vendredi 11 décembre 2009

"La modernité d'une Réforme..."







Deux textes, dont l’un extrait d’un manuel scolaire actuel :

« Nul ne doit jurer ni blasphémer le nom de Dieu, sous peine la première fois de baiser terre, la seconde fois de baiser terre et payer trois sous, et la troisième fois d’être mis en prison trois jours. […] » (D’après Calvin, Ordonnances sur les mœurs, 1539 / Manuel scolaire de 5e, Histoire-Géographie, coll. Martin Ivernel, Hatier, 2005, p. 163.)

2e texte — qui n’apparaît pas dans le manuel scolaire : la loi qui, à la même époque que les ordonnances calvinistes genevoises citées ci-dessus, est en vigueur en France :

« […] Tous ceux qui diraient paroles, injures et blasphèmes contre notre Créateur et ses œuvres, contre la glorieuse vierge Marie, sa mère bénie, ses saints et saintes, ou qui jureraient sur eux, seront mis pour la première fois, au pilori où ils demeureront de une heure jusqu’à neuf heures, on pourra leur jeter aux yeux de la boue ou autres ordures, sauf des pierres ou choses qui pourraient les blesser. Après ils demeureront un mois entier en prison au pain et à l’eau. A la seconde fois, on leur fendra la lèvre supérieure avec un fer chaud jusqu’à ce que leurs dents leur paraissent, à la troisième fois la lèvre inférieure ; et à la quatrième fois les deux joues ; et si par malheur, il leur arrivait de mal faire une cinquième fois, l’on leur coupe la langue en entier, qu’ainsi ils ne puissent plus dire de pareilles choses. […] » (Ordonnance royale, donnée par Charles VI le 7 mai 1397, renouvelée régulièrement jusqu’en juillet 1666).

Une étourderie, sans doute, doit expliquer l’absence du second texte dans le manuel scolaire… Étourderie de même, probablement, que d’avoir retenu, sur les milliers de pages écrites par Calvin, cette seule « illustration » de « sa pensée »… Où on va voir que Calvin met en œuvre une surprenante atténuation des rigueurs de son temps…

* * *

En octobre 1534 a eu lieu à Paris « l’affaire des placards » : des écrits contre la messe affichés en divers lieux. Les « luthériens », comme on appelle les partisans de la Réforme, sont accusés… Les persécutions, sur le mode que l’on vient de dire, se déchaînent à leur encontre.

« On dépensa des trésors d’ingéniosité pour faire bellement souffrir les hérétiques, écrit l’historien Robert Hari (article « Les Placards de 1534 » dans Aspects de la propagande religieuse. Genève : Droz., 1957, p. 98) ; bagatelles, dit-il, que, selon la coutume, de percer les langues au fer chaud, d’arracher les joues par des crochets, de couper les poings, de brûler vif. On perfectionna un supplice appliqué [selon l’historien Nathanaël Weiss] pour la première fois en 1528 à l’endroit de Denis de Rieux, qui consistait en une utilisation astucieuse de l’estrapade : le condamné était suspendu à une potence au-dessus des flammes et plongé à plusieurs reprises dans le bûcher de façon que sa mort ne fût pas trop rapide. Excellent moyen de prouver la supériorité de la «religion chrestienne» sur les autres, et d’instruire efficacement badauds et belles dames, friands de ce spectacle de choix, sur le sort qui les attendait s’ils avaient la velléité de quitter le giron de l’Eglise. »

En 1545, ce sont les vaudois du Luberon qui font les frais de cette violence persécutrice :

« En avril [1545], la persécution commence, avec comme chefs militaires Paulin de La Garde et Joseph d’Agoult, sous la direction du premier président du Parlement d’Aix, Jean Maynier baron d’Oppède. Les villages vaudois sont pillés, les hommes massacrés ou envoyés aux galères, les femmes violées avant d’être tuées. Certains sont vendus en esclavage. Les terres sont confisquées. Les biens pillés sont bradés au dixième de leur prix, pour payer les soldats. Les violences débordent, les villages alentour les subissent aussi. Le chef de la résistance vaudoise Eustache Marron a son fief à Cabrières (actuel Cabrières-d’Avignon)... C’est pourquoi le village sera détruit le 19 avril, tout comme 23 autres villages vaudois du Luberon, massacrés par l’armée du baron, qui a exterminé 3000 personnes en cinq jours et envoyé aux galères 670 hommes, des deux côtés de la montagne du Luberon. De plus, le passage des soldats empêche les cultures, les troupeaux sont tués, et un nombre indéterminé de paysans meurent de faim. »
(http ://fr.wikipedia.org/wiki/Vaudois_du_Luberon)

En 1547, c’est une étape nouvelle, selon ce que rapporte Jean Cadier (Calvin p. 112 — cit. Nathanaël Weiss, La chambre ardente, Paris 1889) : « Henri II avait institué en 1547 au Parlement de Paris la "chambre ardente" qui, en quatre ans, envoya au bûcher plus de 600 évangéliques, des "luthériens" comme on les appelait alors ».

*

Telle est l’ambiance en France. Suite à « l’affaire des placards », le picard Calvin, juriste français qui a déjà une notoriété européenne d’humaniste, confessant déjà publiquement sa foi, doit donc quitter Paris. Il cherche un séjour calme pour poursuivre ses études. Il se retire à Ferrare, Strasbourg et Bâle.

En avril 1536, immédiatement après la parution d'une première édition de ce qui est alors un catéchisme, l’Institution de la religion chrétienne, Calvin doit rentrer à Paris y rencontrer ses frères et sœurs. Ensuite, il souhaite aller à Strasbourg. Mais il ne peut pas emprunter le chemin direct parce qu’une nouvelle guerre a éclaté entre le roi de France François Ier et l’empereur Charles Quint. Ainsi, il est contraint de faire le voyage par Lyon et Genève, ce qui aura des conséquences considérables.

Je le cite : « Le chemin le plus court pour aller à Strasbourg, ville dans laquelle je voulais me retirer à l’époque, était fermé par la guerre. C’est pourquoi je pensais être seulement de passage ici à Genève et n’y rester qu’une nuit. À Genève, la papauté avait été abolie peu avant par l’honnête homme que j’ai mentionné auparavant [Farel] et par le maître des arts Pierre Viret. Mais les choses n’avaient pas évolué comme prévu et il existait des querelles et des clivages dangereux entre les habitants de la ville. À l’époque, un homme m’a reconnu... [du Tillet] et a appris ma présence aux autres. Par la suite, Farel (enthousiaste à l’idée de faire la promotion de l’Évangile) a fait tous ses efforts pour me retenir. Ayant entendu que je voulais demeurer libre pour mes études privées et compris qu’il ne pouvait rien obtenir par les supplications, il est allé jusqu’à me maudire : Dieu devait condamner mon calme et mes études si je me retirais dans une telle situation critique au lieu de proposer mon aide et mon soutien. Ces mots m’ont fait peur et m’ont bouleversé au point que j’ai renoncé au voyage prévu. Mais, conscient de mes peurs et de ma crainte, je ne voulais à aucun prix être obligé d’occuper un ministère déterminé. » (J. Calvin, Préface au commentaire des Psaumes.)

C'est ainsi qu'à l’appel de Farel qui sait ses capacités de théologien, Calvin reste à Genève (1536), non pas comme prêtre ou prédicateur attitré mais comme «lecteur des Saintes Écritures de l’Église de Genève.» Mais bientôt, il est invité à prêcher et à contribuer à la formation de l’Église.

Calvin et Farel seront relevés de leurs fonctions et devront quitter la ville deux ans après, l’opposition étant majoritaire depuis les élections de 1538. On va jusqu’à faire mine de soupçonner Calvin de nier la nature divine de Jésus-Christ — accusations qui n’ont pu que jouer un rôle, plus tard, en 1553, dans l’acceptation par Calvin — qui pèse encore contre lui — de la condamnation de Servet, anti-trinitaire, par le magistrat de la ville.

Servet, poursuivi par l’Inquisition, brûlé en effigie à Lyon, s’est réfugié à Genève, peut-être parce que la souplesse de la Cité de Calvin peut lui laisser espérer de s’en sortir !

Il y sera condamné finalement condamné selon la Loi de l’Empire qui y vaut alors : « La Carolina, ordonnance criminelle de Charles Quint (1500-1558) qui était en vigueur à Genève et dont l’article 106 prévoyait pour les blasphémateur une peine corporelle ou la mise à mort ». (Christoph Stromm, in Hirzel – Sallmann, Calvin et le calvinisme. Cinq siècles d'influence sur l'Eglise et la Société, Labor & Fides, 2008, p. 272.)

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C’est le conseil de Genève qui condamnera Servet en 1553, comme un autre conseil avait chassé Calvin moins de deux décennies avant, suite aux élections de 1538 (cf. supra). Le conseil d’alors était tout de même allé jusqu’à interdire à Calvin et Farel de prêcher le dimanche de Pâques… Calvin souhaite retourner à Bâle pour y poursuivre ses études… et se retrouve à Strasbourg, en 1538 donc, pressé par le réformateur de la ville, Martin Bucer, qui insiste jusqu’à ce que Calvin accepte de devenir le pasteur de la paroisse des réfugiés français, à laquelle il donne le modèle strasbourgeois, qui marquera sa conception de l’Église.

À Strasbourg Calvin épouse Idelette de Bure, veuve d’un ex-anabaptiste devenu un de ses amis. Plus tard, à Genève, elle lui donnera un fils, Jacques, mort en bas âge. Idelette mourra quelques années après, en 1549. Car le 13 septembre 1541, Calvin rappelé pour la seconde fois à Genève, y arrive à nouveau à contre cœur. Il reprend la chaîne de ses prédications au texte où il l’avait laissée.

Mais contrairement à ses plans, il ne reste pas à Genève seulement quelques mois mais pour le restant de sa vie. Il marquera la ville de son enseignement, au point que la calomnie en fera un dictateur théocratique, alors qu’il n’y a jamais eu le pouvoir. Il n’en devient citoyen que peu avant sa mort. Calvin n’a pas voulu la tâche qui lui a été comme imposée à Genève.

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Contre l’ignorance et le libertinage, il y va mener patiemment, par sa parole, œuvre de salut public, dans une société malade de la prostitution, de la pauvreté, du chômage, et de ses riches.

… Cela selon l’historien Pierre Janton, qui résume ainsi l’apport de Calvin à son époque : « Il nous donne un bel exemple car quand on voit l’œuvre qu’il a réalisée à Genève pour le bienfait de cette cité et en dépit de tous ceux qui avaient intérêt à maintenir la cité à la fois dans l’ignorance et dans le libertinage, quand on voit l’œuvre et le courage dont il a fait preuve, on ne peut qu’admirer cet homme-là, car on a beaucoup critiqué son rigorisme moral mais c’était une œuvre de salut public, c’était une société malade de la prostitution, de la pauvreté, du chômage, et malade de ses riches car ceux qui s’opposaient à Calvin c’étaient des gens qui voulaient continuer à bénéficier des avantages financiers qui ruinaient la cité et à qui Calvin et ses amis ont fini par "faire rendre gorge" ».

École obligatoire, hôpitaux, ou, parmi les effets de la réforme des mœurs, lutte contre l’alcoolisme ou l’addiction aux jeux qui font des ravages dans des sociétés en proie à la misère. Choses qui entrent en compte dans ce qu’on a appelé son « rigorisme », comme aussi sa dénonciation des violences conjugales : à une époque où « charbonnier est maître chez soi », on ne voit pas d’un très bon œil que l’on conteste la pratique de ceux qui battent leur femme…

La réforme de l’Église est au cœur de la réforme de la société, puisque c’est le seul moyen dont dispose Calvin, qui n’a jamais été membre des conseils de direction de la ville. Le catéchisme joue un rôle non négligeable, ainsi que la fondation, en 1559, d’une Académie, avec trois chaires : grec, hébreu et philosophie.

L’Église est organisée selon un système représentatif, le consistoire, équivalent, mutatis mutandis, du conseil presbytéral actuel, composé de laïcs et de pasteurs. L’Église selon Calvin, reprenant le modèle de Strasbourg : une Église non-hiérarchique dotée de quatre ministères : pasteurs, docteurs, diacres, anciens.

Une Église bâtie sur un modèle faisant jouer volontairement les contre-pouvoirs, ce qui aura des incidences considérables sur le développement des systèmes politiques modernes, via la révolution puritaine anglaise, d’inspiration calviniste, et dont l’influence sur les révolutions américaine et française est patente.

Pour Calvin, nulle instance, nul pouvoir absolu, Église ou État, ne détient de la vérité ultime, qui nous précède infiniment. Où l’on rejoint le thème de l’élection fondée avant l’origine du monde.

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Une Alliance qui ne peut être rompue

Dieu nous assure de son élection par la seule foi qu’il est fidèle à sa promesse — Institution de la religion chrétienne (IC), III, xxiv. Il nous a signifié sa garde en scellant alliance avec nous. Et cette Alliance nous précède, remontant avant la fondation du monde dans la promesse du Dieu éternel, et scellée dans le temps bien avant nous. Scellée avec Abraham.

Car c’est de cette Alliance-là qu’il s’agit : il y a une seule alliance, celle passée déjà avec Abraham : «l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée» — IC II, X, 2.

Car Calvin établit la théologie sur la Bible entière, pas seulement sur le Nouveau Testament. Voilà qui porte des conséquences considérables — et notamment sur la considération de l’Alliance avec Israël, et de sa pérennité, sans laquelle l’Alliance ne vaut pas non plus pour les chrétiens.

Cette Alliance, scellée déjà par Dieu avec Abraham, Isaac et Jacob, avec Moïse et le peuple au Sinaï, n’est pas résiliable. Dieu-même s’est engagé ! L’Alliance conclue par Dieu avec les Pères n’ayant «pas été fondée sur leurs mérites mais sur sa seule miséricorde».

Dieu s’est engagé de façon irrévocable. Une révocation serait même contradictoire en christianisme, puisque la «nouvelle» Alliance — «nouvelle» non pas parce qu’elle serait autre, mais en tant qu’Alliance unique renouvelée — ; la «nouvelle» Alliance-même, donc, repose sur cette même fidélité de Dieu !

À nouveau, «l’Alliance faite avec les Pères anciens est si semblable à la nôtre, qu’on la peut dire une même avec elle. Seulement elle diffère en l’ordre d’être dispensée» — IC II, X, 2.

Dès lors la promesse rappelée par Paul à Timothée ne vaut pour les chrétiens que si elle vaut pour les juifs : «si nous sommes infidèles, Dieu demeure fidèle car il ne peut se renier lui-même» (2 Timothée 2, 13).

*

Une nouvelle Alliance ne saurait donc qu’être une Alliance renouvelée, l’Alliance déployant ses effets.

Nous voilà donc au cœur de l’enseignement de Calvin reconnaissant une seule Alliance, scellée avec Abraham, et «déployée en Jésus-Christ». C’est pourquoi les formes que prend cette unique Alliance sont secondes par rapport au lien qui se scelle en la promesse de Dieu, en sa parole-même, qui transcende les signes où elle nous est annoncée, que ce soit les signes propres au judaïsme, ou ceux du christianisme.

La réalité essentielle nous transcende. Elle est fondée dans l’éternité de Dieu, signifiée dans le temps à Abraham et aux patriarches, et « déployée en Jésus-Christ ».

Ici se noue le lien entre la conviction chrétienne de Calvin — concernant Jésus en qui se déploie l’Alliance — et le fait que l’Alliance avec Israël ne soit en aucun cas rompue. C’est la même Alliance que celle qui se déploie en Jésus-Christ en qui se signifie, se dévoile comme dimension intérieure, spéciale (concernant l’Église invisible), l’élection générale scellée avec Abraham. Tandis que c’est dans l’ordre de cette élection générale que se constitue l’Église visible comme peuple élargi aux nations pour une vocation qui rejoint celle adressée à Abraham et à Israël.

Car, ayant parlé d’élection, il convient de préciser qu’il s’agit là avant tout essentiellement d’une vocation à porter une parole et pas d’un privilège en forme de mol oreiller.

* * *

À nous d’exercer nos responsabilités dans l’application de cette Alliance unique aux temps, aux lieux, aux cultures et aux peuples divers.

L’Alliance unique se déploie selon les diverses cultures, et le respect de leurs traditions propres. Ce qui s'induit d'une lecture à la fois exigeante et souple du texte biblique et de la loi telle qu’elle règle la vie de l’Israël biblique.


Calvin et la Loi de la liberté

Calvin distingue trois usages de la Loi biblique : l’usage pédagogique, l’usage politique et l’usage normatif.

— Selon son usage pédagogique, la Loi produit en l’homme la conscience de son incapacité à accomplir ce qu’elle prescrit ou défend (exemple classique : l’interdit de la convoitise — qui peut dire être exempt de convoitise ? Son interdiction est pourtant un précepte du Décalogue / précepte final les «Dix commandements»). Sous cet angle, la Loi sert de «pédagogue» pour nous conduire à recourir à la grâce de Dieu : reconnaissant n’être pas à la hauteur de ses exigences, j’en appelle à Dieu. (Galates 3 :24 : « la loi comme pédagogue pour nous conduire à Christ » en qui la grâce de Dieu est dévoilée en toute clarté, « afin que nous soyons justifiés par la foi »).

C’est là le fondement de l’enseignement luthérien de la justification par la foi seule, reçu sans réserve par Calvin.

— Selon son usage politique ou civil, la Loi a pour but de restreindre le mal dans la Cité et de promouvoir la justice. Elle fournit des principes, qui s’appliquent de façon analogique selon les temps et les lieux dans la vie civile et politique.

— Selon son troisième usage, la Loi devient chemin de libération. C’est pour Calvin, qui se démarque ici de Luther, le principal usage de la loi : notre libération est effectivement mise en œuvre par ce que produit en nous l’injonction de la Loi.

Exemple : le commandement donné à Abraham, ou au peuple libéré de l’esclavage : «quitte ton pays», «sors de l’esclavage». La libération qui est dans le recours à la grâce ne produit son effet que si elle reçue et donc mise en œuvre.

La liberté donnée à la foi seule qui reçoit la grâce — ce seul recours, selon l’usage pédagogique de la Loi — ; cette liberté ne devient effective que lorsque l’exigence de la Loi donnée comme norme suscite, parce qu’elle est entendue, la mise en route obéissante.

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Où il faut parler, à côté de trois usages de la Loi, de trois aspects de la Loi : l’aspect moral, l’aspect cérémoniel et l’aspect judiciaire.

L’aspect cérémoniel (les cérémonies religieuses de la Loi) et l’aspect judiciaire (dans la gestion de la vie le la Cité), sont perçus, quant à leur lettre, comme correspondant à un temps et à une culture donnée. Mais ils peuvent varier dans leur pratique selon les circonstances. Ainsi, quant à l’aspect cérémoniel, on ne pratique pas aujourd’hui de sacrifices d’animaux dans le Temple de Jérusalem — de toute façon détruit (sacrifices correspondant pourtant à des préceptes cérémoniels).

Une perspective calviniste considère que cela vaut pour tout commandement en son aspect cérémoniel — lié à des temps, des lieux, des cultures. Cela vaut aussi pour l’aspect judiciaire : par exemple les formes de gouvernements, qui sont variables selon les lieux.

En revanche l’aspect moral, comme norme idéale, comme visée de perfection — qui au-delà du Décalogue, se résume au « double commandement » : « tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton être et ton prochain comme toi-même » — ; cet aspect de la Loi n’est pas sujet aux variations culturelles, même si son application s’adapte aux circonstances dans ce qui est l’usage normatif de la Loi.

Le troisième usage de la Loi, l’usage normatif, apparaît alors comme mise en œuvre de son aspect moral, comme injonction libératrice.

Où l’on retrouve les préceptes comme «lève-toi et marche» commandement adressé par Pierre au paralytique ; «sors de ta tombe» ; commandement adressé par Jésus à Lazare, «va pour toi» (lekh lekha) commandement adressé dans la Genèse à Abraham — et «tu choisiras la vie», l’injonction libératrice que donne le Deutéronome.

Telle est alors la parole de Dieu donnée comme Loi, parole libératrice, créatrice d’impossible.

Dieu vivant et vivificateur par la Parole qui fonde de la sorte la création. Par une parole de libération établissant pour la liberté des êtres responsables.

* * *

C’est ainsi que le système proposé par Calvin, si tant est qu’il en propose un ! — n’est pas un système figé.

Car l’idée d’intransigeance chez Calvin fait aussi partie des caricatures. Calvin est plutôt un pragmatique, et en ce sens un homme de grande souplesse ! Certes, l’intransigeance est coutume de son époque. Mais Calvin a une capacité d’adaptation remarquable. L’urgence pour Calvin est que la Réforme soit acceptée en Europe. D’où ce pragmatisme étonnant. Cela débouchera parfois sur une espèce de paradoxe entre ses exigences et la réalité du pouvoir politique en place. Ainsi, il fera preuve d’un solide réalisme politique, par exemple en Angleterre. La Réforme trouve, là-bas, un écho favorable et malgré des divergences sociales profondes avec les successeurs protestants d’Henri VIII, l’homme soutiendra ce régime politique. Pour Calvin, la Réforme doit être établie, et pour cela, il sera prêt à transiger, précisément, sur des questions qui pour lui sont au fond, pourrait-on dire, culturelles !

Car dans la théologie de Calvin l’implication de l’Evangile suppose une grande souplesse concernant l’adaptation culturelle. Calvin, c’est essentiellement la théologie de l’Alliance.

Cette Alliance transcende les rites dans laquelle elle se signifie. Le texte biblique renvoie à un engagement de Dieu : Dieu nous précède dans son engagement à notre égard. Cet engagement nous rejoint dans notre histoire et nos cultures humaines.

Cependant c’est Dieu qui est premier et notre culture seconde. D’où une relativisation de nos cultures diverses. Où il me semble bon de rappeler que le premier ouvrage de Calvin est son commentaire sur le De Clementia de Sénèque. Sénèque avait rédigé son ouvrage pour inciter Néron à user de clémence envers ses sujets, de modération ! Cela a probablement fait partie des influences du réformateur !

L’analogie et l’adaptation valent aussi ici aussi. Lui qui préfère à Genève, petite cité, le système pouvoirs – contre-pouvoirs, repris de la Strasbourg de Bucer, fait montre dans sa correspondance avec le roi d’Angleterre Édouard VI d’une remarquable souplesse à l’égard du système épiscopal anglais que combattrons les calvinistes puritains au nom du système représentatif calvinisme. L’organisation de l’Église sur un mode représentatif sera pour eux l’arrière-plan de l’organisation de la société.

Où l’on atteint à la fois les limites de l’œuvre de Calvin lui-même et les potentialités considérables qu’elle porte, puisqu’elle débouchera bel et bien, via la révolution puritaine, sur les systèmes représentatifs modernes…

RP
Vendredi 11 décembre 2009


Cf. :
Calvin au-delà des caricatures
Calvin et les manuels scolaires…
Aspects de l'apport de Calvin à son époque
Calvin et la Loi de la liberté
La résurrection du Christ
Une Alliance qui ne peut être rompue
Année Calvin. Un cheminement intéressant...
Pourquoi Calvin aujourd’hui ?
Obsession Calvin



vendredi 4 décembre 2009

Entre symbole et idole



L'Argent...





Le Livre du prophète Ésaïe (ch. 44) ironise au sujet de l’idole en parlant du tronc d’arbre coupé en deux par l’artisan qui sculpte une statue représentant sa divinité. Il brûle la moitié du bois qu’il a utilisé pour son œuvre et adore la seconde moitié, devenue statue. Symbole, évidemment, que la statue ! — rétorquerait le sage artisan, plus malin que le livre d’Ésaïe. Il sait bien, lui, que son dieu n’est pas le bout de bois ! — Il sait bien que le bout de bois ne fait que symboliser son dieu. Balourd d’Ésaïe — doit-on conclure ? Que n’a-t-il pas compris cette évidence de bon sens !

À moins que le Livre d’Ésaïe n’ait justement très bien compris, et que là précisément soit le problème !

Symbole, de même, que l’argent ! Symbole voué à simplifier les échanges. La chose est d’autant plus évidente que la matière symbolique a moins de valeur en soi — comme le bois pour la statue. La pièce marquée du sceau de César, auquel renvoyait Jésus, faite d’un métal de valeur, symbole simplifiant les échanges, avait au moins la valeur de son poids de métal. Mais quand on en est au papier ? (Sans parler de nos temps numériques où ne restent plus que chiffres abstraits.) Pourquoi un coupon de papier symbolisant lui-même un autre symbole, par exemple 5 €, a-t-il moins de valeur qu’un autre papier d’une autre coloration, symbolisant par exemple 50 € ?


Où se pose à nouveau la question du sculpteur d’Ésaïe

On se rappelle le chanteur Serge Gainsbourg brûlant certain morceau de papier. Il avait fait, par ce geste, œuvre d’iconoclaste, dans la lignée du Livre d’Ésaïe. Le geste du poète est resté mémorable précisément pour sa signification : geste déstabilisant au plan institutionnel et conventionnel, provoquant des réactions qui, à l’aune du Livre du prophète Ésaïe, s’avèrent parfaitement idolâtriques. Que n’a t-on pas entendu, en effet, du style : « quand on pense à tout ce qu’on pourrait faire avec un billet de 500 F ! » Ce qu’on pourrait faire avec un tel billet ? Mais rien justement ; rien, à moins que l’on n’ait auparavant investi collectivement le papier en question de ce qu’il ne fait que symboliser.

Aux temps bibliques, on n’en était pas encore à l’argent-papier. Mais on était déjà dans une société où la monnaie, quoique alors avec sa vraie valeur en métal, avait acquis une valeur symbolique conventionnelle. Déjà la monnaie fonctionnait comme intermédiaire d’échange, intermédiaire entre deux objets (entre par exemple un sac de blé et un morceau de viande de valeur jugée équivalente) et entre deux personnes (deux propriétaires qui s’accordent pour reconnaître que l’objet tierce, l’argent, symbolise la valeur de leur travail de cultivateur ou d’éleveur) : déjà peut donc percer l’idée que «l’argent travaille».

La monnaie a remplacé le troc et prend déjà une signification en soi, comme une valeur autonome. C’est dans ce cadre-là que la Torah avait interdit le prêt à intérêt (Deutéronome 23, 19) au sein de la communauté du Dieu unique, du Dieu que l’on ne peut représenter. Lorsqu’elle pose cette interdiction, la Torah est parfaitement dans la logique de dénonciation du culte des idoles qui est la sienne, et que l’on trouve aussi dans le Livre d’Ésaïe : la valeur symbolique est toujours en passe de se substituer à la valeur réelle — comme le dieu symbolisé est substitué au morceau de bois qui le représente.

Ce fondement dans le refus de l’idolâtrie permet de comprendre pourquoi la Torah n’interdit pas radicalement cette pratique dans le commerce avec les cultures environnantes. On a alors déjà compris que l’argent « travaille ». On reviendra sur cette notion. Il ne s’agit pas, pour la Loi biblique, de nier cela. Le peuple hébreu témoigne simplement de son refus, selon la Loi de son Dieu, du culte des idoles. L’interdiction a, avant tout, valeur missionnaire et sacerdotale, témoignage contre l’idole — avec ses conséquences en lien avec ce que tout, à commencer par notre passage terrestre, est provisoire. Tout appartient à Dieu, qui seul ne passe pas : des incidences sociales, et quant à la notion de propriété, ne peuvent qu’être, en principe, incalculables.

Au point de départ, la Torah a posé la question de l'espace entre la chose (morceau de bois, pièce d’argent, etc.) et la valeur qu’elle symbolise. Tel est le sens de l’interdiction biblique du prêt à intérêt au sein du peuple du Dieu unique.

C’est encore dans cette logique que se place Jésus quand il dénonce l’idole romaine signifiée sur les monnaies par la figure de César à qui il la renvoie. Cela tandis qu’il la classifie, en accord avec le reste du judaïsme, sous la dénomination générique de l’idole Mammon.

D’où aussi son geste contre les vendeurs et les changeurs du Temple (Matthieu 21, 12-13) qu’il semblait pourtant falloir tolérer, à moins d’amener les animaux pour les sacrifices depuis des distances parfois considérables ! Mais la monnaie frappée d’une idole ne peut en aucun cas entrer dans le Temple du vrai Dieu. Face à cette difficulté, existait une monnaie du Temple, frappée du chandelier à sept branches. D’où les changeurs. N’entre dans le Temple qu’une monnaie sans idole frappée dessus. Or c’est précisément l’idée que la monnaie du Temple n’est pas idolâtre que Jésus remet en cause : l’investissement symbolique est de toute façon présent. Est-ce que vous vous imaginez, sous-entend Jésus, qu’en enlevant l’idole qui est sur la pièce, on enlève du même coup l’idolâtrie ? Est-ce que l’on peut mettre en parallèle Dieu et César, chacun sa monnaie ? Une figure pour l’un, le chandelier à sept branches pour l’autre ? Dieu et César chacun à la tête de deux banques d’État, avec possibilité de change, ou comme les pièces et billets en euros qui peuvent recevoir les symboles souverains de chaque État européen ? Est-ce qu’Ésaïe ne connaissait pas l’objection du sage artisan ?


Aux origines du capitalisme

Retenant la leçon, à sa façon, l’Église de l’Antiquité a élargi l’interdiction du prêt à intérêt, sous le nom d’ «usure».

Les juifs, communauté alors séparée des chrétiens - et dont la Loi n’interdit pas strictement le prêt à intérêt, on l’a dit, en dehors de la communauté du Dieu unique - et donc du reste de l’Empire romain, se voient confier la tâche bancaire interdite aux autres Romains, devenus chrétiens. Ça tombe bien, la plupart des autres métiers leur sont interdits ! Et on leur reprochera de faire ce qu’on les oblige de faire ! De gagner leur vie par le prêt. Chose intitulée, donc, « usure ».

Il n’en reste pas moins qu’apparaît de façon de plus en plus évidente que c’est bien le témoignage anti-idolâtrique qui est signifié par l’interdiction biblique de l’usure. Car quoi qu’on en veuille, il faut bien l’admettre, l’argent « travaille ».

C’est en ces lieux originaires du capitalisme moderne que sont les villes italiennes des XIIIe et XIVe siècles en commerce avec l’Orient, comme Venise et Florence, que la chose devient criante : commerçant et épicier, je veux importer et vendre de ces épices à la mode que l’on cultive en Orient. Pour cela, il me faut un navire. Hélas, je n’ai pas suffisamment d’assise financière pour me le procurer. J’emprunterai donc ! Mais voilà que mon prêteur sait bien que, lorsque j’aurai vendu les épices que j’aurai pu véhiculer grâce à son prêt, je serai plus riche que lui. Et cela sans avoir risqué gros puisque c’est son bien à lui que j’aurai exposé aux risques du naufrage, des pirates, etc. Confiance donc - trust en anglais - avec usage de papiers signés, de « chèques », comme disaient en leur langue les commerçants arabes de l’Orient d’alors. On comprend naturellement que se mette en place dès cette époque un système d’intéressement, celui qui a cours jusqu'à aujourd’hui, et dont on sait que l’éthique de Calvin a enseigné au monde à le déculpabiliser (*), au vu du fait que l’argent « travaille ». Le fait a été perçu dès les temps de la Bible hébraïque. Jésus y fait encore allusion dans la parabole des talents. Mais restait l’opération de déculpabilisation à opérer. C'est donc fait !

Il n’en demeure pas moins que l’ « argent » n’existe pas ! La leçon du livre d’Ésaïe garde toute son actualité. Il n’existe pas, et pourtant il travaille ! Il travaille et n’existe pas !

Explication en raccourci des crashes, de celui de 1929 à celui de 2008 ! Sachant que « l’argent travaille », on a cru qu’il existait. Et on a découvert, par une expérience tragique pour nombre de pauvres et de chômeurs, que son existence était bel et bien illusoire — l'argent est une convention symbolique, et rien de plus. L’expérience de 1929 n’a pas suffi, on l'a toujours su, on le sait tout à nouveau depuis 2008. La croyance en l’idole que l'on s'empresse de replâtrer a encore de beaux jours devant elle. Les crashes consécutifs aux spéculations n’ont pas manqué jusqu'à celui tout récent dont on nous dit que en sommes sortis,... enfin peut-être — mais pas de leurs cortèges de douleurs, de violences, de guerres. Il est hélas de fait que nombre de peuples, notamment des pays du Sud, paient au prix fort le cynisme des adeptes de l’idole inexistante — pétrole, café, cacao et guerres de déstabilisation…

« Vanité des vanités », disait l’Ecclésiaste. Dès lors, en deçà de l’idole, « rien de bon pour l’homme, sinon de manger et de boire, de goûter le bonheur dans son travail. J’ai vu, moi, que cela aussi vient de la main de Dieu » (Eccl 2, 24).


Conventions sur la valeur-travail de l’argent

Reste à ne pas encourager l’investissement du moyen d’échange qu’est la monnaie par l’idole que l’on a tendance à en faire. Pour cela, il importe de promouvoir un regard rationnel sur la valeur-travail de l’argent. En premier lieu il s’agit de ne pas perdre de vue des réalités comme, par exemple, les processus d’échange par lesquels tel produit qui a telle valeur au départ en a telle autre à l’arrivée — la question des intermédiaires. Sans parler des réalités bancaires, où il n’y a apparemment pas de matière visible à échanger — où l'on semble loin de la clarté du troc.

Il s’agit alors d'apprendre à vivre la valeur attribuée à l’argent comme lui étant attribuée, précisément ; et par qui ? Par ceux qui en usent comme moyen d’échange, tout simplement, sur un mode conventionnel. La violence potentielle dont les relations financières sont porteuses est largement fonction de l’opacité dont elles sont entourées — fonction de l’investissement « idologique » dont elles sont du coup cause et conséquence à la fois…

Ce qui est la racine du développement d’une valeur perçue à terme comme « autonome », et qui n’est rien d’autre que l’idole — comme quand le sculpteur a perdu de vue que ses deux morceaux de bois, celui qu’il brûle et celui qu’il « vénère » ont la même valeur-bois.

Et quand on sait la puissance, le pouvoir de nuisance de l’idole, pourtant inexistante !… on est fondé à ne pas rester de bois !


S’il fallait conclure…

« Thomas, l’un des Douze, celui qu’on appelle Didyme, n’était pas avec eux lorsque Jésus vint. Les autres disciples lui dirent donc : "Nous avons vu le Seigneur". Mais il leur répondit : "Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je n’enfonce pas mon doigt à la place des clous et si je n’enfonce pas ma main dans son côté, je ne croirai pas !" » (Jean 20, 24-25). On sait qu’ensuite, le Ressuscité lui apparaît et lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu as cru ; bienheureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru » (Jean 20, 29).

Notons que Thomas n’a pas cru ce qu’il a vu (inutile : il l’avait vu !) mais parce qu’il a vu ! Ce qui n’est pas la même chose. Thomas constate : il voit et il croit ce que cela signifie : le Christ est ressuscité, Dieu s’est ici dévoilé. Ce que Thomas voit fait fonction de signe : signe d’une réalité qui dépasse infiniment les sens de Thomas.

Quel rapport entre ce qu’induit ainsi la foi au Ressuscité et notre sujet ? Le même rapport que celui qu’il y a entre le vrai Dieu qui se dévoile dans le Ressuscité et l’idole qui pour être vaine n’en produit pas moins une réalité - provisoire celle-là, contrairement au Dieu dévoilé dans le Ressuscité - ; réalité provisoire, vaine, corruptible, mais incontestable : l’argent « travaille » !

Entre le signe papier, nombre abstrait signifié sur un compte numérisé, et ce qu’il signifie est toute la question de notre rapport au signe, au symbole. De même qu’entre le contact de Thomas, ce qu’il voit, et la réalité, ce qu’il croit.

Nous voilà entre la vérité du Ressuscité que confesse Thomas (« mon Seigneur et mon Dieu ») et le mensonge de l’idole que dénonce Ésaïe ; la leçon est qu’il ne faut pas trop y croire, à l’argent : « vanité des vanités, dit le Qohéleth ». Tout passe, tout s’use : usure… «User de ce monde comme n’en usant pas», enchaîne Paul (1 Co 7, 31)…


R.P.
Cannes, Institut Stanislas,
4 décembre 2009


(*) Cf. Calvin, Lettre à Claude de Sachin : « Il est tout évident que l’usure que le marchand paye est une pension publique. Il faut donc bien aviser que le contrat soit aussi utile en commun... que nous considérions ce qui est expédient pour le public ». Cf. André Biéler, La pensée économique et sociale de Calvin, réed. 2008, Georg, Chêne-Bourg (Suisse) : Calvin a fait limiter le taux de l’intérêt à 5 puis 6,33 %, soit à un seuil bas par rapport aux taux pratiqués ailleurs à la même époque. Cf. Commentaire du Lévitique (ch. 25) du Deutéronome (ch. 23), du Psaume 15 et du Prophète Ézéchiel (ch. 18).




jeudi 3 décembre 2009

Revenant de visite…




« Curieusement les pasteurs d’ancien régime n’étaient pas censés visiter régulièrement leurs paroissiens », écrit Bernard Reymond (Le protestantisme et ses pasteurs, Labor & Fides, 2007, p. 66).

C’est le « curieusement » qui aujourd’hui semble étonnant ! Comment en est-on arrivé là ? Certes, il n’est pas exclu pour autant, précise Reymond, que le pasteur se rende chez des paroissiens, à l’occasion d’une invitation expresse, comme auprès d’un malade gravement affecté ou proche de la mort.

Mais rien de systématique dans « la visite » !


Cette pratique est d’invention récente, rappelle B. Reymond. On peut en faire remonter les premiers linéaments au XVIIIe siècle. « Dans une lettre du 30 janvier 1712 […], J.F. Ostervald annonçait », concernant Neuchâtel, avoir partagé la ville par quartiers et commencé la « visite des familles » ; initiant une « nouveauté dont les familles en question ne manquent pas d’être surprises », note Reymond, et pas toujours agréablement, loin s’en faut ! (cf. p. 68.)

Les choses en sont restées là jusqu’au XIXe siècle, où la pratique fait école. « Et les pasteurs s’y sont si bien mis que, surtout dans les régions protestantes, les paroissiens en sont venus à considérer leur visite à domicile comme un dû, jugeant sévèrement ceux qui ne s’y adonnent pas régulièrement » (p. 68).

On a oublié alors que, comme le résume le BIP (Bulletin d'information protestant 1652/1653 - juillet 2007, p. 13) faisant la recension du livre de B. Reymond : « la visite pastorale est une invention récente. Elle n'est ni une obligation, ni un dû ». Cet oubli marque depuis l’image pré-établie du rôle du pasteur.

D’où le « curieusement » qui étonne aujourd’hui, quand on ne sait plus que cette tradition récente était ignorée des Réformateurs, et où l’on voit un essentiel, parfois attendu comme mêlé d’un zeste de psychothérapie (sauf qu’un pasteur n’a pas une formation médicale de psychothérapeute !).

Et au jour, où comme le note Reymond (p. 69), la pratique des visites systématiques est devenue de plus en plus difficile, s’y appuie un excellent moyen de pression ! Comment charger la conscience d’un pasteur en vue de le mettre au pli ? Lui reprocher de ne pas faire assez de visites ! Facile, puisque de toute façon, il n’en fera jamais assez : il suffit de faire le calcul du nombre de familles en rapport avec le nombre moyen d’années dans un poste pour mesurer la valeur d’une telle pression… qui a pour seul effet certain de fragiliser le message pour lequel le pasteur est envoyé : seule la grâce sauve !

Avec comme effet secondaire de reporter sur le pasteur la responsabilité évidente des proches de s’occuper de leurs anciens et parents isolés (pour ceux des isolés qui ont des enfants ou des proches) ; et comme effet collatéral de cléricaliser, de sacerdotaliser le pasteur, censé être seul habilité à faire ce qui relève du service commun, d’une tâche diaconale (de service) partagée, service à l’égard de tous et plus particulièrement des isolés.




mercredi 2 décembre 2009

Im-posteur / un pasteur...


«Je ne suis jamais devenu philosophe»
écrit Jean-Luc Nancy — comme titre de son article d’un ouvrage collectif sur La vocation philosophique (présenté par Marianne Alphant, éd. Bayard, 2004).

«Je ne suis jamais devenu philosophe». Il explique :

«Ce n'est pas une formule de modestie par laquelle je voudrais signifier que je ne suis pas arrivé à maîtriser l'exercice de la philosophie, ni par conséquent à mériter le titre de philosophe. Bien évidemment, comme tout un chacun, je doute de ma maîtrise et de mon mérite, et je n'ai pas de peine à trouver autour de moi de quoi me faire mesurer mes insuffisances, si ce n'est de quoi me soupçonner d'imposture. [...]»

«Expérience inévitable» du philosophe dit-il. Propos irréfutable, qui vaut, ô combien a fortiori, pour le pasteur : est-on jamais devenu pasteur ? Évite-t-on, à porter ce titre, un sentiment d’imposture ?


Magritte - La reproduction


mardi 1 décembre 2009

Henry VIII - le lévirat et la Réforme




Ou : à quoi tient l'accession à la liberté religieuse !

Rick Wakeman - "Anne Boleyn" | The Six Wives of Henry VIII


Un Henri VIII hostile à la Réforme protestante y conduira, malgré lui, l'avenir de son pays en épousant Anne Boleyn...
Cela en passant, contre tous les principes de la Réforme, par une manipulation aventureuse de textes bibliques - usant de lois sur l'inceste indirect (Lévitique 20, 21 / un homme ne peut pas prendre la femme de son frère - vivant...) comme objection à celles sur le lévirat (Deutéronome 25, 5-10 / un homme doit épouser la veuve de son frère - donc décédé - laissée sans enfants) !...
Toute une herméneutique visant à invalider, concernant la virginité de sa première épouse Catherine d'Aragon - veuve de son frère -, la dispense du pape (qui en savait quoi ?... au fond...) - référence à une sorte de sacerdotalité du roi (Lévitique 21, 13-14 / la femme qu'épousait un prêtre devait être vierge...), etc. Eu égard à un mariage, qui quoiqu'il en fût, aurait pu au fond être légitimé par la loi du lévirat...


"J'ai vu toute l'œuvre de Dieu : l'être humain ne peut pas trouver l'œuvre qui se fait sous le soleil ; ce que l'être humain cherche avec peine, il ne le trouvera pas ; et même si le sage prétend connaître, il ne peut pas trouver. " (Ecclésiaste 8, 17)


mardi 24 novembre 2009

Le Qohéleth — et ‘‘l’inconvénient d’être né’’




« Le plus heureux est celui qui n'a pas encore été
et qui n'a pas vu l'œuvre mauvaise
qui se fait sous le soleil. »
(Qo 4, 3)



Qohéleth 3, 18 - 4, 3
18 Je me suis dit, au sujet des humains, que Dieu les éprouvait, pour qu'ils voient eux-mêmes qu'ils ne sont que des bêtes.
19 Car le sort des humains et le sort de la bête ne sont pas différents ; l'un meurt comme l'autre, ils ont tous un même souffle, et la supériorité de l'humain sur la bête est nulle : tout n'est que futilité.
20 Tout va dans un même lieu ;
tout vient de la poussière,
et tout retourne à la poussière.
21 Qui sait si le souffle des humains s'élève vers les hauteurs, et si le souffle des bêtes descend vers le bas, vers la terre ?
22 J'ai vu qu'il n'y a rien de mieux pour l'être humain que de se réjouir de ses œuvres : c'est là sa part. En effet, qui le fera revenir pour voir ce qui sera après lui ?

1 J'ai vu, d'autre part, toutes les oppressions qui se commettent sous le soleil ;
les larmes des opprimés — et personne pour les consoler !
la force du côté de leurs oppresseurs — et personne pour les consoler !
2 Moi, je déclare les morts qui sont déjà morts plus heureux que les vivants qui sont encore en vie,
3 mais plus que les uns et les autres celui qui n'a pas encore été et qui n'a pas vu l'œuvre mauvaise qui se fait sous le soleil.


* * * *


Citations d'Emil Cioran
Extraits de De l'inconvénient d'être né :


Si le dégoût du monde conférait à lui seul la sainteté, je ne vois pas comment je pourrais éviter la canonisation. (Emil Cioran, De l'inconvénient d'être né, éd. Gallimard, 2006, partie II, p. 35.)

Ce n'est pas la peine de se tuer, puisqu'on se tue toujours trop tard.
Ibid., partie II, p. 43.

Toute forme de hâte, même vers le bien, traduit quelque dérangement mental.
Ibid., partie III, p. 65.



Et encore :

Avoir commis tous les crimes, hormis celui d'être père.

Je sens que je suis libre mais je sais que je ne le suis pas.

Ce que je sais à soixante, je le savais aussi bien à vingt. Quarante ans d'un long, d'un superflu travail de vérification...

Ce n'est pas la peur d'entreprendre, c'est la peur de réussir, qui explique plus d'un échec.

Le progrès est l'injustice que chaque génération commet à l'égard de celle qui l'a précédée.

L'interminable est la spécialité des indécis.

La conscience est bien plus que l'écharde, elle est le poignard dans la chair.

Plus les hommes s'éloignent de Dieu, plus ils avancent dans la connaissance des religions.

Si l'on pouvait se voir avec les yeux des autres, on disparaîtrait sur-le-champ.

N'a de convictions que celui qui n'a rien approfondi.




« Je pleurais quand je vins au monde,
et chaque jour me montre pourquoi.
»
(Proverbe espagnol)


* * * *


De Charles Baudelaire
Les Fleurs du mal,
« Bénédiction » :

Lorsque, par un décret des puissances suprêmes,
Le poète apparaît dans ce monde ennuyé,
Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

- "Ah ! Que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !

Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour être le dégoût de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir la haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes méchancetés,
Et je tordrai si bien cet arbre misérable,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés !"

Elle ravale ainsi l'écume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins éternels,
Elle-même prépare au fond de la Géhenne
Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un ange,
L'enfant déshérité s'enivre de soleil,
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

Il joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix ;
Et l'esprit qui le suit dans son pèlerinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité,
Cherchent à qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche
Ils mêlent de la cendre avec d'impurs crachats ;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques :
"Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
Je ferai le métier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer ;

Et je me soûlerai de nard, d'encens, de myrrhe,
De génuflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire
Usurper en riant les hommages divins !

Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma frêle et forte main ;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu'à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J'arracherai ce cœur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma bête favorite,
Je le lui jetterai par terre avec dédain !"

Vers le ciel, où son œil voit un trône splendide,
Le poète serein lève ses bras pieux,
Et les vastes éclairs de son esprit lucide
Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :

- "Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux des saintes légions,
Et que vous l'invitez à l'éternelle fête
Des trônes, des vertus, des dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les métaux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main montés, ne pourraient pas suffire
À ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car il ne sera fait que de pure lumière,
Puisée au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs !"


* * * *


Job 3, 2-26 :
2 Job prit la parole et dit :
3 Périsse le jour où j'allais être enfanté
et la nuit qui a dit : « Un homme a été conçu ! »
4 Ce jour-là, qu'il devienne ténèbres,
que, de là-haut, Dieu ne le convoque pas,
que ne resplendisse sur lui nulle clarté ;
5 que le revendiquent la ténèbre et l'ombre de mort,
que sur lui demeure une nuée,
que le terrifient les éclipses !
6 Cette nuit-là, que l'obscurité s'en empare,
qu'elle ne se joigne pas à la ronde des jours de l'année,
qu'elle n'entre pas dans le compte des mois !
7 Oui, cette nuit-là, qu'elle soit infécondée,
que nul cri de joie ne la pénètre ;
8 que l'exècrent les maudisseurs du jour,
ceux qui sont experts à éveiller le Tortueux ;
9 que s'enténèbrent les astres de son aube,
qu'elle espère la lumière — et rien !
Qu'elle ne voie pas les pupilles de l'aurore !
10 Car elle n'a pas clos les portes du ventre où j'étais,
ce qui eût dérobé la peine à mes yeux.
11 Pourquoi ne suis-je pas mort dès le sein ?
A peine sorti du ventre, j'aurais expiré.
12 Pourquoi donc deux genoux m'ont-ils accueilli,
pourquoi avais-je deux mamelles à téter ?
13 Désormais, gisant, je serais au calme,
endormi, je jouirais alors du repos,
14 avec les rois et les conseillers de la terre,
ceux qui rebâtissent pour eux des ruines,
15 ou je serais avec les princes qui détiennent l'or,
ceux qui gorgent d'argent leurs demeures,
16 ou comme un avorton enfoui je n'existerais pas,
comme les enfants qui ne virent pas la lumière.
17 Là, les méchants ont cessé de tourmenter,
là, trouvent repos les forces épuisées.
18 Prisonniers, tous sont à l'aise,
ils n'entendent plus la voix du garde-chiourme.
19 Petit et grand, là, c'est tout un,
et l'esclave y est affranchi de son maître.
20 Pourquoi donne-t-il la lumière à celui qui peine,
et la vie aux ulcérés ?
21 Ils sont dans l'attente de la mort, et elle ne vient pas,
ils fouillent à sa recherche plus que pour des trésors.
22 Ils seraient transportés de joie,
ils seraient en liesse s'ils trouvaient un tombeau.
23 Pourquoi ce don de la vie à l'homme dont la route se dérobe ?
Et c'est lui que Dieu protégeait d'un enclos !
24 Pour pain je n'ai que mes sanglots,
ils déferlent comme l'eau, mes rugissements.
25 La terreur qui me hantait, c'est elle qui m'atteint,
et ce que je redoutais m'arrive.
26 Pour moi, ni tranquillité, ni cesse, ni repos.
C'est le tourment qui vient.



* * * *


Jérémie 20, 14-18 :
14 Maudit, le jour
où je fus enfanté !
Le jour où ma mère m'enfanta,
qu'il ne devienne pas béni !
15 Maudit, l'homme qui annonça à mon père :
« Un fils t'est né ! »
— Et il le combla de joie !
16 Que cet homme devienne pareil aux villes
que, de façon irrévocable,
le Seigneur a renversées !
Qu'il entende au matin des appels au secours
et à midi des cris de guerre !
17 Et Lui, que ne m'a-t-il fait mourir dès le sein ?
Ma mère serait devenue ma tombe,
sa grossesse n'arrivant jamais à terme.
18 Pourquoi donc suis-je sorti du sein,
pour connaître peine et affliction,
pour être, chaque jour, miné par la honte ?



En compagnie de l’Ecclésiaste (2),
RP, KT Adultes 2009-2010, 26.11.09



vendredi 6 novembre 2009

Types de mythes modernes




Introduction au parcours de l’année : de l’ange, autre face de nous-mêmes* à l’extraterrestre… (*Mathieu 18,10 : ‘leurs anges dans les cieux voient continuellement la face de mon Père qui est dans les cieux’).

- Types de mythes modernes — 06.11.09
- Le corps, l'ange et nous — 29.01.10
- Anges et dieux — 26.03.10
- Anges et espaces stellaires — 28.05.10

Les mythes modernes…
Proposition d’une approche en cinq types :

- 1) L’âge d’or perdu
(Atlantide / Utopie / Tolkien / H. Potter / Planète des singes / Star Wars / 4e dimension / etc.)

- 2) Prométhée
(le Golem / Frankenstein / robots et ordinateurs / 1984 / Meilleur des mondes / Superman & alii / l’homme invisible / la mouche / etc.)

- 3) Le retour de l’ange
(extraterrestres / Cargo / 2001 / David Vincent / cf. Jung / etc.)

- 4) La contamination et le contact impossible
(de Tristan et Iseult à Dracula / Twilight / etc.)

- 5) L’Irrémédiable ou l’indicible origine
(Mal envahissant / Possessions et perte de sens / Stephen King / etc.)




Raison & logos vs volonté & mythes
Lumières (2, 3) ; romantisme (4, 5) et entre deux (1).


RP, 
Cercle Philo-sophia,
Sophia Antipolis, 06.11.09