire totalement planifiée par un chef d'État voisin, Blaise Compaoré, et fait inédit en Afrique subsaharienne, coupant le pays en deux, l'opinion publique africaine et internationale s'est vue servir une interprétation unilatérale, voire tronquée, des événements.
Et pour couronner le tout, voire pour conforter le courant d'opinion, la position officielle française s'est réduite à accabler le chef de l'État ivoirien, Laurent Gbagbo, à voir en lui le seul responsable de la rébellion qui a provoqué la partition du pays, et aujourd'hui, de la crise post électorale. [...]

Jamais l'ONU n'a outrepassé de telle manière son mandat, y compris au Timor oriental, au Kosovo, en République démocratique du Congo, pour ne citer que ces exemples. Faisant fi des institutions d'un pays souverain, membre des Nations Unies depuis cinquante ans, et ne se donnant pas le temps de permettre à la Commission électorale de débattre des contestations soulevées au cours des délibérations, M. Choi [représentant du secrétaire général de l’Onu] a incontestablement cédé aux pressions de certains pays, dont et surtout la France [...].

La crise post électorale en Côte d'Ivoire illustre à l'évidence la perpétuation de la politique d'ingérence de la France en Afrique, qui tout en ne prenant plus les formes caricaturales d'actions militaires directes destinées à maintenir l'ordre intérieur au profit de « présidents amis », n'en aboutit pas moins aux mêmes résultats que naguère » (Olympe Bhêly-Quenum, janvier 2011, citant le professeur de Droit Albert Bourgi).

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« Le désarmement de la rébellion [était le] préalable indispensable à la tenue d’élections fiables. La communauté internationale n’en a cure et pilonne systématiquement le président ivoirien élu, le pressant d’organiser les élections dans des conditions dont on sait qu’elles conduiront inévitablement vers une impasse.

Les élections ont lieu. Au Nord, la rébellion est toujours armée. Le lendemain du deuxième tour – le 29 novembre 2010 – la presse, qu’on la dise favorable à un bord ou à un autre, est unanime pour souligner la baisse de la participation par rapport au premier tour. On parle de 70%. Le même jour, un communiqué de l’ONUCI – la représentation armée des Nations Unies en Côte d’Ivoire - fait état d’un taux de participation «avoisinant les 70%». Le jour après, miracle, le taux de participation fait un bond de sauteur à la perche et franchit la barre des 80%.

La «communauté internationale» et l’ONUCI valident, adoubent leur champion, le portent sur les fonts baptismaux de l’innommable et le couronnent nuitamment dans son quartier général de campagne, sous l’œil attendri des ambassadeurs de France et des USA. [...]

La presse tout entière, de la plus révolutionnaire à la plus révoltante, à l’exception notable du Gri-Gri international – si j’en oublie, mea culpa - , relaie à l’envie, le discours nauséeux des politiques aveugles et les pétitions impies – le Monde des idées - d’une intelligentsia borgne en cette occasion – elle ne l’a pas toujours été, Dieu merci – que signent, assourdis par le tintamarre ambiant, quelques Africains dont l’un d’eux m’avouera implicitement son erreur et rectifiera le tir avec une tribune intermédiaire. [...]

Communauté internationale et consorts, me direz-vous un jour de quel charme improbable, de quelle virginité soudaine, vous habillez Alassane Ouattara l’ancien Premier Ministre dont on peut dire sans méchanceté aucune qu’il incarne un passé bien peu démocratique dont furent d’ailleurs victimes des ivoiriens coupables d’opposition, et son âme damnée le rebelle Guillaume Soro, improbable faiseur de rois, qui promet des châtiments à tire-larigot ! Me direz-vous un jour ce que vous récompensez en eux - pour Salomé, fille d’Hérodiade, ce furent ses talents de danseuse - pour leur offrir sur un plateau comme jadis celle de Jean-Baptiste, la tête de la Côte d’Ivoire qui ne vous appartient pas ! Quels intérêts – permettez-moi une naïveté passagère, ponctuelle – vous poussent à la diabolisation subite d’un homme, Laurent Gbagbo, qui fut le seul leader ivoirien à mener une opposition impossible mais pacifique à Félix Houphouët-Boigny, à accepter la prison et l’exil, à briguer la magistrature suprême, à la gagner en venant de l’opposition, sans jamais avoir compromis son combat par l’acceptation d’un maroquin corrupteur. [...]

Qui pourrait comprendre qu’au lendemain de la célébration du cinquantenaire des indépendances des anciennes colonies françaises d’Afrique, ce continent soit encore regardé avec les yeux du documentaire récemment diffusé par France télévision sur la Françafrique, documentaire inattendument prophétique, qui annonçait la victoire de Ouattara –, les explications alambiquées du réalisateur n’y pourront rien – alors qu’il avait été produit des mois avant les élections ivoiriennes ? Qui peut accepter qu’un certain Monsieur Choi se comporte encore comme un commandant de cercle ? Nos enfants ne nous mépriseraient-il pas à juste titre s’ils savaient que nous étions restés muets devant le spectacle grotesque d’une furtive proclamation de la victoire d’un candidat par les ambassadeurs étrangers dans son Quartier Général » (Gaston Kelman, janvier 2011).



mardi 25 janvier 2011

Paul. Juifs et Grecs. La question de la loi





Une loi posant avant tout un mode de comportement communautaire et traditionnel dans une cité donnée, le message évangélique étant, y compris dans son expansion aux nations, issu de la tradition d’Israël... Que va-t-on en faire, avec la venue des "Grecs" à l’Évangile ? — ne serait que sous l’angle le plus élémentaire de la fonction de la loi, comme règle pour vivre ensemble — l’usage politique de la Loi…

Après quelques débats, l’Église a opté comme la synagogue, recommandant aux non-juifs qui la rejoignent cet aspect de la Loi juive qu’on appelle "la loi de Noé", du nom du personnage biblique qui fait ancêtre commun de toutes les nations. Un accord consensuel que l’on trouve dans Actes 15.

Si en effet l'on considère attentivement cet accord, scellé à Jérusalem en Actes 15 (cf. v. 21), on remarque qu'il ne fait que reprendre l'enseignement synagogal à l'égard des craignant-Dieu, sans donner de précision supplémentaire. Cela correspond donc à ce que l'on appelle "la loi de Noé", ou "noachique", dont la pratique seule est requise des craignant-Dieu, dont la conversion totale au judaïsme sera toutefois bien accueillie.

Car il n'est pas exclu pour les craignant-Dieu de devenir prosélytes à part entière. C'est là, dans le judaïsme, passage à une étape supérieure dans la vie religieuse.

Les partisans de l'intégration plénière des païens chrétiens à la communauté juive pouvaient probablement par là introduire une subtilité du genre : certes les païens ne sont pas obligés de se faire circoncire, mais s'ils le font, c'est mieux. En quelque sorte, ils durciraient en "conseil spirituel" ce que Jacques se contente de ne pas exclure.

Subtile façon de ré-avancer ce que Jacques rejetait, d'où la difficulté qu'a Paul à s'appuyer sur l'accord de Jérusalem. Qu'il revendique toutefois.

*

On pourrait se demander si Paul ne chipote pas. En fait pour lui, l'enjeu est capital : il y va de l'avenir de la mission auprès des païens. Si, en effet, les païens chrétiens en viennent à considérer leur situation comme inférieure, et donc, préférablement provisoire, la large ouverture que permet la dispense du passage par les rites difficiles du judaïsme, et notamment la circoncision, est ruinée : devenir chrétien équivaut ultimement à devenir juif, avec toutes les difficultés rituelles traditionnelles pour les nouveaux venus. D'où l'ardeur de Paul à défendre sa cause.

D’autant que le risque est de voir conditionner le salut, gratuit, à quelque observance rituelle, légale, ou à une norme éthique donnée.

*

Le combat de Paul a des conséquences théologiques considérables : il lui permet de développer dans toute sa rigueur son enseignement sur la justification par la foi. C'est là le cœur de l'alliance, déjà pour Abraham, souligne-t-il. C'est par la confiance aux promesses de Dieu que s'obtient la justice, indépendamment de la pratique légale. C’est si vrai que cela concerne aussi ceux qui observent le cérémonial mosaïque, les juifs, comme Paul lui-même. L'observance de la Loi n'ajoute rien à leur justice, semblable à celle d'Abraham et scellée dans le Messie.

Il faut préciser, comme l'a compris Martin Luther, que cela ne concerne pas seulement les dispositions cérémonielles de la Loi, mais la Loi sous tous ses aspects : chez Paul, n'apparaît pas la distinction qu'a faite la théologie chrétienne ultérieure entre aspect moral et aspect cérémoniel.

Le fait qu'il n'y ait pas d'indices permettant de dire que Paul faisait une distinction moral / cérémoniel quant à la Loi soulève une difficulté : Paul serait-il antinomien ? Ouvrirait-il à un relativisme moral ?

C'est là un des arguments des opposants de Paul : "Christ serait-il serviteur du péché ?" Et c'est vraisemblablement une des raisons des développements moraux qui terminent ses épîtres : c’est aussi une réponse anticipée à l'objection d'encouragement au laxisme.

Paul a, en fait, une approche de la Loi qui lui est propre, riche et nuancée. Il en retient surtout la valeur pédagogique, "pour conduire au Christ". La loi en effet comme instance de comportement idéal, conduit celui qui s’y applique à découvrir que cet idéal demeure, quant à sa perfection, hors de sa portée. Quant à cette visée la Loi est vouée à l’échec. Échec dévoilé par la mort et la résurrection du Christ, qui fait accéder ceux qui croient à la vie de résurrection, au-delà donc du domaine de compétence de la loi, qui vaut en-deçà de la mort.

Cela pourrait faire croire que pour Paul la Loi est reléguée dans le passé. Il n'en est rien. Cette fonction pédagogique n'est pas abolie dans l'histoire avec la venue du Messie, ni même pour l'individu avec sa conversion au Messie : le Christ ressuscité est toujours notre avenir, et notre péché persistant, que révèle toujours la Loi, est toujours notre passé à surmonter dans la foi en Dieu.

En outre, pour fonctionner, cette dimension pédagogique de la Loi doit supposer de la part du croyant une prise au sérieux de son enseignement, et donc une valeur normative de Loi. C'est ici que se place la difficulté majeure : comment reconnaître la valeur normative de la Loi, tout en enseignant que les chrétiens païens sont dispensés d'en pratiquer les dispositions ?

Ici prend place la distinction, délicate, de la lettre et de l'esprit : la lettre de la Loi porte un enseignement, moral, qu’il s’agit de discerner, en usant de raison. Enseignement qui n'est pas sans rapprocher de l'idée de loi naturelle et qui fondera la distinction ultérieure entre aspect moral et aspect cérémoniel.

Pour Paul, la Torah n'en demeure pas moins l'expression de la Vérité, qui norme notre comportement. Elle n'est nullement abolie. Dans la foi qui reçoit la justification, est abolie la condamnation que fait peser la Loi sur celui qui la transgresse. Paul invite les païens à user de la Loi pour dégager le cœur de son enseignement, l'amour du prochain, mais les dispense de sa pratique littérale.

C'est dans cette perspective qu'il faut considérer sa comparaison, qui autrement, serait incompréhensible, entre la Loi mosaïque et les rites du paganisme ! (Galates 4, 8-10.) Juifs comme Grecs dépendent, quant à leur filiation abrahamique, de la foi en la promesse de Dieu scellée dans le Christ, et non d'un héritage naturel (cf. Jean-Baptiste, ou Jésus).

C’est à travers cette riche pensée théologique que Paul, par la controverse, met en place son message : la justification par la foi seule, indépendamment de toute pratique légale, pour une libération en vue de la consécration au service de Dieu, pour le prochain. C'est là l'enseignement de la Loi et le seul Évangile, Évangile qui permet de proclamer en Christ l'égalité des juifs et des païens.



Paul (4) - Juifs et Grecs. La question de la loi
R.P., KT Adultes
Antibes 27.01.2011




jeudi 13 janvier 2011

De la parole de liberté à ses fruits. Entre Paul et Matthieu




Matthieu 7, 21-29

21 Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : « Seigneur ! Seigneur ! » qui entreront dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux.
22 Beaucoup me diront en ce jour-là : « Seigneur, Seigneur, n'est-ce pas par ton nom que nous avons parlé en prophètes, par ton nom que nous avons chassé des démons, par ton nom que nous avons fait beaucoup de miracles ? »
23 Alors je leur déclarerai : « Je ne vous ai jamais connus ; éloignez-vous de moi, vous qui faites le mal ! »
24 Ainsi, quiconque entend de moi ces paroles et les met en pratique sera comme un homme avisé qui a construit sa maison sur le roc.
25 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont précipités sur cette maison : elle n'est pas tombée, car elle était fondée sur le roc.
26 Mais quiconque entend de moi ces paroles et ne les met pas en pratique sera comme un fou qui a construit sa maison sur le sable.
27 La pluie est tombée, les torrents sont venus, les vents ont soufflé et se sont abattus sur cette maison : elle est tombée, et sa chute a été grande.
28 Lorsque Jésus eut achevé ces discours, les foules étaient ébahies de son enseignement,
29 car il les instruisait comme quelqu'un qui a de l'autorité, et non pas comme leurs scribes.


Romains 3, 13-24

23 Tous ont péché et sont privés de la gloire de Dieu ;
24 et c'est gratuitement qu'ils sont justifiés par sa grâce, au moyen de la rédemption qui est en Jésus-Christ.


*

Matthieu semble s'opposer à ce que nous apprend Paul sur la parole qui libère, celle de la grâce seule reçue par la foi seule. Il n'est de fait pas rare d’opposer Matthieu à Paul.

Mais à y regarder de près...

Paul aux Romains, ch. 10, v. 8-10 : "Tout près de toi est la parole, dans ta bouche et dans ton cœur. Cette parole, c'est la parole de la foi que nous proclamons. Si, de ta bouche, tu confesses que Jésus est Seigneur et si, dans ton cœur, tu crois que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé. En effet, croire dans son cœur conduit à la justice et confesser de sa bouche conduit au salut."

Voilà qui induirait quelque chose de moins simple que l’opposition que l'on pose peut-être trop facilement entre Matthieu et Paul... Si l'on ajoute à cela les injonctions sur lesquelles Paul débouche invariablement en fin de ses épîtres, on se retrouve peut-être plus proche de Matthieu que prévu... Ex. Romains 12, 1-2 : "Je vous exhorte donc, frères, au nom de la miséricorde de Dieu, à vous offrir vous-mêmes en sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu : ce sera là votre culte spirituel. Ne vous conformez pas au monde présent, mais soyez transformés par le renouvellement de votre intelligence, pour discerner quelle est la volonté de Dieu : ce qui est bien, ce qui lui est agréable, ce qui est parfait."

Où l'on retrouve exactement ce que nous donne Matthieu, à savoir une parole reçue de façon intime : c'est bien le message central du Sermon sur la montagne (Mt 5-7) dont ce chapitre 7 donne l'issue.

La parole reçue dans l'intimité, "dans ton coeur", selon Ro 10, entre dans le concret tout d'abord en étant confessée (id. Ro 10). C'est aussi ce que dit Matthieu, parlant de ceux qui disent "Seigneur ! Seigneur !", tandis que - c'est déjà sous entendu dans la connotation négative de cette référence en Matthieu - cette confession est le premier temps d'une "incarnation" encore plus concrète de cette parole reçue et confessée.

Une "incarnation" qui en est le fruit. La parole reçue sauve seule. Et elle sauve concrètement, jusqu'au monde, à "la création entière qui en attend la délivrance" (Romains 8), en entrant concrètement dans le monde, en déployant ses aspect missionnaires, diaconaux, politiques...

En s'enracinant pour donner au salut appelé à emporter concrètement le monde, des fondations solides.

RP


vendredi 24 décembre 2010

La reconnaissance est un secret



Joyeux Noël !

Et ici : Message de Noël




Matthieu 1, 18-25
18 Voici quelle fut l'origine de Jésus Christ. Marie, sa mère, était accordée en mariage à Joseph ; or, avant qu'ils aient habité ensemble, elle se trouva enceinte par le fait de l'Esprit saint.
19 Joseph, son époux, qui était un homme juste et ne voulait pas la diffamer publiquement, résolut de la répudier secrètement.
20 Il avait formé ce projet, et voici que l'ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit : "Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint,
21 et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés."
22 Tout cela arriva pour que s'accomplisse ce que le Seigneur avait dit par le prophète :
23 Voici que la vierge concevra et enfantera un fils auquel on donnera le nom d'Emmanuel, ce qui se traduit : "Dieu avec nous".
24 À son réveil, Joseph fit ce que l'ange du Seigneur lui avait prescrit: il prit chez lui son épouse,
25 mais il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eût enfanté un fils, auquel il donna le nom de Jésus.


*

On a vu dimanche le problème de Joseph par rapport à cette fiancée étrange… En regard de cela, et du conte que nous venons d’entendre, je vous propose de considérer aujourd’hui un aspect qui a de quoi nous sembler étrange : la spontanéité avec laquelle Joseph accueille ce qui lui arrive…

Tout porte à penser que l’ange a mis Joseph au bénéfice d’un secret, le secret de la reconnaissance…

Mais revenons au problème de Joseph pour bien nous mettre à sa place…

Le texte nous présente Joseph au moment où il envisage de prendre des résolutions : rompre secrètement — car « il était un homme juste », nous dit l'évangile. On imagine que le texte suggère qu'à un certain point de la grossesse, il commençait à se poser des questions au sujet du ventre de sa fiancée.

Ce pourquoi il envisage de rompre : rappelons qu'à l'époque, les fiançailles étaient un contrat que normalement on ne rompait pas. C'était déjà un mariage, en quelque sorte ; une rupture était donc comme un divorce. Et il était inconcevable qu'avant le mariage proprement dit, le fiancé s’approche de sa promise. On restait à une distance relative, on était simplement promis l’un à l’autre, et cela ne se rompait pas.

D'où le problème qui se pose à Joseph : s'il ne rompt pas, on va le soupçonner lui d’avoir manqué de respect à sa promise ; et naturellement, de plus, il n'était peut-être pas non plus forcément enthousiaste à l'idée d'épouser une femme qui apparemment l’avait trompé. Mais s'il rompt, il expose Marie à l'humiliation publique, et par là-même à un avenir des plus sombres : ce qu'il veut lui épargner. Joseph envisage donc une voie moyenne : la rupture secrète.

C'est un ange, perçu en songe, qui le retient de mettre son projet de rupture à exécution et le rassure sur la probité de Marie.

Mieux, C’est du Messie qu’il s’agit, selon la vision du rêve (v. 20-21) : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse : ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint, et elle enfantera un fils auquel tu donneras le nom de Jésus, car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »

Et Joseph, à son réveil, obéit à la vision angélique. Il adoptera donc Jésus.

*

Cette spontanéité n’est-elle pas troublante ? On imagine volontiers, tout de même, un Joseph gêné aux entournures ! Certes, c’est le Messie attendu que le messager de son rêve lui annonce.

Mais tout de même… Le lendemain au village, qu’est-ce qu’on va dire ?… Cette fiancée pour laquelle on va le montrer du doigt. « Oh oh, ils ont fait Pâques avant Carême », selon la belle formule du temps de nos grand-parents ou arrière-grands-parents. Cela dans la meilleure des hypothèses. Car on peut aussi envisager les murmures sur son passage, genre : « Oh, le brave homme ! »

Bref pour Joseph, même après la vision de son rêve, tout aurait pu n’être pas acquis ! Beaucoup auraient pu envisager la rouspétance : « Mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? Messie, Messie ! Peut-être ; mais il aurait pu trouver quelqu’un d’autre ! Pourquoi moi, quand même ? Je suis un brave homme, qui ne demande que tranquillité ? Excusez-moi mais tout bien réfléchi, ange ou pas ange, moi je vais voir ailleurs, et lui il se débrouille avec sa mère du Messie ! »

Réaction normale quoi ! La rouspétance, qui n’est pas, semble-t-il, le fait du reste de la création, qui n’est pas le fait des animaux… Ce que le conte nous a rappelé. Avec la rouspétance on est dans l’humain, c’est-à-dire dans le religieux, puisque, on s’y accorde, une des caractéristiques de l’humain, c’est le religieux : les tombes intentionnelles disent les anthropologues, les premières tombes intentionnelles, précisent les paléontologues.

La rouspétance, ou l’humain, ou le religieux. La rouspétance comme début de la prière. Parce qu’après tout, qu’est ce que la rouspétance, sinon l’expression d’une plainte, d’une insatisfaction, adressée à qui au fond ? — sinon à Dieu : « qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » C’est la version mauvaise humeur de la prière de demande : « Seigneur, ne pourrais-tu pas faire que ma situation soit meilleure que cela ? » — demande tout à fait légitime tant il y a des situations qui sont épouvantables.

C’est la situation de Joseph ce jour-là, au fond, si l’on se met à sa place. La prière ! La prière non-dite, cachée, dans la rouspétance, et la prière formulée, qui demande un changement de situation. Situation de Joseph. 1°) Rouspétance : « mais qu’est-ce que j’ai fait au bon Dieu ? » 2°) Demande : « ne peux-tu pas confier ton Messie à un autre ? »

Ce sont les deux premiers temps du déplacement de la prière : de la rouspétance à la demande exprimée, avant le troisième temps, ce temps dont Joseph montre à son réveil qu’il est le sien. Le temps de la reconnaissance : toutes choses concourent au bien de ceux qui aiment Dieu » en dira Paul, en écho au Psaume que Joseph, en lecteur de la Bible a dû méditer : « fais du Seigneur tes délices, et il te donnera ce que ton cœur désire »… Joseph était un homme juste…

Le reconnaissance est donc un secret, un secret qui fait ressortir la justice de ceux à qui il est dévoilé. Le secret de l’émerveillement spontané qui meut la création, mais qui semble-t-il, a échappé aux hommes. Un secret, qui est celui du bonheur le plus profond, et qui va être plus difficile à transmette aux hommes. C’est le secret de Noël, le cœur de son message.

Réentendons la fin du conte :

« Quand le soleil se coucha sur Bethléem, toute la création, hormis les hommes, savait que l'Éternel ne l'avait pas oubliée et qu'un grand jour s'annonçait.

Dans l'étable où Marie et Joseph avaient trouvé refuge, l'âne attendait, le cœur battant, l'accomplissement de la promesse. Le bœuf, avec qui il partageait la litière, guettait le premier cri.

Dehors, l'air de la nuit se fit plus chaud, la lune brilla avec ardeur. Les oiseaux chantèrent comme en plein jour et les moutons, là-haut sur les collines, bêlèrent la grande nouvelle. Dans les océans, les coraux rougirent d'allégresse et au pôle nord, la banquise éclata de joie. La nature entière et tous les arbres des champs battirent des mains.

Cependant, les hommes ne prêtèrent pas attention aux émois de la terre. Rares furent ceux qui comprirent ce qu'ils signifiaient. Seuls les mages, venus d'Orient, virent dans le ciel une étoile qu'ils n'avaient jamais vue auparavant, et la suivirent. »


(Et c’est ce que nous verrons demain…)

RP
Antibes, Veillée de Noël 24.12.2010



jeudi 25 novembre 2010

Paul et l’Alliance universelle. Vers les nations





L’événement fondateur, celui de la manifestation du Crucifié ressuscité, du Ressuscité advenant au cœur de nos vies individuelles rejointes jusque dans la mort — qu’il a vécue et fait ainsi advenir en nous avant même la mort — ; le jaillissement de la nouveauté radicale de la résurrection fait éclater les cadres identitaires quant à leurs prétentions structurantes.

Galates 3, 28 :
Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ.

Dès lors l’Alliance scellée dans la tradition juive est ouverte à son universalité, dévoilée et étendue aux nations.

Cela vaut du cultuel au moral et au culturel. La portée symbolique des traditions et des rites qui portent la parole qui s’y transmet, se dévoile comme symbolique. La vérité qu’ils visent ne s’y scelle pas.

1 Corinthiens 3, 19-22
19 La sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Car il est écrit : Il prend les sages à leur propre ruse.
20 Et encore : Le Seigneur connaît les raisonnements des sages, il sait qu'ils sont futiles.
21 Ainsi, que personne ne fonde son orgueil sur des hommes, car tout est à vous :
22 Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous […].


*

Les conséquences considérables, déjà au temps de Paul, qui auront tendance à être enfouies, valent jusqu’à nos jours. Pour ne donner qu’un exemple d’actualité criante, le mot « culture », ou civilisation, dans une perspective paulinienne, n’a pas lieu de se conjuguer au pluriel.

Il y a « la culture », culture universelle, qui se reçoit dans le cadre de coutumes particulières : « Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous » (1 Co 3, 22) — et on peut y ajouter tout ce qu’on veut.

Il y a fort à gager que Paul récuserait deux ouvrages à la mode — l’un mondial et un peu daté désormais : « le choc des civilisations » ; l’autre plus récent et à la mode en France : « Le déni des cultures ». Titre que la théologie paulinienne contraint évidemment à récuser, sachant qu’il n’y a pas lieu de dénier ce qui n’est pas advenu !

Cela se vérifie en outre pour peu que l’on observe le fait que les coutumes sont mouvantes et s’enrichissent ou se corrigent les unes par les autres — et c’est cela même qui fait la culture. Ne dit-on pas, d’ailleurs, « être cultivé » pour parler précisément de l’ouverture aux richesses culturelles diverses ? Se cantonner à un « type culturel », ou pour mieux dire à une tradition, est précisément refuser d’être cultivé, refuser la culture. Où l’on peut élargir à l’envi le propos paulinien : « Paul, Apollos, ou Céphas, le monde, la vie ou la mort, le présent ou l'avenir, tout est à vous » (1 Co 3, 22), sachant — c’est la parole qui suit (v. 23) — que « vous êtes à Christ, et Christ est à Dieu. »

Une parole qui n’est pas la réintroduction d’une restriction, mais le rappel du cadre d’éclatement qu’est l’événement initial : Christ, à savoir le Crucifié-ressuscité, parole qui dévoile que toutes les coutumes sont transcendées dans l’ultime : « Christ est à Dieu ».

Pour situer la dimension concrète de la problématique, en regard de l’usage qui est souvent fait de Paul, une réflexion d’Alain Badiou (Saint Paul, La fondation de l’universalisme, PUF 1997) : Badiou décèle chez Paul de quoi transcender les différences, coutumes et opinions, en les saisissant du « travail postévénementiel d’une vérité » (en l’occurrence de la crucifixion-résurrection)… « Mais, remarque Badiou, pour les en saisir encore faut-il que l’universalité ne se présente pas elle-même sous les traits d’une particularité » (p. 106).

« Bien entendu, note-t-il aussi, les fidèles des noyaux chrétiens ne cessent de lui demander ce qu’il faut penser de la tenue de femmes, des rapports sexuels, des nourritures permises ou interdites, du calendrier, de l’astrologie, etc. Car il est de la nature de l’animal humain, défini par des réseaux de différences, d’aimer poser ce genre de questions, voire de penser qu’il n’y a qu’elles qui sont vraiment essentielles » (p. 107).

*

Or, « il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni libre, il n’y a plus ni homme ni femme ; car tous vous êtes un en Jésus-Christ. »

Cela ne revient pas à nier que les événements adviennent dans le concret des traditions qui les véhiculent en premier. C’est dans la tradition juive que l’événement fondateur est advenu. Cela a aussi des conséquences quant au déploiement libérateur : « l’Evangile est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit, du Juif premièrement, puis du Grec » (Romains 1, 16).

Le fondement originel reste un fait incontournable, ancré dans l’histoire, et cela d’autant plus qu’il est libération advenue dans le temps, dans l’histoire donc.

Le fondement originel ne scelle pas pour autant la rupture qu’il initie. D’où la relativisation des rites, des coutumes religieuses, culturelles ou autres, d’où l’appel à leur correction et à leur enrichissement réciproque.

D’où l’illégitimité de fixer par la suite un rite chrétien donné qui aurait valeur universelle ! Le rite même est relativisé par ce qu’il porte — non pas délégitimé, mais mis à distance, à commencer par le rite originel, juif, précisément puisqu’il est donné en premier.

Pour Paul et pour tous ceux qui en reçoivent la parole, qui en reçoivent l’Evangile, désormais l’événement fondateur de la création nouvelle, la crucifixion-résurrection du Christ, donne à accomplir la promesse prophétique d’un royaume universel (que la suite des temps sera tentée en permanence d’identifier à tel empire temporel et au véhicule de ses coutumes).

« Christ en vous, l’espérance de la gloire » (Colossiens 1, 27).




samedi 20 novembre 2010

Luthériens et réformés - de la rupture à l’union




Résoudre un dissensus de près de cinq siècles, tel est le moment qui nous est offert. Restons modestes, nous ne sommes pas les premiers. Et gardons le sens de la mesure : luthériens et réformés français restons minoritaires en regard des luthériens et réformés dans le reste du monde !

Il n’empêche : nous voilà partie prenante d’un mouvement — osons le mot — prophétique d’une belle portée. Depuis l’échec de 1529, au colloque de Marbourg, où Luther et Zwingli ne parvenaient pas à s’accorder, les tentatives de réconciliation n’ont pas manqué et voilà que s’ouvre un réel espoir d’y parvenir.

La division part de ce désaccord initial sur la Cène à Marbourg en 1529, désaccord qui cause immédiatement le sentiment de la nécessité de le résoudre. Mais on ne sait pas encore comment. On est certainement au fait que le dissensus repose sur les arrière-plans philosophiques respectifs des deux camps, à partir desquels on exprime sa compréhension de la façon dont se signifie la présence du Christ à l’occasion de la Cène. On ne sait pas comment s’en distancier. On s’est accordé pour ne pas lier cette compréhension à la philosophie d’Aristote qui fonde la théorie de la transsubstantiation, on ne s’accorde pas sur une alternative commune.

Pourtant, déjà un an après Marbourg, en 1530, la Confession d’Augsbourg, qui symbolise la foi luthérienne jusqu’aujourd’hui, exprime pour partie la volonté de résoudre le dissensus initial. C’est un des soucis de son rédacteur, Melanchthon, qui poussant dans le sens de ce souci, produira en nouvelle version, en 1540, que Calvin signera. C’est la première mouture, celle de 1530 qui s’imposera, ratifiée par le réformé Théodore de Bèze, qui l'inclut dans son Harmonie des confessions de foi.

Tandis qu’un peu plus de trente ans après, en 1561, au colloque de Poissy, la même Confession d’Augsbourg sera à nouveau pressentie parmi les bases pour une réconciliation en France… entre catholiques et protestants !

Calvin, dans son Petit traité de la sainte Cène, montre d’une autre façon le même souci concernant la Cène : « nous avons à confesser, écrit-il, que si la représentation que Dieu nous fait en la Cène est véritable, la substance intérieure du sacrement est conjointe avec les signes visibles ; [...] si avons-nous bien manière de nous contenter, quand nous entendons que Jésus-Christ nous donne en la Cène la propre substance de son corps et de son sang, afin que nous le possédions pleinement, et, le possédant, ayons compagnie à tous ses biens. [...] Or nous ne saurions avoir aiguillon pour nous poindre plus au vif, que quand il nous fait, par manière de dire, voir à l'œil, toucher à la main, et sentir évidemment un bien tant inestimable : c'est de nous repaître de sa propre substance. »

Les mots sont forts — on est loin d’un vague symbolisme —, au point qu’ils ont pu fonder la légende selon laquelle Luther tombant sur le traité de Calvin se serait exclamé : « Ah, si Zwingli l’avait dit comme ça ! »

Mais les soubassements philosophiques qui sont derrière les interprétations respectives du mode de la présence du Christ à la Cène sont alors décidément trop immédiatement présents ! C’est le temps qui opérera la prise de distance des esprits par rapports aux philosophies ambiantes alors trop prégnantes : Aristote, Platon, l’empirisme, etc.

La division sur la compréhension de la Cène perdurera jusqu’en… 1973, avec la Concorde de Leuenberg…

*

Entre temps, suite au colloque de 1529, et l’union ne s’étant pas faite par la suite, la dérive des ecclésiologies s’est fait jour et s’est accentuée.

Une Église, une organisation d’Église, n’apparaît pas ex-nihilo. Voilà qui permet de relativiser ce qu’on serait tenté de recevoir comme immuable, voire révélé !

Car cela vaut pour bien des aspects de notre vie d’Église. Prenons nos prédicateurs laïcs. Savons-nous toujours que cette institution typiquement réformée n’existait pas au XVIe siècle, et qu’elle doit beaucoup à notre influence méthodiste, postérieure au XVIIIe siècle donc — concrètement, en France, au XIXe ? Prenons notre liturgie, traditionnellement réputée typiquement réformée et remontant au XVIe siècle, mais largement héritée de l’anglicanisme via la liturgie mise en place au XIXe siècle par Eugène Bersier.

Prenons, plus anecdotique, la gestuelle, qui elle aussi s’est développée dans le temps — comme l’abandon du signe de la croix, par exemple, acquis désormais pour les réformés et les évangéliques, mais aussi pour nombre de luthériens : on ne sait pas exactement dater cet abandon. Une tradition veut que la légitime crainte des superstitions en soit à l’origine. Remarquez, quand des pratiques populaires voulaient que le signe de croix porte bonheur au point que le faire à l’envers ait été utilisé pour faire mourir les vaches des voisins, on a un argument fort, incontestablement, en faveur de son abandon !

Autre hypothèse à ce sujet, que je ne peux m’empêcher de considérer comme vraisemblable puisque l’abandon du signe de la croix viendrait, à l’origine, du Languedoc : la mémoire cathare, celle de la persécution. Les cathares bannissant le signe de la croix comme superstitieux, et obligés par les persécuteurs de se faire discrets, et donc de se signer quand même, proposaient des interprétations variées du geste, comme celle du cathare Pierre Authié : voici le front, voici la barbe voici une oreille et en voici une autre… jusqu’à ce qu’ils puissent enfin se passer du geste rendu obligatoire par la persécution (utile toutefois, concède-t-il, pour chasser les mouches de son visage en été). Voilà quoiqu’il en soit qui relativise l’importance d’un geste ou de son refus…

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Nous voilà aujourd’hui inscrits dans l’histoire, une histoire en marche, blessée mais dans l’espérance de la guérison comme don du Christ. Nous voilà selon cette espérance, acteurs et témoins, à notre échelle, d’un signe de réconciliation.

Pour cela, revenons donc à la question qui concerne plus directement nos débats, notre organisation d’Église.

… On ne le sait pas toujours, mais dans les premières décennies de la réforme, on aurait facilement pu confondre une ecclésiologie luthérienne et une ecclésiologie réformée.

Sait-on toujours que la Confession de foi de la Rochelle de 1559, fondatrice dans la tradition réformée en France, connaît l’existence de « Superintendants » (c’est le mot — à l’article 32), qui ressemblent tout de même fort aux inspecteurs ecclésiastiques luthériens.

Sait-on toujours qu’en parallèle, la mise en place de la structure luthérienne doit fort peu à Luther lui-même, qui s’est très peu mêlé d’organisation, chose qu’il a remise aux princes, organisant la structure de l’Église sans doute même contre ce qu’il aurait souhaité ? — Il insiste beaucoup pour sa part sur la réalité de l’Église locale comme communauté, au point que les congrégationalistes anglais, par la suite, se réclameront souvent de lui !

Sait-on par ailleurs que Calvin écrivant au roi Édouard VI d’Angleterre ne remet pas en question l’institution des évêques, espérant une Église anglicane réformée mais ne bouleversant pas pour autant sa structure ? Un véritable pragmatisme chez Calvin comme chez Luther, éventuellement contre leur propre souhait en matière d’ecclésiologie.

L’un comme l’autre opteraient sans doute, pour d’autres temps, pour une autre organisation. Comme celle, par exemple, que le luthérien Bucer initie à Strasbourg, ville libre et donc plus propre à une organisation de l’Église plus autonome par rapport à l’État, où Calvin empruntera ses quatre ministères qui deviendront une base du futur système presbytérien synodal, qui doit donc beaucoup à un luthérien !

Le système presbytérien synodal — dont les éléments précurseurs lointains sont posés d’une certaine façon dans la luthérienne Strasbourg (ayant adopté la confession d’Augsbourg) de Bucer puis dans la Genève de l’ex-Strasbourgeois Calvin — va donc peu à peu se mettre en place dans la tradition réformée, notamment via l’Écosse, sous l’influence de John Knox.

À l’époque, les réformés français auraient peut-être eu de la peine à se reconnaître dans cette organisation, pour ne rien dire de notre organisation actuelle, qui doit en outre beaucoup à la loi de 1905 sur les associations cultuelles…

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Quatre siècles et demi après le colloque de Marbourg de 1529, en 1973, à Leuenberg, réformés et luthériens (notamment) ont pris acte concernant la Cène de ce que les vocables conditionnés par la philosophie dont le temps a permis la mise à distance traduisent une foi commune, prise de conscience scellée dans une Concorde, qui nous permet aujourd’hui de franchir un pas de plus : l’union.

Pour cela, il est question d’organisation — on vient de voir sommairement que les organisations aussi s’inscrivent dans l’histoire, dans le cadre des dérives de traditions séparées. Choses relatives aux temps et aux moments. Et comme dit l’Ecclésiaste (3, 7), « Un temps pour déchirer, un temps pour coudre ». C’est, à notre humble échelle, ce temps qui est le nôtre, et ça c’est, comme dit aussi l’Ecclésiaste parlant de tout bonheur, « un don de Dieu » (3, 13). C’est une véritable grâce qui nous est octroyée, que d’être les acteurs d’une histoire en train de se construire, pour un signe de réconciliation cette fois. Ce que nous faisons est déjà ainsi dans l’histoire au même titre que les manuels d’histoire de l’Église parlent du colloque de Marbourg, mais cette fois c’est pour la réconciliation. C’est « le temps pour coudre » qui nous est donné.

Nous allons donc passer à présents aux aspects pratiques de ce travail de couture…

RP
Synode régional ERF PACCA,
Grasse 19-21 nov. 2010