samedi 17 janvier 2015

Le crucifié




La mort de Jésus est l'aboutissement d'un procès qui a largement révélé la disproportion entre la promesse accomplie et une attente qui n'était pas à la mesure.

Cela atteint son comble dans le contraste entre des moqueurs et les premiers signes du monde éternel en train d'entrer dans l'histoire, selon le Nouveau Testament qui les donne comme à la fois terrifiants et merveilleux : le voile du Temple se déchire, la terre tremble, des tombeaux s'ouvrent.

Et en premier lieu, « des ténèbres sur toute la terre » (Mt 27:45).

*

Quelque chose n’est pas à la mesure ordinaire. Déjà lors du procès qui a conduit ici, éclatait le quiproquo. Comme le disait le Psaume 2, tous se sont ligués contre le Messie ; et, au jour de la crucifixion, c'est là le comble, sans vraiment s'en rendre compte. Les responsables d'Israël, censés être les représentants d'une nation farouchement opposée au paganisme romain, se montrent fort proches des Romains !

Le conflit semble être ainsi dans une large mesure celui qui oppose ceux qui ont des positions élevées et bien assises, au peuple dont l'espérance qu'il porte en Jésus commence à être jugée par trop dangereuse. Et finalement, devant le décalage qui va s'avérer exister entre le Royaume du Christ et les espérances populaires, les chefs religieux parviendront à retourner le peuple sans trop de difficultés contre celui qui est porteur de quelque chose de bien plus grand que ses faibles espérances.

On connaît le prétexte religieux qu'ont invoqué les prêtres pour livrer Jésus : le blasphème : il s'est identifié au Fils de l'Homme de Daniel (Mt 26:64-65, Mc 14:62-63, Lc 22:69-71). Le Fils de l'Homme est alors un personnage céleste, image éternelle de Dieu (cf. Daniel Boyarin, Le Christ juif, éd. du Cerf).

Il est fort probable qu'en fait, les Sadducéens, dont sont les prêtres en général, ne croient pas à ces traditions populaires sur le "Fils de l'Homme" des apocalypses. Et pourtant lorsque Jésus s'applique à lui-même une citation de Daniel sur le Fils de l'Homme, le grand prêtre crie au blasphème. Il y a là vraisemblablement une bonne part d'intention démagogique, comme dans son geste spectaculaire — déchirer son vêtement. Par "réalisme", les prêtres et les Hérodiens, plus ou moins à la botte des Romains, et adversaires privilégiés de Jésus, peuvent fort bien s'accommoder de la croyance populaire au personnage céleste du Fils de l'Homme.

Mais cet être céleste devient concret, en Jésus Christ (Apocalypse 1:8) : la chose peut devenir dangereuse, subversive, surtout si ce Jésus rassemble les espérances messianiques du peuple ; et d'autant plus que les Romains s'en inquiètent.

Or, le sous-entendu de Caïphe peut porter : le Fils de l'Homme auquel croit le petit peuple est un personnage céleste. On s'attend à le voir descendre du ciel dans le Temple ; Jésus, déjà au désert selon le NT, a refusé la tentation de se présenter ainsi, en héros triomphant (Mt 4:5-7).

Ce Jésus en train de comparaître n'a vraiment pas l'apparence du héros céleste, image éternelle de Dieu : il est au contraire humilié, méprisé, apparemment impuissant. Sa prétention à la filiation divine, sa référence au titre divin de Fils de l'Homme peut sembler on ne peut plus blasphématoire : ce prétendu Fils de l'Homme n'a pas fière allure !

Et le comportement du grand prêtre porte sans doute son effet. Car au fond, Jésus affole, et plus que les seuls prêtres et autres Hérodiens, assimilés, eux, aux Romains (Matthieu ne mentionne même pas Hérode au procès). Jésus n'admet aucune concession : surtout, certes, pas aux Romains et à leurs partisans au pouvoir, mais pas non plus aux zélotes, dont il semble pourtant plus proche, dont il ne se sépare, apparemment, que sur les moyens : ce n'est pas par la force, mais par l'Esprit de Dieu et par la douceur que le Royaume espéré sera instauré.

La crainte la plus nette n'en est pas moins le fait des prêtres : "s'il continue les Romains vont nous détruire". On le livrera donc aux Romains.

*

Et de cette façon s'explique l'attitude de Pilate. Pilate ne comprend pas : "qu'as tu fait, que les tiens te livrent à moi ?" Ou : "qu'en saurais-je de ta messianité, de ta royauté ? moi je ne suis pas juif... vous avez votre Loi, etc." Sous-entendu : "réglez donc cela entre vous !"

Et Pilate s'affolera de plus en plus. Les grands prêtres d'une nation censée être fort anti-romaine iront jusqu'à confesser n'avoir de roi que César, selon Jean (19:15) ! Pilate ne peut qu'y trouver confirmation dans son sentiment qu'il y a mystère derrière le procès de cet homme.

*

Dans cette fuite en avant, dans ce dévoilement des cœurs, le nœud du problème est manifesté : Jésus porte l'épée qui tranche, là où s'effectue le partage entre le confort de ce monde et le mystère déroutant de la Vérité.

Et c'est là le problème que pose Jésus par son silence devant ce Pilate perplexe : son Royaume n'est pas de ce monde. En d'autres termes : les grands prêtres, quoique Judéens, qui me livrent à toi, et les Romains, même combat.

La Vérité est d'au-delà des attentes mesquines et des pouvoirs passagers de ce monde qui passe. La Vérité ne peut qu'être exclue, condamnée, mais pour une condamnation qui est son triomphe, triomphe par rapport au monde.

Car dans cette condamnation éclate le fait que la Vérité exclue est la condamnation du monde. Lorsque le Christ est exclu, c'est le monde et celui qui le séduit qui est jeté hors de sa lumière : "il y eut des ténèbres sur toute la terre". Lorsque le monde de la vanité, de l'apparence, et des pouvoirs transitoires, s'imagine réduire à l'impuissance celui dont il cloue les mains, il ignore tout de ce qui est en train de se passer : Dieu est en train d'élever Jésus dans sa gloire, par le mystère de cette crucifixion, selon Jean (12:32-33).

Lorsque la lumière du monde est élevée de la terre, la terre entre dans les ténèbres (Mt 27:45). Alors éclate la Vérité, qui dépasse infiniment les préoccupations de toutes les fausses vérités. Mieux peut-être que Pilate au procès, le centurion entrevoit cela et en conçoit de la crainte : "Il était vraiment le Fils de Dieu" (Mt 27:54).

Au milieu du chaos, des cris et des moqueries, s'esquisse un autre ordre, irréfutable : c'est là que Dieu se révèle. C'est là, là seulement qu'il ne peut qu'être. Là est son parti : la justice, fût-elle voilée dans les sarcasmes : là est la puissance de Dieu.

*

C'est ainsi que selon la foi des disciples, apparaît dans l'Histoire cette Vérité qu'a perçue Daniel dans la vision céleste. L'Apocalypse nous le dévoile comme l'être mystérieux dont Jésus ne cessait de parler à ses disciples : le Fils de l'Homme. Il est dans les cieux, selon la Révélation prophétique, un être céleste, comme un Fils d'Homme, qui reçoit la domination sur toutes choses, une domination éternelle, une domination qui est celle de Dieu.

Et Jésus ne cessait de parler de ce Fils de l'Homme, mais d'une façon dont certains hésitent à penser qu'il s'agisse de lui : il en parle à la troisième personne. Avec des allusions pourtant de plus en plus claires : "il faut que le Fils de l'Homme soit élevé" (Jean 12:34). On commence à comprendre alors qu'il parle peut-être de lui-même. L'élévation en question ici s'avèrera alors être sa crucifixion : les disciples le relèveront après : "il disait cela pour indiquer de quelle mort il devait mourir" (dira Jean 13:33).

Caïphe ne s'y est pas trompé : "vous verrez le Fils de l'Homme venir sur les nuées" lui a dit Jésus. Il blasphème a répondu Caïphe (Matthieu 26:64-65).

L'Apocalypse a compris la même chose que Caïphe, mais y croit. Il est l'Alpha et l'Omega, celui qui est qui était et qui vient, celui-là même qui a versé son sang, voici qu'il vient sur les nuées" (Apocalypse 1:5-8). Il est le rédempteur qu'a vu le Livre de Job, celui qui se lève au dernier jour, présent avant même la fondation du monde. C'est pourquoi il est l’exaucement de toutes nos prières, le dévoilement de sa propre prière au Gethsémani.

C'est ainsi son sang est notre salut, selon le vrai sens de ce qu’a dit le peuple : "Nous prenons son sang sur nous et sur nos enfants !" (Mt 27:25). Malgré l’affreux contresens de la lecture historique de cette prière du peuple, il n’y a en effet rien d’autre que salut et bénédiction de Dieu sous le sang versé pour que nous ayons la vie. On peut renvoyer ici aux travaux de René Girard.

*

Se dessine le fond du dévoilement, "de l'Apocalypse" du Fils de l'Homme : l'élévation dans l'abaissement — la croix (Jean 12:32-33). Le Fils de l'Homme qui est dans les cieux est cet humble témoin de la Vérité dans le concret.

Loin de nos vanités, inaccessible, il nous est, étrangement, infiniment proche, lui qui est cette Parole éternelle demeurant avec Dieu avant la fondation du monde. Or c'est cette Parole dont Paul écrit à l'Église de Rome (Romains 10) qu'elle est toute proche, celle de la foi : "Quiconque croit en lui ne sera pas confus... quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé" (Ésaïe 28:16, Joël 3:5, Romains 10:11,13).


RP
« Qui dites-vous que je suis ? »
Un parcours non-exhaustif de la perception de Jésus


Église protestante unie de France / Poitiers
Catéchisme pour adultes 2014-2015
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4) 19 & 22 janvier 2015 Le crucifié (PDF)


lundi 12 janvier 2015

Déborah et le ministère prophétique féminin




Lire au livre des Juges les chapitres 4 et 5.

La figure de Déborah, qui y est présentée comme « prophétesse », est significative d'un en-deçà ou au-delà de l’institution, mâle en ce temps-là. L'Esprit (notion féminine en hébreu) investit ses portes-paroles indépendamment de toute qualification institutionnelle ou légitimation telle que la masculinité. Une « anomalie » vouée toutefois à faire ultérieurement institution, institution autre, incluant le ministère des femmes.

Car cela dit, il ne s'agit pas pour autant, avec Déborah prophète (comme avec les autres prophètes) d’auto-proclamation : dans le texte de Juges 4 et 5, la position de Barak en atteste (chef de guerre officiel) — qui confirme cependant la primauté de Déborah comme prophète.

Un mot sur la dimension guerrière, qu'il n'est pas à légitimer ou à délégitimer : elle est liée à un contexte, qui n'est pas forcément à reproduire ! La transposition à un plan de combat spirituel y est induite : comme pour tout moment historique, les combats se légitiment à un plan moral et spirituel, où la violence du temps devient symbole. Pour prendre un exemple : aujourd'hui, quand on parle en France en contexte politique de « couper des têtes », il ne s'agit plus, malgré la référence à la Révolution française, de décapitations littérales !... On a transposé à un autre plan. Il est tout aussi légitime d'opérer cette transposition pour notre texte, et donc de transposer la fonction prophétique à notre conception du ministère prophétique, jusque dans l’Église...

*

Excursus : Ministère prophétique et ministère féminin

Le ministère féminin, y compris ministère de responsabilité, tel le ministère pastoral, s'avère n'être pas un phénomène récent. Seule son institutionnalisation officielle est récente dans le monde moderne. L'action missionnaire, par exemple, a été, et de longue date souvent dirigée par des femmes, remplissant ainsi, sans en avoir le titre, un rôle incontestablement pastoral, voire apostolique. Aussi, n'est-il pas acquis que ce soit les partisans du ministère pastoral féminin qui aient été les novateurs ; ce que pourrait s'avérer confirmer la pratique de l'Église primitive.

Toutefois, le ministère institutionnel féminin, lui, est inexistant depuis fort longtemps. L'inexistence du ministère pastoral féminin remonte à la nuit des temps ecclésiaux, l'inexistence du ministère diaconal féminin date du VIe siècle, pour l'Église latine, lors de sa suppression par les conciles d'Épaone (517) et d'Orléans (539). Les diaconesses ont survécu un peu plus longtemps en Orient. Les raisons de l'inexistence institutionnelle du ministère féminin, inexistence institutionnelle reprise longtemps par le protestantisme, qui connaissait pourtant des ministères féminins non officiels, ne sont pas aussi limpides que le soutiennent les adversaires de l'accession des femmes à des postes de responsabilité ecclésiastique. Ces derniers y voient volontiers une interdiction néo-testamentaire, et de citer à cet effet des textes forts impressionnants — tendant ainsi à l'abolition d'une pratique traditionnelle au profit d'une institution traditionnelle. Car la question doit être posée : est-ce vraiment là l'enseignement néo-testamentaire ?

Les Églises les plus attachées à l'exclusivité masculine de l'accession au ministère sont les Églises regardant explicitement le ministère comme d'ordre sacerdotal ; et qui, pour cela, arguent de la symbolique des sexes — ce qui est étranger au Nouveau Testament. On peut se demander si le refus du ministère féminin, dans la mesure où l'on sait — clairement pour le diaconat — qu'il a été abandonné, n'est pas à chercher dans ce type de décalage par rapport au Nouveau Testament, éventuellement projeté sur le Nouveau Testament, plutôt que dans l'enseignement du Nouveau Testament lui-même.

La « sacerdotalisation » du ministère, accompagnée à terme de sa masculinisation exclusive, remonte, il est vrai, à très haute époque, puisqu'on la trouve déjà en germe chez Clément de Rome (fin Ier siècle). Clément trace un parallèle entre le ministère ecclésiastique et l'institution lévitique, clairement sacerdotale et mâle — et héréditaire, ce qui distingue nettement cette institution de la vocation prophétique, et n'est pas sans importance. Pour Clément, les diacres représentent les lévites ; les presbytres (les desservants mosaïques) ; et l'évêque, le grand desservant (Clément, 1 Corinthiens 40:5).

La logique d'une telle vision fait déboucher l'Église sur l'exclusion du ministère féminin. On peut penser que ces raisons se sont pas sans rapport avec l'abolition du diaconat féminin : on sait que les diacres ont un rôle à jouer en ce domaine ; dans le livre des Actes on les voit « servir aux tables » (Ac 6:2), service qui vraisemblablement, à l'époque, n'est pas sans rapport avec la Sainte Cène. On les voit au moins décider de l'administration de baptêmes non urgents (Ac 8). Il ne faut cependant pas prêter ces développements ultérieurs à Clément, qui écrit dans un contexte de remise en question de l'autorité des ministres de l'Église de Corinthe, et qui use pour sa polémique du parallèle de l'institution mosaïque. La dérive n'en est pas moins amorcée, qui éloigne l'Église de la tradition des Apôtres, qui situait le ministère dans une perspective prophétique, et non sacerdotale, ministère de la Parole, de la libre Parole.

Il s'agit de ne pas perdre de vue cette perspective lorsqu'on lit les propos du Nouveau Testament. Il s'agit de tenter de redessiner le contexte historique qui est le leur, plutôt que de les lire à travers la projection d'un cadre institutionnel forgé par l'histoire ultérieure. Quant à l'Église primitive, il n'est point très mystérieux de savoir d'où elle hérite sa structure : non d'une institution sacerdotale, mais de la Synagogue ; en laquelle il faut naturellement chercher les fameuses coutumes universelles des Églises (1 Co 11:16, 14:33, Ac 15:21) - composées majoritairement de populations gravitant autour de la Synagogue (cf. Ac).

Exemple de ces coutumes : l'attitude des chrétiens à l'égard des viandes sacrifiées aux idoles. Jacques a dit (Ac 15:19-21), Paul raisonne (Ro 14, 1 Co 8, 10), la pratique commune demeure la coutume universelle, celle de la Synagogue : on s'abstient. Cette coutume est largement abandonnée depuis, malgré l'ordre de Jacques et le conseil de Paul : rares sont les chrétiens qui, aujourd'hui, mangent casher !

Quant au voile ou au silence des femmes - autres de ces coutumes, - nul besoin de chercher chez les païens des mœurs qu'ils n'avaient pas : la Synagogue, depuis des temps immémoriaux, sépare les hommes, qui animent le culte, des femmes nubiles, qui assistent aux cérémonies depuis des pièces adjacentes, ce pour des raisons dont il ne faut pas exclure le côté pratique. Les femmes, de cette façon, s'occupent de leurs enfants en bas âge, qu'elle peuvent nourrir, ou dont les pleurs ne dérangeront pas le déroulement du culte — on est dans une civilisation où ce rôle est strictement réservé aux femmes, responsables de la maternité (certaines grandes Églises américaines ont aujourd'hui, par le moyen de l'audiovisuel, introduit une pratique similaire pour les parents d'enfants jeunes : ils peuvent assister au culte tout en gardant leurs enfants, et sans être proprement dans le lieu du culte).

La simple prise en compte de cette coutume de l'Église primitive, fondée sur la structure architecturale des synagogues, éclaire les textes pauliniens sur le silence requis des femmes : les questions théologiques sont, en public, du fait des occupants de la partie centrale du bâtiment cultuel, les hommes — quoique, on y vient, pas nécessairement eux seuls... Pour paraphraser Paul : « que les femmes qui occupent les parties adjacentes écoutent, et obtiennent les éclaircissements, qu'éventuellement elles souhaitent, une fois à la maison, plutôt que d'entamer entre elles des discussions théologiques propres à perturber ce qui se déroule dans la partie centrale » (1 Co 14:34-35). « Qu'elles demeurent dans le silence et s'occupent de leur rôle par excellence, la maternité » (1 Ti 2:9-15).

C'est avec la question du ministère que l'on entre dans le domaine où, du fait de sa revendication prophétique, le Nouveau Testament se spécifie par rapport à l'habituel de la Synagogue dont il n'a aucune raison d'avoir abandonné la structure.On est dans le domaine prophétique, qui se construit institutionnellement avec la reconnaissance officielle, par la communauté, des vocations diverses. C'est ainsi que les listes de charismes ne distinguent pas ce qui relève du prophétique ou du miraculeux, de ce qui est de l'ordre institutionnel.

La structure presbytérale reprise de la Synagogue est investie de la liberté de l'Esprit d'une communauté naissante, la faisant se doubler très tôt (Ac 6) de la structure diaconale (dont la synagogue n'est d'ailleurs sans doute pas sans équivalent) dont l'Église ancienne a conservé l'aspect féminin jusqu'au VIe siècle et plus tard, pour l'Orient. On voit en outre cette structure se charger de prophètes (parmi lesquels on ne peut exclure qu'il y ait eu des femmes), placés au plus haut niveau dans la hiérarchie des vocations et ministères (1 Co 12:28-30, Ép 4:11). La Didaché (11-12) nous apprend qu'au IIe siècle, qui connaît encore ce ministère, il s'agit d'une fonction supra-locale, de type apostolique (Didaché 15:1-2). Et rien n'indique dans le N.T. qu'il faudrait distinguer un ministère prophétique d'une fonction portant le même nom et qui ne serait jamais reconnue dans l'institution (et qui serait réservée aux prophétesses ?).

L'institution néo-testamentaire se structure par la reconnaissance de vocations charismatiques dont tout indique qu'elles sont aussi le fait des femmes. Outre les prophétesses de 1 Co et des Actes, pensons à Phoebé, diaconesse, qui peut aussi se traduire par « ministresse », puisqu'on traduit le même mot par « ministre », pour Paul, sans nier que le ministère en question soit celui d'apôtre. Lorsque les prophétesses enseignaient, entrant dans la structure des ministères, elles n'en restaient pas moins femmes : officiant, elles sortaient de la salle des femmes avec la parure qui, alors, les distinguait : le voile... ou ce que peut signifier kaluma (dont les hommes portaient un équivalent : le châle de prière, le talith). C'est d'une façon semblable que le ministère spirituel pouvait s'inscrire de façon tout à fait libre dans la structure que l'Église a conservée tant qu'elle est restée majoritairement juive.

Il demeure que, même dans le cadre d'une structure synagogale, il est difficile, au regard des écrits apostoliques, de soutenir que le ministère féminin, ministère d'enseignement, prophétique, n'avait pas sa place. Prophétique, une telle fonction n'a pu disparaître que lorsque le ministère a été conçu comme sacerdotal, pour des raisons symboliques dont on peut douter du bien fondé.

… Ancêtre lointaine de cette dimension prophétique concernant aussi les femmes, la figure de Déborah.


RP
Du féminin et de quelques
figures féminines dans la Bible


Église protestante unie de France / Poitiers
Etude biblique 2014-2015
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dimanche 11 janvier 2015

Solidaire...



« Je suis Charlie »

... Slogan solidaire s'il en est, que l'on a entendu depuis quelques jours, avec « je suis Ahmed », « je suis juif », slogans solidaires de toute victime, quoiqu'il en soit par ailleurs de nos croyances, non-croyances, appartenances diverses, et sans que quiconque ne soit fondé à se sentir en supériorité par rapport à quiconque, fût-ce par rapport aux bourreaux !... À l'instar de Jésus se repentant de ce qu'il n'a pas commis, dans le signe d'un baptême de repentir, en solidarité humaine, solidarité y compris avec ceux qui le haïssent, de fautes qu'il n'a pas commises.

mercredi 24 décembre 2014

L'ange père Noël



Attendre le père Noël, avec ses allures de lutin des cultes scandinaves... à la veille de la naissance d'un enfant venant dans les ténèbres de l'humilité — la nuit, donc, dans le temps angélique — pour couvrir de lumière jusqu'à sa Galilée enténébrée (Es 9).

Il enseignera, ce Messie, que les plus petits que nous croisons sont lui-même venus dans le secret. C'est là ce qu'a très bien compris un évêque de l'Antiquité, nommé Nicolas, devenu saint Nicolas parce qu'il ne supportait pas, lui disciple d'un enfant pauvre, de voir la misère, plus particulièrement celle des enfants. Alors en secret, il leur faisait des cadeaux qui allégeaient leur peine.

Plus tard, la réforme luthérienne — fructueuse en pays scandinave — découvrait que saint Nicolas, dans son humilité, dévoilait des actions angéliques. Derrière saint Nicolas, un simple homme, s'ouvre le monde des anges, dévoilant la réalité de Dieu que personne n'a jamais vu.

Un ange est derrière saint Nicolas, ange qui sera figuré sous les traits des anges scandinaves, elfes et lutins. C'est la figure du père Noël que dévoile saint Nicolas, présence angélique du don gratuit.

Alors contrairement à ce que s'imaginent ceux qui sont lents à comprendre, le père Noël existe, manifestation angélique de l'art de donner dans le secret, de l'art de donner de la joie à ceux qui ressemblent au Messie nouveau-né dans sa crèche.

Et derrière cette figure angélique, il y a au plus haut des cieux, comme le déclament les anges effectivement présents à Noël selon les Évangiles — il y a la présence du don suprême, le grand cadeau de Dieu par lequel la paix vient sur la terre, — don de Dieu réconciliant le monde avec lui-même, le cadeau par lequel il prouve définitivement son amour envers nous.

RP

lundi 15 décembre 2014

Jésus homme




Jean 1, 14 : « La parole est devenue chair [...]. »

Hébreux 2, 14-18
14 Ainsi donc, puisque les enfants participent au sang et à la chair, il y a également participé lui-même, afin que, par la mort, il anéantît celui qui a la puissance de la mort, c’est-à-dire le diable,
15 et qu’il délivrât tous ceux qui, par crainte de la mort, étaient toute leur vie retenus dans la servitude.
16 Car assurément ce n’est pas à des anges qu’il vient en aide, mais c’est à la postérité d’Abraham.
17 En conséquence, il a dû être rendu semblable en toutes choses à ses frères […].
18 car, ayant été tenté lui-même dans ce qu’il a souffert, il peut secourir ceux qui sont tentés.


2 Co 5, 21 : « Celui qui n'a point connu le péché, il l'a fait (devenir) péché pour nous, afin que nous devenions en lui justice de Dieu. »

Voilà des versets scandaleusement troublants (le Christ tenté comme nous — Hé 2, 18), et une approche, celle de ce ch. 2 de l’Épître Aux Hébreux, qui dit toute la radicalité scandaleuse (comme la crucifixion est scandale — 1 Co 1 & 2) de la prière de Jésus au Gethsémané (Marc 14, 32-36 et parallèles). Insistant sur le fait que le Christ n'a en aucun cas péché ! (4, 15), des textes comme 2 Corinthiens ou l’Épître aux Hébreux souligne la radicale humanité du Christ.

Au point que l'on pourrait presque se demander si le ch. 2 ne contredit pas le v. 15 du ch. 4 (« sans pécher ») ! Que signifie cette « tentation » qui a été la sienne ? Aurait-il conçu l’intention de pécher — mais cela est déjà pécher ! (Cf. Mt. 6), même si finalement il a résisté à la tentation...

La prière de Jésus au Gethsémané — « que soit faite ta volonté et non la mienne » — qu'assume donc ici l’Épître aux Hébreux, va jusqu'à recevoir ce que l’orthodoxie entérinera en 681 (au IIIe concile de Constantinople) en utilisant ces mêmes versets du Gethsémané pour refuser le « monothélisme » (l'idée qu'il n'y aurait qu'une seule volonté en Christ) et pour poser le dogme (orthodoxe) qui donne deux volontés en Christ : le Christ est doté de sa volonté propre, qui n'est pas celle du Père, ni même celle de la divinité en Christ, mais celle du Christ homme.


Marc 14, 32-36
32 Ils allèrent ensuite dans un lieu appelé Gethsémané, et Jésus dit à ses disciples : Asseyez-vous ici, pendant que je prierai.
33 Il prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à éprouver de la frayeur et des angoisses.
34 Il leur dit : Mon âme est triste jusqu’à la mort ; restez ici, et veillez.
35 Puis, ayant fait quelques pas en avant, il se jeta contre terre, et pria que, s’il était possible, cette heure s’éloignât de lui.
36 Il disait : Abba, Père, toutes choses te sont possibles, éloigne de moi cette coupe ! Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.


Luc 22, 41-44
41 Puis il s’éloigna d’eux à la distance d’environ un jet de pierre, et, s’étant mis à genoux, il pria,
42 disant : Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe ! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne.
43 Alors un ange lui apparut du ciel, pour le fortifier.
44 Etant en agonie, il priait plus instamment, et sa sueur devint comme des grumeaux de sang, qui tombaient à terre.


Ainsi, sachant qu'une part de ce monde est déchéance et fruit de déchéance, la participation du Christ à la Création — « pour notre salut » — est participation mystérieuse au monde de la déchéance, ce qui se signifie en ce que le Christ est doté, outre la volonté divine incréée, d'une volonté créée, forcément distincte de la volonté divine.

Une pleine humanité donc, qui le conduit à une prière dans laquelle apparaît une lutte jusqu’à l’obéissance à Dieu pour recevoir une mort à laquelle il voudrait toutefois échapper, et donc une volonté du Christ qui se sépare, quant à son souhait, de la volonté du Père !

Cela correspond, dans les termes les plus tragiques, vécus dans toute leur intensité, à ce que dit 2 Corinthiens 5, 21 : « il a été fait péché pour nous » — sans pour autant commettre le péché, pas même en intention, mais selon l'ordre de sa participation à cette Création de péché — participation dont la marque est une volonté propre, dans la chair, et dans la volonté. Au point que lui qui n'a pas péché, prie avec nous les Psaumes portant nos confessions de péché et le Notre Père, demandant notre pardon. Solidarité totale avec nous : laisse faire ce qui est juste dit-il à Jean le Baptiste (Mt 3, 15) auquel il vient pour recevoir un baptême de repentance !

C'est ainsi que selon l’Épître Aux Hébreux, Jésus Christ est « élevé à la perfection par les souffrances » et devient pour les hommes (inscrits ainsi dans la postérité d’Abraham — Hé 2, 16) « le Prince de leur salut » : en soumettant sa volonté distincte de celle du Père (« que soit faite ta volonté et non la mienne ») ; ayant « appris, bien qu’il fût Fils, l’obéissance par les choses qu’il a souffertes » (Hé 5, 8).


RP
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dimanche 14 décembre 2014

Quelle lumière ?




Matthieu 5, 14-16
14  « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15  Quand on allume une lampe, ce n’est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16  De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu’en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux. »

*

« Que votre lumière brille devant les humains afin qu’ils voient vos œuvres bonnes ». Quel rapport entre cette parole de Jésus et celle qu’il donne quelques versets plus loin (ch. 6, v. 1 sq.) : « gardez-vous de pratiquer votre justice devant les hommes, pour en être vus, autrement vous n'aurez pas de bénéfice auprès de votre Père qui est dans les cieux » ?

Dans l’une, Jésus invite ses disciples au secret ! « Gardez-vous de pratiquer votre justice pour être vus » — dans l'autre : « Que votre lumière brille devant tous »… Y aurait-il contradiction ? Il faut plutôt voir que les deux paroles s'expliquent l'une par l'autre.

Dans les deux cas Jésus invite à prendre au sérieux le message de la Bible. Pensons à ce que dit le Psaume 119, v. 11 : « Je serre ta promesse / ta parole dans mon cœur afin de ne pas pécher contre toi ». Et alors seulement ce qu’il attend de nous se produira, et se verra, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille.

Autrement dit, il ne s’agit pas de faire voir une pratique religieuse particulière, qui au fond ne change rien à la situation du monde.

Une lampe est faite pour éclairer, la chose est claire. On ne la cache pas. Et la lumière vient de l’intérieur de la lampe. Comme la lumière de la parole de Dieu rayonne depuis le cœur qui la reçoit : « Je serre ta parole dans mon cœur ».

Le but n'est pas d'être remarqué par telle ou telle pratique. Tout le monde a certes bien repéré qui est qui par la différence des pratiques, voire rites, signes et gestes religieux. Mais ce n’est pas là ce que Dieu attend de nous. Il attend de nous que nous écoutions sa Parole, ses commandements, ses promesses, pour que l’image du Christ, la Lumière du monde, apparaisse en nous, qu’une vraie différence se fasse jour.

1) Jean 8, 12 : « Jésus [...] dit : Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie. »
2) Jean 9, 5 : « Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. »
3) Matthieu 5, 14 : « Vous êtes la lumière du monde. »

Le disciple du Christ ne se différencie pas par ses pratiques — Jésus avait les mêmes que les autres en Israël de son temps —, il se caractérise par son écoute de la Parole de Dieu et par ce qui en découle. C'est ainsi que l'on peut accueillir cette parole : « Que votre lumière brille aux yeux des hommes », pour qu’en voyant ce qui en transparaît, « ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux ».

RP, Poitiers, « Lumières de Bethléem », 14/12/14

lundi 8 décembre 2014

Mme Putiphar


Le Tintoret, Joseph et Mme Potiphar, 1555 env.


Genèse 39, 1- 20 (TOB)
1 Joseph étant descendu en Égypte, Putiphar, eunuque du Pharaon, le grand sommelier, un Égyptien, l'acquit des mains des Ismaélites qui l'y avaient amené.
2 Le Seigneur fut avec Joseph qui s'avéra un homme efficace. Il fut à demeure chez son maître l’Égyptien.
3 Celui-ci vit que le Seigneur était avec lui et qu'il faisait réussir entre ses mains tout ce qu'il entreprenait.
4 Joseph trouva grâce aux yeux de son maître qui l'attacha à son service. Il le prit pour majordome et lui mit tous ses biens entre les mains.
5 Or, dès qu'il l'eut préposé à sa maison et à tous ses biens, le Seigneur bénit la maison de l’Égyptien à cause de Joseph ; la bénédiction du Seigneur s'étendit à tous ses biens, dans sa maison comme dans ses champs.
6 Il laissa alors tous ses biens entre les mains de Joseph et, l'ayant près de lui, il ne s'occupait plus de rien sinon de la nourriture qu'il mangeait. Or Joseph était beau à voir et à regarder
7 et, après ces événements, la femme de son maître leva les yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi. »
8 Mais il refusa et dit à la femme de son maître : « Voici que mon maître m'a près de lui et ne s'occupe plus de rien dans la maison. Il a remis tous ses biens entre mes mains.
9 Dans cette maison même, il ne m'est pas supérieur et ne m'a privé de rien sinon de toi qui es sa femme. Comment pourrais-je commettre un si grand mal et pécher contre Dieu ? »
10 Chaque jour, elle parlait à Joseph de se coucher à côté d'elle et de s'unir à elle, mais il ne l'écoutait pas.
11 Or, le jour où il vint à la maison pour remplir son office sans qu'il s'y trouve aucun domestique,
12 elle le saisit par son vêtement en disant : « Couche avec moi ! » Il lui laissa son vêtement dans la main, prit la fuite et sortit de la maison.
13 Quand elle vit entre ses mains le vêtement qu'il lui avait laissé en s'enfuyant au-dehors,
14 elle appela ses domestiques et leur dit : « Ça ! On nous a amené un Hébreu pour s'amuser de nous ! Il est venu à moi pour coucher avec moi et j'ai appelé à grands cris.
15 Alors, dès qu'il m'a entendue élever la voix et appeler, il a laissé son vêtement à côté de moi, s'est enfui et est sorti de la maison. »
16 Elle déposa le vêtement de Joseph à côté d'elle jusqu'à ce que son mari revienne chez lui.
17 Elle lui tint le même langage en disant : « Il est venu à moi pour s'amuser de moi, cet esclave hébreu que tu nous as amené.
18 Dès que j'ai élevé la voix et appelé, il a laissé son vêtement à côté de moi et s'est enfui au-dehors. »
19 Quand le maître entendit ce que lui disait sa femme — « Voilà de quelle manière ton esclave a agi envers moi » —, il s'enflamma de colère.
20 Il fit saisir Joseph pour le mettre en forteresse, lieu de détention pour les prisonniers du roi.

*

L’épisode, dans un premier temps, ne vise en gros qu’à souligner que c’est malgré sa loyauté que Joseph se retrouvera emprisonné suite à la colère d’un maître ne considérant que la preuve que lui apporte sa femme, désormais animée d’un désir de vengeance envers l’esclave qui l’a éconduite, et qui ne correspond manifestement pas à celui de son désir rêvé. Preuve irréfutable donnée à son mari que le désir serait le fait de Joseph : il a oublié sa chemise…

Très tôt le thème a retenu les développements de toute une tradition concernant le désir de la dame. Ce donc, dès les commentaires juifs. C’est cela que reprendra l’islam, et notamment les courants qui ont développé la mystique amoureuse et la réflexion sur la mystique amoureuse : la lecture soufie (mystique musulmane) de ce thème issu de la Bible — tel que relu par la tradition talmudique et par la tradition juive apocryphe, héritées dans le Coran.

Il s’agit des tiraillements — disons — amoureux, de celle qui est dans la Bible Mme Putiphar, à l’égard de l’Hébreu Joseph. La Bible ne la nomme pas. La mystique arabe l’appelle Zoleïkhâ. Dans la Bible, cette dame, épouse du maître de Joseph devenu esclave, se met à le désirer, au point que pour ne pas succomber à ses avances, Joseph est contraint d’abandonner sa chemise entre les mains de la dame brûlant de désir. Joseph entend en effet rester loyal à l’égard de son maître.

*

(Ci-dessous, extrait de : L'autre rêvé, l'autre réel)

Un connaisseur du soufisme, Christian Jambet, explique un roman que développe en persan à partir du thème de Yusûf et Zoleikhâ le mystique Abd Ar-Rahmân Jâmî au XVème siècle (cf. Christian Jambet, Le caché et l’apparent, Paris, L’Herne, 2003, p. 101-122).

Zoleikhâ bénéficie des faveurs d’un homme brillant, le Putiphar de la Bible, qui peut même lui payer le luxe de l’achat d’esclaves, dont le bel adolescent Joseph — Yusûf dans le monde arabe. Esclave, Yusûf ne brille pas par son statut, contrairement au mari de Zoleikhâ ! Zoleikhâ veut autre chose : de meilleurs gènes pressentis peut-être, un désir de nouveauté, voire de vigueur, admettons, en alternative à un mari chez qui l’âge et la lassitude rendent « la sauterelle pesante et la câpre laborieuse » (pour le dire dans les termes de l’Ecclésiaste — ch. 11) — écho de la Bible présentant Putiphar comme un eunuque (Gn 39, v. 1) ?… (Rester prudent avec ce terme, qui dans la Bible ne désigne peut-être que la consécration à un service royal, et pas la castration... Sinon, pourquoi une épouse ?)

On sait que ce que demande Zoleikhâ à Yusûf correspond à un service qui était parfois demandé aux esclaves ; et que Joseph, dans la Bible, refuse par loyauté, mais aussi, ne se sentant pas esclave, par un sens aigu de sa dignité — conviction récurrente dans le cycle biblique le concernant.

Mais rien de tout cela dans le mythe musulman que développe Abd Ar-Rahmân Jâmî. Ici c’est en songe que Yusûf est apparu à Zoleikhâ, bien avant qu’il ne soit vendu comme esclave par ses frères. C’est en songe qu’il se présente alors à elle comme Premier ministre, ce qu’il deviendra, selon la Bible, mais bien plus tard. C’est sur la base de cette confusion onirique que Zoleikhâ épouse son mari Putiphar, alors effectivement Premier ministre. On reconnaît dans ces confusions oniriques, une thématique proche de celle de Tristan et Iseult. Où l’on trouve le désir d’un autre rêvé, ne correspondant évidemment pas à l’être réel.

Comme pour les amants celtiques Tristan et Iseult, l’amour pour le beau jeune homme, Yusûf, a un fondement dans l’éternité que sa beauté signifie avant qu’elle ne soit enfouie dans — j’allais dire — le lieu corporel qu’illustre sa descente dans la fameuse fosse où le déposent ses frères et qui annonce ses enfouissements ultérieurs dans l’esclavage et la prison.

C’est ce signe d’éternité préalable qu’a perçu Zoleikhâ : un signe d’éternité pointé par la beauté. Et sachant que le Premier ministre qu’elle a épousé n’est pas le bel adolescent de son rêve prophétique, elle commence à dépérir : « sa beauté se fane, son âme tombe dans le désespoir, elle maigrit, sa taille est près de se briser », écrit Christian Jambet (p. 105). Bref, elle vieillit. Où l’on perçoit bien, ici, l’insuffisance de la lecture triviale qui lui ferait préférer le jeune Yusûf à un mari vieillissant.

C’est sa beauté à elle qui s’estompe, pour une raison qu’ignore évidemment son raisonnable de mari (qui n’a donc, lui, aucune raison de perdre sa santé) ; sa beauté s’estompe parce qu’elle a perdu la source de cette beauté telle qu’elle en a eu la vision en songe : Yusûf comme fontaine de jouvence, et signe de Dieu.

Voilà qui nous transporte vers d’autres interprétations possibles du pouvoir de fascination des jeunes naïades et autres éphèbes publicitaires et télévisés. Fascination comme fruit d’une nostalgie d’une Beauté idéelle demeurée au ciel des Idées et perdue aux corps des naïades et des Joseph qui déjà donnent les signes du flétrissement annonciateur des maisons de retraite. Le beau fruit en plein mûrissement… Destin d’un fruit : il mûrit, pourrit et tombe.

« Zoleikhâ retrouve sa beauté, sa jeunesse, sa joie de vivre, au moment précis où elle pense succomber à la mort », nous dit Christian Jambet (p. 105), qui poursuit : « En l’union extatique, elle s’identifie à Joseph […]. On ne sait plus qui est Joseph, qui est Zoleikhâ, comme si c’était Joseph qui se sauvait lui-même dans l’épreuve de Zoleikhâ, et dans l’identité d’amour de l’amante et de l’aimé ».

Où l’on rejoint le soufi andalou du XIIème siècle, Ibn ‘Arabi de Murcie (1165-1240), musulman espagnol qui dans la lignée des fidèles d’Amour proclame qu’ « avant que le monde soit, Dieu est l’Amour, l’Amant et l’Aimé. » Mais qui a saisi ce dévoilement, dont la beauté de la jeunesse est le signe, ne s’arrêtera pas au fruit mûrissant, pourrissant déjà, qui en a recueilli les traces. La résurrection de Zoleikhâ n’est évidemment pas sans le dépouillement de ses oripeaux corporels.

La nostalgie de la splendeur perdue dont Joseph donnait le signe et dont le temps de l’oubli avait trempé ses oripeaux alors nouveaux, illustrés par sa chemise abandonnée, a vu cette chemise dégoûter lentement de la Beauté qui l’imprégnait antan, la constituait. Pour qui s’attache à la chemise, les lendemains déchantent, déchanteront toujours, accompagnant l’amer désir de capturer l’autre, de lui imposer mainmise.

*

Sous peine de n’être que larmes, la nostalgie devient alors signe. Aussi la nostalgie en question ne renvoie pas à un temps jadis de fraîcheur des chairs juvéniles, mais à un outre-temps, en constante déperdition en ce temps-ci.

Dans les interstices du flétrissement promis vers lequel nous sommes plongés dès la précipitation de la naissance, prend place ce discernement qui renaît du regard d’amour — à même de concevoir le paradoxe du pacte du quotidien ! Qui reconnaît à l’autre qu’il est autre, qu’il est libre de l’être, jusqu’en son quotidien le plus trivial et fatigué.

Quelque chose de la Beauté perdue qui l’a fondée demeure au cœur de l’être de Zoleikhâ.

Dans le miroir du regard de l’un vers l’autre — l’œil fenêtre de l’âme — a émergé irréfutablement quelque chose qui va bien au-delà des formes généreuses et des courbes harmonieuses d’antan, quelque chose qui demeure au-delà de l’oubli.

*

Revenons à la passion et à son sens réel, à savoir un sens de l’ordre du religieux ! L’idéal n’est pas dans le vis-à-vis mais dans l’inaccessible que le vis-à-vis de l’autre signifie et cache : il est en Dieu, qui est au-delà même de l’idéal.

« Celui qui aime, garde son secret, reste chaste, et meurt d’amour, celui-là meurt martyr », dit un hadith en lien avec ces mythes. Il est bien question, en effet, d’un rapprochement de l’amour mystique et de l’amour « humain ». Car l’amour pour Dieu, cet amour que souffrent les mystiques, rapproche de la souffrance de l’amour inabouti de l’amant pour l’aimée.

Tout le problème est précisément celui de la relation entre cet amour, humain, et l’amour porté à Dieu — les soufis parlent d’un dévoilement de Dieu à lui-même, le regard de Dieu sur lui-même, dans le regard de l’amant humain pour l’être humain objet de son amour.

C’est aussi dans cette tradition que se situe Ibn ‘Arabi quand il enseigne que c’est Dieu « qui se manifeste à tout être aimé et au regard de tout amant. Il n’y a ainsi qu’un seul Amant dans l’Existence universelle (et c’est Dieu) de telle sorte que le monde tout entier est amant et aimé ». (Ibn ‘Arabi, Traité de l’amour, trad. M. Gloton, Albin Michel, 1986, p. 59. Cf. aussi Rûzbehân Baqlî Shirazi, Jasmin des fidèles d’amour, trad. H. Corbin, Verdier, 1991.)

Voilà un dévoilement décisif pour ne pas tenter de posséder l’autre : ce n’est pas lui qui réalise l’idéal qu’il nous a permis d’entrevoir : lui, il faut donc le laisser être ce qu’il est.

Voilà une mystique de l’amour qui fleurissait chez les soufis, et qui est au moins une des sources de l’amour courtois. Le philosophe catalan des XIIIe-XIVe siècles Raymond Lulle n’hésitera pas à revendiquer l’influence soufie en exergue de son Livre de l’Ami et de l’Aimé.

Amour courtois en Occident, troubadours donc. Analysant le mythe courtois de Tristan et Iseult, Denis de Rougemont (L’amour et l’Occident, Paris, Plon/U.G.E. – coll. 10/18, 1972) remarque que l’amour de Tristan pour Iseult, et réciproquement, n’est jamais que recherche de l’impossible, recherche narcissique de soi à l’occasion de l’autre.

Dans l’étude de Denis de Rougemont, ce narcissisme, névrotique, débouche sur la rencontre de soi dans la mort, seule recherchée finalement dans l’autre rendu inaccessible. Par la passion, pour une sorte d’union mystique.

Dans ce carrefour de civilisation, qui va de l’Espagne musulmane à l’Europe courtoise, l’on est désormais au fait à la fois de la splendeur de Dieu et par là-même de son inaccessibilité, et de ce qu’elle renvoie finalement à celle de l’Autre, et de l’autre humain également, mais que l’autre ne se confond pas avec ce qu’il a permis de percevoir. L’Autre est dévoilement pour chacun de son propre infini en Dieu, et donc son propre abîme — intuition de ce que dira le freudisme quant à ce que le fantasme, moteur du désir, ne peut, pour cela-même, être assouvi.

*

Kierkegaard l’a exprimé au plus précis, concernant « le jeune homme » de La reprise : « la jeune fille n’était pas aimée ; elle était l’occasion, pour le poétique de s’éveiller en lui ». C’est pourquoi,… ment-il (en toute sincérité !) qu’ « il ne pouvait aimer qu’elle [...] ; et pourtant, il ne pouvait que languir auprès d’elle, continuellement » (Kierkegaard, La reprise, Paris, Flammarion, coll. GF, 1990, p.73-74). Auprès ou, sans doute mieux, au loin. Pensons ici au troubadour médiéval Jaufré Rudel, vouant un culte exalté, sur simple ouï-dire, à la Beauté d’une Dame syrienne, Dame qu’il n’a jamais vue !

L’amour s’adresse-t-il en effet à celle que l’on dit exaltée, à la dame concrète, quand son poète devine, au fond, désirer surtout éviter sa vraie rencontre ? L’amour ne se signifiera que dans un engagement concret, charnel, quotidien, qui précisément, est la ruine de la quête de l’inaccessible. Libérant de la tentation vaine de posséder l’autre inaccessible, il se traduit simplement en engagement concret propre à laisser l’autre libre d’être ce qu’il est.


RP (extrait de : source)
Du féminin et de quelques
figures féminines dans la Bible


Église protestante unie de France / Poitiers
Etude biblique 2014-2015
Chaque 2e mardi du mois à 14 h 30
& chaque jeudi qui suit le 2e mardi à 20 h 30
3) 9 & 11 décembre 2014 - Mme Putiphar (PDF)