lundi 19 avril 2010

Le Qohéleth — la sagesse est-elle bien sage ?



Le Qohéleth — et ‘le sage’
La sagesse est-elle bien sage ? Ou : est-ce bien raisonnable ?


I. Une activité futile et douloureuse

Ec 1, 13-18
13 J’ai appliqué mon cœur à rechercher et à sonder par la sagesse tout ce qui se fait sous les cieux : c’est là une occupation pénible, à laquelle Dieu soumet les fils de l’homme.
14 J'ai vu toutes les œuvres qui se font sous le soleil : tout n'est que futilité et poursuite du vent.
15 Ce qui est courbé ne peut être redressé, ce qui manque ne peut être compté.
16 J’ai dit en mon cœur : Voici, j’ai grandi et surpassé en sagesse tous ceux qui ont dominé avant moi sur Jérusalem, et mon cœur a vu beaucoup de sagesse et de science.
17 J’ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse, et à connaître la sottise et la folie ; j’ai compris que cela aussi c’est la poursuite du vent.
18 Car avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur.


Le constat du Qohéleth pose la question : est-ce qu'il est bien raisonnable d'opter pour la sagesse ? Ah quoi bon s'infliger ce qui semble n'apporter que fatigue, « occupation pénible », avec comme « bénéfice », chagrin et douleur à proportion de la science acquise !


Resterait à opter pour la voie du désespoir joyeux...


II. Avantages de la folie ?

Ec 2, 3 & 9-26
3 Je résolus en mon cœur de livrer ma chair au vin, tandis que mon cœur me conduirait avec sagesse, et de m’attacher à la folie jusqu’à ce que je visse ce qu’il est bon pour les fils de l’homme de faire sous les cieux pendant le nombre des jours de leur vie. […]

9 Je suis devenu grand, j'ai surpassé tous ceux qui étaient avant moi à Jérusalem,
et ma sagesse demeurait avec moi.
10 Tout ce que mes yeux ont réclamé, je ne les en ai pas privés ; je n'ai refusé aucune joie à mon cœur ; car mon cœur se réjouissait de tout mon travail ; c'est la part qui m'est revenue de tout ce travail.
11 Et moi, je me suis retourné vers toutes les choses que mes mains avaient faites, le travail pour lequel j'avais tant peiné : tout n'est que futilité et poursuite du vent, il n'en résulte aucun avantage sous le soleil.
12 Et moi, je me suis retourné pour voir la sagesse, la démence et la folie. — En effet, que fera celui qui succédera au roi ? Ce qu'on a déjà fait. —
13 Et moi, j'ai vu ceci : l'avantage de la sagesse l'emporte sur celui de la folie, comme l'avantage de la lumière sur celui des ténèbres ;
14 le sage a des yeux pour voir, mais l'homme stupide marche dans les ténèbres. Pourtant je sais, moi, qu'un même sort les attend tous les deux.
15 Je me suis dit : Le sort de l'homme stupide m'attend, moi aussi ; pourquoi aurai-je alors montré, moi, davantage de sagesse ? Et je me suis dit que c'est là encore une futilité.
16 Car le sage ne laisse pas de souvenir pour toujours, pas plus que l'homme stupide ; à mesure que les jours passent, tout est oublié. Le sage meurt bel et bien comme l'homme stupide !
17 J'ai donc détesté la vie, car pour moi l'œuvre qui se fait sous le soleil est mauvaise, puisque tout n'est que futilité et poursuite du vent.
18 J'ai détesté tout le travail que j'ai fait sous le soleil, et que je dois laisser à celui qui me succédera.
19 Qui sait s'il sera sage ou fou ? Pourtant, il aura pouvoir sur tout le travail que j'ai fait avec sagesse sous le soleil ! C'est encore là une futilité.
20 J'en suis venu à me décourager de tout le travail que j'avais fait sous le soleil.
21 Y a-t-il quelqu'un qui a travaillé avec sagesse, connaissance et succès, voilà que sa part est donnée à quelqu'un qui n'y a pas travaillé. C'est encore là une futilité et un grand mal.
22 En effet, que revient-il à l'être humain de tout le travail et de la préoccupation qu'il s'est donnés sous le soleil ?
23 Tous ses jours ne sont que tourments, ses occupations contrariétés ; même la nuit son cœur n'a pas de repos. C'est encore là une futilité.
24 Il n'y a de bon pour l'être humain que de manger, de boire et de voir le bonheur dans son travail ; moi, je l'ai vu, cela vient de Dieu.
25 Qui donc peut manger et éprouver du plaisir, en dehors de moi ?
26 Car à celui qui lui est agréable, il donne la sagesse, la connaissance et la joie ; mais au pécheur il donne pour occupation de recueillir et d'amasser, afin de donner à celui qui est agréable à Dieu. Ce n'est encore là que futilité et poursuite du vent.


Voilà donc qu'il n'y a pas grand chose au bout de la folie !... Où se pose à nouveau la question, qui va conduire l'Ecclésiaste à peser la sagesse sous les angles divers de son apport, et du bénéfice partagé, et donc politique, notamment (mais aussi concernant le couple – Ec 9, 9). Où l'on retrouve un classique : la fonction de la sagesse et de sa recherche, de sa fréquentation, de son amitié, bref de la philosophie n'est pas celle d'une fin en soi, mais d'un retour vers la Cité, pour un bien partagé, et non pour la tentante fuite au désert.


III. Avantages de la sagesse ?

Ec 4, 13 Mieux vaut un enfant pauvre et sage qu’un roi vieux et insensé qui ne sait plus écouter les avis...

Ec 6, 8 Quel avantage le sage a-t-il sur l'insensé ? quel avantage a le malheureux qui sait se conduire en présence des vivants ?

Ec 7, 4-25
4 Le cœur des sages est dans la maison de deuil ; le cœur des gens stupides dans la maison de joie.
5 Mieux vaut écouter les reproches d'un sage qu'être homme à écouter la chanson des gens stupides.
6 Comme les épines qui crépitent sous la marmite, tel est le rire des gens stupides. C'est encore là une futilité.
7 L'oppression fait du sage un fou ; les cadeaux font perdre la raison.
8 Mieux vaut la fin d'une chose que son commencement ; mieux vaut un esprit patient qu'un esprit hautain.
9 Ne te presse pas d'être contrarié dans ton esprit, car c'est sur le sein des gens stupides que repose la contrariété.
10 Ne dis pas : « Pourquoi les jours passés étaient-ils meilleurs que ceux-ci ? » Car ce n'est pas la sagesse qui te ferait poser cette question.
11 La sagesse vaut un patrimoine, elle est un avantage pour ceux qui voient le soleil.
12 Car à l'ombre de la sagesse on est comme à l'ombre de l'argent ; l'avantage de la connaissance, c'est que la sagesse assure la vie des sages.
13 Regarde l'œuvre de Dieu : qui pourra redresser ce qu'il a courbé ?
14 Au jour du bonheur, sois heureux, et au jour du malheur, regarde : Dieu a fait l'un exactement comme l'autre, de telle sorte que l'être humain ne trouve rien de son avenir.
15 J'ai vu tout cela pendant mes jours futiles. Il y a tel juste qui disparaît par sa justice, et tel méchant qui prolonge son existence par sa méchanceté.
16 Ne sois pas juste à l'excès et ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ?
17 Ne sois pas méchant à l'excès, ne sois pas fou : pourquoi mourrais-tu avant ton temps ?
18 Il est bon que tu retiennes ceci sans laisser échapper cela ; car celui qui craint Dieu trouve une issue en toutes situations.
19 La sagesse rend le sage plus fort que dix gouverneurs dans une ville.
20 Il n'y a pas sur la terre de juste qui fasse le bien sans pécher.
21 Ne prête pas attention à toutes les paroles qu'on dit, de peur que tu n'entendes ton serviteur te maudire ;
22 car tu sais bien que tu en as toi-même maudit d'autres.
23 Tout cela, je l'ai mis à l'épreuve par la sagesse. J'ai dit : « J'aurai de la sagesse », mais elle reste loin de moi.
24 Lointain est ce qui est ; profond, profond ; qui peut le trouver ?
25 Je me suis appliqué à savoir, à explorer et à chercher la sagesse et la raison, à savoir que la méchanceté est stupide, et la folie démente.


Le bénéfice est mince, apparemment, mais suffisant pour faire pencher la balance...


IV. Tant qu'à faire...

Ec 8, 1-8 & 16-17
1 Qui est comme le sage ? Qui sait interpréter les choses ? La sagesse de l'homme fait briller son visage, et la sévérité de son visage se dissipe.
2 Je dis : Observe les ordres du roi, et cela à cause du serment de Dieu.
3 Ne te presse pas de t'éloigner de lui et ne persiste pas dans une mauvaise cause ; car il fait tout ce qui lui plaît.
4 Quoi que dise le roi, il est le maître ; qui donc lui dira : « Que fais-tu ? »
5 Celui qui observe le commandement ne connaîtra rien de mauvais ; le cœur sage connaîtra le temps et le jugement.
6 Car il y a pour chaque chose un temps et un jugement ; le mal de l'être humain est grave pour lui.
7 En effet, il ne sait pas ce qui sera ; qui pourrait lui dire comment cela sera ?
8 Personne n'est maître du souffle, pour le retenir ; nul n'a de pouvoir sur le jour de la mort.

16 Lorsque j'ai appliqué mon cœur à connaître la sagesse et à considérer les choses qui se passent sur la terre, – car les yeux de l'homme ne goûtent le sommeil ni jour ni nuit.
17 j’ai vu toute l’œuvre de Dieu, j’ai vu que l’homme ne peut pas trouver ce qui se fait sous le soleil ; il a beau se fatiguer à chercher, il ne trouve pas ; et même si le sage veut connaître, il ne peut pas trouver.

Ec 9, 1 & 10-18
1 Oui, j’ai appliqué mon cœur à tout cela, j’ai fait de tout cela l’objet de mon examen, et j’ai vu que les justes et les sages, et leurs travaux, sont dans la main de Dieu, et l’amour aussi bien que la haine ; les hommes ne savent rien : tout est devant eux.

10 Tout ce que ta main trouve à faire, avec ta force, fais-le ; car il n'y a ni activité, ni raison, ni connaissance, ni sagesse dans le séjour des morts, où tu vas.
11 J'ai encore vu sous le soleil que la course n'appartient pas aux rapides, ni la guerre aux vaillants, ni le pain aux sages, ni la richesse aux intelligents, ni la faveur à ceux qui savent, car tous sont à la merci des temps et des circonstances.
12 L'être humain ne connaît pas plus son temps que les poissons qui sont pris au filet, pour leur malheur, ou que les oiseaux qui sont pris au piège ; comme eux, les humains sont attrapés à l'heure néfaste qui s'abat sur eux à l'improviste.
13 J'ai aussi vu sous le soleil cet exemple de sagesse qui m'a paru remarquable :
14 Il y avait une petite ville, avec peu d'hommes ; un roi puissant vint contre elle, l'investit et bâtit contre elle de grands ouvrages de siège.
15 Il se trouvait là un homme pauvre et sage qui délivra la ville par sa sagesse. Et personne ne s'est souvenu de cet homme pauvre.
16 J'ai dit : Mieux vaut la sagesse que la vaillance. Cependant la sagesse du pauvre est méprisée, et ses paroles ne sont pas écoutées.
17 Les paroles des sages, écoutées dans le calme, valent mieux que les cris de celui qui gouverne parmi les gens stupides.
18 Mieux vaut la sagesse que des armes de combat ; un seul pécheur anéantit beaucoup de bien.


Où l'on peut en venir au constat que le bénéfice n'est pas si mince que cela. Et qu'il n'est pas où l'on croit...


V. Des clous !...

Ec 10, 1 & 10-12
1 Les mouches mortes infectent et font fermenter l’huile du parfumeur ; un peu de folie l’emporte sur la sagesse et sur la gloire.

10 S’il a émoussé le fer, et s’il n’en a pas aiguisé le tranchant, il devra redoubler de force ; mais la sagesse a l’avantage du succès.
12 Les paroles de la bouche du sage sont pleines de grâce ; mais les lèvres de l’insensé causent sa perte.

Ec 12, 11 Les paroles des sages sont comme des aiguillons ; et, rassemblées en un recueil, elles sont comme des clous plantés, données par un seul maître.


*

Excursus : Sacrée mémoire...

Un leit motive du livre l'Ecclésiaste : "Rien de nouveau sous le soleil"... D'où : aujourd'hui ce n'est pas mieux qu'avant ; et demain non plus, probablement...

Alors, du coup, "les jours passés étaient-ils meilleurs ?" (Ec 7, 10)

Cette question n'est pas de la sagesse" répond l'Ecclésiaste (ibid.)... Ce qui d'ailleurs n'est pas une réponse... à ce qui n'est pas une question qui vaille une réponse...

"Pourquoi les jours passés étaient-ils meilleurs ?" demande l'interlocuteur rhétorique. Mais qui sait s'ils l'étaient ? Et de toute façon, qu'importe ! Il n'y a pas d'avenir dans le passé... Ni d'aujourd'hui dans l'hier ! Nous ne sommes au présent qu'en vis-à-vis, un vis-à-vis qui nous situe non seulement en rapport avec notre histoire, qui est notre relecture d'aujourd'hui de notre passé, mais avec tout ce qui nous fait autre et nous est autre — sous peine de ne s'offrir, comme identité, que la projection de soi-même (individuel ou collectif, national, ecclésial ou autre) vers une totalité imaginée, en forme de paradis perdu et/ou de sein maternel. Une telle projection n'est au fond qu'une façon d'idole, quand nous ne saurions être détenteurs de notre identité, quand notre identité est forcément fonction de l'autre... Tandis que l'idole est substitution à l'Autre.

"Il a mis dans le cœur de l'homme la pensée de l'éternité" (Ec 3, 11) — ce à quoi fait écho : "Votre vie [/ identité] est cachée avec le Christ en Dieu" (Colossiens 3, 3).

Le repérage de l'idole est fonction de l'attribution de caractères absolus, incontournables, intemporels, à telle ou telle idée : cela peut s'étendre, de nos jours, d'un lieu commun (faux comme un lieu commun) tel que "on ne peut rien contre le marché" (marché devenu par conséquent idole) à de supposés "caractères identitaires immuables" d'un peuple ou d'un groupe ("avant c'était mieux, c'était nous immuables"). Dans tous les cas, ces cas-là aujourd'hui ou d'autres en d'autres temps (par ex. : "les lendemains qui chantent"), on est devant l'attribution de caractères "divins" et face à la perte du vis-à-vis de l'autre, dont l'expression biblique remarquable, concrète et quotidienne est dans le vis-à-vis homme-femme (selon telle lecture de la Genèse) — "vois les jours de ta vie avec la femme que tu aimes" (Ec 9, 9).

Or, si l'insoluble n'est donc jamais fatal dans le vis-à-vis homme-femme où se signifie au plus concret "l'altérité de l'autre", il doit pouvoir ne pas l'être à un plan où la distance relative est nettement moins impliquante : le "vivre ensemble" social. Le repli identitaire qui marque le temps ("avant c'était mieux") en nostalgie d'une éternité qui n'est pas sienne, a des fondements bien plus profonds que ses symptômes (un symptôme marquant aujourd'hui est, en politique, la prégnance de l'extrême droite et de ses nostalgies imaginaires) — qui devraient permettre de regarder les choses en face. Jusqu'alors, tel symptôme n'a servi que d'exutoire, de dérivatif, de paille pour ne pas percevoir la poutre : d'où sans doute sa "banalisation" et donc sa récurrence renforcée inéluctable. Où il s'agirait d'user de vigilance pour percevoir enfin qu'il y a là d'abord symptôme. Mais ça risque d'être compliqué quand on a tant de peine à ne pas recevoir notre identité d'une mythologie "historienne" rescapée des "avant c'était mieux" pour sombrer dans les nostalgies coloniales, impériales, "grandeur passée" et "anti-repentance"... – "Ne dis pas : 'Pourquoi les jours passés étaient-ils meilleurs que ceux-ci ?' Car ce n'est pas la sagesse qui te ferait poser cette question" (Ec 7, 10)...

Une façon redoutable d'user de la mémoire quand sa fonction, et les détails du passé auxquels elle s'attache, son humilité, sont d'une épaisseur tellement plus évidemment fondatrice, d'un fondement de l'ordre du religieux (au double sens étymologique de "relire" et "relier") du fait même de son humilité qui nous rend contemporains de sa valeur d'éternité. (Kierkegaard parlait du Christ nous devenant contemporain.) La mémoire, faite d'humilité et chargée d'éternité, est, peut-être pour cela-même, à mille lieues du poids de l'idole, n'ayant rien à imposer...

"J’ai vu toute l’œuvre de Dieu, j’ai vu que l’homme ne peut pas trouver ce qui se fait sous le soleil" (Ec 8, 17). "Ne te montre pas trop sage : pourquoi te détruirais-tu ?" (Ec 7, 16)...

"Avec beaucoup de sagesse on a beaucoup de chagrin, et celui qui augmente sa science augmente sa douleur" (Ec 1, 18) ; c’est là une occupation pénible, à laquelle Dieu soumet les fils de l’homme" (Ec 1, 13).

Monument mémorial à Antibes*

Mais la question, qui ne relève pas de la sagesse, qu'a posée l'interlocuteur rhétorique de l'Ecclésiaste, c'est plus exactement : "pourquoi les jours passés étaient-ils meilleurs ?" (Ec 7, 10)

J'ai dans un premier temps fait abstraction du "pourquoi ?". Mais l'Ecclésiaste, qui n' a pas répondu, n'a donc pas répondu non plus : "ils n'étaient pas meilleurs" ! Il a bien laissé le "pourquoi ?" en suspend...

"J'ai été roi à Jérusalem", a dit l'Ecclésiaste (1, 12).

Face aux "c'était mieux avant" qui ne relèvent pas de la sagesse, il y a aussi la tentation de leur "substitution" à de redoutables "c'est mieux après"...

En guise d'exemple et d'illustration : quand le sacré d'après se substitue au sacré d'avant...

Le sacré, que l'idole investit, dépasse le religieux, y compris en ce qu'il n'a plus cette certaine dimension relative du religieux : relier, ou relire, c'est forcément relatif à quelque chose, ce qui offre donc la possibilité d'une prise de distance, que ne permet pas forcément le sacré (qui, lui, occasionne le "c'était mieux avant", parlant des jours de l'événement fondateur). Au point qu'on pourrait dire que le sacré c'est aussi le religieux, mais qui n'est plus conscient de l'être !

Les sociétés humaines s'organisant autour d'un sacré, même non-dit (surtout non-dit), y fondent le critère du rejet de leurs hérésies (les cathares ont disparu, mais on leur a trouvé bien des successeurs) et de leurs sacrilèges... "Dis-moi ce qui t'insupporte irrémédiablement, et je te dirai quel est ton totem" : aux caricatures de Mahomet répondent les caricatures de... la Shoah ! Où Ahmadinejad pointe le sacré européen contemporain : un sacré "négatif", en forme de "plus jamais ça" (avant était-il vraiment mieux ? Une question qui décidément n'est pas de la sagesse !), un "plus jamais ça" fondateur des repères actuels, à commencer par la Déclaration universelle des Droits de l'Homme de 1948. L'attitude d'Ahmadinejad montre que l'universalité de ce fondement universel tend à se relativiser... tandis que le "plus jamais ça" se fragilise jusqu'en Europe d'où il a émergé.

Voilà qui hypothèque lourdement l'idée d'une communauté internationale, quand en outre le sacré universaliste des Droits de l'Homme sert trop souvent d'alibi à des violences dont les fondements en Droits de l'Homme ne leurrent personne ! Et pourtant le recours au "plus jamais ça" est plus que jamais urgent : où il est donc paradoxalement périlleux de le reléguer dans la sphère mythique du sacré, sachant qu’en présence du sacré, on ne dialogue pas, on vénère. Et où parallèlement il est urgent de reconnaître comme patrimoine commun tous les domaines de la culture humaine.

Et là, en regard du "plus jamais ça" de la Shoah, il faut être prudent quant à la nature de son rapport avec les débouchés actuels, proche-orientaux notamment, et particulièrement quant au conflit israëlo-palestinien (que vise évidemment la "désacralisation" façon Ahmadinejad). Si il est troublant de voir qu'une ou deux générations après la Shoah, la déshumanisation parvienne à creuser son chemin jusque chez les héritiers des victimes, la mémoire de la Shoah comme "plus jamais ça" joue un autre rôle, comme fantôme et menace. Là, on se trouve à un carrefour entre théologie et idéologie (et à un carrefour des basculements dans la négation de l'autre, de bonne foi — ou pas) :

Le dialogue judéo-chrétien issu du "plus jamais ça" a permis de déceler qu'une des racines débouchant sur la Shoah est ce qu'on appelle la "théologie de la substitution", qui a dominé dans le christianisme depuis plus d'un millénaire (si ce n'est presque deux). L'idée on le sait, est en gros que la religion la plus récente se substitue à celle qui précède (qui dès lors, à terme, n'a logiquement plus lieu d'être), reléguée dans le passé. Une idéologie de la non-reconnaissance (et la sagesse requiert la reconnaissance : "nous sommes des nains montés sur des épaules de géants" – cit. Bernard de Chartres, 1130-1160).

L'abandon de la théologie de la substitution est au cœur du dialogue judéo-chrétien contemporain — abandon dont un précurseur est Calvin (qui souligne qu'il ne saurait y avoir substitution car Dieu ne renie pas ses propres engagements : l'Alliance avec Israël est toujours valide). Mais jusque là, elle a fait des ravages. Non seulement dans le monde religieux : on la retrouve, outre le christianisme, dans l'islam, où elle consiste à penser que l'islam abolit les religions antérieures - qui subsistent donc provisoirement, sous une protection précaire (le statut de dhimmis), équivalent de la protection avignonnaise des "juifs du pape". L'idée est d'une autre façon derrière la persécution des hérétiques (relégués eux, non pas dans le passé, mais dans le sacrilège déstructurateur : figure type, les cathares). Les deux notions (hérésie et "protection") se rejoindront en France catholique d'Ancien régime avec l'Édit de Nantes "protégeant" les hérétiques protestants, un Édit voué à... être révoqué par Louis XIV au prétexte qu'"il n'y a quasiment plus de protestants".

L'idée de substitution est reprise aussi en dehors des cercles religieux, quand les Lumières censées dissiper les ténèbres, vouent donc logiquement aux ténèbres les tenants de pensées qui n'entrent pas dans la marche du progrès de "la" Civilisation. Voltaire, au-delà de sa bénéfique militance pour la tolérance, est à ce point remarquable (mais, homme de son temps sans plus, il n'est pas le seul), méprisant à l'égard des juifs comme à l'égard des autres "races inférieures" ("nègres, Indiens", etc.). À ce point, on a quitté la théologie de la substitution, et on est entré dans une sorte d'idéologie de la substitution, en marche vers sa justification "scientifique" racialiste, puis raciste, qui viendra appuyer les projets coloniaux jusque dans la bouche de Jules Ferry, mais aussi de Victor Hugo, et jusque (atténué) chez Jaurès et Blum : le devoir des "races supérieures" d'éclairer "les races inférieures"...
Avec le point-limite de leur "infériorité" et de leur "non-perfectibilité", qui débouche sur des massacres de masse et des génocides : premier génocide du XXe siècle (reconnu depuis 2004), le génocide des Hereros de la colonie allemande de Namibie. Un temps gouverneur de la colonie, Heinrich Goering, père de l'autre. Le parallèle avec le vocabulaire employé ensuite en Allemagne est frappant.

Derrière tout ça, l'idée substitutionniste à la sauce racialo-darwinienne (où Darwin ne reconnaîtrait sûrement pas ses petits !) : les "races supérieures" vouées à se substituer aux "races inférieures", par extermination éventuellement. On est au fondement de l'idée qui débouche sur la Shoah. Aimé Césaire a un passage remarquable à ce sujet dans son "Discours sur le colonialisme".

Or le judaïsme est au fait (et pour cause) de ces potentialités catastrophiques du substitutionnisme. Et voilà qu'il retrouve dans les discours religieux intégristes (qu'ils soient chrétiens ou musulmans : Hamas) cette thématique de la substitution... Où la crainte de la Shoah a aussi pour effets pervers des espèces d'insupportables retours de colère mus par... la peur et sa "prévention". Redoutable imbroglio, d'autant plus en imbroglio que par dessus le marché, Theodor Herzl (1860-1904), initiateur du projet envisageant un futur État d'Israël, vivait à l'époque coloniale, et qu'il a l'impression que les terres "non-civilisées", c'est-à-dire non-occidentalisées, sont vierges...

C'est le paradoxe d'Israël, dont la légitimité est indubitable au regard d'une mémoire issue d'une liturgie séculaire incontournable ("l'an prochain à Jérusalem", au cœur du rite juif, quelque interprétation que cela prenne), face (malgré Herzl) à une autre mémoire tout aussi incontournable. Or aussi mythiques soient les fondements mémoriaux, ils sont incontournables une fois adoptés...

Je me souviens de la solution (rétroactive) que rêvait il y a trois ou quatre un vieil homme tunisien musulman de notre groupe de dialogue inter-religieux d'Antibes (depuis il est décédé) : il aurait fallu que les Arabes gèrent l'arrivée des juifs dans la perspective de l'hospitalité arabe, dans la perspective du don : utopique, incontestablement, mais il faudra bien en passer par là : quelque chose de l'ordre de la reconnaissance réciproque de la légitimité de chaque mémoire, dans un don réciproque, et dans l'abandon de tout substitutionnisme dans un sens (celui de la théorie de la terre vierge) ou dans l'autre (celui du peuple relégué dans le passé des successions des religions / ou pire, des "races")... Nous voilà face au choc de deux "c'était mieux avant" entremêlés de "c'est – ou ce sera – mieux après".

Là à nouveau la parole autre que porte la révélation biblique, et dont témoigne tout peuple qui s'en réclame, à commencer par son premier peuple-témoin, Israël, l'appelle à redire sans cesse qu'il n'y a de rencontre de nous-mêmes que dans le vis-à-vis de l'autre...

Tandis que cette figure symbole de la parole liturgique "l'an prochain à Jérusalem", ce "fils de David" (Ec 1, 1), tonne comme pour un avertissement de la Sagesse : "Moi, l’Ecclésiaste, j’ai été roi d’Israël à Jérusalem"... "Vois les jours de ta vie avec la femme que tu aimes" (Ec 9, 9). "Dieu a mis dans le cœur de l'homme la pensée de l'éternité" (Ec 3, 11)...




vendredi 26 mars 2010

Anges et dieux


Le livre biblique de Daniel (10,13) mentionne un être céleste expliquant à Daniel : « Le prince du royaume de Perse m'a résisté vingt et un jours ; mais Michel, l'un des premiers princes, est venu à mon secours, et je suis resté là, auprès des rois de Perse. »

Wenders - Les ailes du désir

Où il est donc question d'anges des nations, renvoyant au livre du Deutéronome (32, 8) :
8 Quand le Très-Haut donna un patrimoine aux nations, quand il sépara les humains, il fixa les limites des peuples d'après le nombre des fils d'Israël ;
9 car la part du SEIGNEUR (YHWH), c'est son peuple.


Cf. Genèse 10, qui donne 70 nations, parallèlement à Genèse 46, 27 : « total des gens de la maison de Jacob qui vinrent en Égypte : soixante-dix. »

La version grecque des LXX traduit ce texte du Deutéronome, selon les manuscrits, « anges de Dieu » ou « fils de Dieu » : « Quand le Très haut divisait les nations, quand il séparait les fils d'Adam, il a mis les limites des nations selon le nombre des anges de Dieu. »

Les deux idées, « le nombre des fils d'Israël » ou « le nombre des anges de Dieu », ne sont par forcément contradictoires, mais peuvent renvoyer à deux niveaux de lecture, dans la perspective de la transposition, telle qu'on la retrouve dans le livre de Daniel (10, 13) / ange de la Perse vs Michel, ange figure du Dieu irreprésentable (selon son nom : « qui est comme Dieu ? »), gardien d'Israël.

(L'origine des « anges gardiens » pourrait se trouver en Perse, d'abord anges des nations avant d'être, par la suite, individualisés...)

On a un vis-à-vis, dans une ambivalence des termes entre princes célestes (anges) et prince terrestre (rois). Cf. Daniel 10, 13.

De la Perse à la Grèce, on retrouve ce phénomène de transposition, qui fait qu'un juif hellénistique comme Philon d'Alexandrie retrouve dans les anges de la littérature biblique les daimonia de la tradition grecque. Démon de Socrate comme oracle de Delphes : une parole de sagesse, due éventuellement à un sage du passé, est reçue comme génie intérieur inspirant la sagesse.

*

Où l'on rejoindrait l'approche d'Évhémère, né aux alentours de 316 av. J.-C., un mythographe grec de la cour de Cassandre et auteur d'un roman de voyage fantastique l'Écriture sacrée.

Dans son roman il présente la théorie de l'évhémérisme. Son œuvre a été traduite en latin par Ennius. Il présente dans son roman les dieux grecs comme étant des héros ou de grands hommes divinisés après leur mort. Le roman présente un voyage initiatique qu’il aurait effectué dans une île nommée Panchée où il aurait pu contempler une colonne d’or sur laquelle auraient été racontées les actions, mais aussi la mort de divers hommes portant les mêmes noms que les divers dieux grecs. Ainsi, Zeus aurait été un souverain sage et bienfaisant, Aphrodite une courtisane du roi de Chypre qui en aurait fait une déesse et Athéna une reine guerrière. Sextus Empiricus, qui rapporte les propos d’Évhémère, donne une vision quelque peu différente de la théorie d’Évhémère : dans ce cas, les divinités de ces hommes n’étaient pas dues aux honneurs de l’immortalité que leur aurait conférée d’autres hommes, mais à un titre qu’ils se seraient eux-mêmes attribué. Ainsi, Sextus Empiricus écrit dans Contre l’enseignement des sciences :

« Évhémère, surnommé l’Athée, dit ceci : lorsque les hommes n’étaient pas encore civilisés, ceux qui l’emportaient assez sur les autres en force et en intelligence pour contraindre tout le monde à faire ce qu’ils ordonnaient, désirant jouir d’une plus grande admiration et obtenir plus de respect, s’attribuèrent faussement une puissance surhumaine et divine, ce qui les fit considérer par la foule comme des dieux. »

Plus tard des écrivains chrétiens reprendront parfois sa théorie.

Il y aurait transposition à une fonction céleste des personnages marquants, héros et ancêtres – ce que l'on retrouve dans toutes les civilisations à travers des pratiques comme le culte des ancêtres...



René Girard explique une des voies d'exaltation, paradoxale, de personnages marquants, cela à travers sa conception du mimétisme et de son débouché.

Le mimétisme : si deux individus désirent la même chose, dit-il, il y en aura bientôt un troisième, un quatrième. Le processus fait facilement boule de neige.

Il suffit d’observer la naissance d’un querelle chez des enfants au sujet d’une queue de cerise, ou ce qui revient évidemment au même d’un jouet publicitaire dans une boîte de lessive. Il suffit qu’il y en ait un pour deux, et que l’un des deux l’ait trouvé intéressant pour que s’amorce une querelle. Qu’est-ce d’autre que le fait d’être plusieurs à le convoiter tel métal jaune — ce désir partagé qui lui donne tant de valeur ? Et on reconnaît là le point de départ de toute querelle, ce que René Girard appelle le « mimétisme », l’imitation les uns des autres dans le désir — ce qui fait que le fautif n’est pas celui qui commence (en fait on ne sait jamais qui c’est), mais celui et ceux qui continuent.

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la «crise mimétique») — fruit du péché, qui nous poursuit ensuite par la culpabilité.

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l’idée » d’un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l’animal expulsé au désert chargé symboliquement des fautes du peuple selon la Bible).

L’objet de la querelle est vite oublié, tandis que les rivalités se propagent, et le conflit se transforme en antagonisme généralisé : le chaos, « la guerre de tous contre tous » (ce que Girard appelle la "crise mimétique").

Comment cette crise peut-elle se résoudre, comment la paix peut-elle revenir ? Ici, les hommes ont trouvé « l'idée » d'un « bouc émissaire » (le terme fait référence à l'animal expulsé au désert chargé symboliquement des péchés du peuple selon la Bible).

C’est ainsi qu'au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce « mécanisme salvateur » : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n'a d'ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un « bouc émissaire » ne se déclenche pas, c'est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C'est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même. Plus les rivalités pour le même objet s'exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l'origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres.

Où on retrouve bien sûr, l’idée de sacrifice. C’est ainsi, précisément, qu’au paroxysme de la crise de tous contre tous peut intervenir ce «mécanisme salvateur» du groupe : le tous contre tous violent peut se transformer en un tous contre un (ou une minorité), qui n’a d’ailleurs même pas de rapport avec le problème de départ ! Si le report sur un «bouc émissaire» ne se déclenche pas, c’est la destruction du groupe. Pourquoi « mécanisme » ? C’est que sa mise en marche ne dépend de personne mais découle du phénomène lui-même.

Plus les rivalités pour le même objet s’exaspèrent, plus les rivaux tendent à oublier ce qui en fut l’origine, plus ils sont fascinés les uns par les autres.

À ce stade de fascination haineuse la sélection d’antagonistes va se faire de plus en plus instable, changeante, et c’est là qu’il se pourra qu’un individu (ou une minorité) polarise l’appétit de violence.

Que cette polarisation s’amorce, et par un effet boule de neige, elle s’emballe : la communauté tout entière (unanime !) se trouve alors rassemblée contre un individu unique (ou une minorité).

Ainsi la violence à son paroxysme aura tendance à se focaliser sur une victime et l’unanimité à se faire contre elle. L’élimination de la victime fait tomber brutalement l’appétit de violence dont chacun était possédé l’instant d’avant et laisse le groupe subitement apaisé et hébété. La victime gît devant le groupe, apparaissant tout à la fois comme l’origine de la crise et la responsable de ce miracle de la paix retrouvée – par une sorte de « plus jamais ça ». Elle devient sacrée, c’est-à-dire porteuse du pouvoir prodigieux de déchaîner la crise comme de ramener la paix.

C’est la genèse du religieux selon Girard, du sacrifice rituel comme répétition de l’événement violent fondateur.

Si les explorateurs et ethnologues n’ont pu être les témoins de semblables faits fondateurs des rites, qui peuvent remonter à la nuit des temps, les preuves indirectes abondent, comme l’universalité du sacrifice rituel dans toutes les communautés humaines et les innombrables mythes les expliquant qui ont été recueillis chez les peuples les plus divers. 

Chagall - Icare

Et on reconnaît dans cette crise l'enclenchement d'une crise comme celle débouchant sur le massacre de la saint-Barthélémy, par exemple, pour la France... Pour la saint-Barthélémy, c'est la minorité protestante qui est ciblée (exutoire de la violence qui couvait, ne serait-ce que pour des raisons économiques : les récoltes ont été mauvaises. Il peut y avoir, il y a eu en l'occurrence, d'autres motifs, bien sûr).

Cela a très souvent concerné les juifs, avant et après la saint-Barthélémy, en tant que minorité. Un événement déclencheur et un massacre qui ne peut plus s'arrêter ! Phénomène similaire à des époques très récentes, du Rwanda à l'ex-Yougoslavie.

Mais l'illégitimité de cette violence va déboucher sur une sorte de réhabilitation des victimes. Pour la saint-Barthélémy, elle deviendra un symbole riche, repère aussi bien pour les Lumières que pour les révolutionnaires, référence future pour le fondement de la démocratie – appuyée sur, et légitimée par, un « plus jamais ça ».

« Plus jamais ça » ! Eh bien c'est précisément ce cycle infernal pour un « plus jamais ça » que les sacrifices rituels mettent entre parenthèse tandis que Jésus – et c'est là le sens de la violence de sa réaction contre Pierre « Derrière moi, Satan! » – Jésus y met fin en ne s'y prêtant pas, en ne répliquant pas, en mourant, donc.

Une seule solution contre le cycle sans fin de la violence : le pardon – déjà dans nos relations quotidiennes. Ce qui suppose l'acceptation de la violence contre soi – pour la stopper. Jésus acceptant la croix : c'est là sa mission. Peu dans l'histoire ont compris cela, même après Jésus. Un Martin Luther King, par ex., est de ceux qui ont compris. D'où l'importance de son message en actes.

Peu l'ont compris. Voilà pourquoi Jésus dit à Pierre : « Retire-toi ! Derrière moi, Satan ! Tu es pour moi occasion de chute, car tes vues ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes. » Jésus est venu pour mettre fin à un cycle infernal qui est tout simplement ce qui empêche, ce qui bloque (on appelle cela un scandale – ce qui bloque).

Jésus stoppant le cycle de la violence se fait lui-même, qui est innocent, la victime qui met fin aux sacrifices par lesquels on détournait provisoirement la violence. Voilà ce que dit, en ses termes à elle, l’Épître aux Hébreux.

Nous voilà avec un bouleversement total de la fonction angélique, entrant dès lors dans une dimension paradoxale, où l'ultime, le divin, ne se signifie plus dans les personnages glorieux, héros ou ancêtres, mais précisément où il semble tout sauf divin : c'est le thème chrétien du paradoxe de la croix, où semble se résoudre et aboutir toute angélologie, avant même que ne soit remise en question sa dimension cosmologique sous la lunette de Galilée... avec des conséquences qui feront l'objet de notre prochaine séance.



jeudi 25 mars 2010

Le Qohéleth — vie et morale



Ecclésiaste 9
2 Tout arrive également à tous :
même sort pour le juste et pour le méchant,
pour le bon,
pour le pur et pour l'impur,
pour celui qui sacrifie et pour celui qui ne sacrifie pas ;
il en est du bon comme du pécheur,
de celui qui prête serment comme de celui qui craint le serment.


Tout comme pour ‘le religieux’, ‘le moral’ n’a pas pour fin de modifier ce qui nous advient, n’a pas pour fin non plus d’obtenir quelque rétribution…

Ecclésiaste 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence… »

Poursuivons toutefois la lecture de ce texte :

Ecclésiaste 8
12 Le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence, je sais pourtant, moi, qu'il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui ;
13 mais il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu.

L’Ecclésiaste laisserait-il alors percer une éthique de la rétribution ?, une conviction intime selon laquelle au-delà des apparences, bien agir ouvrirait des lendemains meilleurs ? — « je sais pourtant… »

Cette conviction intime contredirait-elle le début du verset selon lequel il n’y a apparemment pas de rapport entre bien ou mal agir et ce qui nous arrive ? Ou renvoie-t-elle à un tout autre niveau, ouvrant alors vers le développement qui suit :

Ecclésiaste 8
14 C'est une futilité qui a cours sur la terre : il y a des justes dont le sort conviendrait à l'œuvre des méchants, et des méchants dont le sort conviendrait à l'œuvre des justes. Je dis que c'est encore là une futilité.

… Annonçant le chapitre suivant, Ecclésiaste 9, 1 : tout est « entre les mains de Dieu. Ni l'amour, ni la haine, l'homme ne les connaît, tout cela le devance »…

…Et donc, « même sort pour le juste et pour le méchant » (9, 2)…

Evoquant le livre des Proverbes (1, 33) et le Psaume 37, l’Ecclésiaste (8, 12-13) avancerait donc l’objection qu’on lui opposerait volontiers, voulant que les injustes s’exposent à une rétribution redoutable et termes d’échecs, de maladies, de mort-même — rétribution que ne connaîtraient pas les justes, ou pas avec la même intensité.

L’Ecclésiaste connaît évidemment l’objection, mais ne fait pas cette interprétation-là des textes sur lesquels elle s’appuie…

Giorgio de Chirico, Le Rêve transformé, 1913

« Tout cela devance l'humain » (9, 1). Nous voilà à nouveau au cœur de la question : nous sommes entés sur une mémoire qui précède même nos actes moraux ou immoraux, un acquis mémoriel collectif qui fait esprit du temps et qui relativise ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Car ce qui nous devance, c’est « l'amour comme la haine, l'être humain ne les connaît pas, tout cela le devance » !

On pourrait, en termes contemporains, parler d’ « inconscient collectif », cette épaisseur mémorielle partagée qui joue un si grand rôle dans l’établissement d’une éthique de société.

Ce qui est moral s’avère alors être fort variable en fonction des temps et des moments ; pouvant même éventuellement broyer qui ne se plie pas à l’esprit du temps — et fonder un sort catastrophique pour le juste.

Le bonheur promis dans un comportement moral est alors d’une toute autre nature, en un tout autre domaine que ce que l’on envisagerait — d’où la tentation de le renvoyer à des lendemains hypothétiques auxquels l’Ecclésiaste a montré qu’il n’en faisait aucun cas.

Notons alors la contradiction apparente entre Ecclésiaste 8, 12 : « le pécheur peut mal agir cent fois et prolonger son existence » et Ecclésiaste 8, 13, le verset suivant : « il n'y aura pas de bonheur pour le méchant, et il ne prolongera pas ses jours, pas plus que l'ombre, parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu. »

Alors, il prolongera son existence ou pas ?… Euh : les deux ! Il peut effectivement prolonger son existence, indépendamment de ce qu’il fait (comme tout le monde), mais il ne la prolongera évidemment pas éternellement (comme tout le monde). Et le concernant, précise l’Ecclésiaste, c’est « parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu. »

Ce n’est pas le sort qui change : la tombe de toute façon, pour les uns comme pour les autres. Ce qui change c’est son côté sanction de la vanité (pour les uns comme pour les autres) : la sanction tombe en termes de : à quoi bon s’être comporté avec injustice, se comporter avec injustice — c’est-à-dire, ne nous leurrons pas, dans le malheur intérieur —, quand cela ne débouche de toute façon que sur la tombe ?

Quand la crainte de Dieu, et l’agir juste, fondent au contraire une liberté et un vrai bonheur, en ce temps, parce que précisément on sait que l’injustice ne porte pas de fruit de bonheur, ni pour la victime, ni pour l’auteur de l’injustice.

« Il y aura du bonheur pour ceux qui craignent Dieu, parce qu'ils ont de la crainte devant lui »… Le texte ne dit pas : « le juste prolongera ses jours parce qu'il n'a pas de crainte devant Dieu ». Non, aucun garantie sur la durée ! Simplement il y aura du bonheur, qui fera défaut à l’injuste, dont la vie ne se prolongera pas non plus.

Autant donc opter pour le bonheur, qui est lié à la bonté, et à un ancrage moral dans la crainte de Dieu et l’observance de sa Loi — cela contre la morale du temps, morale moutonnière souvent immorale en regard des préceptes de Dieu ; c'est-à-dire préceptes référant à l'Autre et dessinant qu’ « il y a de l'autre », qui appelle au respect. Où l’on revient à la conclusion du ch. 12. Outre l’aspect religieux — « crains Dieu » —, cela vaut aussi pour l’aspect moral — « observe ses commandements » —, « c’est là tout l’homme », l’humain en plénitude, en ce temps-ci.





samedi 6 mars 2010

"L’Église est-elle une entreprise comme les autres ?"


Animée par le Conseil régional ERF en PACCA


Quand on m’a proposé d’aborder la question qui nous est posée — « l’Église est-elle une entreprise comme les autres ? » — sous un angle ecclésiologique et théologique, j’ai été fort tenté d’inverser la proposition : « notre (petite) entreprise est-elle une Église comme les autres ? »…

Cet angle, ecclésiologique et théologique, renvoie à mon sens à un moment ou à un autre à la notion assez classique, mais importante en théologie réformée, d’Église invisible.

Dans son histoire, la tradition réformée a perçu cette notion-là d’une façon telle qu’elle relativise ipso facto l’Église historique, qui n’a en principe pas d’autre ambition que d’être une humble expression de l’Église invisible. Celle-là seule est au fond concrètement universelle — tandis que « notre communauté de… en est pour nous le visage immédiat », comme le dit une des prières d’intercession de nos liturgies, proposée à l’occasion des baptêmes.

C’est une Église comme les autres, du coup, que notre Église, avec cette caractéristique de se vouloir encore plus comme les autres qu’un certain nombre d'autres, qui semblent parfois laisser penser qu’elles sont un peu plus que les autres, expression, voire réalisation exclusive, de l’Église universelle !

Nous voilà donc avec comme revendication la participation à une communauté humaine, trop humaine sans doute, et du coup en proie à la tentation de se prendre pour une entreprise comme les autres !… Et comme les autres dotée du meilleur système de fonctionnement, que les autres devraient — tout de même — nous envier !

C’est ainsi que nous nous retrouvons d’emblée au cœur d’un paradoxe, où sous le prétexte de l’humilité de notre système d’Église, on est tenté de succomber à ce comble de l’humilité qui professe : en matière d’humilité, nous sommes imbattables, nous surpassons tout le monde !

Et du coup, nous voilà embarqués à défendre bec et ongles notre système, dit « presbytérien synodal », quand il est largement système « 1905 » de la République française, qui n’existait pas au XVIe siècle… ni même au temps du Nouveau Testament…

Notre système remarquable risque ainsi paradoxalement de devenir l’objet de notre proclamation, quand précisément, il est un système contingent, censé être le plus efficace pour proclamer une parole qui le précède infiniment, la parole qui fonde nos êtres…

Ne doutant pas de la pertinence du système presbytérien synodal, je propose cependant, et justement, qu’on essaie de ressaisir sa pertinence, qui est précisément de ne pas perdre son efficacité en s’auto-contemplant. C’est là que j’en viens au texte biblique, en regard duquel les réformateurs ont proposé la mise en perspective de l’Église historique en regard de l’Église invisible. Un thème souligné de façon saisissante par l’Épître aux Éphésiens.




Éphésiens 1
9 Il nous a fait connaître le mystère de sa volonté, le projet bienveillant qu'il s'était proposé en lui,10 pour le réaliser quand les temps seraient accomplis : récapituler tout dans le Christ, ce qui est dans les cieux comme ce qui est sur la terre.

20 Il a mis en œuvre dans le Christ [l'opération souveraine de sa force], en le réveillant d'entre les morts et en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes,
21 au-dessus de tout principat, de toute autorité, de toute puissance, de toute seigneurie, de tout nom qui puisse se prononcer, non seulement dans ce monde-ci, mais encore dans le monde à venir.
22 Il a tout mis sous ses pieds
et l'a donné comme tête, au-dessus de tout, à l'Église
23 qui est son corps, la plénitude de celui qui remplit tout en tous.


Éphésiens 2
12 Vous étiez [auparavant] sans Christ, sans droit de cité en Israël, étrangers aux alliances de la promesse, sans espérance et sans Dieu dans le monde.
13 Mais maintenant, en Jésus-Christ, vous qui autrefois étiez loin, vous êtes devenus proches, par le sang du Christ.

19 Ainsi donc, vous n'êtes plus des étrangers ni des exilés ; mais vous êtes concitoyens des saints, membres de la maison de Dieu.
20 Vous avez été construits sur les fondations constituées par les apôtres et prophètes, Jésus-Christ lui-même étant la pierre de l'angle.
21 C'est en lui que toute construction bien coordonnée s'élève pour être, dans le Seigneur, un sanctuaire saint.
22 C'est en lui que, vous aussi, vous êtes construits ensemble pour être une habitation de Dieu, dans l'Esprit.


Éphésiens 3
4 Vous pouvez comprendre l'intelligence que j'ai du mystère du Christ — poursuit Paul, donné comme l’auteur de l’Épître.
5 Ce mystère n'avait pas été porté à la connaissance des fils des hommes dans les autres générations comme il a été révélé maintenant par l'Esprit à ses saints apôtres et prophètes :
6 à savoir que les nations, les non-Juifs, ont un même héritage, sont un même corps et participent à la même promesse, en Jésus-Christ, par la bonne nouvelle.

8 Cette grâce m’a été accordée d'annoncer aux nations, comme une bonne nouvelle, la richesse insondable du Christ
9 et de mettre en lumière pour tous la réalisation du mystère caché de tout temps en Dieu, le créateur de tout ;
10 afin que la sagesse de Dieu, dans sa grande diversité, soit maintenant portée, par l'Église, à la connaissance des principats et des autorités dans les lieux célestes
11 selon le projet éternel qu'il a réalisé en Jésus-Christ, notre Seigneur.



Ayant posé ces préalables, l’Épître poursuit en parlant de choses très concrètes par lesquels ces réalités de la foi se manifestent en ce temps-ci en termes d’éthique. En parlant aussi de choses qui indiquent que cet idéal reste différé quand persistent les modes de fonctionnement de la société du temps — avec des conseils malgré tout bien conventionnels, concernant la domesticité, par exemple.

L’Église historique en devient pierre d’attente du Royaume dont l’Église invisible figure les prémisses.

Pierre d’attente d’un jour du salut différé depuis l’énonciation de la promesse, donnée à Abraham, et allant dans l’histoire de rebondissements en rebondissements, dont celui que souligne l’Épître aux Éphésiens est l’élargissement de l’Alliance à toutes les nations — comme dévoilement d’un mystère dont l’origine précède la fondation du monde.

Rebondissement et pierre d’attente d’un Royaume différé, dont l’Épître aux Hébreux parle ainsi — Hébreux 4, citant le Psaume 95 :
7 Il institue encore un jour — « aujourd'hui » — en disant bien longtemps après [l’Exode, au Ps 95,] par David, comme il a été dit plus haut :
Aujourd'hui, si vous entendez sa voix, ne vous obstinez pas.
8 En effet, si Josué leur avait donné le repos, il n'aurait pas, après, parlé d'un autre jour.


Le temps et l’histoire se déploient face à un mystère qui précède infiniment l’Église historique et toutes ses expressions, du livre de Josué à nos jours, et qui fonde la conviction des réformateurs selon laquelle l’organisation de l’Église relève de telle ou telle culture, et est vouée au service de la parole qui la précède et la fonde.

D’où le système presbytérien synodal qui s’est en général imposé pour sa souplesse et sa fonctionnalité. Où donc, il serait mal venu d’en faire une espèce d’organisation qui aurait toutes les caractéristiques d’un conseil administration d’entreprise, mais relevant de l’idéal tout de même.

Évidemment, cela va sans dire, mais bien sûr cela va mieux en le disant, pour ne pas le perdre de vue : cet organisme-là n’existe que pour délivrer en paroles et en actes un message qui le précède et le fonde, et qui est appelé à voir son véhicule historique — ses véhicules historiques, que sont les Églises et leurs organisations, disparaître pour laisser place à la plénitude du Règne de Dieu dont l’Église invisible est prémisse.

Et, il s’agit aussi de ne pas le perdre de vue non plus, ce jour est toujours en attente — on a entendu le rappel de l’Épître aux Hébreux : c’est toujours aujourd’hui, ce jour-là…

Où l’Église est toujours appelée à sa propre dépossession pour être fidèle à ce pourquoi elle est envoyée. C’est là que se fonde ce que revendique si haut l’Église réformée : être humaine, à la limite trop humaine, parce qu’elle et son humanité n’ont pas leur source en elle-mêmes.

Peut-être sommes-nous trop tentés de l’oublier, et d’oublier par là-même que notre renouveau toujours à l’ordre du jour n’a pas sa source en nous-mêmes.

RP
Sanary, 6.03.10


L'Enterprise, un vaisseau pas comme les autres, dans Star Trek


mercredi 24 février 2010

Le Qohéleth — et ‘le religieux’



‘Crainte’ et ‘souvenir’…



Ecclésiaste 3, 14
Je sais que tout ce que Dieu fait est pour toujours :
il n'y a rien à y ajouter, ni rien à en retrancher,
et Dieu fait en sorte qu'on ait de la crainte devant sa face.



Parler de ‘religieux’ est parler d’un rapport à l’ultime — pour l’Ecclésiaste rapport à Dieu en termes de ‘crainte’, ce qui évoque l’incontournable qui se découvre sous l’angle de la mémoire, dans le cadre du ‘souvenir’.

Ici la ‘crainte’ de Dieu apparaît comme relation libératrice.
Notre mémoire ment : par omission, par partialité, par accentuation et exagération, etc. Il n’est qu’à comparer les versions fournies par plusieurs témoins honnêtes du même événement !
Il apparaît alors qu’être sincère, c’est croire ses propres mensonges !
Or, sous l’angle de la subjectivité et du malheur du temps, allant jusqu’au constat de l’inconvénient d’être né, nos souvenirs charrient un amas de blessures.
Sous cet angle, quant à notre rapport à nous-mêmes, notre mémoire est redoutable : selon les tournures d’esprit, elle oscille entre charger autrui et touiller notre propre sentiment de culpabilité… Tout cela campée sur le mensonge de nos souvenirs !

Où la crainte de Dieu, seul détenteur de la vérité de la mémoire et donc de l’ouverture sur le souvenir vrai — qui demeure en lui, et donc, au fond, inaccessible —, devient ouverture sur une libération d’une portée considérable, confinant à l’infini…

C’est là une fonction, et des moindres, du ‘religieux’, au-delà de ses fonctions dévoyées, que l’Ecclésiaste résume en termes de sacrifice des insensés (Ecc 4, 17) et autres marchandages en termes de vœux non tenus (Ecc 5, 4) tant on n’est pas en mesure d’en saisir la portée au moment où l’on est tenté de les prononcer (à accomplir sans tarder donc, Ecc 5, 3). Autant de mensonges au pire, de rêves au mieux (Ecc 5, 2 & 6) — cf. Luther prononçant ses vœux monastiques dans la crainte de l’institution ecclésiale (Ecc 5, 5), en regard de la mémoire de la puissance ecclésiale, et les rompant en se rendant à la crainte de Dieu (Ecc 5, 1), Créateur de la nature…

L’Ecclésiaste 12, 1 : « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse », souvenir libérateur, qui est au cœur du religieux. Cf. Exode 20, parole fondatrice de la religion biblique, qui vaut pour aujourd’hui : « je suis le Seigneur ton Dieu, qui t’ai libéré de l’esclavage ».

Alors l’humain perçoit la source de sa plénitude : « crains Dieu et observe ses commandements, c’est là tout l’humain » (Ecc 12, 13).


Ecclésiaste 4 & 5
4, 17 Surveille tes pas quand tu vas à la Maison de Dieu,
approche-toi pour écouter plutôt que pour offrir le sacrifice des insensés ;
car ils ne savent pas qu'ils font le mal.

5, 1 Que ta bouche ne se précipite pas
et que ton cœur ne se hâte pas
de proférer une parole devant Dieu.
Car Dieu est dans le ciel, et toi sur la terre.
Donc, que tes paroles soient peu nombreuses !
2 Car de l'abondance des occupations vient le rêve
et de l'abondance des paroles, les propos ineptes.
3 Si tu fais un vœu à Dieu,
ne tarde pas à l'accomplir.
Car il n'y a pas de faveur pour les insensés ;
le vœu que tu as fait, accomplis-le.
4 Mieux vaut pour toi ne pas faire de vœu
que faire un vœu et ne pas l'accomplir.
5 Ne laisse pas ta bouche te rendre coupable tout entier,
et ne va pas dire au messager de Dieu : « C'est une méprise. »
Pourquoi Dieu devrait-il s'irriter de tes propos
et ruiner l'œuvre de tes mains ?
6 Quand il y a abondance de rêves, de vanités,
et beaucoup de paroles, alors, crains Dieu.


Ecclésiaste 12
1 Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse,
avant que viennent les jours du malheur
et qu'arrivent les années dont tu diras : « Je n'y trouve aucun plaisir » ;
2 avant que s'obscurcissent le soleil et la lumière,
la lune et les étoiles,
et que les nuages reviennent après la pluie.
3 Ce jour-là les gardiens de la maison tremblent,
les hommes vaillants se courbent ;
les meunières, trop peu nombreuses, cessent de moudre,
celles qui regardent par les fenêtres sont dans l'obscurité,
4 les deux battants de la porte se ferment sur la rue
tandis que baisse le bruit de la meule ;
on se lève au chant de l'oiseau,
toutes les chanteuses s'affaiblissent ;
5 on a peur de ce qui est élevé,
il y a des terreurs en chemin, l'amandier fleurit,
le criquet devient pesant, la câpre n'a plus d'effet,
car l'être humain s'en va vers ce qui sera pour toujours sa demeure,
et le cortège de lamentations passe dans la rue ;
6 avant que le cordon d'argent se détache,
que le réservoir d'or se casse,
que la jarre se brise à la fontaine,
que la poulie se casse et tombe dans la citerne ;
7 avant que la poussière retourne à la terre, selon ce qu'elle était,
et que le souffle retourne à Dieu qui l'a donné.

13 Fin du discours : Tout a été entendu.
Crains Dieu et observe ses commandements.
C'est là tout l'humain.


Cf. aussi 7, 18 ; 8, 12…




samedi 20 février 2010

L’autre rêvé, l'autre réel


« Mainmise ou liberté de l'autre ». Tel est le thème qui nous a été proposé pour cette rencontre*. On peut lire dans cette alternative une alternative entre relation à l’autre comme être rêvé et relation à l’autre comme être réel. Une alternative que je vous propose d’illustrer par les mythes de la tradition courtoise…

La passion courtoise — au-delà de sa dimension biochimique, à savoir le choc amoureux comme déclenchement hormonal —, la passion courtoise parle d’irréalité d’une rencontre, d’aiguisement du désir… et d’impossibilité de vivre ensemble. Elle parle d’un être rêvé à l’occasion de la rencontre de l’autre concret. Dans une rencontre, quelque chose s’est déclenché, qui évoque l’éternité ; via un autre rêvé, qui ne correspond qu’approximativement à l’autre réel. C’est là à mon sens un des fondements de la tentation d’exercer une mainmise sur l’autre : faire en sorte que l’autre réel se rapproche au mieux de l’autre de mon rêve, quitte à en disparaître comme être réel…


Chevalier et Dame aux oiseaux - enluminure XIVe siècle


Nous voilà entre d’un côté l’invraisemblance de ne pas vivre ensemble, de ne pas vivre avec un être touchant la perfection, mais irréel ; et de l’autre l’impossibilité de vivre avec un être que le quotidien va dévoiler comme lui-même plus que comme l’idéal que j’y ai entrevu.

C’est là un glissement possible dans toute relation humaine et plus encore, avec toute son acuité, concernant l’amour et le couple — où entre les deux pôles du rêve d’idéal d’un côté et de la réalité de l’autre, le pacte matrimonial apparaît au fond comme un compromis envisageable ; ne faut-il pas, même, oser dire le seul ?!… Ce qui pourra certes sembler bien trivial : c’est tout le quiproquo de nombre de mariages contemporains dits « romantiques » : tentation de fixer une idéalité de l’autre, idéalité qui déjà s’échappe…

Car l'amour, autrement, dans sa première acception, en tout cas contemporaine, navigue dans d’autres eaux, autrement exaltantes !… qui risquent d’ailleurs de dériver vers quelque vague sentimentalisme… En des termes comme : « j'aime par ce que je le sens. C'est comme ça. » Et puisqu'on aime comme on sent, on aime qui on sent quand on le sent jusqu’à ce qu’on ne le sente plus. Cela ne fonde pas une union dans la durée.

La passion, en fait, n’a que faire de la trivialité qui envisagerait la durée !

*

Où, au-delà de nos exaltations réputées érotiques (d’après le mot grec pour désir), se trouve non pas tant la joie de la rencontre concrète, et de l’accouplement, mais celle qui le précède, la joie du désir, ou le joy pour le dire comme les troubadours… Joie parfois assez éloignée de son affaissement dans le biologique fonctionnel, ou autres fins spasmodiques.

C’est qu’au-delà, et au cœur de la réalité incontournable de la dimension pulsionnelle de l’amour, se cache une nostalgie, que l’on aurait pu voir transparaître en filigrane dans le tragique de la pulsion qui plus sûrement encore que la trivialité du quotidien, s’échoue aux signes de souffrance et de vieillissement des corps, ces signes que le temps fait ressortir avec cette cruauté que masquent mal, malgré leur tendresse, les surnoms intimes ; que masquent plus mal encore les professions de foi supposées galantes autour de l’idée généreuse concernant la beauté du mûrissement (malgré l’autre tendresse, réputée désabusée, des hommes mûrs des romans de Kundera — cf. François Ricard, Le dernier après-midi d’Agnès, Essai sur l’œuvre de Milan Kundera, Paris, Gallimard, 2003).

Comme si les mûrissants et ceux qui croient les flatter — parfois avec succès, remarquez ! — ; comme si, pourtant, ils ne savaient pas, au fond, que mûrir, c’est pourrir un peu.

Or ici, précisément, si l’on ne se voile pas la face, apparaît en contraste une figure de la nostalgie… Que l’on peut illustrer à travers quelques mythes : Tristan et Iseult, Mâjnun et Layla, etc.

Le mythe de Mâjnun et Layla est l’archétype arabe antéislamique de nombre de développements sur l’amour, tant orientaux qu’occidentaux. Mâjnun mourant d’amour pour Leyla, d’un amour non consommé.

C’est l’exaltation ultime de l’amour tel que, selon la légende, le vivait, et le mourait, la tribu des Banû ‘Odhra — les « virginalistes » — qu’ont chantée les mystiques de l’islam ; tribu où « on mourait quand on aimait » (cf. Cf. Henry Corbin, Histoire de la philosophie islamique, Paris, Gallimard [1964], coll. Folio, 1986, p. 279 sq.).

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À ce sujet, considérons par exemple la lecture soufie (en mystique musulmane) d’un thème issu de la Bible, telle que relue par la tradition talmudique et par la tradition juive apocryphe, telles qu’héritées dans le Coran.

Il s’agit des tiraillements — disons — amoureux, de celle qui est dans la Bible Mme Putiphar, à l’égard de l’Hébreu Joseph. La Bible ne la nomme pas. La mystique arabe l’appelle Zoleïkhâ. Dans la Bible, cette dame, épouse du maître de Joseph devenu esclave, se met à le désirer, au point que pour ne pas succomber à ses avances, Joseph est contraint d’abandonner sa chemise entre les mains de la dame brûlant de désir. Joseph entend en effet rester loyal à l’égard de son maître.

Je lis le texte de la Genèse — ch. 39, v. 1- 20 (TOB) :

1 Joseph étant descendu en Egypte, Potiphar, eunuque du Pharaon, le grand sommelier, un Egyptien, l'acquit des mains des Ismaélites qui l'y avaient amené.
2 Le Seigneur fut avec Joseph qui s'avéra un homme efficace. Il fut à demeure chez son maître l'Egyptien.
3 Celui-ci vit que le Seigneur était avec lui et qu'il faisait réussir entre ses mains tout ce qu'il entreprenait.
4 Joseph trouva grâce aux yeux de son maître qui l'attacha à son service. Il le prit pour majordome et lui mit tous ses biens entre les mains.
5 Or, dès qu'il l'eut préposé à sa maison et à tous ses biens, le Seigneur bénit la maison de l'Egyptien à cause de Joseph ; la bénédiction du Seigneur s'étendit à tous ses biens, dans sa maison comme dans ses champs.
6 Il laissa alors tous ses biens entre les mains de Joseph et, l'ayant près de lui, il ne s'occupait plus de rien sinon de la nourriture qu'il mangeait. Or Joseph était beau à voir et à regarder
7 et, après ces événements, la femme de son maître leva les yeux sur lui et lui dit : « Couche avec moi. »
8 Mais il refusa et dit à la femme de son maître : « Voici que mon maître m'a près de lui et ne s'occupe plus de rien dans la maison. Il a remis tous ses biens entre mes mains.
9 Dans cette maison même, il ne m'est pas supérieur et ne m'a privé de rien sinon de toi qui es sa femme. Comment pourrais-je commettre un si grand mal et pécher contre Dieu ? »
10 Chaque jour, elle parlait à Joseph de se coucher à côté d'elle et de s'unir à elle, mais il ne l'écoutait pas.
11 Or, le jour où il vint à la maison pour remplir son office sans qu'il s'y trouve aucun domestique,
12 elle le saisit par son vêtement en disant : « Couche avec moi ! » Il lui laissa son vêtement dans la main, prit la fuite et sortit de la maison.
13 Quand elle vit entre ses mains le vêtement qu'il lui avait laissé en s'enfuyant au-dehors,
14 elle appela ses domestiques et leur dit : « Ça ! On nous a amené un Hébreu pour s'amuser de nous ! Il est venu à moi pour coucher avec moi et j'ai appelé à grands cris.
15 Alors, dès qu'il m'a entendue élever la voix et appeler, il a laissé son vêtement à côté de moi, s'est enfui et est sorti de la maison. »
16 Elle déposa le vêtement de Joseph à côté d'elle jusqu'à ce que son mari revienne chez lui.
17 Elle lui tint le même langage en disant : « Il est venu à moi pour s'amuser de moi, cet esclave hébreu que tu nous as amené.
18 Dès que j'ai élevé la voix et appelé, il a laissé son vêtement à côté de moi et s'est enfui au-dehors. »
19 Quand le maître entendit ce que lui disait sa femme — « Voilà de quelle manière ton esclave a agi envers moi » —, il s'enflamma de colère.
20 Il fit saisir Joseph pour le mettre en forteresse, lieu de détention pour les prisonniers du roi.

L’épisode, dans un premier temps, ne vise en gros qu’à souligner que c’est malgré sa loyauté que Joseph se retrouvera emprisonné suite à la colère d’un maître ne considérant que la preuve que lui apporte sa femme, désormais animée d’un désir de vengeance envers l’esclave qui l’a éconduite, et qui ne correspond manifestement pas à celui de son rêve érotique. Preuve irréfutable donné à son mari du désir qu’elle a projeté et a attribué à Joseph : il a oublié sa chemise…


Le Tintoret, Joseph et Mme Potiphar, 1555 env.


Très tôt le thème a retenu les développements de toute une tradition concernant le désir de la dame. Ce donc, dès les commentaires juifs. C’est cela que reprend l’islam, et notamment les courants qui ont développé la mystique amoureuse et la réflexion sur la mystique amoureuse.

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Un connaisseur du soufisme, Christian Jambet, explique un roman que développe en persan à partir du thème de Yusûf et Zoleikhâ le mystique Abd Ar-Rahmân Jâmî au XVème siècle (cf. Christian Jambet, Le caché et l’apparent, Paris, L’Herne, 2003, p. 101-122).

Zoleikhâ bénéficie des faveurs d’un homme brillant, le Putiphar de la Bible, qui peut même lui payer le luxe de l’achat d’esclaves, dont le bel adolescent Joseph — Yusûf dans le monde arabe. Esclave, Yusûf ne brille pas par son statut, contrairement au mari de Zoleikhâ !

Zoleikhâ veut autre chose : de meilleurs gènes pressentis peut-être, un désir de nouveauté, voire de vigueur, admettons, en alternative à un mari chez qui l’âge et la lassitude rendent « la sauterelle pesante et la câpre laborieuse » (pour le dire dans les termes de l’Ecclésiaste — ch. 11) — écho de la Bible présentant Putiphar comme un eunuque (Gn 39, v. 1) ?…

On sait que ce que demande Zoleikhâ à Yusûf correspond à un service qui était parfois demandé aux esclaves ; et que Joseph, dans la Bible, refuse par loyauté, mais aussi, ne se sentant pas esclave, par un sens aigu de sa dignité — conviction récurrente dans le cycle biblique le concernant.

Mais rien de tout cela dans le mythe musulman que développe Abd Ar-Rahmân Jâmî. Ici c’est en songe que Yusûf est apparu à Zoleikhâ, bien avant qu’il ne soit vendu comme esclave par ses frères. C’est en songe qu’il se présente alors à elle comme Premier ministre, ce qu’il deviendra, selon la Bible, mais bien plus tard. C’est sur la base de cette confusion onirique que Zoleikhâ épouse son mari Putiphar, alors effectivement Premier ministre. On reconnaît dans ces confusions oniriques, une thématique proche de celle de Tristan et Iseult. Où l’on retrouve le désir d’un autre rêvé, ne correspondant évidemment pas à l’être réel.

Comme pour les amants celtiques Tristan et Iseult, l’amour pour le beau jeune homme, Yusûf, a un fondement dans l’éternité que sa beauté signifie avant qu’elle ne soit enfouie dans — j’allais dire — le lieu corporel qu’illustre sa descente dans la fameuse fosse où le déposent ses frères et qui annonce ses enfouissements ultérieurs dans l’esclavage et la prison.

C’est ce signe d’éternité préalable qu’a perçu Zoleikhâ : un signe d’éternité pointé par la beauté. Et sachant que le Premier ministre qu’elle a épousé n’est pas le bel adolescent de son rêve prophétique, elle commence à dépérir : « sa beauté se fane, son âme tombe dans le désespoir, elle maigrit, sa taille est près de se briser », écrit Christian Jambet (p. 105). Bref, elle vieillit. Où l’on perçoit bien, ici, l’insuffisance de la lecture triviale qui lui ferait préférer le jeune Yusûf à un mari vieillissant. C’est sa beauté à elle qui s’estompe, pour une raison qu’ignore évidemment son raisonnable de mari (qui n’a donc, lui, aucune raison de perdre sa santé) ; sa beauté s’estompe parce qu’elle a perdu la source de cette beauté telle qu’elle en a eu la vision en songe : Yusûf comme fontaine de jouvence, et signe de Dieu.

Voilà qui nous transporte vers d’autres interprétations possibles du pouvoir de fascination des jeunes naïades et autres éphèbes publicitaires et télévisés. Fascination comme fruit d’une nostalgie d’une Beauté idéelle demeurée au ciel des Idées et perdue aux corps des naïades et des Joseph qui déjà donnent les signes du flétrissement annonciateur des maisons de retraite. Le beau fruit en plein mûrissement… Destin d’un fruit : il mûrit, pourrit et tombe.


Zoleikha, calligraphie persane


« Zoleikhâ retrouve sa beauté, sa jeunesse, sa joie de vivre, au moment précis où elle pense succomber à la mort », nous dit Christian Jambet (p. 105), qui poursuit : « En l’union extatique, elle s’identifie à Joseph […]. On ne sait plus qui est Joseph, qui est Zoleikhâ, comme si c’était Joseph qui se sauvait lui-même dans l’épreuve de Zoleikhâ, et dans l’identité d’amour de l’amante et de l’aimé ».

Où l’on rejoint le soufi andalou du XIIème siècle, Ibn ‘Arabi de Murcie (1165-1240), musulman espagnol qui dans la lignée des fidèles d’Amour proclame qu’ « avant que le monde soit, Dieu est l’Amour, l’Amant et l’Aimé. » Mais qui a saisi ce dévoilement, dont la beauté de la jeunesse est le signe, ne s’arrêtera pas au fruit mûrissant, pourrissant déjà, qui en a recueilli les traces. La résurrection de Zoleikhâ n’est évidemment pas sans le dépouillement de ses oripeaux corporels.

La nostalgie de la splendeur perdue dont Joseph donnait le signe et dont le temps de l’oubli avait trempé ses oripeaux alors nouveaux, illustrés par sa chemise abandonnée, a vu cette chemise dégoûter lentement de la Beauté qui l’imprégnait antan, la constituait. Pour qui s’attache à la chemise, les lendemains déchantent, déchanteront toujours, accompagnant l’amer désir de capturer l’autre, de lui imposer mainmise.

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Sous peine de n’être que larmes, la nostalgie devient alors signe. Aussi la nostalgie en question ne renvoie pas à un temps jadis de fraîcheur des chairs juvéniles, mais à un outre-temps, en constante déperdition en ce temps-ci.

Dans les interstices du flétrissement promis vers lequel nous sommes plongés dès la précipitation de la naissance, prend place ce discernement qui renaît du regard d’amour — à même de concevoir le paradoxe du pacte du quotidien ! Qui reconnaît à l’autre qu’il est autre, qu’il est libre de l’être, jusqu’en son quotidien le plus trivial et fatigué.

Quelque chose de la Beauté perdue qui l’a fondée demeure au cœur de l’être de Zoleikhâ.

Dans le miroir du regard de l’un vers l’autre — l’œil fenêtre de l’âme — a émergé irréfutablement quelque chose qui va bien au-delà des formes généreuses et des courbes harmonieuses d’antan, quelque chose qui demeure au-delà de l’oubli.

* * *

Revenons à la passion et à son sens réel, à savoir un sens de l’ordre du religieux ! L’idéal n’est pas dans le vis-à-vis mais dans l’inaccessible que le vis-à-vis de l’autre signifie et cache : il est en Dieu, qui est au-delà même de l’idéal.

« Celui qui aime, garde son secret, reste chaste, et meurt d’amour, celui-là meurt martyr », dit un hadith en lien avec ces mythes. Il est bien question, en effet, d’un rapprochement de l’amour mystique et de l’amour « humain ». Car l’amour pour Dieu, cet amour que souffrent les mystiques, rapproche de la souffrance de l’amour inabouti de l’amant pour l’aimée.

Tout le problème est précisément celui de la relation entre cet amour, humain, et l’amour porté à Dieu — les soufis parlent d’un dévoilement de Dieu à lui-même, le regard de Dieu sur lui-même, dans le regard de l’amant humain pour l’être humain objet de son amour.

C’est aussi dans cette tradition que se situe Ibn ‘Arabi quand il enseigne que c’est Dieu « qui se manifeste à tout être aimé et au regard de tout amant. Il n’y a ainsi qu’un seul Amant dans l’Existence universelle (et c’est Dieu) de telle sorte que le monde tout entier est amant et aimé ». (Ibn ‘Arabi, Traité de l’amour, trad. M. Gloton, Albin Michel, 1986, p. 59. Cf. aussi Rûzbehân Baqlî Shirazi, Jasmin des fidèles d’amour, trad. H. Corbin, Verdier, 1991.)

Voilà un dévoilement décisif pour ne pas tenter de posséder l’autre : ce n’est pas lui qui réalise l’idéal qu’il nous a permis d’entrevoir : lui, il faut donc le laisser être ce qu’il est.

Voilà une mystique de l’amour qui fleurissait chez les soufis, et qui est au moins une des sources de l’amour courtois. Le philosophe catalan des XIIIe-XIVe siècles Raymond Lulle n’hésitera pas à revendiquer l’influence soufie en exergue de son Livre de l’Ami et de l’Aimé.

Amour courtois en Occident, troubadours donc. Analysant le mythe courtois de Tristan et Iseult, Denis de Rougemont (L’amour et l’Occident, Paris, Plon/U.G.E. – coll. 10/18, 1972) remarque que l’amour de Tristan pour Iseult, et réciproquement, n’est jamais que recherche de l’impossible, recherche narcissique de soi à l’occasion de l’autre.

Dans l’étude de Denis de Rougemont, ce narcissisme, névrotique, débouche sur la rencontre de soi dans la mort, seule recherchée finalement dans l’autre rendu inaccessible. Par la passion, pour une sorte d’union mystique.

Dans ce carrefour de civilisation, qui va de l’Espagne musulmane à l’Europe courtoise, l’on est désormais au fait à la fois de la splendeur de Dieu et par là-même de son inaccessibilité, et de ce qu’elle renvoie finalement à celle de l’Autre, et de l’autre humain également, mais que l’autre ne se confond pas avec ce qu’il a permis de percevoir. L’Autre est dévoilement pour chacun de son propre infini en Dieu, et donc son propre abîme — intuition de ce que dira le freudisme quant à ce que le fantasme, moteur du désir, ne peut, pour cela-même, être assouvi.

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Kierkegaard l’a exprimé au plus précis, concernant « le jeune homme » de La reprise : « la jeune fille n’était pas aimée ; elle était l’occasion, pour le poétique de s’éveiller en lui ». C’est pourquoi,… ment-il (en toute sincérité !) qu’ « il ne pouvait aimer qu’elle […] ; et pourtant, il ne pouvait que languir auprès d’elle, continuellement » (Kierkegaard, La reprise, Paris, Flammarion, coll. GF, 1990, p.73-74). Auprès ou, sans doute mieux, au loin. Pensons ici au troubadour médiéval Raimbaud d'Orange, vouant un culte exalté, sur simple ouï-dire, à la Beauté d’une Dame égyptienne, Dame qu’il n’a jamais vue !

L’amour s’adresse-t-il en effet à celle que l’on dit exaltée, à la dame concrète, quand son poète devine, au fond, désirer surtout éviter sa vraie rencontre ? L’amour ne se signifiera que dans un engagement concret, charnel, quotidien, qui précisément, est la ruine de la quête de l’inaccessible. Libérant de la tentation vaine de posséder l’autre inaccessible, il se traduit simplement en engagement concret propre à laisser l’autre libre d’être ce qu’il est.

RP, *Sanary, 20 & 21.02.10


Pour aller plus loin : cf. ici.

Voir aussi : courtoisie et nostalgie.

Et ici : sacramentalité.



jeudi 4 février 2010

Aspects du christianisme



Le christianisme,http://www.enluminures.culture.fr/Wave/savimage/enlumine/irht6/IRHT_099242-p.jpg dont le nom désigne les croyances, convictions, courants de pensée, d’action, etc., se réclamant de la personne et/ou de l'ensei- gnement de Jésus-Christ, trouve son fondement essentiel dans la conviction de sa résurrection d’entre les morts.

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Les informations sur Jésus et sur la communauté qu’il rassemble proviennent de ses disciples. Dans le milieu de ceux que Jésus appellera à être ses apôtres, certains consigneront leur témoignage par écrit. Jésus, par son message et ses actes, avait attiré à lui ceux qui l’ont vu comme un prophète, puis comme le Messie. Juifs, les disciples, qui voient en Jésus le Messie promis se tournent vers leurs Écritures (la Bible hébraïque, appelée par la suite « Ancien Testament » par les chrétiens) pour mieux comprendre ce qu’ils perçoivent comme accomplissement de ce qui avait été annoncé et rendre témoignage de ce qu'ils avaient vécu auprès de Jésus. Les souvenirs qu’ils gardent de ses paroles et de ses gestes, transmis à la postérité par ceux qui écriront les Évangiles, évoquent le passage de Jésus sur terre à la lumière de leur foi à son relèvement d'entre les morts le dimanche de Pâques. « Nous ne connaissons plus selon la chair », écrira Paul, qui lui, n’a pas connu Jésus « selon la chair ». Ceux qui l’ont connu présentent la vie terrestre de leur maître qui appelait Dieu son Père comme incarnation de celui qui est désormais pour eux d’abord le Ressuscité, le Fils de Dieu.

R.P., Cannes, Institut Stanislas, 4 février 2010

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