lundi 13 janvier 2014

"L’aujourd’hui" de Dieu




Psaume 2, 7 : « Je publierai le décret ; Le Seigneur m’a dit : Tu es mon fils ! Je t’ai engendré aujourd’hui. »
Psaume 95, 7 : « Car il est notre Dieu, Et nous sommes le peuple de son pâturage, Le troupeau que sa main conduit… Oh ! si vous pouviez écouter aujourd’hui sa voix ! »


Deux Psaumes, le Ps 2 et le Ps 95, soulignant une constante de la Parole de la foi : « aujourd’hui ». Deux Psaumes qui sont repris, bien plus tard, pour un autre « aujourd’hui », dans l’Épître aux Hébreux :

Hébreux 1, 5 : « Auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ? Et encore : Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils ? »
Hébreux 5, 5 : « Et Christ ne s’est pas […] attribué la gloire de devenir souverain sacrificateur, mais il la tient de celui qui lui a dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ! »

Aujourd’hui éternel !...

Hébreux 3, 7-8a : « C’est pourquoi, selon ce que dit le Saint-Esprit : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, N’endurcissez pas vos cœurs ».
Hébreux 3, 13 : « Mais exhortez-vous les uns les autres chaque jour, aussi longtemps qu’on peut dire : Aujourd’hui ! afin qu’aucun de vous ne s’endurcisse par la séduction du péché. »
Hébreux 3, 15 : « pendant qu’il est dit : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, N’endurcissez pas vos cœurs, comme lors de la révolte. »
Hébreux 4, 7 : « Dieu fixe de nouveau un jour — aujourd’hui — en disant dans David si longtemps après, comme il est dit plus haut : Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, N’endurcissez pas vos cœurs. »


*

Un « aujourd’hui » qui vaut toujours… aujourd’hui


Cf. Kierkegaard et la contemporanéité avec l’Absolu — manifesté en Christ.


Sur Exercice en christianisme. Citation de Daniel Vidal, « Søren Kierkegaard, Exercice en christianisme », Archives de sciences sociales des religions, 140, 2007 (extraits) :

Le christianisme est « l’Absolu », et c’est à cet Absolu que le croyant est invité à se confronter. Par quelles voies, avec quelles armes ? En se portant contemporain du Christ : « Aucune parole de Christ, pas même une seule, tu n’as le droit de te les approprier, tu n’as pas la moindre part en lui, pas la plus éloignée des communautés avec lui, si tu n’es pas contemporain avec lui dans son abaissement ». Être du même « temps », ce temps de l’irruption du scandale [l'Incarnation], quand rien encore n’est avéré, ni accompli, mais que tout est déjà joué, que tout apparaît « absurde », et que cet « absurde » est marque d’ « extraordinaire » : « Que Dieu ait vécu ici sur terre comme un homme singulier, c’est infiniment extraordinaire. Si cela n’avait eu strictement aucune conséquence, ce serait la même chose, cela resterait parfaitement extraordinaire, infiniment extraordinaire ». Être en exacte contemporanéité avec cet événement au revers de tout ordre, conditionne une nouvelle, et à proprement parler, intransitive, conception du temps. « Par rapport à l’absolu, il n’y a qu’un seul temps, le présent ». Christ ? : « Une personne au plus haut point anhistorique » : si l’histoire dit « ce qui s’est réellement passé », et si l’on applique cette formule au christianisme, on rend impensable du même coup le temps de la pure présence, et donc sans cesse recommencée, de l’« événement christique ».

Si, comme il en va dans l’Exercice, ne peut véritablement comprendre que celui qui se fait « contemporain » de son « objet » — l’homme-Dieu ici, là cet autrui singulier, là encore tous les autruis —, alors cette exigence de contemporanéité induit un « rapport à la vérité où chacun “recommence à zéro” ».



Sur Miettes philosophiques. Citation de Hélène Politis, Le vocabulaire de Kierkegaard (extrait) :

C'est comme croyant que le disciple se rapporte « à ce maître-ci » (Mi, SV3 VI, p. 58-59/0C VII, p. 58). [...] Le contemporain et le non-contemporain rencontrent exactement la même difficulté. Nul n'a le moindre privilège comparé à l'autre ni le contemporain parce qu'il aurait vu personnellement l'événement, ni le non-contemporain parce qu'il pourrait être mieux documenté sur les circonstances et les conséquences historiques, ou encore parce qu'il serait meilleur théologien. On ne reçoit pas la foi de seconde main [ :] tout croyant est disciple de première main, tout croyant, en tant que tel, est contemporain de l'événement christique.


*

« Rachetez le temps » ( Ep 5:16 ; Col 4:5)

Une façon de comprendre le temps — celui qui passe — nous empêcherait d'en parler plus longtemps que cet autre temps — la pluie et le beau temps — : il s'agit de la façon de le comprendre comme un fleuve qui coule. Sous cet angle, le fameux « rachetez le temps », est tout simplement incompréhensible — ce rachat du temps devenant rattrapage de temps perdu : « on ne rattrape pas le temps perdu ».

Si cela a un sens, c’est qu’il y a un autre temps, où « mille ans sont comme un jour », d’où se « rachète » le temps, comme on sort quelqu’un d’un fleuve. « Béni soit celui qui vient » parmi nous… depuis le « plus haut des cieux » (Mt 21, 9), depuis hors du fleuve de ce temps.

Notre temps, notre maintenant, est appelé à être sauvé, racheté — car notre temps se corrompt, contrairement au temps éternel, inauguré ici-bas dans la résurrection du Christ, selon le temps céleste où un jour est comme mille ans et où mille ans sont comme un jour. L’Écriture nous invite à revêtir en Jésus Christ l’incorruptibilité où le temps cesse d’être perte.

Car si notre temps, nos moments qui se succèdent, qui perpétuent l’exil, sont signe de perte, de manquement, de déficience, de captivité sous une griffe diabolique, ils sont cependant rachetables : « rachetez le temps », le moment (« kairos »). Il s’agit d’imprégner ce temps du rythme du temps céleste du monde à venir, dans lequel on est entré par la résurrection du Christ. Ce « rachetez le temps » s’accompagne d’une citation d’Amos (5, 13) – « car les jours sont mauvais » – où le prophète recommande au peuple une conduite intelligente de silence et de recherche de Dieu, pour détourner sa colère contre la corruption d’un mauvais temps.

1 Jean 5, 19 & 20 : « Nous savons […] que le monde entier est sous la puissance du malin. Nous savons aussi que le Fils de Dieu est venu, et qu’il nous a donné l’intelligence pour connaître le Véritable ; et nous sommes dans le Véritable, en son Fils Jésus-Christ. C’est lui qui est le Dieu véritable, et la vie éternelle. »

Il s’agit de racheter ce temps en vivant selon le temps céleste, s'ancrer dans le repos de Dieu — telle est la prière. C’est la brèche de l’irruption du salut du temps. C’est ainsi que se rachète le temps, cette mesure de notre déperdition.

Dans la foi qu’il est un temps céleste, celui du Royaume à venir, qui n’est pas marqué par le manque, un regard sur notre temps nous enseigne la confiance en Dieu, et l’espérance actuelle de ce temps total qui nous est donné d’En haut, irruption promise à notre foi, de l’éternité du Royaume.

Ainsi apparaît ce qu’il faut faire dans le présent pour « racheter le temps » : ne pas se soumettre à ses fluctuations, ne pas se conformer au siècle présent et à ses clameurs médiatiques, aux clameurs des foules trompées, mais s'ancrer par la prière, se fixer résolument dans la vérité, loi du siècle à venir, incorruptible, pour racheter celui-ci. Et vivre dans le siècle à venir se manifeste en ce siècle dans une attitude concrète : il ne s’agit pas de le fuir, mais d’en signifier dans la fidélité au quotidien, le rachat de chaque instant par la confiance à la loi du siècle à venir (Mt 6, 33-34).


RP
Une prière qui engage

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2013-2014
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
4) Mardi 14 & jeudi 16 janvier 2014 : « L’aujourd’hui » de Dieu (PDF)


jeudi 9 janvier 2014

Desservant éternel




Jésus, Grand desservant éternel : 5,11 – 7,28.


Hébreux 5, 11 – 6, 8
11  Sur ce sujet, nous avons bien des choses à dire et leur explication s’avère difficile, car vous êtes devenus lents à comprendre.
12  Vous devriez être, depuis le temps, des maîtres et vous avez de nouveau besoin qu’on vous enseigne les tout premiers éléments des paroles de Dieu. Vous en êtes arrivés au point d’avoir besoin de lait, non de nourriture solide.
13  Quiconque en est encore au lait ne peut suivre un raisonnement sur ce qui est juste, car c’est un bébé.
14  Les adultes, par contre, prennent de la nourriture solide, eux qui, par la pratique, ont les sens exercés à discerner ce qui est bon et ce qui est mauvais.
1  Ainsi donc, laissons l’enseignement élémentaire sur le Christ pour nous élever à une perfection d’adulte, sans revenir sur les données fondamentales: repentir des œuvres mortes et foi en Dieu,
2  doctrine des baptêmes et imposition des mains, résurrection des morts et jugement définitif.
3  Voilà ce que nous allons faire, si du moins Dieu le permet.
4  Il est impossible, en effet, que des hommes qui un jour ont reçu la lumière, ont goûté au don céleste, ont eu part à l’Esprit Saint,
5  ont savouré la parole excellente de Dieu et les forces du monde à venir,
6  et qui pourtant sont retombés, - il est impossible qu’ils trouvent une seconde fois le renouveau, en remettant sur la croix le Fils de Dieu pour leur conversion et en l’exposant aux injures.
7  Lorsqu’une terre boit les fréquentes ondées qui tombent sur elle et produit une végétation utile à ceux qui la font cultiver, elle reçoit de Dieu sa part de bénédiction.
8  Mais produit-elle épines et chardons, elle est jugée sans valeur, bien près d’être maudite, et finira par être brûlée.


La foi ouvre l’accès à des réalités inaccessibles aux sens, inaccessibles à la vue. Hors la foi, ces réalités sont a priori incompréhensibles. Et voilà donc que les lecteurs ont de la difficulté à les comprendre (et on peut donc se mettre à leur place : ce qui ne se voit pas est difficilement accessible).

Voilà donc qu’ils n’ont pas assis — sur la foi — ce qu’ils auraient dû dès lors acquérir en compréhension. Bref, en termes imagés, ils n’ont pas assimilé une nourriture d’adultes dans la foi : ils en sont au lait, nourriture de bébés, facilement assimilable. Métaphore d’une incapacité à assimiler ce qui est au-delà des sens, au-delà du visible. Façon de dire « je crois ce que je vois », ou, à la limite, je veux bien croire ce qui ne demande pas trop d’efforts au-delà de ce qui se voit : les ablutions (le mot technique utilisé pour ce faire étant « baptême » – ici comme dans la traduction grecque de la Bible hébraïque dite des LXX, utilisée par l’Épître aux Hébreux. Le même mot pour « ablutions », « baptêmes », est employé par Luc, par ex.) ; les ablutions, donc, depuis les ablutions traditionnelles du judaïsme, voire celles de Qumran, jusqu’au baptême de Jean et au baptême chrétien (facile : cela se voit). On veut bien aller jusqu’à assimiler que cela symbolise le repentir et la foi en Dieu. Imposition des mains, de même : cela se voit. Mais dans tous les cas, on peine à en venir à la signification du rite concernant la dimension de l’Esprit Saint : la signification spirituelle.

On veut même aller jusqu’à admettre l’enseignement catéchétique sur la résurrection des morts et le jugement dernier (on n’est pas à une époque rationaliste : on peut admettre cette forme d’une fin de l’Histoire et d’un au-delà) ! On admet aussi les choses élémentaires de ce qu’ont dit les Apôtres sur le Christ. Là pourtant cela ne se voit pas ! On se contente de l’admettre : cet homme remarquable a existé ! Mais pas au point d’y voir un point de départ pour un approfondissement. Pas au point de réfléchir à la signification spirituelle que cela implique : il ne faut tout de même pas trop en demander ! Bref, rien en tout cela de suffisamment fermement cru pour que l’on bâtisse à partir de là.

Or c’est à cette réflexion, disons « métaphysique », ou « spirituelle », sur la base de la foi, que l’auteur se propose de conduire ses disciples. « Il faut croire lorsqu’on veut apprendre » enseigne le philosophe Aristote lui-même, ainsi que le rappellera Thomas d’Aquin ! « Il faut croire », préalable d’humilité pour tout disciple qui en sait au départ moins que son maître. Il faut donc accorder au maître un certain crédit. C’est l’équivalent de la foi aux réalités inaccessibles aux sens que requiert l’Épître aux Hébreux.

Et pourtant les lecteurs de l’Épître ont cru. Ils ont par là montré qu’ils ont reçu une part de la lumière céleste, bref qu’il ont participé au don de l’Esprit Saint. La chose est suffisante pour être cultivée, suffisante pour connaître un développement conséquent, suffisante pour que l’on ne se contente pas de vivre le rite sur ce qui se voit seulement, ou sur les rudiments catéchétiques comme simples éléments de répétition. Il y a pourtant là de quoi ancrer des convictions sur qui est vraiment Jésus, sur sa provenance céleste, et donc sur le sens de ce qu’il a accompli : sa mort comme œuvre sacerdotale par laquelle Dieu nous ouvre l’accès au Tabernacle céleste de sa grâce.

Sans quoi il n’y a là que crucifixion comme toutes les crucifixions qu’opèrent les Romains. Bref un Jésus cloué comme les autres cloués sans autre signification que cela, tragique. Sans sens rédempteur, sans sortie céleste pour notre rachat : bref le ramener sur la croix, le crucifier à nouveau. Où l’on en reste à ce que l’on voit : un crucifié !

Pour ne pas en rester là, une mort inutile comme l'on ressent toutes les morts, il faut cultiver le sens que la foi y dévoile, pour que la terre où elle a été semée ne reste pas en friche, qu’elle produise autre chose que des épines, qu'elle ne retourne pas au tohu-bohu, au chaos.


Hébreux 6, 9-20
9  Quoique nous parlions ainsi, bien-aimés, nous sommes convaincus que vous êtes dans des conditions meilleures et favorables au salut.
10  Car Dieu n’est pas injuste pour oublier votre action, ni l’amour que vous avez montré pour son nom par les services que vous avez rendus et que vous rendez encore aux saints.
11  Mais nous désirons que chacun de vous montre jusqu’à la fin le même empressement en vue d’une pleine espérance,
12  en sorte que vous ne soyez pas nonchalants, mais que vous imitiez ceux qui, par la foi et l’attente patiente, reçoivent l’héritage promis.
13  En effet, comme Dieu, en faisant la promesse à Abraham, ne pouvait jurer par un plus grand que lui, il jura par lui-même
14  en disant: Certainement, je te comblerai de bénédictions et je multiplierai ta descendance.
15  Et c’est ainsi qu’après avoir patiemment attendu, Abraham obtint ce qui lui avait été promis.
16  Car les hommes jurent par ce qui est plus grand qu’eux, et le serment, en confirmant leur parole, met un terme à toute contestation.
17  En ce sens, Dieu, voulant donner aux héritiers de la promesse une preuve supplémentaire du caractère immuable de sa décision, intervint par un serment,
18  afin que, par deux actes immuables, dans lesquels il est impossible que Dieu mente, nous ayons un puissant encouragement, nous dont le seul refuge a été de saisir l’espérance qui nous était proposée.
19  Cette espérance, nous l’avons comme une ancre solide et ferme, pour notre âme; elle pénètre au-delà du voile,
20  là où Jésus est entré pour nous comme un précurseur, devenu souverain sacrificateur pour l’éternité, selon l’ordre de Melchisédek.


Ce qui est acquis fait office de fondement pour ce qui se construit. Ce qui s’est bâti sur la foi subsiste. Ce qui correspond à la réalité de la mémoire : ce que j’ai fait, dit, vécu, etc., me constitue aujourd’hui. Je ne suis pas seulement la part superficielle de moi-même. Mon être d’aujourd’hui est constitué de tout le passé qui m’a mené à être ce que je suis. C’est mon matériau de base, posé sur une mémoire assumée ou niée, mais présente de toute façon. Rien de désespérant en cela, même en regard d’un passé très lourd : on a parlé du phénomène de la résilience (Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur) : c’est-à-dire résister à ce qui blesse et construire cependant pour le mieux. Il est toujours temps de bâtir pour le mieux.

Cela dit, un passé établi sur la foi, et qui s’est traduit en services rendus et en amour, est un fondement déjà solide. On est appelé à l’affermir encore. À bâtir encore sur la foi, comme Abraham a bâti sur la foi en la promesse de Dieu, d’autant plus solide et fiable que c’est celle de Dieu lui-même, établie sur la vérité de Dieu-même. Ce que l’auteur de l'Épitre illustre de cette référence biblique voyant Dieu jurer fidélité par lui-même !

C’est de cette même certitude que relève l’espérance en laquelle l’auteur de l’Épître invite ses lecteurs à tenir ferme. Une espérance qui s’illustre comme une ancre plongée au Temple céleste — au-delà du voile c’est-à-dire dans le lieu très saint. Il s’agit du lieu où entre le grand desservant pour l’office de Yom Kippour, lieu séparé par un voile, et où, nous a dit l’auteur, est entré Jésus comme grand desservant à la façon de Melchisédek.

L’auteur rappelle donc, avant d’aller plus loin, le fondement sur lequel il va s’avancer : le pardon, l’accès auprès de Dieu, est acquis par l’œuvre et la mort de Jésus, comme par un Yom Kippour accompli dans le Temple céleste.


Hébreux 7, 1-10
1  Ce Melkisédeq, roi de Salem, desservant du Dieu Très-Haut, est allé à la rencontre d’Abraham, lorsque celui-ci revenait du combat contre les rois, et l’a béni.
2  C’est à lui qu’Abraham remit la dîme de tout. D’abord, il porte un nom qui se traduit "roi de justice", et ensuite, il est aussi roi de Salem, c’est-à-dire roi de paix.
3  Lui qui n’a ni père, ni mère, ni généalogie, ni commencement pour ses jours, ni fin pour sa vie, mais qui est assimilé au Fils de Dieu reste desservant à perpétuité.
4  Contemplez la grandeur de ce personnage, à qui Abraham a donné en dîme la meilleure part du butin, lui, le patriarche.
5  Or, ceux des fils de Lévi qui reçoivent le sacerdoce ont ordre, de par la loi, de prélever la dîme sur le peuple, c’est-à-dire sur leurs frères, qui sont pourtant des descendants d’Abraham.
6  Mais lui, qui ne figure pas dans leurs généalogies, a soumis Abraham à la dîme et a béni le titulaire des promesses.
7  Or sans aucune contestation, c’est l’inférieur qui est béni par le supérieur.
8  Et ici, ceux qui perçoivent la dîme sont des hommes qui meurent, là c’est quelqu’un dont on atteste qu’il vit.
9  Et pour tout dire, en la personne d’Abraham, même Lévi, qui perçoit la dîme, a été soumis à la dîme.
10  Car il était encore dans les reins de son ancêtre, lorsque eut lieu la rencontre avec Melkisédeq.


Retour sur le personnage de Melkisédeq dans la Genèse (ch. 14), ce personnage isolé auquel réfère le Psaume 110 pour y fonder la notion de sacerdoce royal messianique.

Melkisédeq, selon la Genèse, est roi de Salem, à laquelle on identifie Jérusalem, où régnera David, auquel est attribué et auquel renvoi le Psaume 110. Le sacerdoce mosaïque, institué par la Torah, est un sacerdoce légitimé dans la généalogie de Lévi, descendant d’Abraham « il était dans ses reins », dit l’Épître. Or, Abraham (et Lévi en lui) a reconnu symboliquement, à travers ses gestes envers lui, le sacerdoce de Melkisédeq, auquel renvoie le Psaume 110.

Et non seulement Melkisédeq n’est évidemment pas de la généalogie de Lévi, descendant d’Abraham, mais la Genèse ne lui attribue aucune généalogie précise. Voilà un personnage isolé, qui, pour l’Épître aux Hébreux, est, par là-même, chargé de signification. Cela en rapport avec la déclaration du Psaume 110 sur le sacerdoce messianique : compte tenu de l’identification de Salem, dont le nom signifie « paix » — comme le rappelle l’Épître — à Jérusalem, ville du roi messianique ; compte de tenu de cette autre signification, de son nom cette fois, Melkisédeq, « roi de justice », qui le fait préfigurer Jésus aux yeux de l’auteur de l’Épître ; compte de tenu de tout cela, il y a en ce personnage, via la déclaration du Psaume 110, un signe remarquable.

L’absence de généalogie précise du personnage de Melkisédeq, faisant que la Torah ne légitime pas son sacerdoce dans une succession temporelle comme le sacerdoce lévitique, devient signe de l’éternité et de l’unicité du sacerdoce de Jésus.


Hébreux 7, 11-28
11  Si on était parvenu à un parfait accomplissement par le sacerdoce lévitique, car il était la base de la législation donnée au peuple, quel besoin y aurait-il eu encore de susciter un autre desservant, dans la ligne de Melkisédeq, au lieu de le désigner dans la ligne d’Aaron?
12  Car un changement de sacerdoce entraîne forcément un changement de loi.
13  Et celui que vise le texte cité fait partie d’une tribu dont aucun membre n’a été affecté au service de l’autel.
14  Il est notoire, en effet, que notre Seigneur est issu de Juda, d’une tribu pour laquelle Moïse n’a rien dit dans ses textes sur les desservants.
15  Et l’évidence est plus grande encore si l’autre desservant suscité ressemble à Melkisédeq,
16  et ne devient pas desservant en vertu d’une loi de filiation humaine, mais en vertu de la puissance d’une vie indestructible.
17  Ce témoignage, en effet, lui est rendu: Tu es desservant pour l’éternité à la manière de Melkisédeq.
18  De fait, on a là, d’une part, l’abrogation du précepte antérieur en raison de sa déficience et de son manque d’utilité,
19  car la loi n’a rien mené à l’accomplissement, et, d’autre part, l’introduction d’une espérance meilleure, par laquelle nous approchons de Dieu.
20  Et dans la mesure où cela ne s’est pas réalisé sans prestation de serment-car s’il n’y a pas eu prestation de serment pour le sacerdoce des autres,
21  pour lui il y a eu le serment prononcé par celui qui a dit à son intention: Le Seigneur l’a juré et il ne reviendra pas sur cela: Tu es desservant pour l’éternité,
22  dans cette mesure, c’est d’une meilleure alliance que Jésus est devenu le garant.
23  De plus, les autres sont nombreux à être devenus desservants, puisque la mort les empêchait de rester;
24  mais lui, puisqu’il demeure pour l’éternité, possède un sacerdoce exclusif.
25  Et c’est pourquoi il est en mesure de sauver d’une manière définitive ceux qui, par lui, s’approchent de Dieu, puisqu’il est toujours vivant pour intercéder en leur faveur.
26  Et tel est bien le grand desservant qui nous convenait, saint, innocent, immaculé, séparé des pécheurs, élevé au-dessus des cieux.
27  Il n’a pas besoin, comme les autres grands desservants, d’offrir chaque jour des sacrifices, d’abord pour ses propres péchés, puis pour ceux du peuple. Cela, il l’a fait une fois pour toutes en s’offrant lui-même.
28  Alors que la loi établit grands desservants des hommes qui restent déficients, la parole du serment qui intervient après la loi établit un Fils qui, pour l’éternité, est arrivé au parfait accomplissement.


Pas de supériorité du christianisme sur le judaïsme, pas de supériorité d’un rite sur autre, ou d’une loi sur une autre, pas de remplacement d’une alliance temporelle par une autre alliance ultérieure. Rien de tout cela dans ce texte que l’on a pourtant investi de ce genre de significations !

Le retour au contexte est donc indispensable. Une seule religion biblique, alors : le judaïsme, qui est la seule religion des lecteurs de l’Épître.

Un sacerdoce, celui d’Aaron, dans la tradition lévitique, dont l’office est menacé par la menace sur le Temple, sa destruction, avérée ou imminente. Face à cela, l’Épître est une épître de consolation, adressée aux juifs « hébreux », c’est-à-dire, dans le vocabulaire de la diaspora, la religion de ceux qui vivent en Palestine (cf. Actes 6, v. 1) ; Épître adressée, sa théologie n’en laisse pas de doute, par un juif « helléniste », ceux de la diaspora, vivant probablement en Italie (cf. ch. 13, v. 24) — Rome ?

La théologie des « hellénistes », la théologie judéo-hellénistique, est élaborée dans la mouvance de la ville grecque d’Alexandrie, en Égypte — on en connaît le maître : Philon d’Alexandrie. Cette théologie est fortement marquée par une tendance à transposer les données historiques d’un texte vers une signification spirituelle.

L'Épître aux Hébreux relève de cette théologie. Ici la transposition tourne autour de la signification du Tabernacle décrit dans la Torah. Le Tabernacle historique, devenu historiquement le Temple, est voué à présent à une destruction imminente, ou déjà avérée. La consolation face à cela proposée par l’Épître repose sur sa théologie de la transposition : le Temple historique est passager, comme tout ce qui est historique, serait-ce religion ou rite. Le rite du Temple repose sur une succession sacerdotale dans la lignée lévitique d’Aaron, signe s’il en est de la dimension passagère de cela-même !

Que l’on se rassure, ce rituel historique, à présent menacé, n’en a pas moins une signification éternelle : le Tabernacle visible, devenu le Temple, est l’image, le symbole du vrai Tabernacle, céleste. Vocabulaire symbolique lui aussi, on le comprend. La verticalité visible du regard se portant vers les cieux signifie une autre verticalité, vers les réalités spirituelles : évidemment le Tabernacle céleste n’est pas à chercher dans une géographie céleste — dans l’espace intersidéral ! De même que lorsque l’on parle des réalités spirituelles en termes de profondeur et d’intériorité — le cœur : évidemment, il ne s’agit pas d’une intériorité matérielle ! À l’intérieur physique, il n’y a que des organes physiques, le cœur est une pompe ! L’intériorité ainsi désignée est celle d’une épaisseur « métaphysique », pas « physique ». La comparaison la plus significative serait peut-être celle qui réfère à la mémoire : on perçoit bien qu’il y a un passé, que l’on a un passé, « présent » et agissant « quelque part » en nous, en « profondeur ». Il serait vain de le chercher corporellement ! Il en est de même, donc du Tabernacle céleste ; au-delà de tout ce qui nous est accessible, ou au cœur le plus intime de notre intimité, cœur de la présence de Dieu, au-delà des zones accessibles de notre mémoire. Cœur mystérieux de nos êtres… Origine de notre Création. Préexistence. C’est là que s’opère la rencontre de Dieu. C’est là le cœur très saint du Tabernacle. C’est de ce cœur mystérieux de toutes choses que vient le Christ, pour nous rencontrer dans notre humanité et notre mortalité.

Tel est le cœur de l’Alliance, le cœur de la signification du rite, symbolisé par la référence à Melkisédeq concernant le sacerdoce messianique annoncé par le Psaume 110 — Melkisédeq devenu symbole de la signification éternelle du rite. On n’est plus dans l’histoire où évoluent tant Aaron et ses descendants, que les lecteurs, et l’auteur, de l’Épître.

Tel est le sens de ce serment de Dieu : « Le Seigneur l’a juré et il ne reviendra pas sur cela : Tu es desservant pour l’éternité ». Voilà qui est appliqué à Jésus en fonction de la foi à sa résurrection qui signe son existence éternelle. En sa seule œuvre d’Incarnation s’est ainsi opérée une œuvre éternelle, signe d’Alliance éternelle, d’une grâce et d’un pouvoir d’intercession inaccessibles à l’usure du temps et de l’Histoire.


RP
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
4) Mardi 7 & jeudi 9 janvier 2014
III. Grand prêtre/desservant éternel : 5,11 – 7,28 (PDF)
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lundi 16 décembre 2013

Les prières bibliques et nous




Ou : relectures et transpositions


I) Des relectures bibliques...

1

D’abord, il y a la sortie d’Égypte. Et un chant de triomphe à la gloire de Dieu…

Exode 15
1 Alors, avec les fils d'Israël, Moïse chanta ce cantique au SEIGNEUR. Ils dirent :
« Je veux chanter le SEIGNEUR,
il a fait un coup d'éclat.
Cheval et cavalier,
en mer il les jeta.
2 Ma force et mon chant, c'est le SEIGNEUR.
Il a été pour moi le salut.
C'est lui mon Dieu, je le louerai ;
le Dieu de mon père, je l'exalterai.
3 Le SEIGNEUR est un guerrier.
Le SEIGNEUR, c'est son nom.
4 Chars et forces du Pharaon,
à la mer il les lança.
La fleur de ses écuyers
sombra dans la mer des Joncs.
5 Les abîmes les recouvrent,
ils descendirent au gouffre comme une pierre.
6 Ta droite, SEIGNEUR,
éclatante de puissance,
ta droite, SEIGNEUR,
fracasse l'ennemi.
[…]

Un Psaume d’Exode — à l’inverse des Psaumes d’exil...

(cf. Ps 137 /
1 Auprès des fleuves de Babylone,
Là nous étions assis et nous pleurions En nous souvenant de Sion.
2 Aux saules de la contrée
Nous avions suspendu nos harpes.
3 Là, nos vainqueurs nous demandaient des cantiques, Et nos bourreaux de la joie :
Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !
4 Comment chanterions-nous le cantique du SEIGNEUR Sur un sol étranger ?
5 Si je t'oublie, Jérusalem, Que ma droite m'oublie ! […]).


Aucune institution des chantres au livre de l’Exode.

L’institution des chantres, parmi les lévites — relève du temps de la royauté :

1 Chroniques 6
31 Voici ceux que David établit pour la direction du chant dans la maison de l’Éternel, depuis que l’arche eut un lieu de repos:
32 ils remplirent les fonctions de chantres devant le tabernacle, devant la tente d’assignation, jusqu’à ce que Salomon eût bâti la maison de l’Éternel à Jérusalem, et ils faisaient leur service d’après la règle qui leur était prescrite.

1 Chroniques 15:16 Et David dit aux chefs des Lévites de disposer leurs frères les chantres avec des instruments de musique, des luths, des harpes et des cymbales, qu’ils devaient faire retentir de sons éclatants en signe de réjouissance.

Selon la tradition juive, le chant de triomphe de la sortie d’Égypte (Exode 15) est mal venu : Dieu le déplore : mes créatures viennent d’être englouties et vous chantez !

S’il y a musique, elle est portée à être aussi empreinte de nostalgie.

Aux temps modernes, cela se traduit du gospel au blues et inversement…


2

Royauté messianique et nostalgie

Si l’institution des chantres et le recueil des Psaumes relève de la royauté — les Psaumes de David —, on se trouve avec une royauté chargée d’une visée eschatologique — messianique.

Le roi est messie/oint et vise un roi à la fois juste et incontesté. Le Messie attendu. Où les Psaumes royaux sont aussi empreints de nostalgie.

Apparaît un autre sens des chants guerriers, des chants de triomphe, où du cœur de la faiblesse du roi jaillit la marque nostalgique d’un autre combat, d’autres victoires que celle qui engloutit les troupes de Pharaon…

*

« Dès le début, nous sommes placés en face d'un monde qui exclut l'indifférence. Il y a deux Voies. Non pas trois ou quatre ou autant que l'on voudra. Nous sommes avertis : le monde est cassé en deux. Le choix devient nécessaire ; il est l'exigence et le risque de cette brisure. La poésie n'est que la parure de l'enseignement : la Voie des Ténèbres et la Voie de la Lumière se partagent l'universalité du réel. Nous sommes au seuil d'une science qui se sait la plus vraie et se veut la plus exhaustive. Deux voies inégales et ennemies, mais qui coexistent dans le temps et dans l'espace où elles définissent la frontière d'une guerre ; sur cette ligne s'inscrivent les déchirements de l'Histoire. La plénitude des temps, la réalisation des promesses messianiques pourront seules faire cesser le meurtrier combat dont l'innocent demeure l'otage.
« Un Écrivain sublime anime ce drame dont l'enjeu est l'accomplissement et la libération de l'Homme. Les deux acteurs de ce duel, aux frontières de la vie et de la mort et qui s'affrontent du commencement à la fin, sont l'Innocent et le Révolté. Tous deux disent non. L'un refuse la voie de la lumière ; l'autre les ténèbres. L'un dit non à l'iniquité du monde ; l'autre à l'éternité de Dieu. Ces refus se situent à la source de la tragédie. Le conflit de deux négations contradictoires, qu'une liberté permet, définit l'axe où l'horreur assaille et meurtrit la joie. »
(Chouraqui, « Liminaire pour Louanges »)


II) … À nos relectures...


… À travers une entrée dans le Psaume 40. Cf. aussi Ps 110 ; Ps 137 ; Ps 37.

Comment le priant s’approprie à juste titre le cri du Psalmiste, sa confession de péché et ses protestations de justice… En parallèle avec Job.

… La force du priant : selon une étymologie de prière — précaire !

Quelle prière du juste ? Où rejoint-elle ma prière ? Une prière sanctifiante.


Psaume 40 (TOB)
1 Du chef de chœur. De David, psaume.
2 J'ai attendu, attendu le SEIGNEUR :
il s'est penché vers moi, il a entendu mon cri,
3 il m'a tiré du gouffre tumultueux, de la vase des grands fonds.
Il m'a (re)mis debout, les pieds sur le rocher, il a assuré mes pas.
4 Il a mis dans ma bouche un chant nouveau, une louange pour notre Dieu.
Beaucoup verront, ils craindront et compteront sur le SEIGNEUR :
5 Heureux cet homme qui a mis sa confiance dans le SEIGNEUR,
et ne s'est pas tourné vers les hommes de Rahav (ou hautains)
ni vers les suppôts du mensonge !
6 Qu'ils sont grands, SEIGNEUR mon Dieu,
les projets et les miracles que tu as faits pour nous !
Tu n'as pas d'égal.
Je voudrais l'annoncer, le répéter, mais il y en a trop à dire.
7 Tu n'as voulu ni sacrifice ni offrande,
— tu m'as creusé des oreilles pour entendre — (cf. Hé 10, 5 / LXX)
tu n'as demandé ni holocauste ni expiation.
8 Alors j'ai dit : « Voici, je viens avec le rouleau d'un livre écrit pour moi.
9 Mon Dieu, je veux faire ce qui te plaît, et ta loi est tout au fond de moi. »
10 Dans la grande assemblée, j'ai annoncé ta justice ;
non, je ne retiens pas mes lèvres, SEIGNEUR, tu le sais !
11 Je n'ai pas caché ta justice au fond de mon cœur,
j'ai parlé de ta loyauté et de ton salut,
je n'ai pas dissimulé ta fidélité et ta vérité à la grande assemblée.
12 Toi, SEIGNEUR, tu ne retiendras pas loin de moi ta miséricorde,
ta fidélité et ta vérité me préserveront toujours.
13 Des malheurs sans nombre allaient me submerger,
mes fautes m'ont assailli, et j'en ai perdu la vue ;
j'en ai plus que de cheveux sur la tête, et le cœur me manque.
14 SEIGNEUR, daigne me délivrer !
SEIGNEUR, viens vite à mon aide !
15 Qu'ensemble ils rougissent de honte, Ceux qui cherchent à m'ôter la vie !
Qu'ils reculent déshonorés, ceux qui désirent mon malheur !
16 Qu'ils soient ravagés, talonnés par la honte, ceux qui font « Ah ! Ah ! »
17 Qu'ils exultent de joie à cause de toi, tous ceux qui te cherchent !
Qu'ils ne cessent de dire : « Le SEIGNEUR est grand »,
ceux qui aiment ton salut !
18 Je suis pauvre et humilié, le Seigneur pense à moi.
Tu es mon aide et mon libérateur ; mon Dieu, ne tarde pas !

Le même mouvement qui est passage du Dieu caché au Dieu personnel, et qui fondera la lecture christologique, fonde une relation personnelle avec Dieu via la figure de celui qui personnalise le règne de Dieu, le Messie David :


Ps 110 :
4 Le SEIGNEUR l'a juré, il ne le regrettera pas : Tu es prêtre pour toujours, à la manière de Malki-Tsédeq.
5 Le Seigneur est à ta droite, il brise des rois au jour de sa colère.
6 Il exerce le jugement parmi les nations : tout est plein de cadavres ; il brise le chef (le « principe ») d'un vaste pays.
7 En chemin il boit au torrent : c'est pourquoi il relève la tête (« exalte le Principe »).


Ps 137 :
8 Babylone la belle, toi qui vas être ravagée, heureux qui te paiera de retour pour le mal que tu nous as fait !
9 Heureux qui saisira et dispersera ta progéniture face au roc !

// Ps 68, 22 : Dieu détruit la tête (le « principe ») de ses ennemis,
le poil (ce qui pousse) de celui qui vit dans ses crimes.



Lire « principe » au lieu de « tête » — c'est le même mot — ; entendre par « roc » le « roc » qu'est le Dieu protecteur au lieu de « roc de pierre » — cela est tout-à-fait possible : le texte ouvre lui-même à la transposition spirituelle au-delà d'une matérialité qui peut sembler croquante. Au fond c'est bien du satan qu'il s'agit (Chouraqui, « Liminaire pour Louanges », Les Psaumes, éd. du Rocher, p. 21sq.). Cela précisé, il y a dans les Psaumes la sincérité de l’épanchement d'une prière devant Dieu ; l'épanchement de tout ce que nous sommes, jusqu’à nos désirs de vengeance les plus « imbuvables » (où le contexte guerrier, la violence des persécuteurs, ne doivent pas non plus être négligés), fait partie intégrante de l'utilité des Psaumes : nous sommes invités à la même sincérité, fût-elle choquante (éventuellement, même, efficace substitut contre le passage à l’acte !), et à recevoir l'exaucement de Dieu seul (à la fois seul vengeur et consolateur qui permet de dépasser le désir de vengeance). S'en remettre à Dieu seul en toute chose...

Cf. la prédication du pasteur P. de Mareuil « Psaumes et Negro spirituals ».

*

Alors l’exaucement est inéluctable, qui vient sous une autre forme que celle escomptée au départ, sachant que Dieu même devient la demande du priant !

Psaume 37:4 : Fais du SEIGNEUR tes délices, Et il te donnera ce que ton cœur désire.


RP
Une prière qui engage

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2013-2014
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
3) 17 & 19 décembre 2013 : Les prières bibliques et nous (PDF)


vendredi 13 décembre 2013

Desservant d'un sacerdoce céleste




Jésus, grand desservant fidèle et compatissant : Hébreux 3,1 – 5,10.


Hébreux 3, 1-6 :
1  Ainsi donc, frères saints, qui avez en partage une vocation céleste, considérez l’apôtre et le grand prêtre de notre confession de foi, Jésus.
2  Il est accrédité auprès de celui qui l’a constitué, comme Moïse le fut dans toute sa maison.
3  En fait, c’est une gloire supérieure à celle de Moïse qui lui revient, dans toute la mesure où le constructeur de la maison est plus honoré que la maison elle-même.
4  Toute maison, en effet, a son constructeur, et le constructeur de tout est Dieu.
5  Or Moïse fut accrédité dans toute sa maison comme serviteur en vue de garantir ce qui allait être dit,
6  mais Christ l’est comme Fils, et sur sa maison. Sa maison, c’est nous, si nous conservons la pleine assurance et la fierté de l’espérance.


Ce texte semble mettre (au v.3) en concurrence Moïse et Jésus, et par ricochet le judaïsme et le christianisme, pour affirmer la supériorité du second sur le premier et par ricochet du christianisme sur le judaïsme. Ainsi l’épître aux Hébreux serait une pierre à l’édifice de la « théologie de la substitution », qui a fait tant de dégâts dans l’histoire — théologie selon laquelle le christianisme serait venu remplacer un judaïsme relégué dans le passé… Réaffirmons d’emblée que cette lecture est erronée.

Première impression donc, cette lecture ne s’impose-t-elle pourtant pas ? Jésus ne semble-t-il pas donné comme supérieur à Moïse ?… Qu’est-ce à dire ? N’est-il pas effectivement question d’une concurrence entre deux fondateurs de deux religions ?

Relisons donc le début du passage. En fait, il faudrait relire tout le début de l’épître qui débouche sur ce passage. « Vous avez une vocation céleste » est-il dit aux lecteurs. Le début de l’épître présente en effet Jésus comme être céleste, préexistant, supérieur aux anges (ch. 1) et venant de cette préexistence céleste à la rencontre de l’humanité (ch. 2), précisément et concrètement en la descendance d’Abraham, pour lui signifier sa « vocation céleste ».

Voilà qui nous situe d’emblée, non pas dans l’histoire où pérégrinent Abraham et ses descendants, dont les lecteurs de l’épître, et Moïse comme fondateur de la religion qui est celle des lecteurs de l’épître, mais dans la préexistence céleste de Jésus à laquelle aussi sont appelés ces lecteurs.

Ni substitution d’une religion à l’autre, ni supériorité d’une religion sur l’autre. Une seule religion, celle d’Israël, à qui son rite a été donné par Moïse, rite qui est celui des lecteurs, qui vaut pour tout ce temps, tant que ce temps dure. Et d’autre part un monde céleste qui a été manifesté en Jésus, forme du Royaume qui vient de façon imminente : « vocation céleste », dès aujourd’hui, pour un Royaume qui s’annonce, celui promis dès Abraham et dont la maison gérée par Moïse est l’insertion dans l’histoire et dans le temps.

Et voilà que — c’est la confession de foi que l’épître aux Hébreux invite ses lecteurs à garder — le temps céleste du Royaume promis, le temps de la fin de l’exil s’est approché.

Et 70 est là, qui voit la destruction du Temple, fin de ce monde pour les témoins du Nouveau Testament, comme la destruction du premier Temple avait été la fin d’un autre monde. Anticipation de la fin du monde comme le déluge avait été la fin d’un premier monde (cf. 2 Pierre, ch. 3).

70, date autour de laquelle tourne l’épître aux Hébreux, comme tout le Nouveau Testament. Fin d’un monde, fin annoncée autour de laquelle va se mettre en place sur le rythme de la célébration des événements de la vie de Jésus (que l’on appellera « les faits chrétiens »), le rite de l’attente de la venue en gloire de Jésus.

En naîtra une seconde religion, en rien supérieure à la première, simplement caractérisée par la foi que le Royaume espéré (et l’on sait l’importance thème de l’espérance dans l’épître – cf. ch. 11) s’est approché, étant porté par Jésus.

C’est la foi scellée au dimanche de Pâques, dont ne parle pas explicitement l’épître aux Hébreux : la foi à la résurrection de Jésus est devenue l’attestation de son être, le fondement de la foi à sa préexistence, et le moment inaugural du Royaume espéré.

Dès lors la religion de ceux qui croient que le Royaume éternel s’est approché en Jésus coexistera avec celle de ceux qui garderont le rite de Moïse en l’attente de la venue visible et tangible du Royaume de Dieu dans l’histoire.

Pas de supériorité d’un homme sur un autre, ni a fortiori d’une religion sur une autre, mais la foi à la venue d’un Royaume éternel, préexistant, au terme imminent d’une histoire, terme signifié par la destruction du Temple — le Royaume éternel étant, lui, annoncé par la manifestation dans le temps de celui qui est perçu par la foi comme le Prince préexistant de ce Royaume.


Hébreux 3, 7-19 :
7  C’est pourquoi, comme dit l’Esprit Saint: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix,
8  n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération, au jour de la mise à l’épreuve dans le désert,
9  où vos pères me mirent à l’épreuve en cherchant à me sonder, et ils virent mes œuvres
10  pendant quarante ans. C’est pourquoi, je me suis emporté contre cette génération et j’ai dit: Toujours leurs cœurs s’égarent; ces gens-là n’ont pas trouvé mes chemins,
11  car j’ai juré dans ma colère: On verra bien s’ils entreront dans mon repos!
12  Prenez garde, frères, qu’aucun de vous n’ait un cœur mauvais que l’incrédulité détache du Dieu vivant,
13  mais encouragez-vous les uns les autres, jour après jour, tant que dure la proclamation de l’aujourd’hui, afin qu’aucun d’entre vous ne s’endurcisse, trompé par le péché.
14  Nous voici devenus, en effet, les compagnons du Christ, pourvu que nous tenions fermement jusqu’à la fin notre position initiale,
15  alors qu’il est dit: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération.
16  Quels sont, en effet, ceux qui entendirent et qui provoquèrent l’exaspération? N’est-ce pas tous ceux qui sortirent d’Egypte grâce à Moïse?
17  Et contre qui s’est-il emporté pendant quarante ans? N’est-ce pas contre ceux qui avaient péché, dont les cadavres tombèrent dans le désert?
18  Et à qui jura-t-il qu’ils n’entreraient pas dans son repos, sinon à ces indociles?
19  Et nous constatons qu’ils ne purent pas entrer à cause de leur incrédulité.


Voilà donc une entrée dans le repos de Dieu proposée comme quelque chose de bien particulier — relevant de l’impossible, qui s’oppose à « l’incrédulité », l’impossible donc qu’est la foi à autre chose. Où l’on retrouve la question de la vocation céleste.

Repos : le mot grec, « catapausis » (« catapause »), qui traduit l’hébreu « shabbath », désigne bien, comme l’hébreu, une cessation. (Il est frappant que cela soit aussi le sens de « nirvana » !) Cessation. Cessation de l’agitation, de ce qui exaspère. Cessation qui doit enfin advenir pour que cesse notre traversée du désert.

Comme ceux « dont les cadavres tombèrent dans le désert » (Hé 3, 17), nous voilà qui traînons un quotidien pesant, sans horizon autre que cet horizon qui recule sans cesse. Nous voilà ancrés dans la nostalgie d’un hier semblable à l’Égypte des courges d’abondance. Telle est l’incrédulité qui bouche toute possibilité de repos : la cécité à tout autre horizon, contre laquelle sonne la voix de l’Esprit saint.

« Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs comme au temps de l’exaspération », dit l’Épître citant le Psaume 95.

Au bout de l’horizon du temps, comme de la nostalgie des temps qui ne reviendront pas, il n’est que chemin de désert, et qu’hier emporté par le vent.


Hébreux 4, 1-16
1  Craignons donc, alors que subsiste une promesse d’entrer dans son repos, craignons que quelqu’un d’entre vous ne soit convaincu d’être resté en retrait.
2  Car nous avons reçu la bonne nouvelle tout comme ces gens-là, mais la parole qu’ils avaient entendue ne leur fut d’aucun profit, car les auditeurs ne s’en sont pas pénétrés par la foi.
3  Nous qui sommes venus à la foi, nous entrons dans le repos, dont il a dit: Car j’ai juré dans ma colère: On verra bien s’ils entreront dans mon repos! son ouvrage, assurément, ayant été réalisé dès la fondation du monde,
4  car on a dit du septième jour: Et Dieu se reposa le septième jour de tout son ouvrage,
5  et de nouveau dans notre texte: s’ils entreront dans mon repos.
6  Ainsi donc, puisqu’il reste décidé que certains y entrent, et que les premiers à avoir reçu la bonne nouvelle n’y entrèrent pas à cause de leur indocilité,
7  il fixe de nouveau un jour, aujourd’hui, disant beaucoup plus tard, dans le texte de David déjà cité: Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos cœurs.
8  De fait, si Josué leur avait assuré le repos, il ne parlerait pas, après cela, d’un autre jour.
9  Un repos sabbatique reste donc en réserve pour le peuple de Dieu.
10  Car celui qui est entré dans son repos s’est mis, lui aussi, à se reposer de son ouvrage, comme Dieu s’est reposé du sien.
11  Empressons-nous donc d’entrer dans ce repos, afin que le même exemple d’indocilité n’entraîne plus personne dans la chute.
12  Vivante, en effet, est la parole de Dieu, énergique et plus tranchante qu’aucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusqu’à diviser âme et esprit, articulations et moelles. Elle passe au crible les mouvements et les pensées du cœur.
13  Il n’est pas de créature qui échappe à sa vue; tout est nu à ses yeux, tout est subjugué par son regard. Et c’est à elle que nous devons rendre compte.


Retour de l’Épître aux Hébreux sur les lendemains de l’Exode. Méditation commune, traditionnelle : la génération du désert n’est pas entrée en Terre promise pour les raisons que rappelle la Torah. Bref, propos classique.

Classique encore le thème de l’exil qui se prolonge. On voit bien que l’on traîne, que la douleur et la misère persistent. On attend la délivrance.

L’Épître enchaîne là-dessus. La terre promise n’a bel et bien jamais été atteinte. Josué qui a guidé cette entrée n’a de fait pas procuré ce que l’on peut appeler un repos. Josué — c’est-à-dire un premier Jésus : même nom.

Josué, préfiguration de son homonyme Jésus qui, lui, procure le repos, repos qui n’est donc pas des combats de l’histoire, mais de l’entrée dans le repos de Dieu, dont le Christ préexistant, venant de ce repos même, est dès lors porteur.

C’est aujourd’hui, dans un aujourd’hui permanent, qu’est proposée l’entrée dans le repos. Il n’y a pas de demain pour cela, demain qui n’est que prolongation de l’histoire d’aujourd’hui et d’hier, qui engendre fatigues nouvelles et nostalgies d’hier irrémédiables.

Le repos de Shabbath symbolise et signifie dans le temps l’entrée dans le repos qui est au-delà du temps. C’est entre l’usure irrémédiable du temps et la vérité de l’éternité que tranche le glaive de la parole de Dieu : entre articulations et moëlles, entre psychè (« âme ») et souffle (« esprit ») d’éternité. De cette séparation, dès aujourd’hui, s’ouvre le repos.


Hébreux 4, 14 – 5, 10
14  Ayant donc un grand prêtre éminent, qui a traversé les cieux, Jésus, le Fils de Dieu, tenons ferme la confession de foi.
15  Nous n’avons pas, en effet, un grand prêtre incapable de compatir à nos faiblesses; il a été éprouvé en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher.
16  Avançons-nous donc avec pleine assurance vers le trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu.
1  Tout grand prêtre, en effet, pris d’entre les hommes est établi en faveur des hommes pour leurs rapports avec Dieu. Son rôle est d’offrir des dons et des sacrifices pour les péchés.
2  Il est capable d’avoir de la compréhension pour ceux qui ne savent pas et s’égarent, car il est, lui aussi, atteint de tous côtés par la faiblesse
3  et, à cause d’elle, il doit offrir, pour lui-même aussi bien que pour le peuple, des sacrifices pour les péchés.
4  On ne s’attribue pas à soi-même cet honneur, on le reçoit par appel de Dieu, comme ce fut le cas pour Aaron.
5  C’est ainsi que le Christ non plus ne s’est pas attribué à lui-même la gloire de devenir grand prêtre; il l’a reçue de celui qui lui a dit: Tu es mon fils, moi, aujourd’hui, je t’ai engendré,
6  conformément à cette autre parole: Tu es prêtre pour l’éternité à la manière de Melkisédeq.
7  C’est lui qui, au cours de sa vie terrestre, offrit prières et supplications avec grand cri et larmes à celui qui pouvait le sauver de la mort, et il fut exaucé en raison de sa soumission.
8  Tout Fils qu’il était, il apprit par ses souffrances l’obéissance,
9  et, conduit jusqu’à son propre accomplissement, il devint pour tous ceux qui lui obéissent cause de salut éternel,
10  ayant été proclamé par Dieu grand prêtre à la manière de Melkisédeq.


On sait que les fêtes chrétiennes reprennent les fêtes juives. On a parfois remarqué qu’il y manquait Yom Kippour, le jour du pardon (littéralement dans la Torah : Yom Ha-kippourim, le jour des expiations). Pas de date d’un Yom Kippour chrétien en effet. Mais si l’on s’en tient à l’Épître aux Hébreux, le christianisme est en soi une reprise du Yom Kippour. Ce pourquoi Jésus est présenté comme le grand pontife — qui présidait la cérémonie de Kippour dans l’institution du culte au Tabernacle, selon la Torah, dont le culte au Temple était la reprise. Chose décisive pour l’Épître en regard de la destruction imminente, ou déjà avérée, du Temple par les Romains. Sous cet angle, l’Épître aux Hébreux est essentiellement une épître de consolation adressée à une communauté qui voit la destruction du cœur symbolique de son rite. Une autre proposition à côté de celle de la Synagogue, qui elle, réactualise la proposition cultuelle qui avait été celle mise en place lors de la destruction du premier Temple.

Concernant le Yom Kippour dans la Torah, il s’agit d’une entrée dans le lieu très saint du Tabernacle, entrée unique annuelle, réservée au seul grand-pontife, par laquelle était signifié le pardon des péchés. Le cœur du Tabernacle, ou du Temple, signifie le cœur de la présence de Dieu, le cœur de la Cité céleste. Or Jésus est présenté par l’Épître comme venant vers nous depuis la Cité céleste éternelle. Il vient de la préexistence éternelle, comme l’a manifesté sa résurrection.

Comme le grand pontife de façon symbolique dans le symbole du Tabernacle, ou du Temple, Jésus officie donc de façon actuelle et éternelle au cœur du sanctuaire céleste. Il est donc, pour l’Épître, le grand-pontife éternel, doté de toutes les qualités requises du grand-pontife : compassion, connaissance de la souffrance, humilité, humanité. Humanité qui a été pleinement sienne, sans qu’il n’ait cependant commis le péché commun aux êtres humains. Sa venue dans la faiblesse de la vie humaine, n’est pas la réduction à cette faiblesse, mais est elle-même acte de compassion, acte sacerdotal du Christ préexistant et éternel.

D’où l’application à Jésus de la Parole du Psaume 110 concernant le Messie : « Tu es pontife pour l’éternité, selon l’ordre de Melkisédeq ». On sait qui est Melkisédeq dans la Torah. C’est ce personnage dont Abraham reconnaît l’office sacerdotal (Genèse 14). C’est tout ce que l’on en sait. On verra que l’Épître y fonde (dans les chapitres suivants) la légitimité sacerdotale de Jésus, qui, dit-elle, n’était pas de lignée sacerdotale. Son absence de généalogie sacerdotale va être donc référée à l’absence de généalogie sacerdotale de Melkisédeq dans la Torah — qui devient du coup une sorte de préfiguration de Jésus.

Reste que le sacerdoce éternel est attribué à Jésus de par la foi à son origine éternelle, préexistante, qui le rend apte à officier auprès de Dieu, duquel il nous a obtenu le pardon. Application radicale de la déclaration du Psaume 110 concernant la fonction sacerdotale du Roi-Messie.

C’est le cœur de la confession de foi que l’auteur de l’Épître aux Hébreux demande à ses lecteurs de tenir fermement, et d’où procède la « pleine assurance de l’accès au trône de la grâce, afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce, pour être aidés en temps voulu ».


R.P.
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
3) 10 & 12 décembre 2013 - II. Grand prêtre fidèle et compatissant : 3,1 – 5,10 (PDF).


mardi 19 novembre 2013

Les Psaumes – prières communes et lutte avec Dieu



« Le livre des Psaumes a été ainsi dénommé en raison d’une traduction trop littérale du grec Biblos Psalmôn et du latin Liber Psalmorum. En grec, psalmos désigne un air joué sur l’instrument à cordes appelé psaltérion. Ainsi les versions ont-elles donné au contenu du recueil dont nous parlons un nom évoquant la manière dont ses éléments peuvent être chantés, plutôt que la nature même de ceux-ci. L’hébreu, lui, dit Tehilîm, mot qui dérive de la racine hll, louanger ; d’où le titre que nous avons adopté : Louanges, mot splendide, mot rempli d’un contenu émotionnel certain, bien fait pour désigner des poèmes tout orientés vers la louange de IHVH-Adonaï » (A. Chouraqui).

Un recueil liturgique communautaire — compilant sans doute d’autres recueils —, chanté, utilisé depuis des millénaires par les juifs et les chrétiens, même chez les plus réservés parmi ces derniers à l’égard de l’usage de la musique :

« Ambroise de Milan est dans une église avec ses fidèles, à la tête d’une manifestation contre la volonté impériale d’en faire un lieu de culte arien. Augustin relate cet événement capital pour l'histoire de la musique (Confessions IX, livre VII) : "Le peuple plein de zèle, résolut de mourir pour son évêque, passait les nuits entières à l'église. Pour empêcher que le peuple ne s'ennuyât d'un si long et pénible travail, on ordonna qu'on chanterait des psaumes et des hymnes selon l'usage de l'Eglise d'Orient". Quelques années avant, des œuvres poétiques versifiées en langue vernaculaire, pourvues d'une mélodie syllabique (une note par syllabe) identique pour toutes les strophes, les hymnes étaient utilisées à Poitiers par Hilaire, depuis son retour d'exil oriental (vers 356). »

Autant de reprises de traditions antécédentes qui (en un temps où les modifications diverses ne sont pas aussi prisées que de nos jours) permettent de considérer que le type de mélodies qui évoluent du chant grégorien aux premiers chants polyphoniques de la Renaissance ne sont peut-être pas si éloignées de ce qu’il en est dans le judaïsme antique héritier des liturgies du Premier Temple de Jérusalem…

On a nommé le chant ambrosien (ou ambroisien), « nom sous lequel on désigne une sorte de plain-chant dont Ambroise fut l'auteur, en 386. Ce chant se divisait en chant rythmique ou psalmodique, et en chant métrique (Jumilhac). "St Ambroise adopta le genre chromatique, c'est-à-dire l'altération de certaines notes, comme l'ont enseigné plus tard les didacticiens du Moyen âge en parlant de la musique feinte ou colorée. Deux différences radicales existaient entre le chant d’Ambroise et celui de Grégoire. Dans l'un, abandon complet des règles de l'accentuation latine et adoption du genre diatonique; dans l'autre, genre chromatique, rythme, accentuation. Dans l'un, musique grave, sévère, adaptée aux durs gosiers des barbares du nord qui se convertissaient au catholicisme; dans l'autre, un art plus grec, plus souple, plus élégant, quelque chose de moins austère et de moins âpre." (Théodore Nisard) Ambroise emprunta aux Grecs leurs quatre modes principaux : le dorien, le phrygien, le lydien et le mixolydien; ces modes, nommés depuis authentiques ou impairs, sont le 1er, le 3e, le 5e et le 7e du plain-chant grégorien. Il adopta aussi le chant alternatif ou antiphonique, usité chez les Orientaux, et dont l'emploi se répandit ensuite dans l'Église latine. »

« Le chant grégorien, nommé aussi plain-chant ou chant romain, est le chant ecclésiastique en usage dans presque toutes les églises de l'Occident. Il fut réglé à la fin du VIe siècle par l’évêque de Rome Grégoire le Grand, qui, aux quatre modes authentiques établis par Ambroise, et formant la base du chant ambrosien, ajouta les quatre modes plagaux. »

Auparavant, « sources indirectes, les condamnations des gnostiques par les Pères de l'Eglise fournissent quelques indications sur leurs pratiques liturgiques. Critiquant Marcion, Hippolyte de Rome (début 3e) nous apprend que l'Église de Sinope, dans le Pont (sud de la Mer Noire), effectuait la prière vers l'orient, chantait des psaumes, et des hymnes composées par les chrétiens. Le latin Tertullien dénonce "la démence avec laquelle ces textes sont rédigés" (Adversus Marcionem) et attaque violemment Valentin : "Laissons les psaumes de Valentin qu'il introduit avec une impudence sans égale, comme s'ils étaient l'œuvre d'un auteur méritant (De Carne Christi) ; "Nous désirons qu'on chante, non cette sorte de psaume des hérétiques, des apostats, de Valentin le Platonicien, mais ceux du prophète David qui sont très saints et complètement admis, classiques." »

« Les ermites des déserts égyptiens jetèrent l'anathème sur l'art utilisé pour les jeux païens, indigne à la louange de Dieu. Mais sa capacité à souder une communauté et la réticence des hauts dirigeants de l'Eglise, (les hommes les plus cultivés de leur temps), à se séparer, se priver d'un art dont ils admiraient la beauté, lui permirent de rester indissociable de la louange divine. Augustin (354-430) s'en confesse (X, 33) : "Le plaisir de l'oreille, qui ne devrait pas affaiblir la vigueur de notre esprit, me trompe souvent lorsque le sens de l'ouïe n'accompagne pas la raison ; ainsi, je pèche sans y penser." »

Bref une grande réserve dans le christianisme latin, jusqu’à Ambroise, et même après, à l’égard d’une pratique, le chant — et a fortiori l'instrumentation —, qui n’est pas sans rejoindre une réserve à l’égard des sens en temps de deuil, en temps d’ « absence de l’époux » (cf. Marc 2, 20 – //) — « un temps pour pleurer, et un temps pour rire ; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser » (Ecc 3, 4).

Une réticence que l’on trouve — comme un paradoxe — jusqu’au cœur de livre des Psaumes :

Psaume 137
1 Sur les bords des fleuves de Babylone, Nous étions assis et nous pleurions, en nous souvenant de Sion.
2 Aux saules de la contrée Nous avions suspendu nos harpes.
3 Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants, Et nos oppresseurs de la joie: Chantez-nous quelques-uns des cantiques de Sion !
4 Comment chanterions-nous les cantiques de l’Eternel Sur une terre étrangère ?
5 Si je t’oublie, Jérusalem, Que ma droite m’oublie !
6 Que ma langue s’attache à mon palais, Si je ne me souviens de toi, Si je ne fais de Jérusalem Le principal sujet de ma joie !

Un Psaume rendu célèbre par le reggae de Bob Marley, By the rivers of Babylon, repris jusque dans des versions disco ! — où éclate de la paradoxe ! — où éclate le chant de l’exil de Sion, selon la signification transposée de la Sion historique à sa signification métaphorique désignant l’Afrique dans la tradition « ras tafarienne » (de Ras Tafari, titre du négus d’Abyssinie) de Marcus Garvey (début XXe s.) , à laquelle se rattache Bob Marley.

Un Psaume célèbre, porteur de toute la mélancolie d’un chant tu dans des harpes accrochées aux saules devenus eux-mêmes symboles de mélancolie ! « Tout penseur, au début de sa carrière, opte malgré lui pour la dialectique ou pour les saules pleureurs » (Cioran, Syllogismes de l’amertume)…

On retrouve la réserve d’Augustin pour l’effet sensoriel de la musique jusque chez Zwingli, qui se distancie de Luther — lequel opte pour l’usage des mélodies populaires pour porter la louange de Dieu. Calvin, entre les deux, est à l’origine du Psautier genevois — les Psaumes du prophète David, comme l’écrivait Tertullien plus sûr que les improvisations, à tout le moins extra-ecclésiales. Des hymnes allant au-delà des Psaumes, dans la mesure où ils entrent dans le chant liturgique commun, étant appelés à porter la théologie ecclésiale…

C’est cette perspective qui sera celle de la tradition anglaise, de l’anglicanisme au méthodisme, grand pourvoyeur d’hymnes s’ajoutant aux Psaumes dans nos recueils de cantiques modernes.

Les Psaumes sont à la racine de traditions qui en reviennent toujours à ce recueil de prières et de louanges inspirées, fondée dans des « Sitz im leben » divers que les exégètes modernes se sont attachés à dégager — suite notamment à l’un des plus marquants pour les Psaumes, H. Gunkel (début XXe s.).

En-deçà de leur devenir comme livre de prières commune, les Psaumes expriment un combat avec Dieu, et contre le mal, qui de circonstances précises nous font déboucher sur des vérités archétypales. Par exemple, le Psaume 51, prière de repentance de David suite à son adultère doublé d’un meurtre, devenant une prière-type de confession de péché. Ou, face à l’oppression d’un ennemi du peuple ou du roi, on découvre qu’il est question de l’oppression du « mauvais », du « méchant » archétypique trouvant dans les Psaumes une expression concrète.

Autant de clefs de lecture, devant Dieu, de notre vie dans ses difficultés, via des psalmistes qui nous rejoignent, qui ont partagé des difficultés de tous ordres et dont les chants les élèvent devant Dieu dans l’attente espérée de son juste jugement, justifiant le juste face à toute oppression et tout oppresseur, Dieu seul vengeur. « Je trouverais moi-même très difficile de me faire l’écho de pareils sentiments. Non parce qu’ils seraient trop bas pour moi, mais bien plutôt parce qu’ils me dépassent… Je ne parvient pas à désirer le jugement divin sans une pensée vindicative ni affirmer ma propre droiture sans orgueil » (J. Stott).

Les Psaumes deviennent alors chemin de purification de nos désirs dans l’espérance de celui qui vient faire éclater la vérité, Dieu de l’univers — c’est le parcours des cinq livres des Psaumes depuis la confrontation du mal, le mal voie de perdition alternative à la voie de celui qui est heureux (Ps 1), jusqu’à la louange finale du cinquième livre, en passant par tout le cheminement de l’attente de Dieu.


RP
Une prière qui engage

Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2013-2014
Chaque 3e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 3e mardi à 20 h 30
2) 19 & 21 novembre 2013 : Les Psaumes, face à Dieu – prières communes et lutte avec Dieu (PDF)


lundi 18 novembre 2013

Xénophobie, racisme. Bâtir ensemble un monde vivable


Communiqué du Conseil National de l'Eglise Protestante Unie de France


La parole xénophobe –contre les Roms par exemple– et raciste –contre la Garde des Sceaux Mme Taubira par exemple– se banalise et parfois se déchaîne. Elle est renforcée par des calculs politiciens, à quelques mois d’échéances électorales. Elle est dopée par des logiques médiatiques qui, par effet de loupe et de répétition, donnent une importance parfois démesurée à des manifestations ou des propos marginaux.

La souffrance sociale, le désarroi politique, l’impression qu’une logique économique ne profitant qu’à une minorité ravage tout sur son passage, la crainte du déclassement, la peur de l’avenir, sont des sentiments bien réels et largement partagés. Ils peuvent pour une part expliquer le ressentiment qui s’exprime par la xénophobie et le racisme. Ils ne sauraient le légitimer.

Le pacte républicain est confié à chaque citoyenne, chaque citoyen, et d’abord à celles et ceux qui exercent une responsabilité sociale. Il est précieux. Il n’est pas indestructible.

Nul ne peut se dire à l’abri de bouffées xénophobes ou racistes, chacun le sait. Il est d’autant plus important de refuser toute complaisance à leur égard. La confiance est possible, mais elle se construit chaque jour et elle est l’affaire de tous et toutes.

En outre, des personnes ou des groupes qui prétendent par ailleurs défendre des « valeurs chrétiennes » ont participé à l’expression xénophobe et raciste. Ces discours et ces attitudes sont pourtant radicalement incompatibles avec la foi chrétienne. L’Évangile de Jésus-Christ prend sa source dans l’amour inconditionnel de Dieu pour chaque être humain. Chacun est bienvenu sur cette terre. Chacun a besoin d’y être accueilli.

Ce message libérateur et exigeant nous appelle à découvrir dans notre semblable une sœur, un frère, et à bâtir ensemble un monde vivable et vraiment humain.

Pasteur Laurent SCHLUMBERGER
Président du conseil national
de l’Église protestante unie de France


vendredi 15 novembre 2013

Incarnation du Fils de Dieu




I. Le Fils de Dieu — « supérieur aux anges » (ch. 1 - ch. 2, v. 4)


1. Derniers jours

« En ces jours qui sont les derniers, Dieu nous a parlé par le Fils » (v. 2). Une conviction de l'auteur, commune au Nouveau Testament, concernant la venue de la fin du temps, ce temps, fin de ce temps en passe d'être confirmée par la destruction du Temple, cœur du monde, ce monde, ce temps, ce siècle, cet « aion ».


2. « Aion »

Ce temps, ce monde qui arrive à sa fin, Dieu l'a créé par le Fils (v. 2) ; ce monde, cet « aion », et tous les autres, selon la pluralité des monde, des temps, des siècles, correspondant aux différents niveau des cieux, comme dans l'échelle de Jacob (cf. infra) — vision que l'on retrouve dans la doxologie finale du Notre Père : « aux siècles des siècles ».

Le fils apparaît comme celui par qui Dieu a créé les siècles, dont il est aussi héritier, à commencer pour ce qui concerne concrètement l'inquiétude des destinataires de l’Épître, les deux mondes, siècles que sont celui dont on arrive au terme, concrétisé par la destructoin du Temple, et le siècle à venir, déjà présent — « le Royaume au milieu de vous » — et encore à venir quant à sa manifestation.


3. « Hypostasis »

Ce Fils est « le reflet et l’expression de la substance / hypostasis » de Dieu (v. 3) — « substance », c'est-à-dire ce ce que se tient en dessous, en dessous de ce Nom : Dieu — ; et à ce titre, de reflet, vis-à-vis et expression de ce qui se tient dessous de ce Nom, il est le soutien de toutes choses — par sa Parole. Il a à présent comblé l'abîme creusé par le péché. Ce sera le développement et le cœur de l’Épître. Une œuvre accomplie qui l'a dévoilé comme celui qu'il est — susbtance du Nom —, le dévoilant désormais comme étant au-dessus des anges.

Hé 1, 5-6 : « auquel des anges Dieu a-t-il jamais dit : Tu es mon Fils, Je t’ai engendré aujourd’hui ? Et encore : Je serai pour lui un père, et il sera pour moi un fils ? Et lorsqu’il introduit de nouveau dans le monde le premier-né, il dit : Que tous les anges de Dieu l’adorent ! » Engendrement éternel qui renvoie aux origines, avant la fondation du monde (cf. Col 1 & Jn 1) ; qui se signifie dans l'Incarnation (cf. Jn 1) temps de la conception et de la naissance du Christ ; et qui se scelle dans sa résurrection. Ces versets 5 et 6 peuvent renvoyer à ces trois niveaux (et de même jusqu'au verset 14).


4. Anges et cieux

Hé 1, 5-14. Cf. L'Échelle de Jacob — Genèse 28 :
11 [Jacob] arriva dans un lieu où il passa la nuit ; car le soleil était couché. Il y prit une pierre, dont il fit son chevet, et il se coucha dans ce lieu-là.
12 Il eut un songe. Et voici, une échelle était appuyée sur la terre, et son sommet touchait au ciel. Et voici, les anges de Dieu montaient et descendaient par cette échelle.
13 Et voici, l’Éternel se tenait au-dessus d’elle ; [...]
16 Jacob s’éveilla de son sommeil et il dit : Certainement, l’Éternel est en ce lieu, et moi, je ne le savais pas !
17 Il eut peur, et dit : Que ce lieu est redoutable ! C’est ici la maison de Dieu, c’est ici la porte des cieux !


*

De l’Antiquité à la Renaissance, la clef de lecture du monde est donnée, depuis le IVe siècle av. JC dans le système du monde d'Aristote et/ou, depuis le IIe siècle, de Ptolémée (qui est aussi derrière la traduction de la LXX).

Le système de ce monde aristotélicien se déploie ainsi : une terre sphérique (avant Aristote la terre n’est pas encore forcément ronde) à un pôle (au centre), à l’autre pôle le « ciel empyrée » et le « trône de Dieu ». Le « ciel empyrée » est le « dixième ciel », le Paradis, les autres cieux étant ceux des sept « planètes » — désignant les sept cieux classiques — observables à l’œil nu (Lune, Mercure, Venus, Soleil, Mars, Jupiter, Saturne), plus le ciel des étoiles fixes (le zodiaque) et le ciel du mouvement diurne.

La matière céleste est l’éther (la cinquième essence, la quintessence, matière spirituelle et lumineuse), au-delà des quatre autres « essences » ou éléments : terre, eau, air, feu — matière de notre ici-bas. Ce monde céleste dont la matière est l’éther est mû par les Intelligences célestes, les anges chez Thomas d’Aquin, imitant la perfection de Dieu en imprimant aux sphères leur mouvement circulaire.

Les sept cieux classiques peuvent correspondre de manière symbolique aux sept paroles du ch. 1 de l’Épitre aux Hébreux concernant la supériorité du Fils par rapport aux anges, administrateurs des sphères célestes, et garants de la distance entre Dieu et le monde. Tout comme les neuf cieux inférieurs au ciel du Paradis correspondront aux neuf ordres de la hiérarchie angélique de Denys l’Aréopagite (Ve s. ap. JC), qui toutefois — à l'instar de l’Épître aux Hébreux — lie moins strictement aux sphères des planètes qui les symbolisent, ces garants, que sont les anges, de la distance entre Dieu et le monde.

La structure intelligible des choses, leur substance intellectuelle, sous-tend les êtres matériels, connaissables parce que dotés de cette structure intelligible. Substance (ce qui se tient en dessous) intelligible aussi, l’intelligence a pour rôle « de capter des êtres, non de fabriquer des concepts ou d’ajuster des énoncés » (Pierre Rousselot, L’intellectualisme de S. Thomas).

Cela est ajusté sur le monde hiérarchique intelligible. Les hommes en sont l’expression la plus humble, dans la matière, « la poussière », d’où, dans le monde des êtres intelligents, partagé par Dieu et les anges, la caractéristique de la raison, son humilité de réalité humaine : l’être rationnel, l’homme, est obligé de procéder par abstraction là où les êtres immatériels ont une connaissance intuitive, immédiate.

La raison humaine n’en participe par moins du monde intellectuel, à son humble mesure, évoluant, se mouvant dans le monde sensible, le monde sublunaire, quand les anges occupent le monde supra-lunaire, dont la matière parfaite est l’éther. Exempts eux-mêmes de matière, même spirituelle, les anges meuvent le monde supérieur, les orbes célestes, dont certaines sont celles sur lesquelles tournent les corps célestes composés d’éther (les planètes).

*

C’est là le monde d’Aristote (cf. Métaphysique) repris par Thomas d’Aquin. Dans ce monde, affirmer l’existence de Dieu relève non de la foi, mais de la raison. La foi est requise pour recevoir Dieu comme Trinité, incarné, pour recevoir une révélation comme celle de la résurrection du Christ... — on peut dire aussi pour recevoir Dieu, la cause ultime, comme bon et favorable. Mais la foi n’est pas requise — la raison suffit — pour recevoir l’idée qu’il y a une cause première de tous les paramètres causaux de ce qui advient.

Ce qui advient dépend de nombreux paramètres, de causes, dont la cause ultime est ce à quoi on donne le nom « Dieu »… Pour Thomas, en temps aristotéliciens, cela est lié précisément à la logique et à la cosmologie en place. Ce monde perdure jusqu’en 1609…

*

Lorsque, dans les années 1609-1610, Galilée braque sa lunette astronomique vers les sphères célestes, il découvre et révèle au monde que celles-ci ne sont pas faites d’éther, mais de la même matière que celle qui compose notre monde, qui se meut au-dessous de la Lune, le monde sublunaire.

Le monde mû les anges est dès lors irrémédiablement ébranlé : cet effondrement du monde aristotélicien est, au sens littéral, un véritable « ébranlement des puissances des cieux ». Le monde va désormais devoir se penser sur un mode autre que celui de l’harmonie géocentrique, avec un Dieu garant de cette harmonie, via éventuellement son représentant, le pape, qui lui-même a été fortement ébranlé par la Réforme.

Suite à Descartes (XVIIe s.) apparaissent d’autres propositions de systèmes du monde que le système aristotélicien sur lequel s’appuyaient aussi les systèmes théologiques. Le pôle central du système nouveau est le sujet : « je pense donc je suis » (formule reprise d’Augustin, mais désormais centrale et fondatrice).

Newton vient à son tour proposer l’alternative de la force gravitationnelle pour expliquer la rotation des planètes mues auparavant, dans le système aristotélicien / ou ptoléméen, par les anges — intelligences célestes.

Un monde s’est bel et bien écroulé, entraînant des ruptures en matière de connaissance, ruptures épistémologiques qui maintiennent toutefois la logique d’Aristote, logique de non-contradiction, selon un autre cadre, d’autres systèmes.

*

Le symbole s'est donc effondré, un peu comme à la sortie d'un rêve, celui de Jacob, un rêve dont les symboles, comme pour tout rêve, désignent autre chose que leur littéralité. Symboles d'un inconscient collectif portant la connaissance/ignorance d'un Dieu infiniment autre, au sommet inaccessible de l'échelle de Jacob, et cependant tout proche comme le signifie la présence angélique en ses ascensions et ses descentes... Détachée de l'échelle des astres, l'échelle de Jacob auxquels elle s'était superposée, l'échelle de Jacob n'en reste pas moins posée au sol et touchant « les cieux », signes d'un Dieu infiniment autre. Un Dieu qui, donc, intéresse aux hommes ! « Qu’est-ce que l'homme pour que tu t’intéresses à lui » s'étonne le Psalmiste (Psaume 8), cité, dans la version des LXX, par Hé 2, 6-8.



II. Homme semblable aux hommes (ch. 2, v. 5)


Cf. Hé 4, 15 « sans pécher ».

Cf. 2 Co 5, 21 : « Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait (devenir) péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »

Voilà des versets scandaleusement troublants (le Christ tenté comme nous — Hé 2, 18), et une approche, celle de ce ch. 2 de l’Épître Aux Hébreux, qui dit toute la radicalité scandaleuse (comme la crucifixion est scandale — 1 Co 1 & 2) de la prière de Jésus au Gethsémané. Insistant sur le fait que le Christ n'a en aucun cas péché ! (4, 15), l’Épître aux Hébreux n'en souligne pas moins la radicale humanité du Christ,

Au point que l'on pourrait presque se demander si le ch. 2 ne contredit pas le v. 15 du ch. 4 (« sans pécher ») ! Que signifie cette « tentation » qui a été la sienne ? Aurait-il conçu l’intention de pécher — mais cela est déjà pécher ! (Cf. Mt. 6), même si finalement il a résisté à la tentation... La prière de Jésus au Gethsémané — « que soit faite ta volonté et non la mienne » — qu'assume donc ici l’Épître Aux Hébreux, va jusqu'à recevoir ce que l’orthodoxie entérinera en 681 (au IIIe concile de Constantinople) en utilisant ces mêmes versets du Getsémané pour refuser le « monothélisme » (l'idée qu'il n'y aurait qu'une seule volonté en Christ) et pour poser le dogme (orthodoxe) qui donne deux volontés en Christ : le Christ est doté de sa volonté propre, qui n'est pas celle du Père, ni même celle de la divinité en Christ, mais celle du Christ homme.

Ainsi, sachant qu'une part de ce monde est déchéance et fruit de déchéance, la participation du Christ à la Création — « pour notre salut » — est participation mystérieuse au monde de la déchéance, ce qui se signifie en ce que le Christ est doté, outre la volonté divine incréée, d'une volonté créée, forcément distincte de la volonté divine. Une pleine humanité donc, qui le conduit à une prière dans laquelle apparaît une lutte jusqu’à l’obéissance à Dieu pour recevoir une mort à laquelle il voudrait toutefois échapper, et donc une volonté du Christ qui se sépare, quant à son souhait, de la volonté du Père !

Cela correspond, dans les termes les plus tragiques, vécus dans toue leur intensité, à ce que dit 1 Corinthiens 5, 21 : « il a été fait péché pour nous » — sans pour autant commettre le péché, pas même en intention, mais selon l'ordre de sa participation à cette Création de péché — participation dont la marque est une volonté propre, dans la chair, et dans la volonté. Au point que lui qui n'a pas péché, prie avec nous les Psaumes portant nos confessions de péché et le Notre Père, demandant notre pardon. Solidarité totale avec nous : laisse faire ce qui est juste dit-il à Jean le Baptiste (Mt 3, 15) auquel il vient pour recevoir un baptême de repentance !

C'est ainsi que selon l’Épître Aux Hébreux, Jésus Christ est « élevé à la perfection par les souffrances » et devient pour les hommes (inscrits ainsi dans la postérité d’Abraham — Hé 2, 16) « le Prince de leur salut » : en soumettant sa volonté distincte de celle du Père (« que soit faite ta volonté et non la mienne ») ; ayant « appris, bien qu’il fût Fils, l’obéissance par les choses qu’il a souffertes » (Hé 5, 8).



R.P.
Une lecture de l’Épître aux Hébreux

Étude biblique 2013-2014
Église protestante unie de France / Poitiers
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
2) 12 & 14 novembre 2013 - I. Incarnation du Fils de Dieu : 1,1 – 2,18 (PDF).